‹ Histoire de Philippe IIChapitre 2 sur 59 · PHILIPPE SE LASSE DE LA LUTTE CONTRE LES FLAMANDS · texte numérisé non relu

PHILIPPE SE LASSE DE LA LUTTE CONTRE LES FLAMANDS

ft Si en lisant les livres précédents , il ne s'y voit que morts, assassinats, massacres, révoltes des peuples, batailles, prises et ruynes de villes, je suis encore contraint de continuer d'escrire cette misérable malice du III. i

t HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 1576-1578.

temps es années suivantes » : ainsi parle un vieil annaliste ' ; mais dans cette dernière période du règne de Philippe II , on rencontre au moins deux grandes figures sur lesquelles la pensée peut se reposer avec complaisance, celle d'Alexandre Farnèse et celle de notre Henri IV.

Don Juan d'Autriche, avec ses rêveries ambitieuses et ses talents de chef d'armée , ne possédait ni la fermeté dans les vues, ni l'art de diriger les instincts populaires ; il n'était point un adversaire dangereux pour un politique comme le prince d'Orange. Un simple commis, Geronimo de Roda, semblait comprendre mieux que tous les conseillers et les généraux de Philippe le secret de rallier les révoltés des Pays-Bas : « . — Vous ruinez le pays, écrivait-il *, vous vous épuisez ; il faut , au lieu de détruire des richesses , laisser renaître le commerce ; vous n'obtiendrez d'effet utile que quand vous vous serez concilié les esprits en cessant de combattre les intérêts. »

Geronimo de Roda s'était franchement installé dans la citadelle d'Anvers au milieu des Espagnols mutinés; il s'était improvisé non-seulement le chef du goiivernemefit régulier, mais aussi le défenseur ^auprès du roi des soldats qui avaient chassé leurs officiers, de Sancho de Avila, qui avait favorisé cette sédition *, et

• Palina Cayet, Chronologie novennairey p. 349.

* Correspondance de Philippe II y t. III, p. 477. » Ibid.y t. V, p, 11.

même de Velecto, qui avait dirigé le pillage d'Anvers'; « si procéda son oultrecuidance si avant qu'il se fit respecter comme chef et obéir comme à celui qui seul représentoit la personne du roi * » .

Mais il n'était pas vu avec faveur par Philippe, qu'importunaient non-seulement des pouvoirs acquis sans son gré, mais aussi les pressantes demandes d'argent que Boda était constamment forcé de lui adresser^, et davantage peut-être ses peintures trop exactes de la désorganisation : «-^11 n'y a ni accord, ni confiance; tout est désordre, pratiques impertinentes, mépris de l'autorité^.,. Le dévergondage croît tellement chaque jour que les prédicateurs mêmes déclarent qu'on peut sans scrupule de conscience tuer un Espagnol^. »

C'est à ce moment que Philippe se résigne subitement à des concessions. Il craint tellement , dans son zèle tout nouveau pour la conciliation, de n'être point compris par don Juan d'Autriche, qu'il fait écrire par son secrétaire Antonio Perez une lettre qu'il revoit, qu'il corrige; cette lettre est envoyée à Escovedo, l'homme de confiance qu'on a placé auprès de don

< Correspondance de Philippe H, lettre du 6 novembre 1576. ^ Ms. Bibi. nat. finançais, n<> 5165.

3 Correspondance de Philippe H, t. IV, p. 146 : « Ayuda de costa. »

4 Ibid,, t. IV, p. 147, lettre du SI mai 1576.

^ Ibid. y p. 353, du 4 septembre 1576 : « Las desverguenças crescen cada dia hasta atreverse ya los predicadores a decir que sin escrupulo de consciencia se pueden matar los Espanoles. »

