AVANT-PROPOS
Loiis MV. — yuil est k' plus gijiiid des écrivains ile mon régne ?
lîoiLEAU. — Sire, «'est Molière!
uRPRis des nombreuses erreurs de dates et de faits qui i fourmillent dans les meilleures biographies de Molière, M. Bazin, auteur de V Histoire de Louis XIII, entreprit, il y a quok|ues années, de sonmelire à
fi W AM-I'UOI'OS.
une analyse sévère loiiles les assertions contradictoires dont l'existence de l'illustre poëte a été si souvent l'objel. Une fois armé de preuves irrécusables, M. Bazin fit la part de l'erreur et de la vérité, et consigna dans ses Notes historiques sur la vie de Molière le résumé de ses lumineuses recherches ; puis, croyant être parvenu à la dernière [imite de la précision , n'espérant plus rien trouver désormais qui pût éclairer d'un jour nouveau la vie du grand comique, il jeta au public ces désolantes paroles :
<( C'est dans la Préface de Lagrange et ') Vinot, placée en tête de la première édition » des OEuvres complètes de Molière (1682) ; )) là et nulle part ailleurs que se trouvent en- » core aujourd'hui les seuls renseignements » certains que l'on puisse accepter, les seuls )) peut-être, et cette conjecture est sérieuse, " (|ue Molière ail voulu laisser au public sur )' sa carrière de cinquante et un ans ! "
AVAM-rK(»l'OS 7
Cette cuiiclusion est ici tiop absolue pour être vraie : — ainsi , en prenant rigoureusement à la lettre les paroles de M. Bazin, il serait désormais inutile de chercher à combler les nombreuses lacunes qui se trouvent encore dans les biographies de Molière, parce que Lagrange et Vinot ont tout dit; parce que Molière n'a pas voulu qu'on en dit davantage ! — C'est complètement absurde.
Lagrange et Vinot n'ont pas connu, bien s'en faut , tous les détails de l'existence de leur maître et ami ; en ce qui nous concerne, nous le démontrerons jusqu'à la dernière évidence ; voilà pourquoi leur Préfate est si succincte. De son côté, Molière, habitué à l'éclat de la rampe, n'avait aucun motif pour rester dans l'ombre ; bien mieux, il ne pouvait que gagner à être complètement connu de tous ; pourquoi donc lui supposer rintcnlion d'avoir voulu se dérober au
8 AVANT-l'UOl'OS.
public ? Point égoïste, préoccupé avant tout de son art, quelquefois aussi de ses chagrins domestiques, Molière ne songea pas à élever son piédestal ; voilà pourquoi on sait si peu (le chose de ses commencements et de sa vie intime.
C'est donc à nous, si curieux aujourd'hui de connaître les moindres particularités de l'existence de nos grands hommes, qu'il appartient de fouiller avec ardeur partout oîi il y aura espoir de trouver des faits jusqu'ici ignorés. N'est-ce pas aux laborieuses recherches de M. Befîara (1821) que nous devons la véritable généalogie de Molière, la date exacte de sa naissance et les renseignements les plus positifs sur les principaux membres de sa famille ? toutes choses laissées dans l'oubli par Lagrange et Vinot. Est-ce qu'à Nantes, est-ce qu'à Vienne en Dauphiné. est-ce qu'à Lyon , on n'a pas recueilli des documenis authentiques sur Molière et ce-
AVANT-PKOPOS 0
pendant ignorés de ses premiers éditeurs ? Dans le cours de cet ouvrage , nous prouverons qu'il s'en trouve ailleurs de non moins incontestables, et tout aussi inconnus de Lagrange et Vinot. Ne tenons donc aucun compte du nec plu» ultra de M. Bazin, et marchons !
La carrière dramatique de Molière est concentrée dans l'espace de vingt-huit années (de 16i5 à 1673). En 16^5, il faisait ses débuts sur V Illustre Théâtre, à Paris ; — en 1673, il mourait sur le théâtre du Palais- Royal ! Ces vingt-huit années, en laissant de côté les premiers essais faits avec les Enfants de famille, se divisent en deux époques bien distinctes : la première comprend les douze années que Molière passa en province de 1646 à 1658 ; c'est l'époque de son existence la plus difficile, la plus laborieuse et aussi la plus obscure ; — la seconde com-
(Il WAM-PUOPUS.
