CHAPITRE IY
Portraits du Bolet d'Isabelle de Hainault.— Le cardinal de Champagne. — Les sires de Montmorency, de Montlhéry, de Coucy. Famille de Philippe- Auguste. — Dignités et hiérarchie de la Cour. — Le sénéchal. — Le chambellan. — Le bouteiller. — Le connétable. — Le maréchal. — Le chancelier. — Les pairs. — Fêtes de la Cour. — Les jongleurs et les ménestrels. — Contes et féeries. La chasse, les jeux de hasard. — Plaisirs de la table. — Les astrologues. — Tournois. — Mariage d'Agnès de France et du César de Constantiaople.
Le traité de paix arrêté entre le roi et le comte de Flandres , permit à Philippe-Auguste de revoir Paris et sa cour. C'était vers le mois de juin, à cette époque de l'annéecc où la rose épanouie embaumait le jardin , quand toutes les fleurs venaient lui faire hommage comme à leur suzeraine \» Les fêtes de la chevalerie se
i Les cours plénières se tenaient vers la Pentecôte; Voy. le fabliau du Court llfantel, et le Lay de Guelan, mess, du roi , 7218. 7615. 7989.
l56 PORTRAIT DU ROI.
succédaient dans tout leur éclat, et le vieux palaisdeNotre-Dame, la nouvelle tour du Louvre, les parcs de Vincennes et de Fontainebleau étaient les témoins de ces brillantes pompes dont les rois aimaient alors à entourer leur cour plénière.
Philippe touchait à sa vingtième année, il était d'une taille élevée et bien proportionnée dans toutes ses parties. Soi* teint était vermeil et très-animé; ses cheveux blonds, naturellement bouclés , tombaient flottans sur ses épaules, à la manière des hommes de race normande. U avait le nez épais, mais bien fait ; la bouche un peu grande; ses yeux étaient brillans quoique marqués de quelques taches. Il aimait à rire et à conter des prouesses, et les éclats de sa joie bruyante retentissaient de l'extrémité d'un camp à l'autre. Comme ses nobles aïeux, Philippe excellait dans les jeux de l'épée et de la lance. Emporté jusqu'à l'excès, il ne supportait pas la contradiction. Ses désirs étaient comme de la fureur. Alors ses écuyers fuyaient ses regards comme la foudre dans la tempête. Déjà, malgré sa jeunesse, on remarquait en lui un penchant pour les exactions
POKTRAÏT DE LA REINE. l5j
et l'avarice. U repoussait la plainte de ses vassaux avec une sorte d'insensibilité, et son sér néchal annonçait aux hommes du roi qu'ils auraient un seigneur inexorable \
Isabelle deHainault, sa femme, avait alors seize ans. Unie trop jeune au roi, elle avait perdu dans un hymen précoce cette brillante fraîcheur qu'avaient admirée sur le petit pont les bourgeois de Paris. Elle était cependant un peu grossie , et le moine de Saint-Denis n'aurait pas alors remarqué la maigreur de son sein.
Les yeux de la reine avaient perdu leur plus vif éclat , mais une douce langueur se manifestait dans tous ses traits. Au milieu de la cour de son époux , elle avait acquis le doux empire que les suzeraines exerçaient alors sur l'esprit de la chevalerie ; plus d'un paladin l'avait prise pour sa dame et portait ses couleurs; plus d'un trouvère l'avait comparée « aux fleurs qui régnent sur la prairie, ou à la vierge du voisinage ■ . » On disait même qu'elle n'était pas insensible aux doux éloges du poète Hélinant , et qu'elle lui avait accordé la faveur de per-
i Anonyme de Philippe Auguste, p. 81. — a Fragmens attribués à Hélinant, mess, du roi, 7615.
l58 LE CARDINAL DE CHAMPAGNE.
mettre qu'il lui adressât , comme à sa dame , les inspirations de sa galanterie poétique*
Le bruit courait alors parmi les barons que la reine était enceinte , et cette nouvelle répandait dans les châteaux une joie sincère. On se promettait de célébrer par des jeux et des tournois la naissance d'un jeune suzerain.