Juan pour inspirer et contrôler sa conduite. Le roi, dit cette lettre, « est bien détrompé; il refuse de suivre le chemin par lequel on Ta mené jusqu'ici ' » . Il ne se contente pas des exliortations et des avis qu'il donne de vive voix à son frère pendant les longues journées qu'il lui fait perdreau le retenant à l'Escurial, il le charge encore d'un ballot d'instructions qu'il n'a pas dû rédiger sans de longues souffrances d'orgueil; il lui écrit, tout en l'ayant à ses côtés :

« — Vous rendez un tel service à Dieu, et cette cause est tellement la cause de Dieu , que sa protection ne vous manquera point . si vous faites plus d'efforts pour la mériter. Il faudrait replacer les Pays-Bas dans la situation où ils étaient le jour de mon avènement, laisser partir les Espagnols, s'efforcer de conserver dans les villes des garnisons allemandes, subir toutes les concessions nécessaires, en défendant la réputation autant qu'il se pourra. Si leurs exigences sont inflexibles, il faudra se soumettre ; on se résignera à la solution qui épargnera le plus de ce qu'on essayera de sauver. On promettra l'oubli du passé : je ne tiens aucun compte de tout ce qui est arrivé *. »

Oublie-t-il sincèrement tant d'avanies et ces longs mois d'angoisses où chaque courrier lui apportait des

* Correspondance de Philippe II, t. IV, p. 45, lettre da 8 avril 1576 : « Desenganado dei càmino. »

^ Ibid.y p. 426 : « ...Con la mayor reputacion que se pudiere... se debe concéder lo que fuere menester para acabar y salvar lo que se pudiere... Y uo le hacer cas^o de todo lo pasado. •

nouvelles tristes ? oublie-t-il rhumiliation de capituler devant des rebelles ? Pas même dans cette heure d'affaissement où il croit ne se pouvoir faire trop humble afin de rendre son frère plus conciliant , il ne perd de vue le devoir de venger les affronts qu'il a subis: sur le même papier, quelques lignes plus bas, il n'écrit plus oubli y mais dissimulation sur le passé. Des mots jetés impérieusement résument les instructions au moment du départ : « — Le compte à tenir de son âme. — La prudence à garder dans ses galanteries. — Ke s'entourer que de catholiques. — Dissimuler sur le passé *. »

Des lettres de change auraient mieux assuré le succès; c'est ce que fait observer don Juan dans sa première lettre, au milieu de son voyage * : « — Le plus important est de déterminer à la hâte la question de l'argent; je supplie le roi de me secourir comme je dis, avec de l'argent, de l'argent, et encore de l'argent. » Dès ce moment et depuis cette retraite à TEscurial, le jeune vainqueur de Lépante perd toute gaieté, toute confiance ; le voyage même l'effraye et le lasse. « Je vais traverser la France, écrit-il *, et après

^ Correspondance de Philippe //, t. IV, p. 426. • Lo de la quenta con su aima. — Andar con tientos en los amores, y no ofFender con ellos la gente principal. — Griados catolicos. — Disimalar con lu pasado. »

< Ibid., p. 446.

3 Doc, ined.y t. III, p. 177, don Juan à don Garcia de Toledo, 17 octobre 1576.

Dieu je n'ai d'espoir pour me sauver que dans la livrée qui me déguise. » L'Espagne était peut-être plus dangereuse à franchir que la France, par le manque de routes et de maisons de poste. « De ma vie je n'ai tant souffert, dit don Juan en arrivant à Irun '; on se procure si difficilement des relais, que j'ai dû garder le même cheval pendant douze et quelquefois seize lieues, et avec cela tenir pour une grande chance de ne pas perdre plus de deux heures à la maison de poste pendant qu'on m'en cherchait un autre. Point de sommeil, pluie continuelle. » En France, pour se mieux cacher, il porte pendant trois relais la valise de l'officier qui l'accompagne*. Mais il apprend, en traversant Paris, « que ce soir il y avoit un bal fort solennel au Louvre, y vient déguisé, voit danser toute la cour, la contemple, et surtout , par grande admiration , la belle royne de Navarre, la merveille du monde. Il demeure en extase pour voir une telle beauté *. »

