‹ Histoire de Philippe-Auguste (volume 4)Chapitre 8 sur 129 · OPINION DES HÉRÉTIQUES SLR L ÉCRITURE · texte numérisé non relu

OPINION DES HÉRÉTIQUES SLR L ÉCRITURE

quelqu'un on l'appelait moine^ clerc ou abbé; let ^liftes étaient désertes, on préférait les exhortations des honunes simples et instruits, qui professaient dans le désert et ne demandaient ni dîmes, ni redevance cléricale.

Au commencement du XIIP siècle, les doctrines des hérétiques avaient pris un caractère d'ensemble et de régularité ; on y découvrira facilement à travers le grossier récit des chroniques , le système philosophique des Mani* chéens.

Les hérétiques établissaient deux créateurs , l'un des choses invisibles, qu'ils appelaient le dieu bon, l'autre de choses visibles, qu'ils nommaient le dieu du mal , attribuant au premier le nouveau -testament , et l'ancien au second ; aussi refetaient-ils toute la tradition judaïque; le dieu de l'ancien- testament jetait menteur et cruel; menteur, car il avait dit : « En quelque jour que vous mangiez de l'arbre delà science, vous-mourrez de mort. » Or, les docteursdel'hérésieavaientmangédelascience, et ils étaient encore tous pleins de vie ; cruel , car il avait anéanti le monde sous les eaux diluviennes , brûlé les habitans de Sodome et

22 LE CHRIST £T LEâ SAGREMBN8.

de Gocttorrhe, mibmergé Pharaou et le« Égyptiens sous les flots de la mer.

Le Christ, Tôitit du Seigneur, dont parle l'évangile avec ses actions toutes terrestres et son corps matériel, n'est point l'émanation céleste^ le Christ intellectuel qui jamais ne mangea ni but \

L'église romaine était la caverne de fraude et de prostitution dont parle l'Apocalypse. Utt vieux chroniqueur, fanatique pour la cause dtt comte de Montfort , nous fait ainsi le tableau des croyances pratiques et de l'orgaiiisation intérieure dès sociétés hérétiques, a Ces hommes maudits annulaient les Sacremens de l'église à tel point, Qu'ils disaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne diffère aucunement de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très-saint sacrement est la même chose que le pain laïque et commun , distillant dans l'oreille du simple ce blasphème que le corps du Christ , quand bien même il contiendi'ait en lui l'immensité des Alpes, aurait été consommé par tous ceux qui en mangent • Ils avançaient de plus que la confirma-

1 Pierre de Vaulx-Gernay nous donne avec précision , mais Kans philosophie , le tableau des doctrines des Albigeois , chap. a.

HIÉRAKGUIE DE« HÉRÉTIQUES. a5

tion et la confession sont deux choses frivoles , et le sacrement dn mariage une prostitution; que nul ne peut être sauté en engendrant fils etfiUes; ils prétendaient que nos âmes sont ces esprits angéliques qui précipités du ciel, comme apostats d'orgueil, ont laissé dans les airs leurs corps glorieux , et que ces mêmes âmes après une successive habitation en sept corps quelconque, doivent retourner aux esprits comme s'ils avaient parachevé leur pénitence. »

Les hérétiques ne reconnaissaient ni prêtre ni hiérarchie ecclésiastique; ils se divisaient en deux catégories : les uns prenaient le titre de parfaits ou bonSj et les autres celui de croyaris. Les parfaits étaient vêtus de noir , observaient la plus sévère chasteté, détestaient l'usage des viandes, des oeu& et du fromage , se refusaient au serment et à tous juremens. Les croyans n'atteignaient point encore cette perfection ; ik vivaient dans le siècle et plaçaient leurs espérances de salut dans les exhortations et la conduite exemplaire des parfaits. Il suffisait eo mourant de la prière pour être sauvé.

Cl Lorsqu'un catholique orthodoxe voulait embrasser les croyances hérétiques , il s'adressait

34 l'Es VAUDOIS.