[)i'eii(l les seize années passées à Paris ou ;i la cour, (liiranl les((uelles le génie de Molière atteignit son apogée ; celte époque est suflisamment connue pour l'histoire personnelle de l'illustre comédien-poëte et aussi pour l'histoire de l'art.
La sollicitude des investigateurs doit donc aujourd'hui se porter tout entière sur les douze années que Molière passa en province, où De frétoiUlx en tréteaux, do l)Ourgacle en boiirfjaiie,
il donna d'incessantes représentations. Mais, pour intéresser, ces recherches ne doivent pas se concentrer sur la seule personne d(^ MolièreT; elles doivent aussi embrasser les divers essais scéniques qu'il tenta . la durée et la direction de ses voyages, les artistes (jui le secondèrent , enfin tout ce qui fut en contact avec lui durant le séjour qu'il fit dans les différentes villes de Franco, (i'ost
AVANl'-PHOPOS. Il
SOUS ces divers aspects, en nous liniitanL toutefois dans une seule province , que nous avons entrepris le travail que nous publions aujourd'hui.
Aigufs-Vivfs, 27 octobrp IMr)7
DES PÉRÉr.RINATIONS
(IHAPITRE r
Hareté des doiuments rclatils n Molit re. — Origino dos présentes reclierdies. — Sigenn. — Sa fondation, sn situation. — Conqucle du Roussjllon. — Louis XIII et Molière h Sigean. — Premiers rapports de Molière et de Dufort, bourgeois île Sigean. — f.c rardinal de Iliclielieu il Narbonne. — Opinion de M. Ba/ln sur le voyage de Molière, réfutée. — Arrestation de Cinq-Mars n Narbonne.
ES documontsqui peuvent éclairer de quelques lueurs l'existence de Molière pendant les années qui se sont écoulées de
14 Mdl.lKUli
164(1 à H>58 deviennent cluKiue jour plus rares, el ceux que l'on trouve deviennent ainsi d'autant plus précieux pour l'histoire des lettres. Les meilleurs biographes de notre illustre poète , l.agrange et Vinot, Grimarest, Voltaire, La Serre, Petitot, Aimé Martin, Taschereau, Auger, Cailhava, Bazin. Lahure, PhilarèteChasles, etc., ont renoncé, faute de documents, à raconter l'odyssée de Molière durant ces douze années : c'est son hégire; c'est l'époque de sa mystérieuse incubation, durant laquelle il s'est préparé à produire les chefs-d'œuvre dont il devait enrichir notre scène, et qui ont rendu son nom à jamais impérissable. « Molière fut » ignoré pendant tout le temps que durèrent » les guerres civiles en F'rance, dit Voltaire ; >• il employa ces années à cultiver son talent, •' à préparer ciuelques pièces, à composer des '• scènes à l'italienne et à faire de petites comé- >■ dies pour les provinces. >■ Voltaire ne sait rien de plus.
Toutes les fois donc qu'il sera possible de ressouder quelques anneaux de cette chaîne brisée, ce sera une bonne fortune pour le pu-
DANS LE LA\(;n;iK>C 1".
blic, et aussi pour l'investigateur qui sera parvenu à découvrir une de ces perles cachées sous la poussière du temps. Tel est l'heureux hasard qui nous a servi en écrivant l'histoire d'un bourg ignoré du Languedoc, de Sigean. Que le lecteur veuille bien nous permettre, en faveur de cette circonstance , de consacrer ici quelques lignes à ce bourg, d'autant mieux que c'est là que nous rencontrerons Molière pour la première fois.
