Mol.li'.llK
Les anciens annalistes de Toulouse, Laffaille (|ui s'arrête en 1610, mais qui souvent rapl)orte des faits postérieurs à cette date ; — Du Rosoy, Raynal,.ne font aucune mention de l'apparition de Molière à Toulouse, sans doute comme de chose trop [)eu importante. Ainsi ont fait ; Mesnard,dans V Histoire générale de Nîmes, et après lui M. Désiré Nisard ; d'Aygrefeuille en son Histoire civile de Montpellier, et après lui M. Mary-Lafon-. Ces quatre historiens gardent le plus complet silence sur Molière, quoiqu'il ait donné des représentations dans ces deux villes ; — enfin M. Dumége, qui, de nos jours, en 1845, a publié les Suites de rhistoire du Languedoc, depuis le règne de Louis XIII, a imité le silence de ses devanciers à l'égard de Molière.
Quoi qu'il en soit de cette indifférence ou de cet oubli, M. Pellet-Desbarreaux (1), plein de
(1) Nous Ignorons si M. Pellet-Uesbarreaux, qiii n'était pnint (le Toulouse, mais qui dirigea en cette ville une troupe de comédiens, appartient directement ou indirectement h la famille I)esl)arreaux, dont un de ses membres, Jaccpies l)esl)aireaux, liel esprK du Wir siècle 'ini)2-lti73 M'cul riaus l'iulimilc' a\i'P Miilii're, Pnilivni l't la l-iuilniue I.a M'Uéral imi de
DANS Lli LA.N(.l liUOi;. .W
confiance en la tradition, fit représen-ter, en 1787, sur le tluâtre de Toulouse, une comédie en un acte et en \ers, destinée à célébrer la présence de Molière dans la cité l'alladienne. 11 y dépeint les difficultés sans nombre que les comédiens éprouvèrent pour ouvrir leur théâtre, les intrigues des bigots pour les (iiire chasser de la ville, et enfin le triomphe qu'obtinrent, à leur profit, les gens honnêtes et éclairés qui voulurent bien prendre la défense du bon sens et de l'art. Dans ravertissement qui précède cette pièce, l'auteur affirme que Molière vint à Toulouse faire ses premières armcA, en 1646. Les principaux personnages de cette pièce sont : Molière, — Madeleine
M. Pcllct-Desbarreaux pour Molière seiublcialt en quelque sorte justifier cette partnté. Jacciucs Desbarreaux était cuii seiller au Parlement de Paris; mais il dut donner sa démis; ion de cette cliarKP à cause de sa liaison trop éclatante avec Marion Delorme. Kpicurien par-dessus tout, il venait passer la belle saison dans le l.ailiiiieluc, au château du comte de Clermont-Lodéve, " où, disait-il, la bonne chère et la liberté étaient "Sur leur trône! » Dans sa vii'illesse, Jac((ues Desbarreaux composa ce célèbri> sonnet sur la mi^^éricorde de Dieu, qui eiininieiicr ainsi :
<;rnn'l Dieu, d's jngpinrnis sont n'ni)>li> il'i'quid'!
:» MOLIÈKK
Béjart, — ftladeuioiselle Brécour, pupille et élève de Molière, — Lagrange, jeune premier de la troupe et amoureux de Mademoiselle Brécour, — de Saint- Firmin, citoyen de Toulouse et dévoué à Molière, — un Marquis remplissant le rôle d'important et de fâcheux, Pirlon , espèce de Tartuffe , intriguant auprès des capitouls pour empêcher les représentations; etc., etc. Cette pièce, assez faible sous le rapport du style et de l'intrigue, mais où se montre un sentiment sincère d'admiration pour l'illustre poète, est intitulée : Molière à Toulottiie ; elle est terminée par ces trois vers :
Toulouse de Molière eut le premier hommage. Et reçut, accueillant son plus ancien ouvrage, Le ])remier vœu public qu'il lit pour la vertu !