Encore ébloui par cette vision, il repart, il arrive à Luxembourg, s'arrête là en demandant à n'être point abandonné comme il l'a été a Tunis : « — Tout sera perdu, le roi n'en peut douter, si les retards- et le manque de fonds continuent comme par le passé *. »

1 Correspondance de Philippe II, t. IV, p. 446, don Juan au roi, 24 octobre 1576.

^ Ibid.y p. 466 : « Le truje très postas su maleta. »

3 Brantomk.

* Correspondance de Philippe II, t. IV : « Todo sera perdido, y crealo V. M., si dilationes y falta de dinero tienen agora la fuerza que por lo pasado. •

— Vous ne pouvez rester à Luxembourg, lui crie d'Anvers Geronimo de Roda ' ; allez à Maestricht où sont les troupes allemandes, je vous amènerai nos ' Espagnols; « fantassins et cavaliers sont si remplis de confiance, que nulle entreprise ne leur semblera difficile » ; ramassez les troupes ; vous pouvez grouper neuf mille Espagnols et quatre mille Allemands ou Wallons fidèles.

— Nous répondons de la pacification immédiate, disent au même moment les Flamands qui se hasardent à Luxembourg près de don Juan, nous vous garantissons l'obéissance comme par le passé, si seulement vous apportez un ordre du roi pour faire partir les Espagnols.

— Hélas ! faisait don Juan * , « les Espagnols sont haïs , leur nom seul excite la nausée , on veut expulser jusqu'à leurs lévriers * ; on appellera les Français, les Turcs, plutôt que d'accepter de bonne foi un compromis ^ » . C'est une duperie qiie d'espérer la conciliation; mais il est aussi chimérique de prétendre continuer les hostilités, car M j'ai dans les mains moins de cent écus pour pourvoir à ma propre nourriture et au service des cour-

* Correspondance de Philippe II y t. V, p. .18.

^ Ibid.y t. V, p. 45, don Juan au roi : « ÊI nombre de espanol Ie& hace asco. »

^ Doc. ined., t. L, p. 303 : « Hasta los galgos han de salir. »

* Correspondance de Philippe II, t. V , p. 77, don Juan au roi, 6 décembre 1576 : « Llamarian al Turco. »

riers; personne autour de moi ne possède un réal ' » . Contre don Juan, en dépit des paroles courtoises que prodiguent les seigneurs, s'organise une résistance sournoise, une opposition insaisissable ^. Le jeune héros reste toujours séduisant et ardent, mais il se sent investi et comme resserré dans Luxembourg par rhomme cauteleux, par le roué qu'a rompu l'adversité, qui a vu avorter toutes ses entreprises, qui s'est obstiné contre la fortune. Le prince d'Orange et don Juan sont également nerveux, élégants, discoureurs ; don Juan, plus généreux et plus chimérique, se pare en paladin et porte fièreraept sa chevelure bouclée; Orange, plus âgé de douze ans *, sceptique, perfide, dit en montrant son crâne chauve : « Mon cœur est encore plus ravagé que ma tête ^. » Le jeune est emporté par l'enthousiasme, par le soin de sa gloire, par les écarts d'une imagination romanesque, et retenu dans les liens invisibles dont l'enlacent la méfiance de Philippe, les précautions des commis et la calme résistance des hommes du Nord ; Orange reste ferme dans ses vues, immuable au milieu des revers, sûr de faire concourir à ses desseins les hommes désintéressés, pervers ou fanatiques qui s'agitent autour de lui. C'est la lutte de l'impatience contre la ténacité.

* Correspondance de Philippe II, t. V, p. 60, lettre au roi, du 22 novembre 1576.

«7tiV/.,p. 53.

^ Don Juan a trente et un ans, Orange quarante- trois ans, en 1576*

* Strada, liv. IX : « Arschoti duci, nudato napite. — Vides, inquit,

Page 1