BIZARRERIES ECCLÉSIASTIQUES
et comment on lui jetait de temps en temps des poules qu'il dévorait en présence des assistans, pour signifier les exactions du pape sur les églises \
Tous ces récits excitaient le gros rire des chevaliers. « Séhéchal , disait l'un, leménestrier est joyeux; comte Guy, j'ai vu ce qu'il raconte là , dans ma jeunesse à la suite du bon roi Louis VIL» Dans la cathédrale d'Auxerre, j'ai assisté aux divertissemens des bons cha* noines* à leurs danses avec des religieuses et à l'élection de 1 evéque , de l'archevêque et du pape des foux. Moi-même j'ai pris l'habit de chanoine et mangé de la viande le jour de la Saint-Etienne près du célébrant \ Mes homme»
d'armes ont prié le jour de Noël , disait l'autre ,
i Le roman du renard est un monument de Mœurs infiniment curieux. Il a été publié par M. Méon,4 V <>1- in-8» cette fable eut une grande vogue; un trouvère reproche aux prêtres de faire plutôt peindre sur l'autel l'image de maître renard , que celle de Notre-Dame.
« En leur moustier (église) ne font pas faire Si bien limage Notre-Dame Que ceux de renard et sa femme.
a Ducange V, Katendœ. (Cohcil Basil. Sess. 21, Summ. Concil. 9 p.45o).
TROUVÈRES. I9r
à la fête de l'âne; mou clerc leur a fait réciter pendant huit jours l'antienne :
Ha sire âne , ça chante* , Belle bouche rechigne*, Vous aurez du foin assez , Et de l'ayoine à plantez \
Ces propos joyeux se répétaient au milieu des éclats d'une joie bruyante, et les ménétriers fêtés, caressés par les dames et les chevaliers , quittaient le château où pendant long-temps on parlait encore de leur bonne venue*
La cour plénière de Philippe- Auguste vit toutes ces scènes de ménétriers et de jongleurs; mais une multitude de plus nobles trouvères et dé troubadours s'y trouvait réunie ; on avait vu arriver à Champaux, les preux chanteurs de la langue d'oc et d'oil , les poètes de Normandie, de Champagne et de Provence*
On distinguait parmi ces troupes élégantes , Lambert li court, et Alexandre de Paris; ils avaient fait de concert un poëme d'Alexandre le grand où le nom du héros . macédonien n'était qu'un moyen de déguiser les prouesses du jeune Philippe-Auguste. C'est ainsi que
1 En abondance.
192 HÉL1NÀNT.— L* fHlB M COUCY.
le poète supposait qu'à l'âge de treize cm quatorze ans , Alexandre (nt fiât chevalier et aasocié à la couronne de Macédoine par «on père , qu'il eut à combattre de nombreux râteaux et confisqua les biens des Juifs ; puis le roi marche contre Darius, et en décrivant les superbes tentes du monarque de Perse, le poète oablie tellement l'époque d'Aleiandre qu'il afferme que oes pavillons étaient brodés de 1a main d'Isabelle * femme de Philippe \
Toutes les dames parlaient aum du poète Hélinant, noble trouvère de la reine Isabelle J le roi aimait à entendre sa douce voix; et lorsque, k table avec ses barons , il se livrait à de joyeux ébats, le suzerain commandait it Hélroant, de lui raconter des aventures héroïques, « et comment Jupiter frappa les géants avec «a foudre bruyante*. »
L'amour , le triste amour avait aussi rendu poète le sire de Coucy ; tous ses chanta^respîraient une douce mélancolie; c'était la nature, le printemps, le rossignol , la violette* qu'il invoquait au nom de sa passion malheureuse;
1 MSS. de la bibliothèque royale , n* 7987—7190—2 et 4a Poème d'Aleiandre.
BÀLÀZim ET BARJAC. ICO
il désirait aller outre-mer pour le service de la croix , mais ayant il demandait à Dieu « de monter en tel honneur qu'il pût tenir entre ses bras nuette (toute nue) celle qu'il avait en son cœur et son penser. ' »
Quelques troubadours de la Languedoc étaient aussi arrivés en la cour plénière de Philippe. Guillaume de Balazun et Pierre de Barjac, amis inséparables; l'un riche baron de Montpellier, l'autre simple chevalier; le premier, aimait la dame de Joviac et en était aimé , l'autre avait connu une jeune damoiselle au même castel. Pierre Barjâc s'étant brouillé et raccommodé avec sa dame, soutint dans un sir vente que le raccommodement valait mieux que premier amour. Guillaume voulut éprouver si cette maxime était vraie, et bien que sa jeune maltresse vint le trouver dans sa chambre, et jusque dans son lit , il lui résista pour avoir à se renamourer plus tard; ces deux troubadours chantaient depuis le bonheur du raccommodement \
1 Que ceie où j'ai mon cœur et mon penuer
Tienne une fois entre mes bras nuète.
