‹ Histoire de Philippe-AugusteChapitre 29 sur 248 · N0Y0N , BEAUVAIS ET SAINT-QUENTIN · texte numérisé non relu

N0Y0N , BEAUVAIS ET SAINT-QUENTIN

» sence la charte de la commune qu'ils avaient » faite, et eux ainsi firent, et l'empereur tan- » tôt les défit et leur fit jurer devant tous les » princes que jamais autres ne feraient. » Cependant le besoin de ces libertés communales était si énergique , que déjà l'an n 07 les bourgeois avaient fait une nouvelle conjuration et commune, a Que dirais- je, delà liberté de Cam- » brai? ni l'évêque ni l'empereur ne peuvent y » avoir de taxe , aucun tribut n'y est exigé , on » n'en peut faire sortir la milice que pour la dé- » fense de la ville, et encore à cette condition » que les bourgeois puissent être de retour le » soir en leur maison \ »

Si la commune de Cambrai fut ainsi conquise par la persévérance et la force, celles de ]N oyon, de Béauvais et de Saint-Quentin furent vendues à prix d'argent par leur évêque * ; les expéditions dans l'orient, en multipliant les besoins des barons et des prélats , rendaient les contrats d'achat et de vente des libertés municipales plus fréquens; les princes cherchaient ainsi à se procurer des ressources, en

1 Baudri, Chronic. , ibid. , p. 480. — * M. Thierry, Lettres sur l'Histoire de France, i4> i5 9 16.

se dépouillant des anciens droits qu'ils avaient usurpés sur les villes , et c'est en ce sens que les croisades ont influé sur les libertés communales et le bien-être général de la société. L'histoire de la commune de Laon nous paraît contenir le tableau le plus complet de cette marche et de ce développement des garanties municipales. La ville de Laon , comme la plupart des villes que nous venons de citer, obéissait à la seigneurie temporelle de son évêcjue. N'ayant aucune police, elle était le théâtre des plus grands désordres. Les nobles et leurs serviteurs exerçaient toute espèce de violence sur les bourgeois ; les bourgeois à leur tour opprimaient les paysans et les serfs; on levait des taxes à volonté , et la propriété n'était point respectée \ Dans l'année 1106 l'évêché de Laon fut obtenu à force d'argent par un prélat normand nommé Gaudri : il allait très-^peu à , l'autel, et aimait à parler de combats et de chasses, de chevaux, de chiens et de faucons 1 . A cette légèreté de caractère il joignait de»

1 Guibert, abbé de Nagent. [Script, rer. francicA, i3, p. i{o.) -a De rébus militaribus , canibus et accipitiibus loqiri gratum taabucrat. (Script* rtr. franc,' > t. ia, p. zfi)

mœurs cruelles. Il avait parmi ses serviteurs un de ces esclaves noirs que les barons revenus de la croisade avaient amenés avec eux. Cet esclave était devenu le ministre des excès de Gaudri contre les bourgeois : dans le propre palais de l'évêque , il crevstles yeux à un malheureux habitant de Laon; par son ordre un autre fut assassiné dans l'église métropolitaine. Tant de violences soulevèrent à là fin les habitans : ils songèrent à se conjurer pour une commune. Gaudri était alors en Angleterre auprès du roi normand : les bourgeois s'adressèrent aux nobles et au chapitre pour acheter leur liberté municipale. 11 fut arrêté que des charte* seraient dressées moyennant de grosses sommes d'argent. A son retour d'Angleterre l'évêque Gaudri les confirma, « parce qu'il avait lui-même besoin de grande monnaie.»*

Mais l'évêque eut bientôt dissipé en chevaux , en chiens de chasse et dans les jeux de hasard la somme qu'il avait reçue des bourgeois; et comme des tailles fixes , telles qu'elles étaient réglées par la charte municipale , ne suffisaient pas à ses insatiables besoins , Gaudri résolut

d'abolir la commune. Il fit entrer tous le* nobles dans ses desseins, et le roi Louis VI luimême, qui s'obligea de soutenir ses prétentions avec ses hommes d'armes. Le roi vint à Laon le jeudi saint 1 1 1 2 ; le lendemain on publia au son de trompe que la commune était abolie , et que les habitans cesseraient d'avoir la bannière , la maison municipale et le beffroi. Cette publication causa une grande rumeur : toutes les boutiques des marchands et les hôtelleries furent fermées. Les bourgeois prirent les armes 1 . Quarante d'entr'eux se conjurèrent par serment pour tuer l'évêque et tous les nobles qui avaient menacé l'existence de la commune naissante. Cette conjuration étant ébruitée, on vint en prévenir Gaudri.

On le conjure de ne point sortir le jpur de la procession de Pâques. Fi-donc, répondit- il, moi, mourir de la main de ces gens-là * ! Si Jean, mon noir, s'amusait à tirer par le nez le plus redoutable , il n'oserait pas même grogner.

Cependant il se fit suivre durant la procession par ses domestiques et des chevaliers qui por-

1 Scriptor. rer. francic. , t. xu 7 p- 2^2. — 2 Phi ! inquit, ego ne taliom manibus intereafcnl

taient des armes sous leurs vêtemens. Tandis que la procession défilait dans la rue , on entendit une foule de gens s'écrier: Commune 1 Commune! mais, faute d'intelligence entr'eux, cette fois le projet des conjurés échoua. Le jeudi de Pâques t tandis que l'évêque discutait en pleine sécurité avec un archidiacre nommé Gauhier, On entendit encore ce cri des conjurés : Commune I Commune 1 À ce signal, de nombreuses bandes de bourgeois armés de lances et d'arbalètes, de massues et de haches investirent la maison épiscopale. Les nobles qui accouraient de toutes parts pour la défendre furent massacrés ;' les bourgeois entrèrent de vive force dans le palais et criant : où est-il le traître d'évêque, le coquin? Gaudri s'était blotti au fond d'une tonne où on ne l'aurait pas découvert si un serviteur infidèle n'avait pas indiqué sa retraite. Un certain Thergànd , serf de l'église de Saint- Vincent et qui conduisait l'insurrection , ayant ôté le couvercle de la tonne , s'écria d'une voix forte en la frappant d'un bâton • y a-t-il là quelqu'un? l'évêque tout tremblant répondit : ah ! c'est un malheureux prisonnier : c'est donc vous ,

maître renard, dit le serf de Saint -Vincent, qui êtes blotti dans ce tonneau? En disant ces mots, il tira l'évêque par les cheveux hors de sa cachette; il priait, il suppliait, le pauvre Gaudri , promettant sur l'évangile qu'il abdiquerait l'épiscopat et s'exilerait du pays. On n'écouta point ses prières; le serf lui donna sur la tête un coup de hache h deux tranchans. Le second coup l'acheva. On lui coupa le petit doigt afin de lui arracher son riche anneau pastoral. Son corps fat traîné dans la rue, et chaque bourgeois qui passait par là , lui jetait de la boue et des pierres \

Lesbourgeoisde Laon revenusde cette cruelle effervescence virent le danger auquel ils s'étaient exposés. Us ne pouvaient résister seuls aux vengeances qui allaient fondre sur la cité , ils résolurent en conséquence de se mettre sous la protection de Thomas de Marie , seigneur de Coucy, dont le nom figurait dans tous les contes populaires qui peignaient la violence des

1 Qaot in jacentem è traseuntibns sunt ladibria jacta verbornm r Quot glebarum jactibus , qaot «axis , quot est pulveribus corpus oppressum ? ibid. M. Thierry donne mot à mot la chronique qui décrit longuement cette révolution ; je n'ai fait que l'analyser en comparant na traduction an texte.

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