U5 PHILIPPE-AUGUSTE
temporain.- donnent aux écoles de ÎParis. Je dois avertir que, lorsque les écrivains de ce temps entreprenaient de louer, ils s'en acquittaient avec une prodigalité sans bornes : l'exagération était leur figure favorite.
Les écoles de Paris ne reçurent que sous le règn? de saint Louis le titre d'Université : j en parlerai a cette époque.
Pré-aux-Clercs. a l'ouest et au nord : de l'abbaye et du bourg de Saint-Germain ■ étaient de vastes prairies qui s'étendaient : depuis ce bourg jusqu'à la rivière de Seine, et depuis la rue des Saints-Pères ' jusqu'à l'esplanade des Invalides Le nom de clercs s'appliquait alors à tous les ecclésiastiques, même aux étudiants de l'Uni- ; versité de Paris. Ces clercs étaient en
Anc-'enne Porte Saint-Martin.
usa^e de venir s'y promener, et de s'y permettre beaucoup de désordres.
Déjà, en 1163, une grande discussion s'était élevée entre les moines de Saint- Germain et les écoliers, au sujet du Préaux-Clercs; et cette discussion parut assez grave pour être soumise au jugement du concile de Tours, où se trouvaient dixsept cardinaux et cent vingt-quatre évêques : elle y occasionna de longs débats. Les clercs y furent condamnés à un éternel silence.' On ne connaît point d'autres d^^ails sur cette affaire.
En 1192, on voit, d'une manière plus
certaine, le Pré-aux-Clerc5 figurer sur la scène historique. Les écoliers de Paris, qui regardaient ce pré comme leur propriété, y commirent divers excès. Les habitants du bourg de Saint-Germain voulurent les repousser : un écolier y perdit la vie, d'autres furent blessés. Cette querelle sanglante en fit naître une autre entre les écoles de Paris et l'abbaye de Saint- Germain. Les* deux partis invoquèrent j l'autorité du pape qui ne prononça rien. ! Tel était le déplorable état de la législa- : tion. que des particuliers, pour une simple i contestation de propriété, étaient obligés
de recourir à un prince étranger pour obtenir une décision.
Il paraît constant, par un règlement de l'an 4215, que les écoliers avaient la propriété de ce pré, ou au moins la faculté d'en jouir en s'y promenant : « Quant au « pré de Saint-Germain, autrement dit « le Pré-aux-Clercs, porte ce règlement, « il est dit qu'il restera aux écoliers dans « l'état qu'il leur a été adjugé. '\ .
Le Pré-aux-Clercs, qui a subsisté jusque sous Louis XIV, fut p; ■•; -ue toujours un théâtre de tumulte, de ^ ijuterie, de combats, de duels, de débai.che et de sédition. J'en parlerai dans la suite.
Les Halles. Philippe-Auguste tira de la dépouille des juifs, qu'il venait de chasser de ses Etats, les moyens d'augmenter les produits de son fisc. En 1 183, il fit, à l'instigation d'un de ses sergents, bâtir deux halles hors de Paris, dans une partie du territoire de Champeaux, où son aïeul Louis le Gros avait déjà, comme il a été dit, établi' un marché. Il acheta des admifiistrateurs de la maladrerie ou léproserie de Saint-Ladre ou Saint-Lazare une foire qu'il transféra dans ces halles : il les fit entourer d'une clôture de muraille percée de portes qui se fermaient pendant la nuit. Il y fit établir des étaux couverts, afin que les marchands y pussent abriter leurs marchandises dans les temps pluvieux.
Dans la Cité et devant l'église de la Madeleine il existait, avant celte époque, un marché qui fut, quelques années après, réuni aux halles de Champeaux.
Telle fut l'origine de l'établissement qu'on nomme aujourd'hui les halles : il reçut, dans la suite , divers accroissements.
Nouvelles BoucnERiES. Les fiers chevaliers du Temple, dont j'ai, dans le chapitre précédent, indiqué l'établissement, ne crurent pas déroger à leur noble.-se eu fondant une boucherie dans leur enclos, pour en tirer un revenu. Les bouchers de Paris, lésés dans leurs intérêts, s'opposèrent à cette nouveauté. Après plusieurs débats entre ces bouchers et la chevalerie du Temple, il fut convenu, en W^t, que la boucherie des Templiers leur resterait, mais qu'elle n'aurait qua deux étaux, larges chacun de douze pieds. Le roi, pour dédommager les bouchers de la ville, leur accorda la faculté d'acheter et de vendre du poisson d'eau douce. On pense qu'ils établirent alors h. Doisson-
DE PARIS j
nerie de l'apport de Paris, et retendirent 1 jusqu'à la rue Pierre-au-Poisson, appelée " depuis la PetUe-Saulnerie.