à un parfait qui, élevant la voix, lui disait r Ami , si tu veux être des nôtres , il faut que tu renonces à la foi toute entière, telle que la tient l'église de Rome. Le néophite devait alors répondre : Oui , j'y renonce. Le parfait lui soufflait sefpt fois dans la bouche. Renonces-tu, lui disait'U encore , à cette croix qu'en ton baptême le prêtre t'a faite sur la pgitrine, \e% épaules et la tête avec l'huile et le chrême ; et il ré-pondait : J'y renonce ; alors il était consolé par les parfaits, c'est-à-dire qu'il recevait les enseignemens de la foi nouvelle '.

A ces sectes qui avaient évidenunent leur origine dans les croyances secrètes des gnostiques et des manichéens, s'étaient jointes aussi les opinions des Vaudois , simple réformation morale; ils professaient la plupart des principes orthodoxes, mais ils combattaient la hiérarchie ecclésiastique, le luxe des autels, les richesses des moines. Nouveaux puritains, ils soutenaient l'égalité des fortunes, le partage des biens, et posaient comme un article de foi que tout homme qui se croyait inspiré pouvait parler la

1 Pierre de VauU-Cernay, ibid. Comparez avec lefc interrogat. MSS.dea Albigeois par l'inquisition, biblioth.du roi, MSS.Golbert, n*. 1069.

LE COMTE DE TOULOUsf FAVOR. LES HERET. 25

parole céleste , et enseigner la foi du Christ '. Malgré les efforts' des conciles , et les prédications constantes des prêtres^ l'hérésie faisait sans cesse de nouveaux progrès , nonseulement parmi les classes simples de la campagne, les bourgeois des villes, mais encore chez la plupart des chevaliers , des barons , des seigneurs. Le comte Raymond lui-même, le seigneur de tant de terres dans la Languedoc , favorisait ouvertement ces croyances. On disait qu'il ne quittait point les hérétiques , et se nourrissait nuit et jour de leurs enseignemens. 11 en avait sans cesse auprès de sa personne afin de mourir entre leurs mains si la maladie le prenait. Le comte portait avec lui le nouveau testament pour recevoir au moment fatal l'imposition du livre saint. Il annonçait hautement qu'il élèverait son fils dans cette réforme religieuse , et il offrait de l'argent à ses serviteurs , à ses amis , qui voulaient quitter les croyances orthodoxes*.

1 Du Gang. V«. Valdemet.

a Nous rapportons ici ropinioa no anime des chroniqueurs orthodoxes. L'historien provençal, serviteur du comte, qu'a publié dom Vaissete , dans son Histoire du Languedoc, sous le titre : Historial de la guerre des Albigeois en languedocien « soutient que son wigneur n'avait jamais cessé de professer la foi la plus parfaite.

20 JOYEUX PRdtos DU COMTE.

On rapportait encore parmi les prêtres catholiques certains mots diï comte deToulouse, qui faisaient présumer Fardente protection qu'il accordait aux nouvelles doctrines.

Un jour Raymond attendant avec impatience quelques serviteurs qui n'arrivaient pas à son gré , s'écria : « 11 appert clairement que le diable a fait ce monde, car rien ne nous réussit à souhait.))

(c Etant dans une église, ce Raymond , qui avait babitueUeiïient en sa compagnie un certain mime et bouffon raillant les autres, sdon Tusage, par restes et grimaces, lui dit au moment où le prêtre célébrant se retom*nait vers le peuple pour le dominas vobis-cum : a Amal , contrefais-moi ce drôle là , » et aussitôt le bouffon fit gestes à la manière des histrions, et tout le peuple se prit à rire.

