MORT DU ROI. COMÈTE
ses doidèurs redoublèrent tellement, qu'il fut obligé de s'arrêter à Mantes, où il s'alita. Son corps était brûlant et dévoré par une fièvre vio» lente ; il expira dans le délire , et la chronique de Saint-Denis rapporte que , durant son agonie , il prononçait le nom d'Agnès , de cette Agnès qu'il n'avait jamais oubliée , et dont le souvenir avait sans doute contribué à ses ré« paguaoces poui* Ingerburge. La pieuse reine ne le quitta pas , cependant , et se retira , après sa mort y dans un monastère.
Les chroniqueurs , avides de merveilleux , ne laissent point passer une si grande dquleur sans raconter des prédictions , des sortilèges et des miracles. Une comète parut cette année , crénue (chevelue) et grjande , et l'on ne douta pas qu'elle n'annonçât quelque sinistre événement'; chose plus extraordinaire encore! le pape apprit la mort du roi au même 'moilnent qu'elle le frappa , et tous les cardinaux en furent pro* fondement attristés \
1 » En ce temps que la main de la mort prit le bon roi Philippe, une orible comète aparut eh Occident , et donna signe de la mort d'uû si grand prince. Ghroniq. de Saint-Denis , ad ann. iaa3.
2 Guillaume le Breton , Philippéide, chant xii, intitule iin chapitre : Quod Papa scivit mortem Régis per miraculum.
1 76 FUNÉRAILLES DB PilILiPPE-AUOUSTE.
Toutes les cbroniqaes parlent de la douleur publique; le poète GuiUaume-le-Breton ne manque pas , dans sa verve classique , de nous peindre les gémissemens des pères et les larmes des enfans ; on dirait la description des funérailles d'Hector ou de Tumus. Il n'y avait point en France, comme en Angleterre, la muse caustique des moines mécontens ; il ne fut donc point fait d'epitaphe sanglante comme à la mort de Rlcfaard^et de Jean. Le corps du roi fut transporté à Saint-Denis en grande pompe; on voyait à ce funèbre convoi , le prince Louis et son frère , le comte de Boulogne, revêtus de leurs longs habits de deuil. Leurs chevaux de bataille caparaçonnés; le lugubre cortège fot obligé de s'arrêter sur la route , et au lieu où le cq^s fat déposé on éleva une croix, et, par la suite , ime chapelle desservie par des moines ; à Saint-Denis la pompe fat plus grande encore ; les chanoines n'avaient point été oubliés dans la charte testamentaire, et les joyaux qu'ils avaient reçus étaient estimés près de douze mille livres; aussi chantèrent-ils à pleine voix , et tous les ans ils célébrèrent une messe en Fhonneur d'un prince si
JUGBHBNS ET PORTBAITS HISTOBIQUES. 1 77
libéral. ' Guillaiime • le *• Breton assure même qu'il se fit des miracles sur sou tombeau, comme sur celui de Gbarlemague. *
Le prince Louis succéda à son père sous le nom de Louis YIII , son règne compte à peine dans rbistoire de la troisième race , car il ne fut , pour ainsi dire , qu'une sanglante etlongue croisade contre les albigeois.
Cest une de nos habitudes d'école de tra* cer des portraits historiques. U n'est roi ni prince dont il ne soit d'usagé de qualifier les actions et de juger la politique, et peu importent le siècle auquel ils appartiennent , les mœurs contemporaine^^ , là part que l'inconstante fortuné - sr'^eue dans ' les mer- Tcillc^s ou dans les fautes d'un règne ! Cette manière d'apprécier les hommes a donné des résultats d'une vérité remarquable, et nous lui devons la variété d'épithètes si exactes qui se rencontrent à côté de chaque nom dans le catilogue royal. Nous avons des rois bans y justicier»^ grand» ^ victorieux ^ et poar justifier ces titres , on a décerné avec je
1 Necrol. pariflîeos. Apud Dubois , t, a, p. 374* a €roillaame-le-Vreton , cbant tu.
T. ly. (la)
178 ORIGINE bu SURNOM D^AUtîUSTE.
ne liais quelle prodigalité féconde tontes les vert . * ^utes ]es grandes qualités aux princes de 1^ races. '
^' ;; et naïfs chroniqueurs n'ont pas
tôt ^ lie &culté de ré^uiinér en épithètes
br , . vie du s^aserain. Rigord, l'historien
de mis , qui a suivi pas à pas le roi Phi-
lî|[ il est le biographe^ se demande pour-
qi: >pellej^«f^5^e. Quelques-uns de nos
ip : noiA répondraient que Tadmira-
ti / xmtemporains luk décerna ce noble
l . >on moine^ qui n*a pas de ces enthou-
f ; , Jalans, ny Yoit que le participe du Yy»*.- \ ligeo (j'augmente), et comme Pbîlippe a. augmenté de beaucoup le territoire de la monarchie, Ua mérite ainsi le titre d'Auguste, et, pour ainsi dire, d'agrandisseur. *
Cette réflexion du chroniqueur est de nature à désenchanter nos hisftoriens poétiques et enthousiastes , et plus d'un^ historiographe a dû fermer le livre pour ne pas voir ces insolentes interprétations d'un moine , qui con*
1 ÂucuiiQ de ce^. épîthèteB royales n'est cootemporaÎDe dans le sens qu'on les a prises.