Sigean est situé à vingt-cinq kilomètres au sud de Narbonne , entre la Méditerranée et les derniers contre-forts des Corbières , petite chaîne de montagnes détachée du grand réseau pyrénéen. Sigean se trouve aujourd'hui sur cette portion du chemin de fer du Midi (}ui est destinée à relier l'Espagne à la France.
La fondation de Sigean remonte à la période romaine ; ce fut un établissement salinaire jeté sur les bords du lac Rubresus, vers l'an 780 de Rome (29 de J.-C), à l'époque la plus brillante de la fortune de Séjan et sous sa protection , alors que le ministre de Tibère, presque associé à la puissance impériale, prenaif auda-
cieusement le prénom de son maître et faisait frapper des monnaies ou des médailles à la double effigie de Tibère et de Séjan, avec ces mots pour exergue : TIB. ELIO. SEIANO. Ce qui prouve la justesse de notre assertion , c'est que les chartes des x% xii' et xui* siècles désignent le bourg actuel de Sigean sous le nom de castt'um ou villa de Sejano; — c'est que la belle carte du Languedoc, dressée en 1775 par MM. Dupaintrel et Ducros, porte le nom de Séjan; — c'est qu'en 822 les salines de Séjan furent données à l'abbaye d'Aniane par Louis le Débonnaire; — enfin c'est qu'en 1689, dans les substructions de la grande saline actuelle de Sigean, on trouva un certain nombre de médailles portant la double effigie de Tibère et de Séjan, avec l'exergue que nous avons donné plus haut.
Jusqu'à la conquête du Roussillon et à l'annexion définitive de cette province à la France, Sigean fut un poste militaire important : à cheval sur la grande voie stratégique, la voie domitienne, qui mettait en rapport la péninsule hispanique avec la Gaule et l'Italie, Sigean a
UAXS LE LANGIEDOC. 17
assisté a tous les mouvements inlernalionaux qui, tantôt du nord et tantôt du midi, réagirent tour à tour sur l'Espagne et la Gaule. Les Vandales et les Wisigoths, qui se substituèrent aux Romains, — les Sarrasins, qui renversèrent la monarchie wisigothique, — les Franks, qui refoulèrent les Sarrasins au delà des Pyrénées, ont passé par Sigean ou s'y sont livré de sanglantes batailles (1).
Le long antagonisme qui exista entre la France et l'Espagne attira fréquemment sous les murs de Sigean les armées des deux nations : les rois de Castille et d'Aragon, Louis XI , François I", Charles-Quint, ont visité Sigean ou l'ont attaqué ; quelquefois môme pris d'assaut. Le dernier événement politique dont Sigean a été le théâtre, et pour nous le plus important, eut lieu en 1642, alors que le cardinal
(i) Dans les environs do Sigean on trouve frt^qiienuiient des armes brisées, des ossements gisant péle-mOle et des tombeaux musulmans tous orientés. C'est près de Sigean et sur les rives de la Berre que Charles Martel, en 73-4, délit les Sarrasins commandés par Omer-ben-Anuou, et coïKiult, pour la seconde fois, le glorieux surnoni i|ul l'a signalé îi la riTonnaissance do la i)OstérUp.