Ainsi, d'après la préface et {'épilogue de M. Pellet-Desbarreaux, Molière, au sortir de Paris, serait venu directement à Toulouse; ainsi, une troupe d'artistes, sans fonds, sans ressources et chargée de bagages, aurait enjambé d'un seul bond toute la France pour venir se faire entendre à Toulouse? O n'est
IIANS l.E LA>'ia EDOC. :!:.
pas possible; ce n'est pas ainsi que procèdent les artistes nomades; leurs razzias ne se font qu'à petites journées, et impitoyablement ils rasent tout ce qui se trouve sur leur passage : villes et bourgs. Nous en aurons la preuve certaine, lors([ue nous suivrons pas à pas les pérégrinations de la troupe de Molière dans le Languedoc. Écartons donc radicalement la prétention de Toulouse à la priorité qu'elle s'est si bénévolement adjugée.
Cependant, M. d'Aldéguier, dans son Histoire (Je Toiilowe, a voulu se montrer fidèle à la tradition, et au milieu du récit -des événements de 16-46, il intercale cette phrase : « Après avoir été ballotté de l'hôtel de \ ille au " parlement, et du Capitole au palais, Molière » obtint enfin l'autorisation de donner son " spectacle au logis de VÉcu; » sans autre détail. Le logis de VÉcu, d'après les anciens ])lans de la ville, se trouvait dans la rue du Poids (Je J'hniJe, derrière le (lapitole.
Fidèles aussi à la tradition, les éditeurs des OEvvres de GoudoxJij ou GodnJin, publiées en 1845, et la Mosaïque du Midi , qui paraissait
36 )IUl.ll\ltl..
en 1841, n'ont pas hésité à raconter les charmants entretiens de Molière avec Godolin, du poêle à son aurore et du poëte à son déclin (en 16^(6, jMolière avait vingt-quatre ans, et Godolin soixante-sept). Rien ne manque à ces récits pour fasciner les esprits crédules et flatter la vanité locale : Godolin initie Molière aux fines beautés de la poésie languedocienne, et à force de réciter des vers que son hôte ne comprend pas, il l'oblige à reconnaître l'incontestable supériorité de la langue d'oc sur la langue d'oil; puis Godolin prend sous sa protection le poëte voyageur; il lutte contre le mauvais vouloir des capitouls, et dissipe leurs appréhensions ; car ces honorables magistrats, dans des actes postérieurs à 1646, se refusèrent à autoriser l'ouNorture d'un théâtre, « dans la » crainte que ces représentations mondaines ') n'irritassent le ciel et ne fissent tomber la » grêle sur les récoltes! » Rien ne manque à ces récits, ni la verve, ni les contrastes, ni l'esprit, ni le coloris; rien, absolument rien,
que la vérité Et cependant Molière est bien
certainement passé à Toulouse, et bien cer-
1>ANS LE LAMGUEDOC. 37
laiuement aussi il a donné des représentations dans cette ville, car c'était là sa seule ressource pour faire subsister et voyager sa troupe.
De prime abord, nous avons démontré que Molière n'a pu se trouver à Toulouse en 1646; mais il est très probable qu'en 1649, au sortir de Bordeaux, où il n'avait pas fait d'abondantes recettes, Molière se soit arrêté à Toulouse. Nous affirmons d'autant plus volontiers cette date, que nous allons rencontrer incontestablement, en 1649, Molière à Narbonne. Or, Toulouse est entre Bordeaux et Narbonne, et il y a de fortes présomptions pour croire que Molière et sa troupe ne seront pas allés d'une seule traite de Bordeaux à Narbonne, négligeant Toulouse, cité importante, qui possédait alors comme aujourd'hui une nombreuse population d'étudiants, amateurs passionnés de farces et de comédies. Mais, en 1649, Godolin n'existait plus; le 10 septembre de cette année, on célébra ses funérailles. Adieu donc les aimables fictions des auteurs toulousains; elles
s'évanouissent comme bulles de savon!
38 MULinUK
Peut-être Molière arriva-t-il assez à temps à Toulouse pour déposer une couronne sur le cercueil de Godolin. Il avait le cœur assez haut placé pour comprendre une telle perte, et s'associer spontanément à la douleur publique !
Transportons -nous maintenant à Narbonne où, au lieu d'hypothèses, nous trouverons des certitudes, et d'abord l'excellent bourgeois de Sigean, l'hôte de Molière en 1642.