2 Rigord. prolog. in lib« gestar. Philip. Aug. Dm. Drial, coUect. des Hist. de Franc , t. XVII , p. 3. ■
CARAGTÈBE DU ROI. I79
irariaient son hymne historique. Quoiqu'il y ait bien plus d'esprit dans l'école du XYIIP siècle que dans nos vieilles chroniques, j'ai préféré voir les hommes d'après les contempo- ]::ains, et si Ton trouve que j'ai rapetissé le grandiose de Philippe- Auguste, je répondrai que je ne voulais pas &ire un poème épique ; je n'en ai ni la force ni le talent" je ne m'étais pas engagé à faire agir un personnage de couyention, mais à leprodmre tel qu'il était, tel que les. débris de ces temps nous le donnent.
Phibppe-Auguste nous parait tout à fait de soi^siècle; c'est la valeur et la brutalité chevaleresques ; Egidius de Paris , en dédiant son plan d'éduç£(tion au prince Louis, lui rappelle que f on père était plus violent que juste , plus sévère que miséricordieux , qu'il accablait ses vassaux dç services et d'aides , et qu'il auraitpu obtenir beaucoup de choses par la justice qu'il n'arrachait que pai^ la guerre et la cruauté \
Personne mieux que Philippe ne^ combat-
1 Je ne sais t\ M. Parseral GraadmaiBOn a puisé aux sources conteinpQraf9es>en.tons lesca I elles m'oat produit une autre impresnon que sur son imagination classique.
a Egidius parisiensis/Dm. Brial. GoUect. des historiens de France, t. ivii, p. 391.
l8o t»OLlTlQUE DE C£ RÈGNB,
tait à outrauce, ne brisait une lance avec plus d'adresse. Il était un des TaiUans chevaliers de soQ temps. Lldée ^oi parait le dominer est celle d'agfandit* les terres dé son domaine , et ses droits sar ses ?assauiL ; c'était « comme on le sent, une pensée purement matiérielle, une préoccupation commune à tous les seigneurs féodaux . Depuis le plus puissant baron jusqu'au dernier Tassai, tous songeaient à augmenter leur manoir et à étendre leurs manses productives. Les moyens par lesquels le roi parvint à son but tarent souvent empreints d'un caractère violent et dissimulé : il est bien difficile de lui trouver une idée grande , forte , et en dehors de cet mstinct grossier de puissance qui animait communément tous les princes de cette époque.
U n'eut pas de plan arrêté , de pensées généreuses et politiques dans ses concessions aux communes et à la bourgeoisie ; quelquefois, les évéques et lès soigneurs trouvent auprès de lui partialité et gain de cause; quelquefois, les bourgeois obtiennent tme large protection; il est impossible de voir et de reconnaître ne^ (emontnn caractcre général etperm^nent dans celte léiJîiôlatîou.
HEUBEUX HASARDS I^\^ CE RÈGN&. ^ l8l
Certes , beaucoup 4e changeraenfrt'opérèrent sons sou règoe , la société marche lairgemetit ; . mais quelle part feut^il laisser au înoutemëut naturel de la eÎTÎlisatiqu; cpielle part faut- il faire à Vlufluence du prince? Il est dçs temps où les révolutions .arrirent toutes seules « et Ton fait honneur au génie àes hommes de ce qui se serait accompli sans eux comme arec eux.
Ce qu'il faut bien remarquer» c'est le bonheur qui marqua incessamment son gouverne^ ment. U occupa le trône pendant quarante années «. et durant ce même interralle, trois ^ ou quatre .gjénérations disparurent d;ms les royaumes étrangers et dans les. grands fiefs* Il put donc profiter de tous les troubles des sn^c* cesttons, de toutes^ les faiblesses, de minorité:, en un mot des chances les plus yariées du ^u- ▼ernement féodal. A côté d'une couronne, pour ainsi dire immobile et contiuuéè siur une mérae tête, passa:it une suite de princes et de grands yassttux avec des caractères . différjens , des passions diverses « et qui ne pouyaiept opposer <pie leur inconstante fortupe à l'ambition (ixe-ct dounnanle du suzeraiifi. >, La conduite politique de Philippe >^e fu^.
tSs caractère de PHILIPPE- auguste.
empreinte d'aucune loyauté ; la captÎTÎté de Richard est une étroite et mesquine vengeance.
La violation des traités , Tinvasion des terres d'un prince dans les fers , tout cela suppose de bien faibles notions des lois de rhonneùr et des plus saints devoirs ; mais qu'on accuse moins le roi que sou siècle . Ce siècle » qu'on nous vante tant par la noblesse de ses sentimens et sa franchise chevaleresque, of&e plus d'une fois le triste spectacle du scandaleux oubli de toute pensée morale. A tout prendre, notre temps vaut encore mieux! Il est tel acte des princes rP du moyen âge , qui ferait mettre au ban de ^^ l'Europe le souverain qui se le permettrait "^1 aujourd'hui. : ' ^^
Philippe était un prince jovial', aimant' le ^ vin et la bonne chère ; il n'était pas insenisible J^ au charme des vers , et Hélinant fut son trou- '^ti vère fiivori , mais il était personneHéîkient' d'une ^ profonde ignorance. Toute sa passion était '^ pour lés armes et pour lés femmes .' Il préférait 't jj les tournois, les cours plénières,' où sa mine li^ hardie, son adressé prodigieuse , 'lui attiraient tous les regards. On est toujours tenté de pardonner bien des choses* aux princes, mais