I« MOLlKllK
de Richelieu , mettant à profit les fautes nombreuses du premier ministre de Sa Majesté Catholique, le comte-duc Olivarès, résolut de ravir à la couronne d'Espagne la Catalogne ou tout au moins le Roussillon. L'appût d'une conquête facile décida le roi à se rendre sur la frontière pour stimuler le courage et l'activité de ses généraux : il quitta Paris le 27 janvier 1642, et , dans les premiers jours d'avril , le cortège royal faisait son entrée à Narbonne. Louis XIII, dans un immense carrosse attelé de huit chenaux, se dirigea vers le palais archiépiscopal nouvellement restauré par les soins de monseigneur de Rebé ; Richelieu , dans une litière garnie de velours cramoisi et portée par vingtquatre Suisses , tous nu-tête , par respect pour un si éminent personnage, gravit le majestueux perron du palais des anciens vicomtes. Bientôt, laissant à Narbonne son grand ministre en proie aux souffrances d'une cruelle maladie, Louis XIII se porta sur Sigean pour passer en revue les troupes qui, sous les ordres du maréchal do la Meilleraye. allaient faire le siège do Porpiiznan. A \arboiino. lo cardinal, près-
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que dans la disgrâce, chercliail sileiicieuseinent à saisir les fils de la conspiration qui s'ourdissait autour du roi, ou pressentant sa mort prochaine, il dictait à M" Falconis, tabellion royal de la ville, son testament dans leciuel , à la gloire de Richelieu, se trouve ce mémorable item : « Déclarant que mon dessein est de ren- ' dre ma bibliothèque la plus accomplie que • je pourrai , et la mettre en état qu'elle - puisse servir non-seulement à ma famille, " mais encore au public et aux hommes de " lettres, etc., etc. (1). »
Louis XIII arriva à Sigean le 21 avril 1612, et y passa la nuit. Une brillante escorte accompagnait le roi : les maréchaux de la Meilleraye, de Brézé, de Schomberg, de la Mothelloudancourt, le duc d'Enghien,dans lequel on pressentait déjà le prince de Coudé , le duc de Mortemart, père de madame de Montespan, la
(1) Ce testament (25 mai (fii'i), où sont iléposés Ito iiroiiiiers germes du plus magtiilique établissement sci:'ntili(|ue du monde {\Si BihUotUèque Impériale], et qui devrai Maire l'illustration et \f principal orncmeni d'nne (Mude de notaire, est honteusement rnlégur an inllii'u des paperasses viilgaiip^ lies surcesseiMs de M' l'alconis!
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roviilc coiiitisano, Cinq-Miirs el de Tliou doiil le suj)plice devait être si prochain, se pressaient autour de Sa Majesté. Dans les derniers rangs de celte cour orgueilleuse se trouvait un jeune homme au maintien modeste, à l'œil vif et perçant, qui devait bientôt éclipser tous ces brillants seigneurs ; c'était Jean-Baptiste Porpielin (Molière), valet de chambre du roi (1)!
(1) Les principales /onctions d'un valet de chambré' tapissier du roi, par quartier, consistaient à aider le valet de chambre proprement dit à faire le lit de Sa Majesté le matin ; le soir, le valet de chambre tapissier découvrait la couche royale. En outre de ces soins, le valet de chambre tapissier avait on garde, pendant les voyages et aux lieux de séjour de la cour, les meubles de campagne du roi; ses gages étalent de cent livres par mois, et il mangeait à la table du contrôleur de la bouche. La charge de valet de chambre tapissier s'acquérait moyennant finance, et presque toujours se transmettait de p&re en fils. Les valets de chambre dépendaient du premier valet de chambre, dont l'emploi, recherché par la plus haute liourgeoisle, était fort supérieur en autorité, en considération et en bénéfices ; mais, à leur tour, les simples valets de chambre se dtslingiialent des valets du serdeau, chargés de porter la desserte aux offices, des garçons de la chambre et de la garderobe, des bas officiers des écuries et de la bouche, et, en un mot, de toute la livrée. Lorsque Molière se fut décidé à monter sur la scène, il n'abandonna pas pour cela sa charge de valet de chambre du roi, au grand déplaisir de ses camarades du château, qui rougissaient de faire le lit de Sa Majesté avec un comédien, ou de s'asseoir à ses côtés à la table du contrôioiuv Tour vaincre cette répugnance, Louis Xiv
DANS LK LAN(;t KUOC •>\
Louis XllI et ses officiers les \)\us intimes logèrent dans la maison Ferrier, située dans la grand'rue de Sigean ; le service, dont faisait partie le jeune Poquelin, fut hébergé dans une maison voisine occupée ou possédée par Martin- Melchior Dufort, bourgeois de ce lieu. Au retour de Perpignan, le 10 juin 1642, les logements furent distribués de la même manière. Ainsi, dans un intervalle de temps très rapproché, Dufort eut l'honneur de donner deux fois l'hospitalité à Molière. Que se passa-t-il entre l'hôte et l'amphitryon dans ces deux entrevues? Nous ne le savons. Toutefois nous avons
Invita un jour Molière à déjeuner avec lui, en tète-à-tèto, dans sa clianibre. Lorsque les assiettes des deux convives furent garnies et le repas commencé, le roi donna ordre d'introduire les personnes admises au petit-lever : les princes du sang, les grands officiers de la couronne, et le'U' expliqua ainsi la situation : " Ma maison ne trouve pas Molière d'assez » bonne compagnie pour elle, et tout le monde le repousse ! 'I c'est donc à moi de réparer les torts de tout le monde ; 'I voilà pourquoi nous déjeunons ensemble! n M. Ingres vient de rendre avec un bonheur inouï cette charmante scène, si llatteuse pour l'artiste, si iionorable pour le monarque , et il a encore rehaassé le mérile de son tableau en l'offrant aux sociétaires du Théâtre- Français, pdur diMueurer à foujouis exposé dans leur foyer.