A sa qualité de bourgeois de Sigean, Martin- MelchiorDufort joignait la profession d'entrepreneur des étapes (1), fonctions qui l'obligeaient à de fréquents déplacements. Or, vers les derniers jours de 1649, comme il se trouvait à Narbonne, sans doute pour affaires, il ne fut pas peu surpris de rencontrer en cette ville, non plus l'élégant valet de chambre du roi,
(1) Au XVII' siècle, Vélape des troupes en marche ne se bornait pas comme aujounrhui au seul gite; l'habitant était en outre tenu de leur fournir les vivres. Certaines provinces, et le Languedoc était de ce nombre, avaient exonéré les habitants de cette charge accablante en traitant avec des entrepreneurs qui s'obligeaient à fournir à un prix fixe les vivres et les fourrages nécessaires aux troupes de passage. De là la profession d'èlapier,o» entrepreneur <\ff. étapes, qu'exerçait Melchior lUifort.
UAXS LE LANULKliOC. 3U
qu'il avait hébergé en 164-2, mais une espèce d'histrion flanqué d'une troupe d'aventuriers des deux sexes^ qui régalaient les Narbonnais de leur savoir - faire : c'étaient bien certainement les débris de l Illu>^tre Théâtre qui, sous la direction de Molière, étaient venus chercher fortune dans le Bas-Languedoc ; là se trouvaient, outre la famille Béjart, Charles Dufresne, 3Iélindre, Catherine Dubosc et Marie-Hortense Desjardins, dame de Villedieu, qui a écrit des romans, composé des pièces de théâtre, et mené par-dessus tout une vie fort agitée. Ilortense Desjardins tenait alors les jeunes premiers rôles de femme dans la troupe. Cette assertion est incontestable, car la présence de mademoiselle Desjardins à Narbonne, en 1649, justifie pleinement l'anecdote rapportée par Tallemant des Réaux, anecdote qu'aucun biographe n'avait encore expliquée.
« C'était en 1660, dit le spirituel bavard, au » sortir de table; nous demandâmes à Molière » s'il serait bien aise de revoir une dame de » sa connaissance. — Sans doute, nous répon- " dit - il , et l'emmenâmes incontinent dans
W MOLIÈUE
» la chambre garnie ({n'occupait mademoi- » selle Desjardins. Elle était encore au lit. - Nous nous annonçâmes. — Soyez les bien
• venus, messieurs! s'écria-t-elle ; Molière, » j'en suis sûre , a dû déjà reconnaître ma » voi.\! — Pas le moins du monde ! fit notre
• ami. — Est-il possible, répliqua-t-elle d'un ton animé, que M. de Molière ne me reconnaisse pas? A ces mots, il s'approche du lit, écarte les rideaux, et lui dit : — Parbleu! madame , il me serait bien impossible de vous reconnaître , ensevelie comme vous êtes dans vos cousâins et dans l'obscurité ! Aussitôt, mademoiselle Desjardins fait relever tous les rideaux de son lit et ouvrir les volets des croisées. Molière la reconnaissait encore moins. — C'est, sans doute, ajoutat-il, votre coiffure de nuit qui en est cause. Et alors, mademoiselle Desjardins, laissant tomber les rideaux, s'écria d'un ton de dépit : — Allez! vous êtes un ingrat, monsieur Molière! vous avez oublié que, lorsque vous jouiez à Narbonne , on n'allait à votre théâtre que pour me voir ! '>
DAXS LE LANGL'EDOi:. 41
Il est bien évident que les incidents de cette rencontre ne peuvent se rapporter qu'à une ancienne actrice de la troupe de Molière , de celle qui précisément donnait des représentations à Narbonne en 1649. On ne saurait les appliquer à une actrice de la troupe qui joua dans cette ville en 1656 ; car nous savons pertinemment qu'alors mademoiselle Desjardins n'en faisait pas partie; et, d'ailleurs, si c'eût été une actrice de cette dernière époque, le souvenir de ses traits et de sa voix n'aurait pas été sitôt oublié de Molière. MM. Taschereau et Paulin Paris , ignorant le séjour de la troupe de Molière à Narbonne en 1649, n'ont tiré aucun parti de cette anecdote, et ont laissé aux Saumaises futurs le soin de lui imprimer un cachet d'authenticité, en lui assignant une date certaine. C'est ce que nous avons déjà essayé de faire ; mais avant d'administrer nos dernières preuves, nous avons enc^ e une erreur à rectifier.
