‹ Histoire de Philippe-Auguste (volume 3)Chapitre 102 sur 124 · BIBLES SATIRIQUES · texte numérisé non relu

BIBLES SATIRIQUES

troubadours. Un caractère profondémeiît 9^* tirique et d'une hardiesse peu en han^onie arec Tèsprit du moyen âge, s'y fait encore remarquer. Là Bible Guyot est un de ces monumens qu'on ne saurait trop consulter quand on entreprend l'histoire de ces époques. L'auteur annonce son dessein dès les premiers vers :

D'un eiéble puant et horrible

M'estuët ( me convient) commencer une bible »

Pour poindre et pour aiguillonner,

]Bt pour grant exemple donner i,

C'est un tableau de la société , dans toutes ses classes; les rois, les comtes, les barons, les clercs, les évêques et gens de robes. Gùyot nous retrace les crimes ou les vices de toutes les professions. «Les clercs avaient épousé trois pucelles, charité , vertu et justice ; mais ils les ont déflorées et puis répudiées, maintenant ils n'en ont pas une seule, et ils les ont remplacées par la trahison, l'hypocrisie et la simonie '. »

La bible du seigneur de Bèze est écrite dans

1 M. Méon, Fabliaux, t. ii, p. Soj-SgS.

a La première a nom trahison ,

Et la àeconde, hypocrisie, Et la tierce, a nom simonie.

Bibles satiriques. 54?

lie même esprit, mais la censure y est moins mordante, plus entremêlée de faits historiques. Oans son chemin d'enfer , Raoul de Houdon place parmi les dampnés pluûeurs de ses contemporains, princes et prélats de l'église ';

Cette verre moqueuse était tellement le caractère des chanteurs du temps, que, dans les genres même les plus étrangers aui: sirrentes , dans les fabliau'x qui traitent d'autres idées , ils reTiennent toujours k la censure des mœurs des rois, des nobles etdes clercs. On dirait que l'oppontion s'était réfiigiée dans la poésie, et que là se trouvaient les vrais sëndmens populaires.

Les fabliaux , connus sous le nom de Bataiilet, conùstent, comme les tensoru des troubadours , dans des disputes sur divers sujets de morale, d'amour ou des subtilités scolastiques. C'est ainsi que, dans la bataille des arts, Grammaire annonce à ses six filles, toute vieille qu'elle est , qu'elle va se marier. A cette nouvelle^ iLogique, la plus jeune et la moins rtcbe, au teint paie, mais à la langue bien effilée, déclare qu'il lui feut aussi un mari. Rhétoriqueéprouve un semblable besoin ;Musiqne,

t H. Méon, Fabliaux, i. ii, p. i^-iao.

34s CHA8T1EHENT DES D&HES.

la plus gaie, eit dans là même dïspositioa.

Arithmétique, Géométrie et Astronomie , ne veulent pas non plus rester TÎer^. Au milieu de ces débats arrivent deux Tieilïes matrones , Théolo^e et Médecine. Tbéologie expose les inconvéniens du mariage et ses dani;ers,; mais Médecine touche le pouls axa sept TÏerges, et leur troure tant d'ardeur pour Le jeu d'amnnr, qu'eUe supplie la Théolo^^.

Têtue de camelot, d'y consentir. Or ce mariage fiit câébré, et le rin que l'on but ne ressembla pas à celui des noces de Gana \

Sous le nom de Chastienunt les trouvères comprennent uo corps complet de doctrines et d'enseignemens à l'usage de certaiuea personnes. C'est ainsi que dans le cbastiement des dames, de Robert de Blois, le poète se propose ,

EnKlgoer Ie> daniei oomoiaat Ellai K doiTenl coDtenir Ea lor aller , eo lor Tenir , En lor de>ir , en lor parler , etc.

Roberts'occupe tout àlafoisde la malpropreté du corps, de cellederàme et de la gloutonnerie.

Fi de la dama qui l'enlTre , Elle n'ett pM digne de tittc,

1 H. HËOD, Fabliaux, 1. 1, p. iSi A iSS. iSS-iig.

BESTIAIRES OU FABÈW- 349

11 ne veut pas que lea damoisetles écoatent les prières des umans , h car fin amour est un trompeur '. » Telle n'est poùit l'opiniou de Gutarti dans son Art d'Atater :

La dîme doit toat céder,

Sa llfiur, 500 sein et ma baiser.

Les bestiaire» sont des poésies où les trouvères, sous les foiiDCS d'apologue, donnent des conseils de morale, ou se livrent à d'amères satires. Quelquefois ces bestiaires sont la simple traduction d'Esope : tel est celui de Marie de France'.

Le pliis curieux est ineontestablementle roman du Renard. Maître Renard ei son frère Isengrin, (ou le loup 5 s'en allaient de compagnie, pour aventure quérir; puis, le gai chanteur nous montre a commenl ils issirent (sortirent) de la mer, comment Renard mangeapoiseon ez cbarretiei's, commenl ilfitlsengrinuioineet papelard , «omment il lui fit pécher dea anguilles ; si cornme renard prit Cbante-clerc le coq; ses

1 Legrand â'kaaay. Fabliaux, I. ii, p. 6i el 63. ^ I H. Roquefort, dant l'éditioi) des puéAi de Uarie de France,

35o ROMAN Ï)U BBNÂRD.