ti Mdl.ll'.Ul,
liou (le croire, ainsi (|ik' la suite le démontrera, (jne ee fut là l'origine des bons rapports qui s'établirent plus tard entre Molière et Dufort : le séjour et les différentes allées et venues de Molière dans le Languedoc, de 1649 à 1657, nous en fourniront des preuves nombreuses. M. Bazin, dans ses Etudes sur les quarante premières années de Molière, ne pense pas que notre poète ait pris part au voyage du roi en 1642; mais, à l'appui de son opinion, il ne donne aucune preuve plausible; sa principale objection, la voici : la plupart des biographes qui ont affirmé la présence de 3Iolière au voyage de 1642, ont allégué, pour l'eipliquer, « que le " père de Molière , accablé par l'âge et les in- '• firmités, ne put entreprendre ce voyage. — •■ Or, dit M. Bazin, comment s'en rapporter à " de pareils biographes qui nous représentent » le père de Molière accablé de vieillesse et » d'infirmités, lui qui n'avait alors que qua- » rante-six ans , lui qui continua son service ■jusqu'en 1663, et qui, en définitive, ne ■ mourut qu'en 1669, c'est-à-dire à soixante- ' treize ans! »
DAMS LE LANGlKliOC. «
Il est bien é\idenl que les biographes de Molière, qui ont mis en tivant le grand âge et les infirmités du père de Molière pour motiver le voyage du fils, ont fait fausse route, tandis qu'ils avaient sous la main un motif tout naturel et bien autrement plausible, qu'ils n'ont pas su faire valoir. J.-B. Poquelin , le père, était à la tète d'un grand établissement industriel ; il était tapissier ; il avait donc des garçons, des ouvriers, des commis à surveiller, des marchandises à recevoir, des objets confectionnés à livrer, toutes choses qui réclamaient sa continuelle présence. Comment le chef d'un tel établissement aurait-il pu, sans sourciller, sans effroi même, se décidera entreprendre un voyage dont le retour était indéfini, qui l'eût tenu éloigné à plus de deux cent cinquante lieues de Paris et à une époque où les moyens de correspondance étaient excessivement lents ! Voilà la raison dominante qui empêcha Poquelin le père de suivre Louis XIII en Roussillon ; voilà ce qui le décida à se faire remplacer par son fils qui, depuis 1637, avait la survivance de la charge. Celui-ci était
jeune (1), bien appris, désireux de voyager, de voir, de s'instruire et d'observer; il dut donc accepter cette mission avec empressement. Au reste, le Journal du Voyage de Louis XIII, l'enquête des consuls de Narbonne, lors de l'arrestation de Cinq-Mars en cette ville, le procès-verbal du baron des Vveteaux, chargé de se saisir de M. le Grand, nous paraissent désigner suffisamment le jeune Poquelin, sans toutefois le nommer : ainsi, au moment des perquisitions dirigées dans l'intérieur du palais archiépiscopal de Narbonne où était logé le roi, ce fut un jeune valet de chambre qui fit cacher Cinq-Mars dans un cabinet obscur situé entre la chambre du roi et le salon d'attente. M. le Grand demeura blotti dans cette cachette jusqu'à
(1) Jean-Baptiste Poquelin f Molière) naquit h Paris dans la rue Salnt-Uonoré , près la halle, le 15 janvier 1622; son père, d'origine écossaise, était Jean Poquelin , tapissier, et sa mère Marie Cressé, mariés l'un et l'autre depuis neuf mois. Le jeune Jeati-liaptiste Poquelin avait donc vingt ans révolus lorsqu'il tit, à la suite du roi, le voyage de Narbonne et la campagne de Roussillon. U était sorti, en IGW, du collège de Clerniont, où il avait fait ses humanités.