Dans son édition curieusement commentée des Hhtoriettes de TaUemant des Réaux , M. de Monmerqué a rapporté l'anecdote de
42 MOHÈKli
mademoiselle Desjardins, et il la fait suivre de cette réflexion : « Certainement , les Narbon- » nais ne se rendaient pas au théâtre de Mo- » Hère pour voir mademoiselle Desjardins , " comme actrice ; mais simplement comme » spectatrice. » M. de Monmerqué fait cette observation, parce qu'il lui répugne de croire que mademoiselle Desjardins, fille du prévôt de la maréchaussée d'Alençon , ait jamais été actrice. Et pourquoi non ? — Les personnes nobles qui exerçaient la profession de comédiens ne dérogeaient pas : le roi et les hérauts d'armes l'avaient ainsi décidé. Qu'est-ce donc qui aurait empêché mademoiselle Desjardins déjouer la comédie à Narbonne? — Son éducation? — Mais sa mère, ancienne femme de chambre de la duchesse de Rohan, ne lui avait donné à lire, dès son jeune âge, que des romans d'amour ou de chevalerie. « Aussi la » petite Ilortense, dit Voiture, était fort éveil- » lée ; à dix ans , elle tournait assez bien un » madrigal ; et son imagination était tellement » exaltée , qu'en certains moments on l'aurait » crue folle. » Enfin, à seize ans, elle quitta
liANS LE I.ANGltUUC. M
la maison paternelle et courut le monde avec un de ses cousins, ne possédant l'un et l'autre aucune ressource. Quoi d'étonnant qu'au milieu des incidents de cette course vagabonde , mademoiselle Desjardins, ayant rencontré la troupe de Molière, y ait été engagée? On sait que la plupart des farces que donnait alors Molière, se jouaient à Vimprovisade. Or, que fallait-il pour remplir convenablement un rôle d'amoureuse dans ces pièces? Être jeune, avoir la tète pleine de romans , l'imagination exaltée, la répartie vive ; c'est précisément ce que possédait au suprême degré mademoiselle Desjardins. A l'époque où la troupe de Molière jouait à Narbonne (décembre 1649), mademoiselle Desjardins pouvait avoir dix-huit ans au plus (i), âge très convenable pour exciter la
(1) Marie-Hortense Desjardins naquit à Alençon, en 1632; à la suite de son escapade de la maison paternelle, elle devint mère; puis elle fit la conquête d'un jeune capitaine d'infanterie, Boisset de Villedieu. Celui-ci fit toutes les démarclies nécessaires pour contracter mariage avec Hortense; mais il était déjà marié, et son épouse légitime, vivant encore, s'opposa à la réalisation de ses nouveaux projets. Furieuse d'avoir été jouée, Hortense Desjardins prend le costume d'officier de cavalerie, se rend h Cambrai où résidait Villedieu, et le pro-
« MOLlfcUE
sympathie du public. Dix-huit an> ! c'est l'époque la plus brillante de nos Dorines et de nos Céliiïlènes ; à dix-huit ans, mesdemoiselles Contât, Mars, Plessy, Brohan, Léontine Fay, etc., avaient déjà obtenu de nombreux succès ! Ainsi tout milite en faveur de notre opinion.
Voque en duel. Sur le terrain les deux amants se réconcilient et se ri'iulent en Hollande, où leur luiiuu s'accomplit sans difficulté. Xpriis avoir résidé quelque temps dans les Pays-Bas, les deux époux rentrèrent en France. Bois.set de Villedieu succomba dans un duel qu'il soutint contre un de ses camarades qui lui reprocliait sa bigamie. Peu de temps après la mort de son époux, Hortonsi épousa un vioux marquis, bigame comme Villedieu; mais cette nouvelle union ne fut pas inquiétée, et mademoiselle Desjardins ou ])lutôt madame de Villedieu se livra dès lors sans réserve à son goût pour la littérature; elle lit représenter des tragédies, des comédies, et publia un grand nombre de romans d'une morale très relâchée. — M. Tecliener a bien voulu nous dire que M. Paulin Paris, dans la nouvelle édition de TaJlemant, avait par une note modifié le commentaire de M. de .Alonmerqué, au sujet de l'anecdote de mademoiselle D-sjardins. Nous ne connaissons ni cette note, ni la nouvelle édition de TaUemant; nous savons seulement que M. Paulin Paris, dans une note annexée, en 1851, à la page 4.5 de l'ouvrage de M. Bazin , exprimait l'opinion que mademoiselle Desjardins avait pu se trouver à Xarbonne en 1656. De notre côté, en 1852, nous publiâmes dans l'Estafette le premier résultat de nos recherches sur le séjour de mademoiselle Desjardins et de Molière en cette ville, et annonçâmes sommairement qu'il devait être fixé aux premiers jours de l'année Iflôfi, d'aprùs l'acte de baptême dans lequel Molière intervint.