Pavé DE Paris. En 1185, Philippe- Auguste, occupé de grandes affaires, dit l'historien Rigord, se promenant dans son palais royal (1), « s'approcha des fenêtre.- « où il se plaçait quelquefois pour se dis- « traire par la vue du cours de la Seine. « Des voitures, traînées par des chevaux^ « traversaient alors la Cité, et, remuant « la boue, en faisaient exhaler une odeur « insupportable. Le roi ne put y tenir, et « même la puanteur le poursuivit jusque « dans l'intérieur de son palais. Dès lors « il conçut un projet très difficile, mais « très nécessaire ; projet qu'aucun de « ses prédécesseurs, à cause de la grande « dépense et des graves obstacles que pré- « sentait sou exécution, n'avait osé entre- « prendre. Il convoqua les bourgeois et le « prévôt de la ville, et, par son autorité « royale, leur ordonna de paver, avec de « fortes et dures pierres, toutes les rues « et voies de la Cité (2). » Guillaume le Breton dit que ce pavé était compose de pierres carrées.
Quelques écrivains prétendent que Gérard de Poissy, attaché aux finances du roi, contribua aux frais de ce pavé pour la somme de onze mille marcs d'argent, ce qui semble douteux. On sait que Philippe- Auguste s'adressa, pour la confection de ce pavé, au prévôt et aux bourgeois de Paris qui, à ce qu'il paraît, payèrent tous les frais de cette entreprise.
Cette amélioration, quoique très imparfaite, a le mérite d'un premier exemple; étendue et perfectionnée dans la suite, elle fut un bienfait pour Paris. Mais ce bienfait s'opéra avec lenteur ; car, sous Louis XIII, la moitié des rues de cette ville n'était point encore pavée.
Il ne faut pas croire, comme on Ta écrit complaisamment, que Philippe-Auguste étendit ce bienfait sur toutes les rues de Paris, ni qu'elles fussent pavées comme elles le sont aujourd'hui. On ne pava que les rues qui formaient ce qu'on nommait la Croisée de Paris, deux rues qui se croisaient au centre de cette ville, dont lune se dirigeait du midi au nord, et l'autre de l'est à l'ouest.
(1) AiijoHrd'hui Palais-de- Justice.
l2) Gesta Philippi Awjusti. Recueil des HisloHens de France^ t. XVII, p. 16.
sous PHILÎPPE-AUGDSTE
Ce pavé était composé de grosses dalles ' ou carreaux de grès, dont les dimensions en longueur et en largeur avaient environ trois pieds et demi, sur à peu près six pojnes d'épaisseur, quadratis lapidihu^t.
suivant Guillaume le Breton. L'abbé Lebeut dit avoir \ti plusieurs carreaux de ce pavé au bas de la meSaint-Jacques. à sept ou huit pieds sous terre. C e-t sans dout<? du nom de ce pavé qu'est dérive celui de la rue des Petits-Carreaux, et les expressions proverbiales, laisser sur le carreau, pour dire renverser l'ennemi que l'on combat : être sur ie carreau, pour être sans place, sans domicile, expression qu'on a depuis rendue parcelle-ci : être sur le pavé. Ce savant ajoute qu'on apercevait, entre le pavé de Philippe-Auguste et le fa>é actuel, un pave intermédiaire : ce qui prouve qu'en cet endroit le sol a été suc- «^essivement élevé.
Aqueducs et premières Fontaines.
Deux aqueducs, du temps des Kunnins, conduisaient de l'eau dans les quartiers voisins de la Cité. L'un partait de Chaillot, et se dirigeait sur l'emplacement qu'occupe aiijourdhui le jardin du Palais- Royal : l'autre, plus connu, faisait parvenir au palais des Therm?s une partie des eaux du Uungis. On présume que ces aqueducs, dont j'ai déjà parle (I), furent détruits par les Normands. Voici la notice des aqueducs modi-rnes.
L'Aqueduc de Saint-Gervais fournit des eaux provenues des hauteurs de Romainville et de Ménilmontant, qui se rendent à un réservoir commun situe dans le village du Pré-Saint-Gèr\ais, d'où elles sont conduites, par des tuyaux de plomb, à la fontaine de Saint-Lazare et à d'autres fontaines de Paris.
En plaçant la construction de cet aqueduc sous le règne de Philippe-Auguste, je me suis fondé sur des notions cenaines et sur des présomptions très vraisemblables qu'elles font naître. Je suis encore auto- ) risé dans mon opinion par l'estimable ouvrage que M. Girard, ingénieur en chef de Paris, a cx)mposé sur les eaux publiques de cette ville.
