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tome I, pages 275, 276 et

2^ niSTOîztE

les plus éminentes de la cour, sur ces modèles en matière de moralité, et je ne parle que de leurs imitateurs, que de ceux qui n'ont eu sur les mœurs qu'une influence secondaire. On sent les motifs de ma retenue. Les événements sont trop récents pour avoir atteint la maturité historique, et l'on pourrait s'égarer en cédant à l'entraînement de l'esprit de parti. D'ailleurs, il vaut mieux omettre les faits que de s'exposer à les retracer inexactement; il vaut mieux taire la vérité que la montrer à demi voilée, que l'outrager en employant des formes circonspectes, des ménagements et des mensonges officieux.

Plusieurs vices de la barbarie, plusieurs désordres dominaient encore à la cour de Louis XVÏ : ils provenaient des antécédents; mais ces vices, autorisés par l'usage, embellis par une politique raffinée, par le luxe et l'éclat de la magnificence, étaient à peine aperçus du vulgaire , qui se contente souvent des apparences, et qui juge bon ce qui lui paraît beau (1).

(1) Il serait désirable que la jeunesse s'accoutumât de bonne heure à résister à la séduction du luxe, des cérémonies, de la iriagnificence et des titres pompeux , et qu'elle se prémunît contre les pièges que l'opulence tend à son inexpérience, à ses sens novices ; qu'on lui apprît à soumettre à l'analyse la valeur de ces mots vides de raison, représentation , préséance, magnificence , splendeur , cérémonial , étiquette , naissance illustre, etc. Ces mots et les choses qu'ils signifient, restes de notre vieille barbarie, seront des objets de ridicule lorsque la civilisation sera plus avancée.

Il faudrait établir une espèce de gymnase moral où l'on accoutumerait les jeunes gens à voir de vastes et riches appartements sans éprouver un stupide respect, une prévention favorable pour celui qui les habite; de riches habits, tous les insignes de la puissance, sans être intimidés ni pénétrés de vénération pour celui qui les porte ; à voir de fastueux tquipages sans estimer davantage celui qui croit en avoir besoin; et à entendre prononcer des titres pompeux sans éprouver pour ceux qui les portent d'autres sentiments de considération que ceux qu'inspire un simple particulier, sans leur accorder avant de les connaître aucune supériorité sur les autres hommes. Ceux qui se parent des titres d'excellence, de grandeur, ne

I Les hommes du règne de Louis XV vi

valent sous Louis XVI : le mal était invé- ; tere; et, quoique modifié par la civilisation, il se maintenait et faisait des ravages.

La superstition insultait encore à la raison, et la féodalité à la justice; il au-. rait fallu tout réformer pour prévenir une 4 réforme violente ; pour se préserver de la % catastrophe, il aurait fallu ne pas craindre I de déplaire à certaines classes, depuis longtemps en possession de partager avec la cour la substance du peuple et le profit des abus; il aurait fallu braver les vieilles habitudes, avoir de la force ; et le gouvernement, parla mobilité de ses principes, par les fréquents changements de ministres, avait donné le signal de sa faiblesse (1).

Chargé des funestes résultats de l'orgueil, de la dévotion peu éclairée, et des profusions immenses de LouisXIV: chargé des résultats des mœurs corrompues et des désordres de la cour de Louis XV, la char du gouvernement continua donc à rouler dans ses vieilles ornières. Il continua à éblouir par sa magnificence les yeux du peuple déjà éto^urdi par les jeux, les spectacles ; mais, vers la fin du. règne de Louis XVI, les lumières, qui avaient fait de grands progrès, éclairèrent plus que jamaislesabusdu gouvernement.

Ces abus, quoique moins grands que ceux des règnes précédents , étaient beaucoup mJeux aperçus. De plus, des événements

sont pas toujours des hommes excellents ni de grands hommes.

A cette école, on n'accorderait de l'estime qu'à ceux qui la mériteraient -, la raison, la morale, la liberté y gagneraient. Les gouvernements despotiques n'en établiront jamais de semblables,

(1) Il aurait fallu supprimer les pensions secrètes, ces récompenses souvent accordées à l'inutilité, à la bassesse, et qui sont mentionnées dans le livre rouge. On nommait . ainsi trois volumes in-40j reliés en maroquin rouge, où se trouvaient consignés toutes les pensions, gratifications secrètes, et tous les subsides payés à différents souverains, etc., accordés depuis 1750 jusqu'en 1788. A l'ouverture du second volume et à l'année 1766, je trouve cet article : « A « monsieur l'évêque d'Orléans, à compte de « ce qui lui a été prorais par le roi pour le « mariage de ses nièces, cent mille livres.»

npré\-us jetèrent de la déconsidératioD jr le? personnes de la cour : l'affaire du

' ollier, comme je l'ai dit, fit évanouir le

i restige du pouvoir.

