THÉOLOGIE
trouvât des interprètes actifs et laborieux ; mais au lieu que cette interprétation fut historique et philosophique, comme cela doit être pour une religion révélée , elle prit des caractères dç mysticité et de science occulte, capables de jeter l'esprit dans une illumination perpétuelle. Ainsi, ce ne sont pas les évangiles, cette morale simple et sublime, qu'enseignent les universités, mais les docteurs s'appliquent à interpréter les prophéties de la sombre Apocalypse , tous ces livres enfin qui, par leur caractère, peuvent fournir le texte à des commëntations infinies, sans que l'esprit se repose sur des élémens certains de vérité et de croyance. C'est en suivant cette méthode, qu'Albert -le -Grand, saint .Thomas, saint Bonaventure , commentent les livres les plus mystiqujcs du nouveau et de Tàncien Testament , les épltres de saint Paul , les psaumes, et les douleurs de Job. Ces travaux sont d'une bien faible utilité pour ceux qui étudient aujourd'hui la théologie comme science morale et religieuse. Cependant , on doit à ces siècles les premiers concordans eu langue latine, et la division de la Bible en chapitres,
LIVRES ÉLÉMENTAIRES DE TEÉOLOGIE. l&Sg
telle qu'elle existe encore '• Une ti'aduction française du vieux et du nouveau Testament fiit l'ouvrage de Gujart Desmoulins. L'étude des langues sacrées n'était pas étrangère à ces intei^rètes de la loi juive et chrétienne. Deux docteurs de l'université purent translater le Thalmud, composé d'hébreu et de chQldéen\ Les ouvrages théologiques, destinés aux progrès des études , se rapportaient à deux sources uniques : les uns étaient des com* mentaires du gnand livre des sentences de Pierre Lombard , les autres des sommes , ou abrégé de la science religieuse. Ces abrégés fort volumineux étaient encore un . des premiers essais de la fonction de professeur ; ils offi*ent un sjst^e complet de propositions. La Somme de saint Thomas , qui est restée comme un livre élétnentaire de théologie , embrasse trois parties : la première traite de la nature des choses, du créateur et des créatures; la deuxième de la morale ; la troisième des sa-
1 Cette division est attribuée à Etienne Langton. Voyez Oudin, Gomment, de scriptorib. ecclesiae antiq. , t. 2 , p. 1698 et 1700^ a Bollandist.^ a5 août, 369, &6i.
T. ly. .19
2gO SOMMES THÉOLOGIQUE^.
cremeDS et dé rincarnation. X'esprit qui 'préside à ce travail est . entièrement religieux ; cependant, Aristole est invoqué à chaque page avec les pères de l'Église et les textes de l'ancien et du nouveau Testament. En résumé, la Somme de saint Thomas est la plus complète'. Celles d'Alexandre de Halles , d'Albert - le- Grand , sont pleines de subtilités et de décisions capables d'affaiblir Tintelligence et d'enchatner la liberté rationnelle. Toutes fi3nt dominer l'autorité ecclésiastique sur le pouvoir civil , et:posent e^ principe le droit d'excommunicatioji et la faculté de délier les sujets du semient de fidélité envers le prince. Celle de Simon de Toumay est plus large dans ses opinions. Elle est même cpnsidérée comme contenant certaines propositions condamnées. Les écoles du moyen âge ne trouvèrent bientôt plus ces livres élémentaires d'une science suffisante. Le mysticisme étendait chaque jour son obscure influence. Les quatre miroirs de Vincent de Beauvais , le livre des sentences que publia Guillaume Durand , évéque de Mende , sont remplis de commentations d'illuminés, et des
1 Oudin , Gomm. de script, ecclest 9 1. 3, p. 66, 78.
ÉTUDES THÉOLOGIQU8S . 29 1
étemels sophismes des écoles '.On méprisait les élèyesqui étudiaient le texte de laBiblede préférence à ces commentaires mystiques ; on les dér signait p^r le titre vulgaire de bibliques ; en un mot 9 les études de théologie semblaient être alors parvenues à ce point de dégénération où se trouvaient les académies rabbiniques aux IV* et V* siècles. Les juifs préféraient les commentaires thalmudiques , les élucubrations de leurs docteurs , aux textes simples des livres de la loi. Serait-ce la tendance naturelle de l'esprit universitaire , de substituer les formules, et les médiocres travaux des professeurs 9 à la science dans toute sa grandeur et sa pureté ?