Cet aqueduc existait au treizièmesiècle, et ses eaux alimentaient la fontaine de Saint-Lazare bien avcmt l'an 1265, puisque en cette année saint Louis permit aux
(1) Voyez, ci-dessus, les Parisiens sous la fJorninadon romaine. ^ III et ^ IV.
Fdles-Dieu de conduire jusqu'à leur couvent, situé alors dans le fau'oourg Saint- Denis, l'eau de la fontaine de Saint-Lazare. S'il est certain qie cette fontaine fut établie plusieurs années avant l'an 4 26->, on ne risque pas de tomber d.aiis une forte erreur de chronologie en plaçant la construction de l'aqueduc et ue la fontaine de Saint-Lazare sousle règne de Philippe-Auguste, qui vivait encore en 1223.
Ce roi acheta, en 1183. des administrateurs de la léproserie ou raaladrerie de Saint-Lazare, une foire qu'il transféra aux halles de Paris. Le paiement de cette acquisition dut procurer de l'aisance a cet établissement qui, en 1191, se trouvait dans un état de prospérité, car l'é glise était desservie par un clergé assez nombreux. Ce fut sans doute dans ces circonstances que les adaiinistrateurs de cet hôpital s'occupèrent de la construction d'un aqueduc pour y conduire des eaux SI nécessaires ii un pareil établi.ssement.
Les eaux de cet aqueduc alimentèrent d'abord la fontaine de Saint-Lazare, ensuite celle des Filles-Dieu, puis celle des Innocents, et enfin celle de la Halle.
Fontaine de Saint-Lazare Alimentée par l'aqueduc du Pré-Saiut-Gervais, elle devait être en pleine activité bien a\ant 1265, comme l'article précèdent et le suivant en offrent la preuve.
Fontaine des Filles Dieu, rue du Faubourg-Saint-Denis. Saint Louis permit, en 1265, à l'hôpital des Filles-Dieu de tirer de l'eau de la fontaine de Saint- Lazare,^ de la conduire jusqu'à leur maison par une chausst?e le long de la route.
La fontaine de Saint-Lazare, ainsi que celle des Filles-Dieu, était située hors de Pari? et dans le faubourg de Saint-Denis.
Fontaine des Lnnocents . située au coin de la rue Saint-Denis et de celle au Fèvre, adossée à l'église des Innocents. Elle existait au treizième siècle : c'est la pluancienne fontaine de l'intérieur de Paris. Les eaux de celle de Saint-Lazare, conduites, après l'an 1265, ju.squ'ii la maison des Filles-Dieu, comme je viens de le dire, n'ont pu être amenées de cette maison à la fontaine des Innocents que plusieurs années après lan 1265; ainsi ce nest que vers l'an 4 280 que la fontaine des Innocents a dû être construite.
Fontaine des Halles. Cette fontaine dut être établie peu de temps après celle des Innocent-, et vers la lin du treizième
siècle. Ses eaux provenaient du même aqueduc, de celui du Pré-Saint-Gervais.
Dès que les tuyaux de conduite furent arrivés jusqu'à la fontaine des Innocents, leur prolongation jusqu'aux halles fut facile, la distance d'un point à l'autre étant peu considérable. La fontaine des Halles est mise au rang des plus anciennes de Paris.
Aqueduc de Belleville. Le même règne vit encore s'établir cet autre aqueduc qui, recueillant les eaux venues des hauteurs de Belleville, les conduisit jusqu'à l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs 011 elles alimentèrent la fontaine de ce monastère, fontaine qui, comme on en a la preuve, existait en 1244, et devait exister avant cette année. L'époque de la construction de l'aqueduc a dû être plus ancienne encore, et remonter au règne de Philippe-Auguste, qui se termina en^'l^SS.
Cet aqueduc en maçonnerie a d'abord fourni des eaux au monastère de Saint- Martin-des-Champs, puis à la fontaine Maubuée. etc.
Ces deux aqueducs et ces fontaines publiques furent, depuis le temps de la domination romaine, les premiers ouvrages entrepris pour conduire les eaux dans la partie septentrionale de Paris. Nous verrons ces établissements se multiplier dans la suite.
Petit-Pont de Paris. Après avoir été souvent entraîné par les débordements de la Seine, il fut, vers l'an 1 185, reconstruit en pierres par la libéralité de levèque Maurice de Sully.