■ On "calcula mal îa force de l'opinion

• ublique ; le ministère crut facilement la

iner. Il fallait la seconder. On la méi , on la combattit ; elle devint la raaî-

Les finances étaient depuis longtemps

}uisées et les emprunts leur donnaient

n faux air de prospérité. Dès qu'elles fu-

' ■ confiées au dissipateur Galonné, le

- accrut si brusquement, qu'il fallut

;rir aux grands remèdes ; et l'on ap-

, ' médecin quand la maladie était in-

^le. Voilà, je crois, quelques-unes

es causes de la ruine de ce gouverne-

lent : mais il y en eut d'autres.

Les mœurs suivaient la marche des lu-

îières; elles s'épurèrent. Dans le para-

raphe précédent, en offrant les tableaux

es naissances, des morts, des mariages

i des enfants trouvés, j ai produit une

reuve irréfragable de leur épuration. Fn

arant létat de ces mouvements de la

; a tien en 1785 avec celui des an-

1791, 1792, il résulte que le nombre

ariages s'accrut , et que celui des

-....uts trouvés diminua. De pareils ré-

ultaîs parlent plus haut que toutes lesdé-

lamations-

Le caractère national acquit plus de

• ;ravité; et le goût pour la vie dissipée , 'îour l'ivrognerie, la débauche et les fri- ' dites, qui depuis longtemps déshono-

aient les Français, s'affaiblit rapidement. I n'en restait que de faibles traces au ammencement de la révolution. On ne Jiantait guère, la presse n'était pas libre, !t le mécontentement public, ne s"exhalant )lus par des chansons et par des bons mots, e concentra et fit explosion.

Telles furent quelques autres causes de a révolution, qui éclata avec l'aide d'un Kirti d'hommes puissants. Quand la maorité d'une nation est mécontente, il ne "aut, pour renverser le trône de celui qui a domine , qu'une occasion ou un ambi- .ieux.

Les seigneurs féodaux, malgré les progrès de la raison, conservaient encore, 50U3 ce règne, leur insolence antique, continuaient à se croire fort supérieurs aux hommes utiles, et même supérieurs aux lois. Ils étaient encore nombreux dans les provinces, mais moins que sous les règnes

TABLEAU MOUAL S9

précédents. Je ne parlerai que des actes qui eurent lieu à Paris.

Le mercredi-saint de l'an 1780, le prince de L..., grand-officier de France, son frère et madame la princesse de V...., parcouraient ia rue Saint-Antoine dans un carrosse à six chevaux : alors des prêtres de la paroisse Saint-Paul se trouvaient dans cette rue, portant le saint-sacrement à un malade; le cortège religieux n'a pas le temps d'éviter la rapidité de la voiture; un des prêtres est renversé et blessé. Les seigneurs rient de sa chute, le peuple s'en indigne, et la voiture disparaît (1).

C'est aussi un prince de V , qui,

refusant de payer une somme qu'il devait à un fournisseur, et piqué des reproches qu'il en reçut, déchira le titre de son créancier, l'accabla de coups et le mit en danger de mort (2).

En février 1783, le sieur de Ch

M , en cabriolet, accroche une voiture de place ; et punit de sa maladresse le cocher de cette voiture en lui assénant vingt coups de canne ; le cocher battu riposte avec son fouet. Le jeune seigneur fait sortir alors le dard de sa canne, et eu perce à plusieurs reprises le malheureux cocher, qui tombe mourant. La cour, sans l'intervention des lois, se chargea de punir le seigneur assassin (3).

En septembre 1782, le prince de Guéménée, grand-chambellan de France, fit une banqueroute de trente-trois millions, qui désola et reduisi t à la misère une infinité de familles parisiennes ; plusieurs personnes ruinées moururent de chagrin. La qualité de marchand l'eût dégradé; banqueroutier, il ne cessa point d'être noble.

Quelques membres de la famille de Rohaa furent très affligés de cette turoitude ; d'autres s'en firent gloire. Le cardinal de Rohan, grand-aumônier de France. , disait : Il n'y a "qu'un roi ou un Rohan qui puisse faire une pareille banqueroute; c'était, disait-il aussi, une banqueroute de souverain (i).

(1) Mémoires secrets^ au 2 avril 1780.

{2}Mémoires secrets, au 6 avrill786.

(3) C'était un usage d«s gens du bon ton de menacer, de battre les cochers des voitures de place. Ces mauvais traitements restaient impunis; ks cochers étaient toujours considérés comme coupables.