DANS LE LANcilEDOi;. -if,
l'entrée de la nuit ; puis il sortit du pahiis, et, en détinitive, il ne fut arrêté que dans une maison particulière de la ville.
De tout ce qui précède, il résulte que la présence de Molière dans le Languedoc à cette époque ne saurait être raisonnablement contestée. Ce qui présente plus de difficultés à établir, c'est l'époque exacte du retour de Molière dans cette province, après la dislocation de V Illustre Théâtre, à Paris, en 1646 ; nous allons néanmoins essayer de le faire, en prenant pour guide M. Bazin, le premier et le seul biographe qui ait soumis à une critique sévère et éclairée les pérégrinations imputées à Molière. Nous aurons quelquefois occasion de contredire notre guide, et quelquefois aussi nous serons ?ssez heureux pour combler les lacunes de son itinéraire.'^ous aurions bien voulu prendre encore M. Taschereau pour notre compagnon de voyage; mais, en ce qui concerne le séjour de Molière dans le Languedoc, nous n'avons trouve dans les dates, dans l'indication des lieux et des faits mentionnés par cet auteur, ni assez de détails, ni assez de précision pour
26 Mdl.lkllK
le suivre cl lo discuter, fil cej)endanl nous regrettons vivement i\q ne pas nous ôtre adjoint M. Taschereau, car nous considérons son livre [Histoire de la vie de Molière) comme le monument bibliographique le plus complet et le plus curieux élevé avec intelligence et amour à l'illustre poète.
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CHAPITKE ïl
.Moluie et ['Illustre Théâtre, » l'jris. — U devient en prouuee ilireeteur de sa troupe. — Son appaiition à Nantes, à Bordeaux. — Erreur où l'on est à Toulouse sur la véritable époque du passage de Molière en cette ville. — Le poète Goudoulv. — Molière à Narbonne. — Il y rencontre Dufort de Sigean. — 11 est parrain d'un enfant naturel. — Mademoiselle Desjardins. — Charles l)ufresne. — D'.issoucy. — ïalleniant des Réaux. — Opinion de iM.de .Monmerqué réfutée.— L'iiôtel des TroiS-Xourrices, à Narbonne.
-B. Poquelin était rentré à Paris à la suite de la cour dans le mois de juillet 1642. Il paraitrait que, depuis cette époque jusqu'en 1643, il ?e li\ra à l'élude du droit .
•2t< Mltl-lKllb
(il sui\ it ses cours à Orléans ou il regul le grade (le licencié; puis il vint à Paris revêtir la toge d'avocat. Po(]uelin ne se fil pas remarcjuer au Palais par son assiduité, car, à peine admis au barreau, il s'éprit d'une vive passion pour une actrice, Madeleine Béjarl, qui absorba tous ses moments : il l'aidait dans l'étude de ses n'iles, l'accompagnait aux répétitions et ne manquait pas d'assister aux représentations pour voir si ses conseils étaient écoutés et s'ils produisaient l'effet qu'il avait espéré. Sous l'influence de ces continuelles préoccupations, Poquelin renonça complètement à l'exercice de sa profession; il se lia d'amitié avec les camarades de Madeleine Béjart, au nombre desquels se trouvaient les deux frères de l'actrice, et finit par s'associer à leur entreprise, sous le nom de Molièke, qu'il devait rendre a jamais célèbre !