DANS LE LANGIEDOC. \h
Et à quel titre, comme simple spectatrice, mademoiselle Desjardins aurait-elle attiré les Narbonnais au théâtre de Molière ? Elle était sans nom, sans qualité, sans fortune, toutes choses nécessaires pour piquer la curiosité publique. Elle n'avait pas même pour elle la beauté, ce puissant moyen d'attraction pour les femmes du monde ; car mademoiselle Desjardins était laide ! " Hors la taille , dit Talle- » niant desRéaux, elle n'avait rien d'agréable ; » elle était maigre et marquée de la petite vé- » rôle. — « Je ne suis pas une fort belle fille, » dit elle-même mademoiselle Desjardins, dans le portrait de sa personne qu'elle nous a laissé. Mais elle avait de la pénétration, de l'ardeur, de la vivacité ; Voiture dit que « sa figure était » très expressive. » Mademoiselle Desjardins possédait donc toutes les qualités nécessaires pour remplir convenablement un emploi sur la scène ! et rien de ce que l'on exige pour être remarquée dans le monde !
Maintenant occupons-nous de déterminer avec précision l'époque où Molière pouvait donner des représentations à Narbonne : dans
« MOLl/îllK
un dossier de papiers de famille, qui nous avait été remis pour y puiser des documents relatifs à notre histoire de Sigean , nous avisâmes un livre (le nihon tenu par Dufort pour les années 1 648-1649. Sur l'un des derniers feuillets de ce livre, aux trois quarts déchiré, maculé de mille taches d'encre , de graisse et de moisissure, nous aperçûmes au milieu d'une foule d'item concernant des achats de fourrage, d'avoine, de son, de recoupes, de ferrement de chevaux, etc. , etc. , la mention suivante :
17 décemhre. — Souper et comédie à Nardonne... 3 livrer i2soIs.
Cette simple ligne fut pour nous comme un trait de lumière, et nous nous dîmes aussitôt : Ce jour-là Dufort a dû faire un extra en société ; car les repas d'auberge n'étaient fixés à cette époque, dans le Languedoc, qu'à 15 sols par tête, et les places au spectacle ne coûtaient que 6 et 12 sols ; il aura sans doute invité Molière et deux de ses principaux acteurs. Mais, nous demandera-t-on, comment un item si succinct a-t-il pu vous dire tant de choses? et, en admettant qu'il y ait eu, en 1649, une
troupe de comédiens à Narbonne, ne pouvaitce pas être une autre troupe que celle de Molière? Le livre de raison de Dufort et la mention que nous y avons relevée, ne sont pas assez explicites pour dire tout cela ; nous le reconnaissons ; aussi ne les prenons-nous, l'un et l'autre, que comme les premiers éléments de la démonstration que nous allons faire.
A côté de cet indice vague, fugitif, voici une attestation autrement probante, dont personne, pensons- nous, ne contestera l'authenticité. M. Bazin accepte comme suffisamment authentique l'attestation de D'Assoucy (J), « qui, dit-
(1) Durant ses pérégrinations dans le Midi, Molière fiil presque constamment D'Assoucy pour compagnon de voyage : nous les trouverons ensemble à Lyon, à Avignon, à Pézenas, à Béziers, à Narbonne, etc., etc. Habile joueur de luth, d'un esprit original et bizarre, D'Assoucy rendait quelques services à la troupe de .Molière, soit sur la scène, soit à l'orchestre; il eût bien fait de s'attacher sérieusement à cette compagnie, où il aurait trouvé une existence honorable; mais son caractère inconstant l'en traîna dans une longue séi ie de voyages et d'aventures qui lui furent à la fois très désagréables et très nuisibles : nous assisterons à l'une d'elles. D'Assoucy eut en outre le malheur de sacrifler un peu trop au goût dépravé de répoque, qui demandait à satiété du burlesque ;i tous les écrivains... « Celte fureur était toile, dit Pélisson, que l'on vit un » libraire assez osé pour afficlier la Passion de Cintre-Seigneur
48 MDLIÈHK
» il , est le seul homme au monde qui se soit » vanté par écrit d'avoir rencontré en son che- » min Molière, de 1646 à 1655, » et il accueille son dire comme très valable. Il n'hésiterait pas sans doute à accepter, comme ayant la même valeur, l'attestation d'un vénérable pasteur que nous allons produire ; car le pauvre homme est bien désintéressé dans cette afîaire, et se serait peut-être volontiers dispensé de la
" Jésus-Christ en vers burlesques! » D'Assoucy, pour sa part, publia tes Mélamorjihoses d'Ovide en vers burlesques, sous le titre û'Ovide en belle liuineur, ainsi que le Ravissement de Proserpine, de Claudien. A côté, ou au-dessus de D'Assoucy, tout le monde placera Scarron et son Enéide travestie. Dans sa tirade contre le burlesque, Boileau charge ainsi à fond de train le malheureux poète aventurier :
Le plus mauvais plaisaut eut ses approbateurs Et jusqu'à d'Assoucy tout trouva des lecteurs!
