EFFROI DES PROVENÇAUX
ladite ville prise le jour de la fête de sainte Marie-Magdeleine , laquelle les hérétiques disaient avoir été la concubine du Christ. C'est juste donc , s'ils furent pris et exterminés le jour de la fête de celle dont ils avaient tenu tant de propos indécens. »
Le bruit de cette catastrophe jeta l'épouvante dans toute la Langue-doc. Les Croisés virent arriver dans leur camp une députa^tion de la ville de Nai'bonne qui , suppliante , venait faire sa soumission. On lui imposa de dures conditions : <t Les habitans devaient prêter foi et hommage à l'armée des croisés ; lui payer dix deniers pour livre de tous leurs biens, excepté de leurs livres , meubles et ustensiles ; abandonner tous les hérétiques à la discrétion des comtes et des évêques francs , et délaisser à ceux-ci tous les biens des juifs , sous la condition que les comtes protégeraient la ville. » Ces lois acceptées , les confédérés épargnèrent Narbonne \
Plus de cent petits castels se soumirent à de semblables conditions. La Langue-doc en était
1 Gatel , mém. sur les comtes de Toulouse, p. 697 et 79t.
SIEGE DE GARCASSONNE. j5
alors couverte, et partout on exigea foi et hommage envers Tarmée des pèlerins francs qui s'avança sans plus tarder devant Carcassonne \
Le vicomte de Béziers , comme on Ta dit , y avait cherché un asile , ramassant tout ce qu'il put de cavaliers et de nobles hommes décidés à défendre les opinions de l'hérésie et l'indépendance de la Provence. Tout fut bon pour augmenter les fortifications, les murailles et les tours élevées. « Les maudits bourgeois détruisirent les réfectoires, les caves et les cellules de^ chanoines, et ce qui est encore plus exécrable , les stales même de l'église pour fortifier leurs murailles. Les maisons des paysans hérétiques demeurèrent en leur entier, et celles des serviteurs de Dieu furent jetées à bas*. »
Garcassone , placée à ^extrémité d'une montagne , était ceinte d'un double faubourg, tous deux couverts par des fossés et des remparts. Le premier futemporté àl'improviste. Le comtede Montfort, à la tète des chevaliers de France , se précipita à travers les barricades. Après
1 Epist. Innoc. III, ep. 108.
2 Pierre de Vaulx-Geroay, c. i6,GhroD« Preclar, franc, faein.
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76 LE ROI d'aRAGOIT INTSftTIEKT.
deux heures de rudes combats , il resta maître des maisons et des murailles. Le second £aiubourg, défendu par le ricomte deBéxiers, fit un peu plus de rénstance ; deux fois repoussés, les croisés s'en emparèrent enfin , et les faabitans se réfugièrent vers la haute ville.
Alors les chefii dâibérèrent dans le camp.
Le duc de Bourgogne dit : « S'il nous arrive ici comme à Bézîers, que nous rasions la cité de fond en comble , il ne restera rien pour nous qui allons devenir seigneurs et maîtres de ce territoire. Il vaut donc mieux traiter en épargnantles maisons et les richesses du lieu. »
Le roi d'Aragon venait d'arriver au camp des Croisés, suivi d'une noble chevalerie. U avait été vivement affecté de la destruction de Béziers et de la^ituation du vicomte son grand ami, assiégé dansCarcassonne ' , et il chercha' à Élire agréer sa médiation. «Le vicomtede Béziers est jeune, dit^l, je réponds qu'il accédera à de justes conditions : vousau très, firancs, avez beaucoup trop d'orgueil pour traiter d'affaires. »
1 Lo rey d'Aragoua esta grandameat ojaJen coyoos daquestfait; car lo dit Tisconte cra son aliat et grant ami. Chronique en langue romane , Preavc de TUist. du Laiig. t. UI, p. 11.
LE \ ICOMTB DE BÉZiBRS ET LE ROI d'aHAGON. 77
Le roi d'Aragon alla donc voir le vicomte, de Béziers assiégé dans Carcassonne; quand on vit de dessus les murailles les couleurs d'Aragon, les ponts-leyis s'abaissèrent et le roi fut admis en la yille. 11 exposa au vicomte l'objet de sa visite: «Seigneur, dit celui-ci, je ne sais ce que je dois &ire, et je vous serais (br|; reconnaissant n vous vouliez traiter avec le légat et les Francs , car je vois bien que je ne pourrai tenir long-temps à cause du grand nombre de femmes et d'enfans qui sentent le besoin; si j'étais seul avec mes chevaliers, je vous jure que je préférerais mourir de faim que de me rendre ' .» Le roi d'Aragon promit son intervention au vicomte, puis il retourna dans le camp des Francs , et dit anx barons : « Le vicomte est bien jeune, il n'est point coupable d'hérésie; ce sont 9e$ officiers qui l'ont favorisé. .. Allonsdooc, ilfauttraiteravec lui ! «Quelfaes barons furent de cet avis, et voici ce qui fiit proposé : le vicomte devait sortir de la ville, lui treizième, avec ses armes, meur
1 Car si no y avia que niy et mas gens que jamais aa al dit kgat et as sas geos non me rendria que no avant me laissois morîr de fan. Chroniq. anonyme, p ii.