Cette association dramatique se produisit à Paris sous la dénomination des Enfants de Famille ou de Y Illustre Théâtre : elle jouai! alternativement au faubourg Saint-Germain ou au (|uarlier Saint-Paul; elle donna, pendant toute riinnéf" 16i."). dr-- r(>iiiTsontalions p(Mi
MANS LK r.AN(;i KhOC. 29
prodiKlives; ce qui ki décida à qiiiUer la capitale pour aller exploiter la province. Dans cette nouvelle situation, Molière devint le directeur, le principal acteur et le seul librettiste lie la troupe.
« De 1646 à 1653, disent les meilleurs bio- " graphes de Molière , la troupe de Vllltislrc » Théâtre courut si bien que , pendant sept » ans, elle ne laissa nulle part la moindre trace » de son passage. — Toutes les circonstances de » la vie de Molière, de 1646 jusqu'en 1653, • ajoute M. Taschereau, sont presque entière- » ment ignorées. » Ni Grimarest, nisesabréviateurs, ni Voltaire, ni La Serre de Langlado n'ont trouvé à placer dans cet intervalle une seule indication de fait ou de lieu. Des investigations récentes ont seulement constaté que. du 23 au 26 avril 1648, Molière avait donné des représentations à Nantes. Charles Dufresne l'accompagnait sans doute en qurlité de régisseur, car ensemble ils demandent à la municipalité de Nantes l'autorisation d'ou\rir leur théAtre en cotte ville. De Nantes, .Molière dut se rendre a Bordeaux, soit directement, soit
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en s'arrêtant à Anijers, Poitiers, Limoges, etc. A Bordeaux, Molière fut bien accueilli par le duc d'Épernon , gouverneur de la Guyenne, qui l'autorisa aussitôt à donner des représentations; toutefois . cette protection ne dut pas s'étendre au delà des premiers mois de 1649: car à cette époque les troubles de la Fronde, qui éclatèrent à Bordeaux , forcèrent le duc d'Épernon à quitter la ville; ce qui naturellement dut obliger son protégé à en faire autant.
Apres Bordeaux, M Bazin perd la trace de Molière; il ne le retrouve qu'à Vienne, en Dauphiné, vers le milieu de 1652. Nous allons tâcher de combler une partie de cette lacune : les faits que nous exposerons démontreront en outre l'impossibilité d'un stationnement que. d'après M. Taschereau et deux autres biographes, la troupe de Molière aurait fait à Paris en 1650.
11 est de tradition a Toulouse que Molière y aurait donné des représentations en 1646. Cette iradition erronée provient évidemment d'une roijuillc (riinjiriinerio . d'un renvcM'sement de
DANS Lh LANGllCDOC 'îl
chiffre, d'iia 9 mis sens dessus dessous, pt qui dans celte évolution est devenu un 6. Celte erreur a commencé à s'accréditer vers la fin du xvii' siècle ; car Toulouse a été une des premières villes de province à imprimer les œuvres de Molière, aussitôt après l'expiration du privilège accordé à la veuve de l'illustre poète (1). Et comme cette erreur fait concorder le passage de 31olière à Toulouse avec l'existence de Goudouly. l'une des gloires de cette ville el la plus brillante étoile du Parnasse occitanique ; — el qu'en outre cette pseudocoïncidence a permis l'échafaudage des contes les plus ingénieux à l'endroit des deux poêles , nous éprouverons peut-être quelque difficulté à détruire celle charmante fiction. N'importe, nous sommes dans le sillage de M. Bazin; nous marchons à la découverte de la vérité el lui devons tout sacrifier!
[Il Lis deux éditions des (eiivres (le Molière que pulilia Toulouse, à la fin du xvir siècle et à très peu d'intervalle l'une de l'autre, portent ee titre : Les OEuvres de Monsieur lie Molière, reviiei, corrigées et a wjmenlées à Toulouse, elles .lean Dupuy, Doni. Desi lassa n et .leai\-Vraneois Caranone. ("■l'illliou en IH97. î' édilioii en Itidd, ImiII volnnies petit in-12