aventures avec Tibert-le^Chat et les deux prêtres qui veulent ïés confirmer ; commeni Uengrin ^ devenu derc , vend ses vêl^emens pour un oyson de bon àlpy^ si comme Renard se débarrassa de son compagnon en le faisant avaler (tomba:*) dans un puits, comment il déroba le fromage à maître Corbeau; si comme Isengrin alla se plaindre à la cour du roi de messire Renard ; si comme celui-ci se fit teinturier , jongleur , puis pèlerin allant à Rome et volant toujours ^ moins que les clercs cependant ; comment Renard ravit pucelage vilain, et comment, avec Tibert-le^Chat, ils chantèrent après vêpres et matines; comment Renard fut empereur, comblent il veut manger son confessor; son couronnement, puis commence un nouvel lignage : li parlement et li concile du roi Noblon se rassemblent , et li roi fait son fils che vatier ; Renard et Isengrin lui chaussent les éperons à genoux ; puis comment Renard vînt devant le roi en habit. de fi:ère piineur , si enfin comment Renard se confesse à Thermite de l'hermitage, puis comment il reprend le cours de ses fourberies f acquier Ji une grjande réputation de

ftOMAN DU RENARD. 55 f

sainteté, de sorte que les templiers et les hos* pitaliers qui ne voulaient pas se laissa surpasser en pillerie , le demandent pour leur supérieur généraL Gomme la dispute s'engage à qui l'aura, Renard prend un habit mi*parli, et gouverne à. la. fois les deux ordres '•

Les trouvères ou &bliers ont &it aussi des contés en leur gentil parlage. Ou croit qu'ils ont servi de texte à Bocace , comme Bocace à son tour a servi de modèle à Lafontaine , et qu'ainsi ce qui appartenait à la France est revenu à la France. On n'a besoii!! que de citer comme alliance de libertinage et de dévotion les Bernardines et les CHanoinesse^ de Jean de Condé ; la Bourgeoise d'Orléans qui (ait battre son mari; le Déguisement de la damoisellej le Cordelier de Rutebeuf , ce trouvère si porté à exercer sa verve caustique contre la pape-

\ Le roman da Benard, avec toutes ses branches , a été public avec beaucoup de luxe par M. Méon ; nous aurions désiré que , pour rendre plus populaire cette grande satire des mœurs du moyen Age, on fit suivre le texte d'une traduction, comme l'avait fait I egrand d'Anssy, pour ses fabliaux, mais peu de savans veulent ainsi faire participer le public aux fruits de leurs travaux; ils^ tfk font trop souvent un patrimoÎDe eKclusif.^

353 GOKTB8 EN VJ1B5.

lardiseet le béguinage ; Sainte h^caiàenuùarp» bel €t gent , la ^atoureme Léoeade ; la* Dame qui fait troU foin le tour de Té^ise, etc\ Cette Ueence n'avait point de bornes , et l'on peut en prendre une idée dan« nn jeu de mots scolastique et universitaire qui effraye {dus que' la pudeur, car il révèle un vice honteux qui paraissait commun daôs ce «ècle parmi les moines et les^ elei*cs :

VMMa o) JBtier clerc* aons appi^mnot Qu9iid Us ia laissent et /aï prennent...

.f«è grammàir» kie khiè àctoôple 9 Mais nature maudit le céiiple » Nature rît , si comme moi semble , Quaitd htc et hœc joignent ensemble , Mais hic et hit chose est ^wn^ae , Nature en est tôt esperdue *.

Ce.qUe nous ayons dit suffit pour faire connaître la poésie au moyen.âge. Faudra-t-il s'ari^ter au mécanisme de la langue, aux formes bizarres que les poètes s'imposaient dans leurs

i Legrand d'Âuss; , Fabliaux^ t. n et m. .

i Fabliaux,' édit. de M. Méotl^ tt i, p. 990-S46. Le texte en est corrigé k la fin du roman de la Rose» publié par te savant éditeur.

WÉGANI8MB DES YBBS. 35S

compositioiis? La Tersification à six syllabes parsdt dominer aux Xir et XIIP siècles ; cepen* dant on trouYe des exceptions, particulière-» ment dans les chansons où Ton essayait la rime par échos :

Icelle est la très-mignotef

Note , Qa'amour fait saToir,

Avoir, Ke peat belle amie ,

Mie , Nel ddt refaser ,

User, En doit sans folie ,

Lie, Btt la peine à fins amant ^.

Loin de s'imposer des entraves , quelquefois le chanteur prenait toute licence d'expressions €tde formes*. Il alongeait, abrégeait les mots, ou altérait les syllabes. Ainsi Jean de Meungfait rimeratm^aveci^f/am, en changeantatm^enVtm.

Gentillesce est noble , et si Vain Quel n'entre mie en cœur yilain.

I Roquefort, État de la poésie en France, pendant les XI I« et XIII« siècles «p. 75. - ^

a Barbaaan , Préface, à sa collection de fabliaux , édition de M. Méon y t. m, p. 11 et la.

354 COUPimE DES TBBS.

Les troavères partagent même certain»

mots, afin d'en mettre la première syllabe en lime. Ainiidu'mot renard, Us prennent, quand cela lew fadlîte la consonance, la syllabe re, et commencent le vers suivant par nard ' ; cette méthode hardie a été essayée par l'école moderne.

En résumé, la poésie de cette époque et la littérature en général , ne peuvent nons servir que conmie docomêns historiques : il serait difficile de chercher des modèles dans l'enfance de l'art , mais ce qu'on peut y trouver , c'est une vive empreinte des coutumes publiques, des mœur» et des opinions féodaleS' Une histoire qm serait écrite sans consulter tous ces moDumeus si animés ne nous apprendrïût rien, car la vérité ne s'y trouverait pas.

1 RoijoeToit. Ibid.

Page 1