Art poétique, chant 1".
Voici comment D'Assoucy accueillit le coup de boutoir du législateur du Parnasse français : " Ah ! cher lecteur, si tu " savais comme ce tout trouva me tient au cœur ! tu plain- II drais ma destinée ; j'en suis inconsolable, et ne puis reve- " nir de ma pâmoison, principalement quand Je pense qu'au " préjudice de mes titres, dans ce vers qui me tient lieu d'un " arrêt de la cour du Parlement, je me vois déchu de tobs " mes honneurs; et que ce Charles D'Assoucy, d'Empereur du » Burlesque qu'il était, premier de ce nom, n'est aujourd'hui, •I si on veut le croire, que le dernier reptile du Parnasse et le ■I marmiton des Aluses ! 'i
DAXS LK LANGUEDOC. 4'J
donner. Nous voici dans l'église Saint-Paul à Narbonne, vénérable basilique du xii'' siècle où reposent les restes vénérés de Paul Serge, premier apôtre de la foi dans les Gaules ; ouvrons le livre de paroisse du xvn° siècle et nous y trouverons la mention suivante :
« L'an mil six cent cinquante et le dixième » janvier, par moi, curé soussigné, a été bap- » tisé Jean, fils d'Anne, ne sachant le nom du » père ; le parrain a été le sieur Jean-Baptiste " Poquelin, valet de chambre du roi ; et la '> marraine, demoiselle Catherine du Bosc ; pré- » sents les sieurs Charles Dufresne et Julien » Mélindre. »
Les deux témoins ont seuls signé, mais le registre est bien authentique ; il existe encore sans surcharges ni intercalations et se trouve aujourd'hui déposé à la mairie de Narbonne.
Il est bien certain que cet acte de baptême d'un enfant illégitime ne peut se rapporter qu'à une des actrices de la troupe de Molière ; — que cette troupe devait nécessairement se trouver à Narbonne avant la délivrance de l'actrice, et, par une conséquence naturelle.
que la mention de Dufort, du 17 décembre 1649, se rapporte parfaitement à cette troupe. Nous dira-t-on,par hasard, comme M. Bazin l'a insinué pour 1642, que ce n'est pas Poquelin fils, mais bien Poquelin père qui se trouvait à Narbonne en 1650 ? — Il n'est pas admissible, répondrions-nous, qu'un négociant, honorablement établi et âgé de cinquante-quatre ans, quitte ses affaires pour venir assister, à deux cent cinquante lieues de sa résidence, à la naissance d'un enfant illégitime; car Narbonne, ville sans commerce , sans manufactures , ne pouvait en aucune façon attirer Poquelin père en ses murs. Cette hypothèse est d'autant moins admissible, qu'au nombre des témoins figure Charles Dufresne, ancien acteur de 1'//lustre Théâtre, qui, en 1648, sollicitait à Nantes, conjointement avec Molière, la permission déjouer en cette ville. Julien Mélindre, second témoin, devait aussi faire partie de la troupe : Mélindre était peut-être le nom de famille de ce Mondorge, vieux comédien nécessiteux à qui Molière, vingt ans plus tard, fit remettre, par le jeune Baron, vingt-quatre pistoles, « parce
DANS LE LANGLEDOL. 51
» qu'il se souvint qu'il avait été longtemps son » pensionnaire en Languedoc. » Quant à l'accouchée, désignée sous le seul prénom d'Anne, était-ce Anne Duparc ou bien Anne Brillard, dont Molière tint aussi un fils sur les fonts baptismaux, à Paris, le 29 novembre 1661? Nous ne le savons. Toutefois, il est à remarquer que, dans ces deux actes de naissance : dans celui de Narbonne comme dans celui de Paris. Molière prend strictement son nom de famille Jean-Baptiste Poquelin, et que, dans l'un et dans l'autre, il l'accompagne également du titre de valet de chambre du roi. Nous n'avons aucun renseignement à donner sur la marraine, Catherine du Bosc ou du Rose.