Le personnage le plus influent à cette époque, celui sur qui allait reposer l'administration du royaume , était le cardinal de Champagne , archevêque de Rheims. Né en 1 1 55, il avait «été pourvu dès l'âge de trente ans de l'évéché de Chartres. L'ami, le confident du fameux Becket archevêque de Cantorbéry , il avait adopté les principes inflexibles du prélat anglais. Le premier il proclama la sainteté de l'archevêque et vint à son tombeau dans un pieux pèlerinage. Le pape récompensa son zèle en le créant cardinal du titre de Sainte-Sabine. Le nouveau prêtre de l'église romaine fut en tout point la vivante image de son ami. Partout où il ne régnait pas , il se regardait comme en disgrâce ; et dès qu'il régnait, triomphaient avec lui les prétentions des pontifes de Rome. L'hérésie n'avait pas de plus terrible adversaire ; il la pour-
JEUNES SEIGNEURS. 1 5g
suivait même par des bûchers , « parce qu'il était , nécessaire de couper un membre pour sauver le corps * ». On admirait à la coiir la pompe de sa parure , la richesse de ses habits pontificaux ; sa mitre brillante de saphirs ; sa crosse d'or artistement travaillée; ses heures couvertes de bois parsemé d'escarboucles, et surtout ses blanches mains auxquelles il dut un surnom, et où brillait une large émeraude , anneau qu'il avait reçu de Louis VII et qui lui servait de sceau pour ses chartes- Plusieurs jeunes seigneurs étaient venus à la cour plénière. Parmi eux on remarquait Raoul sire de Goucy, fils aîné d'Enguerand et l'héritier de cette race illustre. Robert de Born l'avait dépouillé, encore enfant, de ses châteaux et de ses fiefs. Devenu chevalier, il les conquit avecl'épee et la lance. Raoul avait quelques années de plus que le roi : il était l'époux d'Agnès de Hainault, sœur d'Isabelle, qu'une triste infirmité avait fait appeler la dame boiteuse. Un amour infortuné absorbait toutes les pensées de Raoul : il aimait la dame de Fayel et en était aimé. Dans les tour-
i Duchesne, Histoire des Cardinaux français, in-fol., à l'article Guillaume aux blanc/tes mains.
l6o MATHIEU DE M0NTM0RENCT.
nois il portait ses couleurs , et le symbole qu'on voyait sur ses armes annonçait « qu'un mari jaloux veillait nuit et jour comme le hibou de la vieille tourelle 1 , »
Mathieu , fils de Burchard V, seigneur de Montmorency, était alors l'un des plus fidèles compagnons du roi • Il avait à peu près son âge ; sa stature était élevée; des cheveux noirs tombaient par masses plates sur ses épaules , et son extérieur martial se montrait tel, en un mot, que le reproduit encore sa statue sur son tombeau à l'abbaye de Laval. Mathieu avait été élevé à tous les art* de la chevalerie dans le château de Colombe, et les solitaires de cette abbaye, que les premiers barons de Montmorency avaient dotée de plusieurs familles de serfs , l'instruisirent dans la science des livres saints. Il venait d'arriver à la cour de son suzerain , et ses premiers exploits lui avaient déjà attiré la tendre amitié du jeune prince. Mathieu portait alors les couleurs de Gertrude , fille de Raoul , comte de Soissons , et l'on voyait briller sur sa poitrine quatre alérions (aiglons) d'azur,
i Roman du Châtelain deCoucy et de la dame de Faycl, BISS. du roi, n° io5.
FAMILLE DU ROI. l6l
et une croix de gueule; plu» tard il ajouta douze autres alérions à ses armes héréditaires, en mémoire dé seize goufanoùs dont le sire de Montmorency s'empara à la bataille de Bouvines *•
La famille du roi était nombreuse , mais elle ne comptait que des femmes. L'aînée des soeurs de Philippe , Marie , avait été fiaticée en 1 1 53 à Henri I er , comte de Champagne. Adélaïde était l'épouse de Thibaut V, comte de Blois.
Marguerite, la troisième et là plus belle des filles de Louis VII , atait épousé en 1 1 70 Henri , dit au court manteh Ali* était cette jeune et malheureuse princesse unie à Richard et déshonorée par le vieux roi d'Angleterre. La dernière portait le nom d'Agnès; elle atteignait sa huitième année , et bientôt une union malheureuse devait l'éloigner de la cour de France et du monastère de Saint-]Vîaur ou elle avait été élevée.
Quoique le pouvoir des rois des Francs n'eût encore rien de régulier, cependant la cour offrait cette hiérarchie de fonctions civiles et domestiques, qui déjà sous les précédentes ra-
1 Art. de vérifi. les dates, in 4°, t. m», p. 177.