Un débordement de la Seine, arrivé en 'Il 96, le renversa encore. Rétabli quelque temps après, il ne put, en 1203. résister à un autre débordement considérable dont parle Guillaume le Breton. « En «t décembre, dit-il, il y eut une si grande «inondation que, depuis un siècle, on <c n'en avait vu dépareille. Le Petit-P'ont « de Paris s'écroula, l'eau s'élevait jus- « qu'au second étage des maisons ; pour «■ communiquer de l'une à l'autre on se •X servait de bateaux. »
Le Louvre. Philippe-Auguste fit bâtir, hors de Paris, une tour ou forteresse, nommée en latin Liipara, et en français Louvre. Plusieurs lettres et ordonnances, datées de cette forteresse par les rois qui y résidaient, portent ces mots : Apud Liiparnm, prope Parisios. au Louvre, près de Paris. On a établi plusieurs con-
jectures sur l'origine de ce nom : je n'en augmenterai pas le nombre.
L'époque précise de la construction de la tour du Lountc est inconnue ; mais on sait qu'en 1204 cette construction était terminée depuis peu de temps, puisqu'en cette année ce roi déclara qu'il devait trente sous aux prieur et religieux de Saint-Denis-de-la-Chartre , à cause de la tour du Louvre qu'il avait bâtie sur leur terre. On voit en effet que, dès la seconde race, le bord de la Seine, du côté où est situé le Louvre, était nommé le rivage de Saint-Denis (Ij.
Cette nouvelle tour se trouvait en outre située dans la seigneurie de l'évêque et du chapitre de Notre-Dame de Paris. Il fallut les dédommager: ils le furent amplement, non aux dépens du roi, mais aux dépens des Parisiens. Philippe-Auguste chargea le prévôt de Paris de faire payer le dédommagement par les habitants. On voit que ce roi faisait .ses acquisitions avec l'argent des autres.
Philippe-Auguste voulut faire élever un mur d'enceinte autour de sa nouvelle forteresse ; et pour cela il lui convenait d'avoir un fonds de terre que l'évêque de Paris possédait, non comme seigneur , mais comme propriétaire, fonds situé près de l'église de Saint-Thomas-du-Louvre. Sauvai rapporte l'acte d'échange, date de janvier 1209, par lequel on voit que Philippe- Auguste, pour le fonds de l'évêque, qui ne rapportait que onze deniers, lui cède un autre fonds dont le produit était quinze deniers.
Le Louvre avait alors, comme la plupart des châteaux de ce temps, une triple destination : il servait de séjour aux rois, de forteresse et de prison.
(1) Dans le poème d'Abbon snr le siège de Paris par les Noririands, on lit (liv. 2, vers 175) qiie les Normands, campés à Saint Germain-des-Prés, voyaient les troupeaux paître sur le rivage de Saint-Denis :
Nostra Dyonisii londebant litlora Sancli Fecora, etc.
Ce rivage de la Seine appartenait, comme on le voit parTacte de 1204, à Saint-Denisde-la-Chartre, et non pas à un autre monastère de Saint-Denis, que dom Duplessi:;, d'après ce passage d'Abbon, dit avoir existé dans le faubourg septentrional de Paris.
TABLEAU
Philiope-Au^uste ayant, à la bataille de Bouvines, donnée en 1 214, vaincu Ferdinand, comte de Flandre, qu'il fit prisonnier, voulut offiir aux Parisiens le spectacle d'une entrée triomphale. Parmi plu- \ sieurs seigoeurs captifs on remarquait le prince ^Ferdinand chargé de chaînes, attache sur un chariot traîné par quatre chevaux. Devant ce prince, triste ornement du triomphe, le peuple chantait ce distique, sans doute commande- pour la circonstance :
Quatre ferranz bien ferrés Traintnl Ferrant bien enferré.
La Chromqueeu vers français deSaint- Magloire commence par le récit de cet événement remarquable ; voici ses expressions :
Li qnens Ferranz liés el pris, En fu amenez à Paris, El niair.i autre b^iroiis de pris, Qui puis ne ■ïirtni leur pays.
ILe comte Ferdinand, que le vulgaire nommait Ferrand, fut enfermé dans le Louvre, et y languit jusqu'à ce .qu'il eût consenti à 'céder tous ses Etats au roi I. Philippe.
I Les autres prisonniers furent enfermés
auGrand-Chàtelet, que les Chroniques de France nomment en cette occasion le Chastelde Grand-Pont (1).
Plusieurs princes eurent dans la suite un sort pareil, et la prison du Louvre devint l'effroi des hauts barons. Cette tour fut aussi destinée à contenir le trésor des rois. Louis VIII, dans son testament de l'an 1225, parle de cette tour du Louvre située, dit-il, près de Saint-Thomas, laquelle contenait son or et son argent (2 1. Je parlerai, à leur époque, des divers changements qu'éprouva cette forteresse.
Philippe-Auguste, après avoir opéré plusieurs changements utiles dans Paris, après avoir agrandi cette ville, en l'entourant d'une vaste enceinte que je décrirai, mourut le 14 juillet 1223.