( Poésies du sire deCouci. } a Noitradamus , à l'art. G util, de Balazun. p. a 17. * T. I. 13
1$4 tCS SIRES DB LA VERtfÈGUK ET S. -DIDIER.
Pierre , seigneur de la Veruègue , au service du dauphin d'Auyergne, comme échanson, aimait Assalide , sœur de sou seigneur, mariée a Beraud, baron de Mercueur; il fit si bien par ses chants et ses tensons , qu'il sut toucher le cœur de la jeune Assalide; mais Beraud «'étant avisé de devenir jalon* , contraria tellement ces amours , que la dame fut ohligée d'éloigner son troubadour chéri du château de Mercueur; le seigneur de la Vernègue parcourut la France et l'Angleterre , et il était alors à la cour de Philippe- Auguste \
On y voyait aussi Guillaume de Saint-Didier , sire d'un petit château en Vêlai ; il avait aimé Adélaïde , femme du vicomte de Polignac, et fut payé de retour; mais, pour tromper les soupçons d'un mari jaloux, Guillaume déguisait, sous des noms supposés, l'objet de son amour, de telle manière que la dame de Polignac crut qu'infidèle à son premier attachement, il en aimait une autre qu'elle; pour se venger, Adélaïde irritée dit à Hugues le maréchal, un de ses poursuivans, • je veux aller en Vêlai , dans le château de sire Guillaume ,
r Nostradamui appelle ce troubadour JPeyrs de l'en^gu^
COURS D^ AMOUR. ig5
venez m'y conduire; » chose dite et chose faite, la dame partit pour le château , accompagnée de ses damoiselles , et coucha en public avec Hugues le maréchal , dans le propre lit de son premier amant. Guillaume de Saint- Didier, en apprenant cette triste vpngeance, se mit à voyager et parcourut cours plénières et castels, chantant sa déconfiture '.
Les tensons de ces nobles hommes , leurs lays , leurs sirventes étaient tous inspirés par le sentiment le plus exailé; ils disputaient entre eux sur des points de jurisprudence amoureuse sur la décision des cours d'amour.
Dans six châteaux de France existaient alors de nobles assemblées de dames; on citait celle de la dame de Gascogne, d'Ermengarde , vicomtesse de Narbonne , de la reine Eléonore , de la comtesse de Champagne , de la comtesse de Flandre, et des dames de Pierrefeu 'de Signe, et de Romanin. On y discutait des questions de galanterie. La cour de Romanin se composait , de Stephanète de Gantelme , dame du lieu , la marquise de Malespina , de Saluce , de la dame de Baulx, Laurette de
i Nostradamus . art. Guilhtm <U Sainct-Desdisr.
ig6 cours d'amour.
Saint-Laurens f Huguone de Sabran, corn* tesse de Forcalquier , Hélène f dame de Monparon, Isabelle de Borrilhons, Ursine de Ursières, dame de Montpellier, Aloete de Meholon , Elyse , dame de Meyrargues l .
On rapportait avec respect leurs décisions souveraines; plusieurs forent produites dans la cour plénière de France. « On demanda si le véritable amour peut exister entre gens mariés. »
Voici quel fut le jugement de la comtesse de Champagne : « L'amour ne peut étendre ses droits sur des personnes mariées; car les amans s'aiment et se livrent volontairement ; les époux sont tenus par devoir de ne se refuser rien l'un à l'autre. ' »
Une damoiselle, attachée à un chevalier , se marie à un autre, doit-elle refuser au premier ses faveurs?
Jugement d'Ermengarde f vicomtesse de Narbonne : « Le mariage n'exclut pas les faveurs d'un premier attachement. 5 »
Ces jeux d'esprit et d'une morale facile,
i Nostradamus, p. i5i.— a MSS. d'André le chapelain. Bibliothèque du Roi, n. 8758.-3 Ibid.