LE COMPROMIS DE MARCHE EN FAMÈNE
Qu'il se tînt a Luxembourg ou qu'il s'avançât dans les villages voisins pour se concerter avec les délçgués des états, avec les intermédiaires officieux et les faiseurs d'offres, don Juan était consterné du désordre et des discordes qui s'étalaient sous ses regards. « Ils sont divisés en partis qui se haïssent; ce que concèdent les uns est repoussé par les autres ; ce que plusieurs rejettent, d'autres l'acceptent ; tous sont possédés du démon, les puisse-t-il emporter! Ils se valent tous : les Espagnols et nos autres soldats sont aussi indociles à leurs officiers que les Flamands à leur roi ' » .
Les Espagnols du château d'Anvers préparent le pillage de Bruxelles; ils font savoir à don Juan « qu'on n'a pas besoin de s'occuper d'eux, ils se chargent de brûler tout le pays comme il le mérite * » . — Voulezvous être souverain des Pays-Bas? Je vous fais l'offre au nom de mes amis, ne négligez pas l'occasion, dit le marquis d'Havre à don Juan *. « — Je détournai la
hoc calvitum, scito me non magis capite quam corde calvum esse, m ' Correspondance de Philippe II, t. V, p. 109, don Juan au roi,
2 Ibid,, p. 131, du 2 janvier 1577.
^ Doc, inéd,y t. t*, p. 308. On sait que la femme du marquis d*Havré,
conversation, écrit don Juan à son frère, qui souligne avec dépit ce passage de la lettre, raais Havre a eu l'effronterie de me répéter ce propos. » Don Juan commence à comprendre qu'il ne pourra pénétrer dans le Brabant avant que les soldats espagnols en soient sortis, qu'il sera reçu pour subir la loi, non pour l'imposer \ que le prince d'Orange coalise contre lui tous les partis et ranime ceux qui sont lassés de la lutte *. « Il faut rompre du tout et à plat »> , dit Orange qu'inquiètent les chances d'un accord '. Il sait que « son nom est autant chéri du peuple qu'est abhorré celui de Philippe; il les tient comme par des sortilèges, on l'aime, on le craint, on le veut pour maître, on le met au courant de tous les détails, on ne prend sans lui aucune résolution ^ » . Il veut rebuter don Juan par ses exigences : « Les Espagnols seront expulsés ; don Juan prêtera serment au nom du roi de se soumettre aux privilèges des provinces et des villes; les états généraux se réuniront chaque fois qu'ils le jugeront opportun, et disposeront seuls des impôts et des troupes ; toutes les citadelles seront démolies. . . »
Diane de Dommartin , passait pour être aimée de don Juan. Voir les Mémoires anonymes publiés par la Société d'histoire de Belgique, t. II, p. 15 : « On disoit icelle dame, douée d'excellente beauté, plaisante et désirée, ayant coustumièrement les tétins descouverts, estre en la grâce d'icèluy don Juan. »
* Doc, ineditos, t. L, p. 302, Escovedo au roi, 8 décembre 1576. ji * Recueil de Groen van Priksterer, t. V, p. 467, 567, 574, 611.
3 Correspondance de Guillaume, documents publiés, t. III, préface.
^ Ibid,) préface, p. 53 et 64.
HISTOIRE DE PHILIPPE II. — 15T6-1578. il
« — Ce sont des damnés qui ont la rage d'empêcher la paix; elle ne s'obtiendra, le roi en doit être convaincu, dit don Juan *, que si l'on prend des mesures pour recommencer les hostilités ; il faut tenir prêts les régiments de ma flotte de Sicile , recruter des Suisses, m'envoyer mes anciens mestres de camp. »
Mais Philippe venait de retomber dans une de ses longues périodes de silence : il espérait que le temps, la Providence, un miracle, assureraient ses intérêts, et il s'abstint de répondre aux lettres de son frère. « On dit que le roi ne fait aucun cas des Pays-Bas, qu'il les oublie, qu'il les voit perdre avec indifférence, lui écrit don Juan '... J'ai déjà subi les mêmes angoisses en Italie, on en a depuis plusieurs années souffert ici ; je supplie le roi, pour l'amour de Dieu, de ne jamais tenir en suspens les résolutions nécessaires : ce sont ces retards qui sont la cause de tous les maux dans ces pays '. » Il se rend compte toutefois des embarras du roi : « Les enfants mêmes les connaissent, dit-il *; dans chaque pays les sujets sont mécontents, je le sais, je l'ai vu. Sous mon déguisement, quand je traversais l'Espagne, j'entendais les plaintes qui s'exhalaient de
* Correspondance de Philippe If, t. V, p. 137, don Juan au roi, 8 janvier 1577 : « Hay muchos danados cuyo intento va enderezado a torbar la paz... •
^ Ibid,, p. 147, don Juan au roi, 16 janvier 1577.