(4) Cette banc^ueroute n'est pas entièrement le fait de ce prince ; ses alentours y

iO HISTOIRE

Cette famille de Rohana obtenu d'autres titres à une honteuse célébrité. Le cardinal de ce nom, dont je viens de parier, accusé et mal justifié d'avoir commis des déprédations criantes dans l'administration des biens des Quinze-Vingts, convaincu d'une sotte crédulité envers l'imposteur Cagliostro, s'est encore scandaleusement illustré dans l'affaire du Collier, affaire lissue de détails honteux et dignes des tripots du Palais-Royal.

D'après la banqueroute du prince de Guémenée, et les basses intrigues de son frère, le cardinal de Rohan, quelle famille roturière voudrait participer à la prétendue illustration de celle-ci ?

La régularité des mœurs de Louis XVÏ, et les soins qu'il apportait à réprimer les désordres de sa cour, n'en exclurent pas îa débauche ; et les infamies des jeunes courtisans de Henri lil, de Louis XV et du régent se continuèrent jusque sous son règne. En 1784, ce roi, pour ne pas donner trop d'éclat à leurs goûts honteux, et pour ménager l'honneur des personnes d'un rang éminent, se vit forcé de renoncer aux châtiments juridiques, et de se borner à exiler quelques seigneurs (1).

Ou plaisantait sur les désordres; on cherchait à leur prêter des charmes. Voici un échantillon de la morale d'un des roués de ce temps :

De LouTois suivant les leçons.

Je fais (les chansons et des dettes ; Les premières sont sans façons.

Et 'es secondes sont bien faites.

C'e>i pour écbappei- à Tennui Qu'un homme prudent se dérange; Qsiel bien est solide aujourd'hui ?

Le plus sûr est celui qu'on mange.

On peut considérer ces vers comme une licence poétique, un jeu d'esprit; mais les suivants de la même pièce sont d'une immoralité grave :

Vieux parenis, en vain voas prêchez; Vous eies d'ennuyeux apôtres:

Vous nous, files pour vo» péchés, El vous vivez trop pour les nôtres.

On trouve quelques traits pareils dans des comédies du Molière; mais le temps où il écrivait les rendait excusables.

On fit publier, en 4780, un recueil de

contribuèrent, et il faut aussi l'attribuer en grande partie à une cause que je ne doi."» pas dévoiler ici.

(1) Mémoires secrett, aux 4 et 31 déceratre 1784.

: toutes les productions inspirées par la li cence et la débauche du dix-huitième siè cle ; on assure que ce recueil, rama d'obscénités, et qu'on nommait Sotisier obtint le privilège d'être imprimé au Loi vre. et qu'il était destiné à orner la biblir thèque d'une maison de campagne si tut près de Paris.

On jouait à la cour de Louis XVI, ( on avait pour cet objet établi des bai quiers. Les sieurs de Chalabre et Poinç( remplissaient ces fonctions. En 1778, pei dant le jeu de Marly, un homme de quî lité substitua un rouleau de louis faux un rouleau de louis véritables. Les di chesses, à ces jeux, filoutaient comme d temps de Louis XIV et de celui Louis XV. On raconte que Madame disa aux banquiers: On vous friponne biei messieurs (1). Ces banquiers, pour obvi( aux escroqueries dont ils étaient les di pes, imaginèrent de border la table de j( d'un ruban, et de déclarer que l'on regarderait comme engagé pour chaqi coup, que l'argent mis sur les cartes a' delà duruban. Cette précaution indiqua le mal, mais ne le détournait pas entier ment.

Quand on se livre à ces turpitude quand, avec de la fortune et de l'éducatio: on se place au-dessous de ceux qui i peuvent en avoir, on est sans excuse, l'on n'a droit de se prévaloir d'aucune si périorité sur les autres classes de la popi latiou.

Mais, j'aime à le déclarer, parmi 1 hommes que la naissance plaçait dans l premiers rangs, il s'en trouvait un grar nombre qui, dédaignant les préjugés leurs aïeux, cherchèrent dans la cultu des sciences, des lettres, des arts, et dai la pratique des vertus, une gloire plus S' lide que celle qui n'est appuyée que s les parchemins: ils illustrèrent la nobless Jamais elle n'avait encore produit ta d'éclat. Riches de leur propre mérite, c hommes n'eurent pas besoin, pour acqr rirde la considération, d'emprunter le pr tendu mérite des autres, celui de leu aïeux morts.

Les sciences, la littérature, reçurent i accroissement sensible par le coucou d'une partie de la noblesse ; et cette cast jadis dévouée à l'ignorance, à i'inutilit

(1) Mémoires secrets , au 18 novai bre 1778.

aux désordres, fit briller des talents inatlus dans les discussions de l'Assemblée situante.