Il jouait une autre fois aux échecs avec son chapelain, et il lui dit : « Maître Pierre , le dieu de Moïse, en qui vous croyez , ne pourra vous aider en ce jeu, et quant à moi, que jamais ce dieu ne me soit en aide, je n'en veux pas. ))

((Devant aller en guerre notre sire Raymond contre le roi d'Aragon ,^ il vint à la maison

LE PAPE s'iNQtllÊTE DE l'hÉRÉSIE. 37

des hérétiques , et il leur dit : a Frères , divers «ont les événemens de la guerre , quoi qu'il arrive de moi je recommande en vos mains mon âme et mon corps *. »

Il est j)ossible sans doute que les chroniqueurs catholiques 9 enlouant.SimondeMonlfort, aient exagéré la ferveur hérétique du comte Raymond ; mais il n'en était pas moins vrai qu'à Toulouse , Béziers , Albi , et dans tous les châteaux de la Langue-doc et de la Provence, les hérésies trouvaient appui et protection ahsolue.

Cette situation de la Langue-doc , l'exemple d'émancipation , qu'elle pouvait donner à l'univers catholique, occupait vivement les pontifes. Après l'inutile prédication de saint Bernard , la cour de Rome ne désespéra point cependant de faire rentrer toute cette grande population sous son autorité et dans la foi orthodoxe. Alexandre III chargea Pierre , cardinal du titre de Saint -Chrisogon ; Guarin, archevêque de Bourges ; Réginald, évêque de Bath en Angleterre, et l'évêque de Poitiers, d'une prédication évangélique dans toute l'étendue de ces

1 Pierre de Vaulx-Geroay , chap. iv.

2d LE CHRIST. —HAINE CONTRE LA CHAIR.

province». Il écrivit à cet effet au roi de France et d'Angleterre pour accorder protection et appui auxnouveauxmissionnaires; mais ces effortsnefiirentpointheureux ; on reçut les clercs pontificaux à Toulouse avec de grandes huées , et on les appelai^ dans toutes les rues nypocrites et apostats. A Béziers , également accueillis par des rires et des moqueries , les prédicateurs se contentèrent d'excommunier le vicomte, protecteur avoué de la secte hérétique'.

On put se convaincre durant cette mission des véritables caractères de Fhérésie. Les Albigeois ne croyaient pas que Jésus eût été vrai homme, qu'il e&t véritablement bu et mangé, ils disaient que toutes les actions rapportées par les évangiles ne s'y trouvent qu'en apparence; ils rejetaient et condamnaient absolument le sacrifice de la messe, le baptême des enfans, les offices divins reçus dans l'église catholique; ils avançaient sans crainte que Lucifer , le grand Satan, était le créateur de toutes les choses visibles, et le principe de toutes les émanations terrestres. Que l'union des sexes entre parens ou

1 Ed 1178, Roger de Roved. Annal, p. Saj. Robert du Mont, «hronic. ad ann. 1178.

MÉPtllS POUR LES CLERCS. 29

non était également criminelle ; on apprit enfin que les femmes des parfaits qui étaient grosses faisaient périr leurs enfans , afin d'éviter une procréation \

Le mauvais succès de cette mission ne fit point renoncer à l'espérance de dompter l'hérésie. La cour de Rome envoya , en 1 18 1 , le cardinal Albano dans la Langue-doc , à la tête d'une troupe de chevaliers , levés parmi les populations de race^ franque. Cette expédition armée ne fut pas plus heureuse que la prédication épiscopale. L'hérésie loin de se restreindre, se mêlait aux habitudes de tout le peuple, et le clergé était tombé dans un tel mépris qu'on le regardait pis que les Juifs, et qu'on disait communément comme un juron populaire : « J'aimerais mieux être clerc que d'avoir fait telle chose. » ' Les habitans riches et pauvres de Carcassonne , Béziers ^ Toulouse , Foix , avaient' entièrement secoué la foi orthodoxe. L'hérésie avait même passé les Pyrénées, et se répandait dans l' Aragon et la

Catalogne.

1 G«n«. de Puy-Laurens , pref . in chronic. c. 6.

i 2 Ibidem.