nS TRAHISON ENVERS LB VICOMTE.
bles et habits; les habitans seraient livrés à la discrétion des croisés ; les vicomtes de Béziers et de Carcassonne étaient confisqués au profit du Saint-Siège et de la race des barons francs, a Lorsque le roi d'Aragon retourna porter ces propositions au vicomte dans Carcassonne, celui-ci tout rouge s'écria : ce J'aimerai mieux me faire écorcher vif que de laisser en danger le dernier de mes hommes qui se sont exposés pour moi \ »
Le roi d'Aragon vit bien qu'il n'y avait rien à faire ; il s'en retourna tout triste au camp des croisés qui continuaient le siège. Un jour se présente un chevalier armé de tojutes^ièces, à l'une des portes de Béziers, demandant à parler au vicomte, a Me voilà , répondit celui-ci avec une voix ferme. — Ah ! seigneur, je suis un peu de vos parens ' , et je vois avec peine les malheurs qui vous accablent. Foi de chevalier, venez dans le camp des croisés, aucun mal ne vous sera fidt, et vous pourrez traiter directement avec les che& qui sont vos amis. )> Le
1 Se laissera tout Tieu scorgiar que el laissar tant solamen le plus petit my paisant di sa compagnia , car pel el eran tots en dangier ; P >4.
2 Ly Ten dire quel çra soi^propry parent; p. i5.
CAPITULATION DB GARGASSONNE. ^9
crédule vicomte 8e laissa entraîner ' ; il sort de la ville, et bientôt le voilà sous la tente du légat. L'abbé de Citeaux rassemble le conseil des barons et demande ce qu'on doit Ëdre du vicomte. Malgré la noble opposition du haut baronnage on délibéra de le retenir prisonnier sous la garde des gens de Bourgogne.
Après cette trahison , il fut très - facile de soumettre les habitans privés de leur vicomte. Comme les chevaliers français voulaient conserver les maisons et tous les riches meubles, ils proposèrent à tous les citoyens de sortir, un à un, de la ville en chemise et en culotte (braye) seulement, et qu'ils am^aient la vie sauve.
Ainsi dit, ainsi fait. Voilà donc les pauvres habitans de Carcassonne exténués de fatigue et de faim , se précipitant en foule vers les portes de la ville. L'armée des Francs était rangée en armes , les prêtres et porte - croix en tête , à*mesm'e que ces gens passaient , les prêtres leur demandaient une profession de foi catholique, et il y en eut bien 4 ou 5oo d'égorgés pour n'avoir pas voulu croire aux saints mystères , à la virginité de Marie, et à la pudi-
1 Donc fe foUa , (dit le chroniqueur anonyme.)
8o ÉLECTION FÉODALE POUE LES TERRES.
cité de Magdeleiue Un grand nombre d'hérétiques s'étaient heureusement enfiûs par un souterrain qui leur était connu , jusqu'aux tours de Cabardes , à trois lieues au-delà de la ville. Les uns s'en allèrent du côté de Toulouse, les autres prirent la route des terres d'Aragon \
La conquête de Carcassonne et de Béziers dépouillait tout à fait le yicomte, et la confiscation prononcée par les buUes donnât lieu à l'éleclion d'un seigneur pour les terres saisies. On assembla donc le conseil des croisés afin de pourvoir, par un choix libre , au gouvernement des terres conquises. On proposa d'abord le duc de Bourgogne.— '«Je n'en veux pas , répondit le duc , car je ne puis en aucune manière dépouiller un bomme de noble race par trahison , et c'est ce qui arrivé , puisqu'on le retient captif contre le droit. » Telle fiit à peu près la réponse du comte de Nevers. Les pèlerins tournèrent alors les yeux vers le comte de Montfort. Simon
1 L'auteur anonyme dit même que tous se sauvèrent. — An aquestas manieras est eistades laissâtes, et desampaiat la dita villa, p. 18.
CHOIX mS VICOMTE DB MONTFORT. Si
Vëtaît rendu populaire eu toute cette guerre par sa valeur merveilleuse et sa dévotion éclatante. 11 occeptu les tares des mains du légat et des barons armés pour la cause de Dieu. Le an août , les princies étant réunis ^ Montfort fut proclamé , aux applaudissemeDs de la foule , vicomte de Béziers et de Carcassoime; tout le monde remarqua sa bonne mine sous la couronne et le manteau de vicomte. I) était d une stature très* élevée , ime chevelure blonde et flottante signalait son origine franque ; soiv corps était gradeux et agile , ferme en tous ses mouvemens ; barons , cbevaliers , hommes d*armes approuvèrent donc ce choix*.
1 Guillaume de Puy-Lampens , cbap. 8<