"e règne fut signalé par des découverdans les sciences, dans les arts ; je i ^ invliquer celles qui firent le plus de .1 à Paris.

'ranklin, ambassadeur des Etats-Unis ^'Amérique à Paris, fit ado^>ter les pajiinerres (<). Cette invention trouva, dans la vieille ignorance, dans les partisans de !a barbarie, des oppositions dont elle a aujourd'hui pleinement triomphé.

C'est le sort de toutes les découvertes utiles (2 .

Un docteur allemand, appelé Mesmer, vint en France, et publia, en 1780, un Gu^Tage où il établissait l'existence du magnétisme animal. Il trouva, parmi les médecins et les savants, beaucoup- de contradicteurs et peu de partisans. Le docteur Deslon fut du nombre de ces derniers. La Faculté de médecine, irritée contre ce membre refractaire, lui interdit pendant deux ans l'entrée de ses assemblées. Mesmer survint, désavoua son disciple, prétendit qu'il entendait mal sa doctrine, et voulut lui seul la faire valoir. En conséquence, il ouvrit une souscription , prit l'engagement de communiquer le secret de sa découverte à ceux qui déposeraient cent louis.

La curiosité fit des dupes: de ce nombre fut le savant Bertholet, qui, moyennant cette somme, eut l'honneur d'être admis aux séances du magnétisme. Mécortent de cette doctrine, il publia, en mai 178 4, un avis très défavorable à l'empirique. Celui-ci n'en fut point déconcerté ; il forma une société, appelée de l'Har-

(1) A ce sujet fut composé ce vers latin, attribué au ministre Turgot :

Eripuit cœlo fulmen sceplrumque tyrannis .

C'est-à-dire que ce savant :

P.avii la foudre aax cieux et le sceptre anx tyrans.

(2) Le sieur de Boisvalé ayant établi un paratonnerre sur sa maison , fut, par les échevins de Saint-Omer, condamné à l'abattre ; et le conseil supérieur d'Artois, après avoir entendu le plaidoyer d'un jeune avocat dont le nom a depuis acquis une affreuse célébrité, rendit, le 31 mai 1783, un jugement qui intirœa celui de Saint-Omer. Ce

'jetino«Yocat était Robespierre.

MORAL St

monie, où il établit ses baquets ou réservoirs du magnétisme.

Le roi, le 12 mars 1784, avait chargé des commissaires de faire un rapport suî cette découverte. Ce ra-port, atlenda avec impatience, parut le 1 1 août suivant. Il porte que l'imagination est le grand moteur du magnétisme ; que, sans elle, son firétendu fluide ne peut àï\r; que lô magnétisme est inutile, et même dangereux, à cause de l'imitation dont la nature nous a. fait une loi. C'est cette loi qui engendra les convulsionnaires dont j'ai parlé ci-dessus.

La Faculté et la Société de médecine, longtemps divisées, furent d'accord sur ces principes, et y souscrivirent.

L'opération du magnétisme s'exécutait ainsi : le malade était assis ; l'opérateur, avec une baguette de fer, ou seulement avec un doigt tendu, parcourait, sans le toucher^ la direction de ses parties nerveuses, et lui faisait éprouver des extases, des crises.

Un baquet rempli d'eau, réservoir du fluide magnétique, avait la faculté de transmettre ce fluide aux malades qui l'entouraient et se mettaient en contact avec ce réservoir.

Le magnétism.e animal donnait prise au ridicule ; il en devint la proie. On composa contre lui des épigrammes, des satires, des comédies, qui ne prouvaient r^en, mais qui faisaient justice d'un nouveau genre de charlatanisme.

Cependant la doctrine de Mesmer conserva des partisans; plus enthousiastes qu'instruits, ils prirent sa défense; et, parm.i ces avocats du magnétisme, on distinguait le sieur Bergasse.

Eu 1783, le magnétisme produisit le somnambulisme; et c'est au sieur de Puységur qu'on doit ce perfectionnement.

Il parvenait à endormir ceux ou celles qui se soumettaient à l'opération, leur faisait des questions auxquelles les dormeurs inspirés répondaient par des paroles qui étaient reçues comme des oracles ou des prophéties.

Un autre empirique, être prétendu surnaturel, qui possédait des secrets merveilleux et correspondait avec des esprits, Joseph Balsamo, fameux sous le nom de Cagliostro, était à Strasbourg, et y attendait, pour venir à Paris commencer son rôle, que Mesmer eût tini le sien et qu'il fût descendu de ses tréteaux.