3o IDÉE DUNE GUERRE RELIGIEUSE.

Dès que la thiare eut touché la tête d'Iunocent III , son génie vaste et hardi comprit le danger qui menaçait la suprématie romaine. Toutes ses pensées se portèrent sur l'hérésie de laLangue-doc. U délégua frère Régm'er, pour visiter la province; en même temps une lettre circulaire fiit adressée aux princes de la chrétienté. «Nous ordonnons, disait le pontife impérieux, aux princes, comtes, et à tous les barons, nous leur enjoignons pour la rémission de leurs péchés de tiaiter &vorablement notre légat , de l'assister de toutes les forces temporelles contre les hérétiques, de poursuivre ceux que frère Régnier aura excommuniés , de confisquer leurs biens , et d'user envers eux d'une plus grande rigueur encore s'ils persistent à -demeurer dans le pays. Nous avons donné à notre légat pleki pouvoir d'agir de la sorte , soit par l'exçommumcation , soit en jetant l'interdit sur les terres. Nous prescrivons aussi à tous les peuples de s'armer contre les hérétiques, lorsque frère Régnier jugera à propos de le leur ordonner^ et nous accordons àr ceux qui prendront part à cette expédition pour la conservation de la foi,

ESGLâRMONDB de FOIX se fait HÉRiTIQUE. 3l

les m^iaes indulgences qu'aux pèlerins qui visitent Téglisede Saint-Pierre de Rome et de Saint- Jacques ' « »

Ce n'était point encore la prédication d'une croisade ; mais un pas était fait vers la guerre rdigieuse. Le pape adjoignit à frère Régnier, son légat, Pierre de Castelnau, archidiacre de Maguélonne, pour le seconde^ dans la haute mission qui lui avait été confiée. Tous deux se rendirent dans la Langue-doc \

L'hérésie y devenait une mode. Tout le pays retentissait des prédications d'un sectaire du nom de Guillabert de Castres ; Esclarmonde, sœur du comte de Foix, et cinq dames de sa cour vinrent se jeter à ses pieds pour lui demander l'impoûtion des mains; elle fut faite par un fils majeur de Té- ^e de Toulouse assisté des autres hérétiques qui consolèrent ces nobles pénitentes , « lesquelles se rendirent à Dieu et à l'évangile , et promirent de ne plus manger à l'avenir ni chair « ni oeu&, ni fromage, mais de vivre seulement d'huile et de poisson, d Elles s'engagèrent aussi

1 Epi»t. Innoc. III , liv. i, ep. 94. âEpist. Innoc. III, Iît. a, ep. aaa.

52 LE LÉGAT DANS LA LANGUB>DOd.

à ne pas jurer ni mentir à n'avoir de commerce charnel tout le temps de leur vie et à ne jamais abandonner la secte parla crainte delà mort. Après cette cérémonie , on leur souffla trois fois dans la bouche, et le chef des hérésiarques fit une lecture de Févangile en tenant le livre ouvert sur la tête des nobles adeptes. Le comte de Foix, frère d'Esclarmonde, les bourgeois et chevaliers prirent part à cette cérénaonie , tous adorèrent le prédicant, excepté le Comte *. •

Revêtus d'un pouvoir absolu, le premier soin des légats fut de rassembler les notables de la Langue-doc, les barons, capitouls, bourgeois, afin de leur demander compte de leur foi religieuse. Us s'occupèrent aussi de la réforme du clergé. «Clercs, évêques, abbés, courtisaient femmes et filles de joie. » L'archevêque de Narbonne fiit accuse et convaincu d'avoir négligé de visiter son diocèse depuis treize années et d'avoir ainsi laisse s'accroître les désordres. Ce prélat entretenait à sa solde l' Aragonais Nicol «

1 Procédure de l'inquisit. dans la Langue-doc , JMSS. Colbert, n** 1067 , et dans les archives de l'inquisition de Toulouse. Preuves de r Histoire du Languedoc, t. s.

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