L'étude du. droit canon formait une partie des enseignemens scplastiques ; on là puisait exclusivement dans la collection publiée au milieu du XII' siècle par Gratien » et qui se composait d'un amas de décisions pontiEcales 9 quelques-unes forgées par Isidore Mercator*.
1 Cette Somme fut un des premiers livres imprimés ; elle porte ce titre : Durandi rationale. Mayence , i^Sg. . a Fleury, 4* Discours sur .l'histoire ecclésiastique.
2g2 DROIT CANON.
Ce code attribuait tous les pouTom an pape, source unique de l'autorité de FÉglise. Raymond de Pennafort, dominicain espagnol, ajouta cinq hyres à ceux que Gratien avait publiés. Us comprennent toutes les décrétales , depuis Innocent III , jusqu'à Grégoire IX \ Ces deux collections furent la base du droit canonique , et les seules consultées par les théologiens, de préférence aux conciles et à tous les autres actes de FÉglise. L'Italie fut particulièrement le théâtre de ces lourdes et inutiles études; dans les écoles de France, l'on remarque , cependant , Etienne de Toumay , Thibaut d'Amiens, Guillaume Durand, les plus célèbres docteurs en droit canon. Sur les bancs universitaires , c'étaient des dissertations . sans cesse renouvelées^ sur tes plus oiseuses questions; les chaires retentissaient, pour nous servir de l'expression d'un contemporain, du tonnerre dea disputes. Une rivalité bavarde s'était engagée entre les canonistes et les écoles naissantes du droit civil. Partant de deux idées, essentiellement distinctes^ il n'était pas étonnant que les profes^ei^rs ne pussent pas s'entendre; les uns soutenaient
1 Fleury, Histoire eccléslast.^ liv. 80, n. 4^.
DEOIT Civil*. 295
l'antontè des lois divines , les autres la force des lois terrestres; rUûiversilé doniaia souvent raison au droit civil , et ce ne fut pas une des moindres causes de la décadencé de la juridiction ecclésiastique.
La science des lois dépend toujours de}si perfection des lois elles-mêmes. Lorsqu'elles sont empreintes des éternelles maximes de la raison et de la justice , il est difficile que Fens^gnement n'adopte pas une méthode philosophique. Xia jurisprudence civile commence d'être étudiée au XIII* siècle à Paris, à Tonlouse , à Orléans , Montpellier , à Angers , où se forme un professeur célèbre , Thomas Desfontaines ; mais tout y est encore mesquin et subtil ; en Italie brillaient quelques chaires de jurispnidence romaine , parce que là les lois des empereurs vivaient pour ainsi dire comme des souvenirs nationaux et glorieux.
Alzon publiait à Bologne deux Sommes juridiques et un ApparatUB des codes] il professa plus lard à Montpellier. Accursius, le plus illustre de ses disciples ' , fit sur les textes du droit romain recueillis jusqu'alors , des gloses
2 Bayle , Dict. critique , article AccuAfi^s.
^94 COLLECTION DE JllRISÏ^RUDENGE.
d'une' patience et d'un travail remarquable*; Elles servent encore aujourd'hui dans les écoleij de droit. La France n^offrait point alors des professeurs si renommés; la loi romaine ve^ nait à peine d'y être connue ; le plus grand nombre des coutumes n'étaient pas écrites.
On peut citer cependant comme monument de jurisprudence du XHI^^siècle , les établissemens de Saint-Louis. Est-ce un ouvrage de ce prince ? n'est - ce qu'une compilation , comme le prétend Montesquieu ' ? La question importe peu pour les^ études du. moyen âge i il sufËt que ce code féodal appartienne à cette époque pour qu'on puisse déjà apprécier les progrès de la jurisprudence.
Il existe aussi une collection de lois intitulées Livre de ta Justice et du Plet^ où l'ancien droit de France est comparé avec les codes romains'. Le coutumier de Beauvoisis, célèbre ouvrage deBeaumanoir, est un commentaire sur le droit français , mis en rapport avec les collections de Justinien et deXhéodose • Desfontaines publia
1 Montesquieu,. Esprit des lois, livre 18, chap. 28. Recueil des ordonnances du Louvre, t. 1 , avec la préface de Laurière. a, Montfaucon , biblioth. , t. a, n. 1668..
* • -PHILOSOPHIE. 2g5
deux liTres; l'un, sous le titre. de Conseil^ est un recueil de jurisprudence , l'autre , dit de la reine Blanche , explique les ancienne»
coutumes'.