BîSTCTRE DE PARIS

Cet homme, qui avait parcouru toutes les cours de l'Europe, était, dit-on, âgé de deux cents ans, et guérissait toutes les maladies. Après avoir séduit quelques princes, et notamment le cardinal de Rohan, qui, pourvu d'immenses richesses de l'Eglise, n'en fut ni plus raisonnable ni plus édifiant, il vint à Paris, où il fit beaucoup d'autres dupes. Il y fonda des loges maçonniques, du rit égyptien, d'adoption; il s'annonçait comme possédant îe secret de rajeunir les vieillards (1), et celui de régénérer le moral et le physique.

Compromis dans la fameuse affaire du Collier, Cagliostro fut mis à la Bastille, se plaignit d'avoir été dépouillé de ses bijoux par le gouverneur de cette forteresse ; puis, s'étant retiré à Londres, il y publia une Lettreau peuple français, dans laquelle on trouve cette prophétie, inspirée par la connaissance qu'il avait acquise à Paris de l'état de l'opinion publique, prophétie qui s'est vérifiée : la Bastille seradétruite, et deviendra un lieu de promenade.

Une découverte moins mystérieuse, qui satisfait la curiosité sans ajouter beaucoup aux connaissances humaines, est celle des aérostats ou ballons. Le sieur Jacques-Etienne Montgolfier les inventa en 1783.

Les sieurs Charles et Robert perfectionnèrent cette découverte; le 27 août "1783, ils firent élever, au Champ-de- Mars, un ballon de taffetas gommé, qui alla tomber du côté de Gonesse, où son apparition causa une grande surprise aux habitants. Le gaz qui enflait ce ballon était produit par un procédé différent de celui de M. Montgolfier.

Le 19 septembre de la même année, il se fit une expérience à Versailles. Les expériences aerosla tiques se multipliaient.

Le gaz dont M. Montgolfier enflait et animait son ballon provenait de l'air raréfié par la chaleur que produisait la paille mouillée; et celui dont le sieur Charles remplissait le sien était du gaz hydrogène.

Le sieur de Montgolfier eut plusieurs partisans, notamment Pilàtre desRosiers.

(1) On trouve dans VHietoire du Grand- Orient le détail des épreuves à subir pour arriver au rajeunisseiu^ent. Je ne crois pas qu'aucune personne raisonnable, après en avoir pris connaissance, soit tentée de s'y eouœettre,

Tasis. ~ Typ. Lac

Le sieur Ghar.es eut aussi les siens, et notamment les sieurs Robert et Blanchard, ses collaborateurs (1).

En octobre 1783, dans le jardin de '.

maison de M. Réveillon, M. Pilàtre »]• - Rosiers se fit enlever; mais cette ascension eut peu de succès.

Le 21 novembre, nouvelle expérience plus audacieuse et plus notable que les précédentes. Deux particuliers, le marquis d'Arlandes et Pilàtre des Rosiers, s'élevèrent, du parc de la Muette, dans une espèce degaleriequi pendaitauballon de la Montgolfière. La machine traversa la partie méridionale de Paris, et s'abattit au-delà de la bjrrière d'Italie. C'était le premier voyage aérien qui méritait d'être noté : les voyageurs n'éprouvèrent aucun accident. Mais cette expérience, et plusieurs autres, ne peuvent être comparées à celle qui se fit le 1 «^ décembre 1 783, dans le parterre du jardin des Tuileries.

Le temps était serein et doux; à une heure et quaranteminutes, on vit s'élever un ballon parfaitement sphérique, divisé en côtes rouges etblanches,au bas duquel pendait une nacelle, élégamment ornée, dans laquelle étaient assis les sieurs Charles et Robert. Accoutumés à voir les corps en mouvement descendre en obéissant aux lois de la gravitation, les spectateurs éprouvèrent une sensation inconnue, en voyant cette volumineuse masse s'élever rapidement, et se perdre dans les airs. Ce ballon, à trois heures trois quarts, s'abattit dans la prairie de Nesle, à environ neuf lieues de Paris. Cette expérience remplit les habitants de Paris d'admiration et d'hilarité. Elle fut suivie de plusieurs autres qui prouvèrent la supériorité des procédés du sieur Charles sur ceux du sieur Montgolfier, lequel conserva néanmoins l'honneur de l'invention.

Je laisse beaucoup à dire, et je termine par une notice sur quelques hommes qui se distinguèrent à Paris pendant ce règne, par leurs talents, la singularité, l'originalité de leur conduite, ou par des é\énements extraordinaires.

Un individu, connu sous le nom de chevalier d'Eon, militaire, diplomate, auteur, habile et hardi à l'escrime, avec la force

(1) Le sieur Blanchard avait projeté de s'enlever dans les airs sur un cliar volant de sa façon; il y renonça dès qu'il connut la découverte des ballons.

:?., rue ScufilùU 48.