De tout ce qui précède il résulte, jusqu'à la dernière évidence, que Molière a donné des représentations à Narbonne en 1649 et 1650, et que mademoiselle Hortense Desjardins a été, à cette époque, momentanément, si l'on veut, une de ses pensionnaires.
Passons à un autre ordre de faits : Quelle fut la durée du séjour de Molière à Narbonne, de 1649 à 1650? — Il nous est impossible de
le dire; car nous n'avons que deux dates qui n'expriment aucun terme précis. Seulement nous pouvons, sans trop de hardiesse, assurer que Molière était à Narbonne avant le 17 décembre 1649, car il eut besoin de quelques jours pour préparer ses représentations. Le 10 janvier 1630, il s'y trouvait encore, et, d'après la nature de l'événement qui nous a fourni cette date, on est autorisé à penser qu'il dut, pendant quelque temps encore, y prolonger son séjour.
Un de nos amis, qui connaît parfaitement l'ancienne topographie de Narbonne, se basant sur l'acte de baptême que nous venons de rapporter, acte qui, comme on sait, a été dressé en la paroisse Saint-Paul , a cru pouvoir préciser l'endroit où Molière et sa troupe auraient logé et donné leurs représentations en cette ville. Il n'a pas hésité à le fixer à VHôtel des Trois-Nournces, établi dans la paroisse et non loin de Saint-Paul.
Aux xvi° et xvii^ siècles, l'enceinte fortifiée de Narbonne n'avait que deux portes (1) : au
(1) Narbonne a aujourd'hui quatre portes : en <69l, la troi-
DANS LE LANGl'EDOC. 53
nord; la Porte-Royale ; — au midi, la Porte d'Espagne, devenue ensuite la Porte-ConnétahJe. Or, c'était dans le voisinage de ces deux portes que se groupaient les différentes auberges de la ville , et celle des Trois-Nourrices était la plus importante de toutes celles qui étaient situées près de la Porte d'Espagne et dans la paroisse Saint-Paul ; Rabelais y avait logé vers 1540. Là se trouvaient de vastes magasins ; des écuries, des remises, locaux bien suffisants pour les exigences scéniques de cette époque.
L'édifice de l'ancien hôtel des Trots-Nourrices existe encore. Le style de son architecture et le millésime (15!28), qui se trouve incrusté sur l'appui de l'une des croisées supérieures, ne laissent aucun doute sur l'époque de sa construction. De larges croisées avec croisillons, dont les meneaux sont chargés de sculptures, ornent la façade; la croisée du
stème fut percée dans la partie occidentale de la ville et prit le nom de Porte-Neuve; en d699, la quatrième porte fut ouverte à l'est, et prit le nom ûe Porte de la Mer ou de Sainte-Catherine.
.■i» MOLIÈKU
midi porte à ses deux montants, sur le meneau du centre et dans l'encadrement, des cariatides au buste de femme, rehaussées de puissantes mamelles. Ce sont ces cariatides, appelées Nourrices par le peuple, qui ont contribué à donner à cet hôtel le nom qu'il portait aux xvr et xvii' siècles, et qu'il conserve encore aujourd'hui, quoique ce ne soit plus qu'une demeure privée.
Après les représentations de Narbonne, il nous a été impossible de nous mettre sur les traces de Molière et de sa troupe. Nous ne désespérons pas cependant de les découvrir un jour; car si nos investigations et celles de nos amis ont été jusqu'ici infructueuses, celles qui nous restent encore à faire couronneront peutêtre nos efforts. Nous allons donc être obligé aujourd'hui de franchir plusieurs étapes pour nous retrouver de nouveau en présence de Molière !