Cependant le droit ciyil n'ayait pas encore ce large caractère que devait lui imprimer plus tard l'étude de la loi romaine ; aussi , les ouvrages sont-ils rares et presque toujours sont-ils mêlés aux principes desdécrétaleset aux maximes des clercs. Ce n'est que dans le siècle suivant, à l'apparition du célèbre Barthole, que la jurisprudence française eut son esprit propre et national.
La troisième branche du système scolasr tique comprenait la philosophie , non point cette grande et belle science qui touche à toutes les connaissances humaines • cette libre investigation qui élargit le domaine du savoir, mais cette étude compassée et rétréde dans le syllogisme , qui ne sait enfin exprimer une 'idée ou une vérité, sans la soumettre à des formes d'école.
1 Ces collections se trouvent à la suite de Joinville., édition de Dacange ; les coutumes de Beauvoisis ont été publiées par Lattmmna^ére., en 1690, ia-f°..
2g6 SYSTÈME d'aMAURT DE CHARTRES.
Les études philosophiques ne produisirent rien de neuf dans le moyen âge ; elles ne forent qu'une commentation plus ou moins obscure d' Aristote , tour à tour condamné et exalté par l'Eglise. C'est rers le XI"* siècle, que i'aristotélisme t si Ton peut ainsi s'exprimer, commença à paraître dans les écoles. Il domina jusqu'à la fameuse condamnation d'Amàury de Chartres , qui , en subtilisant les teictes, et en les appliquant au christianisme, aTaît émis le» propositions lés plus hardies» m Un être simple , disait-il , est celui qui n'a ni quantité ni qualité. Tel est Dieu, telle est aussi la matière première ; mais peut-il y avoir deux êtres simples ? Non , car ils ne pourraient être distincts que par des qualités et par des parties que Tune auraitdeplus oude moinsquè l'autre.
Or cela répugne à l'être simple, par conséquent il faut que Dieu et la matière soient un et indivisibles, d Du mouvement continuel et nécessaire de la matière première , Amaury concluait que tous les êtres particuliers devaient finir par rentrer au sein de l'être des êtres ; mais avant cette consommation dernière , les vicissitudes de la nature devaient diviser le monde
ARISTOTB PROSCRIT DBS ÉCOLES. 2gj
en. trois époques, correspondant aux trois personnesdela Sainte-Trinité. La loi mosaïque avait été l'époque de Dieu le père. La loi évangélique était ceUe de Dieu le fils , et allait être bientôt remplacée par le r^nedu Saint-Esprit. A^want cette dernière domination , tous^ et chacun devaient se considérer comme membres du Christ. Dans cette ère nouvelle et toutà-fait imminente , les sacremens devaient cesser, et la seule infusion de la grâce suf&re au salut des hommes '•
Les conséquences de cette philosophie étaieiit trop en opposition avec les lois et les dogmes chrétiens pour n'être pas formellement condamnées par rÉglise. Amaury de Chartres fiit obligé de se rétracter; et ises disciples, comme osi Fa vu, livrés aux flammes dans lés Champeaux , hors des murs de Paris \ A la suite de cette persécution, Aristote fut proscrit des écoles sur la demande de Philippe-Auguste, et le cardinal Robert de Courcîon défendit d'ense^er le philosophe grec ^ dans les universi-
1 Plaqoet, dict. des hérèaes , t. a, p« i et S. a Résumé dn troûièiDe voluMC àt cette Ustoiie. 3 CoUect. des concil., t. 4> P- 991»
Sg8 SYSTÈME PBlLOSOPHIQUff.
tés. La logîqiie s'en trouva exceptée. Le pape- Grégoire IX adopta tout à la fois cette rigueur et cette indulgence; il prohiba seulement la métaphysique et la physique d'Aristote , jusqu'à ce que ces livres purgés d'erreurs, pussent être offerts auic ima^nations ardentes des écoliers \
Malgré ces défenses! soutenues de toute Tau* torité de l'Eglise, on n'en persista pas moins dans l'étude . du philosophe grec qui fut le fondement de toutes les .investigations scolastiques* On traduisit, on suhtilisa même ses subtilités ; et le plus noble titre, la réputation la plus ambitionnée continua d'être celle de commentateur d'Aristote. Albert-le-Grand , saint Thomas, oubliant les canons des conciles, ne cessèrent d ^élever la philosophie proscrite au-dessus de toutes. les sciences; son système domina toutes les théories contemporaines.
Comme lui, les scolastiques du temps rejetaient les idées innées , et rapportaient aux sensations les germes de toutes connaissances '• « L'uni-*
1 Du Boulay, HUt. de l'Université , t. 3, p. Si et 8a. % Dejlandes f Hist. critiq^ de la philosop., t. 3> p. a84 et