TARLEAU ilOr.AL

d'àiT.c (l'un hommoénergiqne, se Irouvn.

dit-cn, n'être ririmc dcmjisclie. !i fut, contraint (le riajiter s<^s habits militaires, dr-prcnirc ceuxdu sexe féminin eL ic nom de chevalière d'Eon. La di^ilomatie ou la haute police voulut le Taire croire : mais il

prés.nco du père E'ysje, de MM. André et Wilson, YrriHcDlion faite, attesta «a masculiriitc.

Uiî avocat, Î3 sicjr Linguct, célèbre par son talc;U, par ses plaidoj-ers, sa détention h la Bjstliîe, ses o ivrages périodiques, ses e-t prouvé que cet. individu était du sexe , paraJox^s, son ambition, son éloquence, et masculin. Il était né à Tonnerre, et il , par £cn défaut de jugement, fit beaucoup i.iourjt aux enviror.s de Londres, le 21 plus de bruit qu'il n'inspira d'intérêt. avcil 18 ÎO. Le chirurgien Copeland, en i Beaumarchais, dévoré par la soif des n-

Pc^fiis d<? Jr."îtice.

chesses et de îa renommée, à force dVsnriï, de souplesse et. d'inîrieues, r-t par quelq'Jcs illustres iraianteries, parvint à satisfaire ces deux passions; ses mémoires, ses pièces de thèàlre, ses heureuses spéculations commercirîîps , sa maison . en firent SîDon un des particuliers les plus respectables, au moins un des plus renommés d« ce rcgne.

Le marquis de Brunov était passionné pour les cérémonies relisfeuses, et se ruinait à faire de masnifiques procession^ , Il ordonna la fabrication d'un grand nom- I

V DULAURK

bre do chspes, très rich-s, dont d ravétait les p-îysans du village de Brunrv et du voisinage, qui, lors des so!snn:t:s de l'église, rangés sur deux lignes, mirchaipnt i graveirent, suivis du c.:ré. Ses parents, : en Î779, voulurent le faire interdire j comme insensé: i! y eut à ce sujet un proj ces ridicule qui fit beaucoup de bruit. I Le sieur Grimod de la Revnière avaifc I des singularités dans le caractère, de la bizarrerie dans sa conduite, des talents et des principes d'égalité qu'il mettait sans cesse en pratique. On parlait de .-es déjcu-

ners et de ses soupers étranges et funèbres (I). Sa querelle avec le poète Saint- Anj^e, et sa détention dans une prison d'Èlat, occupèrent, pendant lesannées 1 783 et 1786, les bouches de la Renommée; il s'acquit une réputation qu'il a soutenue depuis par son Almanach des gourmands.

Dans cette galerie de portraits, je ne dois pas oublier le sieur Métra, le plus célèbre nouvelliste de Paris; il tenait ses séances journalières au jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants. Au centre d'un groupe immense d'amateurs, on le reconnaissait à son chapeau sulpicien, bordé d'or, à son nez rubicond et très saillant, à des papiers qu'il tenait en main, et qu'il lisait à tous venants. Lorsque des nouvelles importantes de la guerre étaient arrivées, Louis XVI demandait ordinairement : Que dit Métra?

Un chevalier de Saint-Louis acquit un sobriquet fameux à Paris , celui de chevalier Tape-cul. Sou occupation journalière était de parcourir les rues , places et jardins de Paris, et de frapper furtivement le derrière de chaque femme qu'il rencontrait. Sa rouge trogne, ses cheveux blancs, sa gibbosiié, sa croix de Saint-Louis qui se dessinait sur un habit blanc coaveit de taches, le faisaient reconnaître de loin. Une de ses mains était armée d'une canne qu'il agitait; et l'autre, placée derrière son dos, était destinée à l'exécution de ses coups inattendus. Au milieu de la grande allée du jardin du Palais-Royal, vous eussiez vu toutes les femmes, dont il était fort connu, se ranger, s'éloigner au devant du chevalier Tape-cul, et laisser un espace de plusieurs toises entre elles et lui. C'est ainsi que fuit la timide volalille à l'approche de l'oiseau de proie.

La femme frappée par ce chevalier ne manquait point de se plaindre ou de lui adresser des injures. Quelquefois sur ses larges épaules tombaient des coups de canne lancés par l'homme qui accompagnait la femme insultée; le chevalier recevait les injures et les coups avec une résignation exemplaire, et s'éloignait paisiblement sans détourner la tête.

Quel était ce nègre de petite stature

(1 ) Les billets d'invitation avaient la forme des billets d'enterrement ; et la salle à manger, tendue en noir, était décorée de têtes de morts.

qu'on voyait sans cesse le chapeau sous le I bras, vêtu d'un habit noir, de la poche duquel sortait à demi un rouleau de papier blanc, qui portait l'épée au cùté, à ses souliers des talons rouges de marquis, et qui. en cet équipage, trottait dans les rues : de Paris? C'était un prince, héritier préi somptif d'un royaume des Moluques. Pour- , quoi se trouvait-il à Paris?

I Son père, roi de Timor et de Solor, avait j accueilli dans ses Etats des moines domi- ; nicains qui y prêchaient le christianisme, I et confié l'éducation de son fils aîné à un ; de ces religieux, nommé le père Ignace. Celui-ci, £Ous prétexte de faire, avec plus de solennité, administrer au jeune prince, son élève, le sacrement de la première communion, engagea le roi, son père, à le lui confier pour le conduire à Macao, ré- , sidence d'un évêque. Le père y consentit, ! et donna un grand nombre d'esclaves et beaucoup de richesses à son fils.

Le moine conduisit son pupille à Macao, de là à Canton, où ils s'embarquèrent sur ; un bâtiment français, appelé le duc Le I Béthune. Là, le père Ignace endoctrina ! son élève, lui peignit les Français comme : des monstres qui ne parcouraient les mers I que pour détruire les rois et les princes, I et se nourrir de leur chair. En conséj quence, il lui recommanda de ne pas se I iàire connaître pour fils de roi. Il le dé- I pouilla de ses riches habits, et le revêtit I très simplement. On arrive en Portugal, ] de là au port de Lorient. Le moine débar- I que seul, et, après s'être emparé des ri- I chesses du jeune prince, il le laisse sur le navire, accablé d'inquiétudes et de besoins. Il est obligé de faire, pour vivre, le métier d'aide de cuisine. Le sieur Chevalier, médecin du roi, lui donna un asile à Paris. Enfin ce malheureux prince, pendant près de quinze ans, sollicitait auprès du gouvernement la faveur d'être transféré dans son pays. Il l'obtint fort tard(1). Voilà la face superficielle, ridicule ou intéressante du règne de Louis XVI; mais ce règne, envisagé sous un autre côté, offrait des pronostics de sa prochaine décadence. J'en ai donné une esquisse rapide au commencement de ce chapLre. Je dois

(1) Voyez la Requête au Roi pour Balthazar-Pascal Celse, fils aine du roi, et héritier présomptif des royaumes de Timor et dt Solor ^ dans les Moluques, llôH ;parravocat Lethinois.

TABLEAU

ajouter que sa chute fut annoncée par de fréquents changements de ministres et de systèmes, par des actes de vigueur et de sévérité qui ne se soutenaient pas, par des entreprises commencées avec éclat, et terminées sans gloire comme sans succès. On fit la guerre au parlement, on l'exila, on fit le siège du Palais, siège où le sieur d'Agoùt, qui le commandait, déploya de grands talents militaires qui malheureusement ne furent pas honorés de l'assentiment public. On fit une insurrection au faubourg Saint-Antoine : on brûla la maison du riche manufacturier Réveillon : on fit et on défit, suivant les volontés qui »e succédaient. On voulait cacher son impuissance sous l'appareil de la sévérité: mais on décelait sa faiblesse, maison cédait aux passions. De faute en faute, le gouvernement accélérait l'événement de sa chute.

Usages. Les usages étaient à peu près les mêmes sous Louis XVI que sous le règne précédent. Les gens de la cour s'occupèrent beaucoup, pendant les années 1776, -1777 et suivantes, des courses de chevaux. On essaya, pendant l'hiver de 1777, de se faire voiturer en traîneaux richement ornés. Cette mode n'était qu'une fantaisie de cour, qui n'eut pas de suite.

Les modes changeaient toujours de formes. Les coiffures des femmes s'élevaient à une hauteur exorbitante; elles interceptaient la vue des spectateurs dans les théâtres, ce qui causait de fréquentes querelles.

Le sieur de Visme, directeur de l'Opéra, fit, en novembre 1778, un règlement particulier pour l'amphithéâtre, suivant lequel on ne pouvait s'y placer qu'avec une coiffure d'une haule'ur modérée. Ce règlement et des caricatures plaisantes, que l'on publia contre ces ridicules coiffures, ne les

firent point baisser; mais, en 1780, les cheveux de la reine étant tombés par suite d'une couche, cette princesse porta une coiffure basse, appelée coiffure à l'enfant. Toutes les femmes de la cour répondirent à ce signal ; et la hauteur des coiffures, réduit-e a Versailles, le fut bientôt à Paris, puis en province.

En octobre 1784, les dames portaient des chapeaux à la caisse d'escompte, chapeaux sans fond, comme cette caisse.

Les dames avaient encore leurs vastes et embarrassants paniers; elles les abandonnèrent ensuite, ou au moins elles en diminuèrent le volume, et les remplacèrent par

de petits paniers, appelés poches, qui leur donnaient des hanches énormes. Enfin elles s'affublèrent d'une autre espèce de paniers, indécemment appelés culs, qui les faisait ressembler à la Vénus hottenîote. Les , souveraines de l'empire des modes, ainsi que leurs sujettes, manquaient de goût. Au lieu de faire ressortir les belles formes de la nature, elles les défiguraient. Elles cachaient les beautés qu'elles avaient, pour montrer des défauts qu'elles n'avaient pas : elles se tourmentaient, se ruinaient pour paraître difformes. On fit des vers sur ces inodes et sur leur ridicule; en voici quelques-uns :

Que, fotles de lear coiffure,

Nos cliaroiames de la cour

Imaginent thjqoejour

De quui ;.'àler la iiaiire;

Eh! qu"e»t-c' qu'ça mfaii à moi, etc.

Qu'en cbenille carméiiie Cn magisirai. chez Lais, Coure donner sou avis Sur le pooff et la lévite, etc.

La lévite, vêtement de femme, commença son règne eu 1 780 : et, pour en célébrer l'usage, on composa un poëme intitulé la Lévite conquise.

Quant aux hommes, voyez-les courant chez leurs protecteurs, l'épéeau côté, le chapeau sous le bras, vêtus de l'habit f.'aoçais galonné ou brodé; leurs cheveux, sur leur dos, sont réunis dans un sac de taffetas noir qu'on appelait bourse; leur tête est enfarinée de poudre ; leur toupet élevé est accompagné de chaque côté de trois ou quatre boudins symétriques ou en ailes de pigeon. Ils sont chaussés de minces souliers, couvris d'une vaste fibule qui ressemble auxftouclesdes harnais de voiture; deux chaînes de montre, terminées par une infinité de breloques s'agitant avec bruit, descendent fort bas sur l'une et l'autre cuisse. Dans les rues, dans les jardins publics, ces hommes, ainsi équipés, ont l'air fier, grave, occupé : mais tout change dans l'antichambre ; leur dos devient d'une souplesse merveilleuse; et sur leurs lèvres sévères succède le souris de la complaisance ; leurs discours deviennent ceux de l'adulation et de la bassesse.

Lors de la révolution, il s'opéra dans les vêtements, les modes et les usages, un changement presque subit. Tous "ces ridicules s'évanouirent, l'étiquette et le cérémonial perdirent beaucoup de leur ascendant sur les actions des hommes.

En 1791, on voit les Parisiens préférer

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la rediiiiiote a l'habit, des cordons aux larges boucles de souliers; on les voit porter leur chapeau sur la tête et non sous le bras, renoncer à la poudre, au supplice d'une belle coiffure, se contenter de lenr chevelure naturelle, et ne porter l'épée que pour la défense de leur pays.

Les femmes prirent des chapeaux, eurent le bon esprit de se soustraire à la cène de leurs talons hauts, et de porter des souliers plats qui donnèrent plus d'aisance à leur démarche. Le rouge dont elles s'enluminaient encore le vi.-age disparut insensiblement; il ne fut plus emplo\é que sur la scène, et pour cacher les rides et la pâleur de la vieillesse. La nature, en peu d'années, reprit une partie de ses droits.

A Paris, on dînait à deux heures, le spectacle commençait à cinq, et se terminait à neuf. Cet ordre de choses fut dérangé par un changement introduit dans les administrations. Les employés travaillaient, dans leurs bureaux, depuis neuf heures jusqu'à midi, y rentraient à trois heures pour y rester jusqu'à neuf. On jugea que le. travail du soir était plus

DE PARTS

dispendieux qu'utile : on le supprima, et on établit une .'^eule séance, depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures anrès midi. Ce changement en amena d'autres auxquels la généralité de la ])opulation se conforma bientôt. On dîna à quatre heures, à cinq et même ?ix heures. Les spectacles commencèrent à sept, et finirent à onze heures ou à minuit. Le déjeuner se fit à l'heure du dîner, et le dîner h l'heure du souper (1).

L'esprit d'indépendance s'étendit aur.

formules épislolaires ; à ces mots viîs et mensongers de votre très humdjle et très obéissant serviteur, on substi'ua des salutations amicales, des assurances d'estime et de considération; le respect fut réservé pour les femmes et les personnes âgées ou constituées en hautes dignités.

Le cérémonial, les culottes courtes, l'épée au côté, l'habit français, les courbettes, les formules avilissantes, discrédités, reparurent à la cour de Bonaparte, et no furent point imités par le public. La cour n'exerça plus sur les usages rem[)ire qu'elle avait autrefois; elle n'a pas encore ressaisi le sceptre de la mode.

PÉRIODE XVI

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