^ Doc. ined.y t. L, p. 313, don Juan au roi, 10 février 1577.
^ Correspondance de Philippe II, t. V, p. 87, du 6 décembre 1576.
toutes parts...; l'Italie a besoin d'être occupée par de fortes garnisons. Mais ce qui manque le plus, ce sont des hornmies ; on n'a pas d'hommes pour le% grands emplois ni pour les charges de ministres '.»
Aussi les concessions sont inévitahlés, les Flamands se refusent à croire que Philippe soit renfermé dans le silence, ils attribuent à la mauvaise foi les hésitations de don Juan ; ils renouvellent par 1' «union de Bruxelles » lepr confédération déjà sanctionnée par la « pacification de Gand » . Vainement don Juan, qui rêve d'envahir l'Angleterre, promet de faire partir par mer les Espagnols des Pays-Bas, il se voit soupçonné de vouloir les maintenir sous le prétexte du manque de navires. — Devrais-je pour ces Flamands maudits renoncer « à l'entreprise d'Angleterre, qui rendrait tant de services h Dieu, de gloire au roi et de profit à moimême *?... Ils sont si discourtois et félons que j'ai été pris souvent du désir d'entrer brusquement en guerre, de tout saccager, de tout détruire, de m'assouvir ^ de leur sang ! »
Colère excusable quand on voit la couronne d'Angleterre s'évanouir comme celle de Tunis. Que Philippe ait pris au sérieux ce projet d'un coup de main sur l'Angleterre, on le croirait malaisément. Mais on peut
^ Correspondance de Philippe II, t. V, p. 113, lettre du 22 décembre 1576 : « Lo que mas importa a los reyes es tener bombres. • * Ibid,, p. 181 et suiv., du 2 février 1577.
^ • Por asolarlos, y destruirlos, y cebar me en su sanf^re. »
supposer qu'il a donné cet aliment à Timagination entreprenante de son frère; il a dû, pendant les longues soirées qu'ils viennent de passer ensemble à TEscurial ', promettre la main de Marie Stuart et le concours armé des garnisons espagnoles des Flandres pour assurer la conversion du pays. Don Juan en parle comme d'un arrangement accepté; sans doute, il ne veut pas que son intérêt porté préjudice aux intentions du roi *, mais il s'est concerté avec le duc de Guise -pour s'assurer le consentement de Marie Stuart. Rien de chevaleresque dans ce désir de rendre le trône à la reine d'Ecosse : don Juan est aussi bien préparé à s'unir avec Elisabeth. « — Elle m'a adressé un agent pour me faire des allusions indirectes à un mariage, je fais en sorte de ne pas écarter ce projet dans mes réponses; toutefois, s'il devait être suivi, je supplie le roi de me dire sur sa foi de gentilhomme si je dois persévérer dans cette pensée; car bien que je sois séduit par ce moyen de soumettre une reine et un royaume à la religion et au service du roi, je ne voudrais pour rien au monde faire chose déshonorante. Et le roi peut croire qu'en écrivant ces mots, je rougis de la honte d'accepter une négociation de mariage avec une femme dont la vie et les exemples donnent tant à dire '. »
^ Banke, C Espagne au seizième siècle, p. 185490 de la traduction Haiber. — Antonio Perez, Mémorial del hecho de su causa,
^ Correspondance de Philippe II, don Juan au roi , 2 février 1577. » Jbid., t. V, p. 185.
Le moment est mal choisi pour entretenir Philippe d'intrigues autour d'un trône étranger- « — Si nous devons, écrit-il brusquement à don Juan *, nous occuper plus tard de ce dont nous avons causé avec vous et ensuite avec votre secrétaire Escovedo, il importe que la reine d'Angleterre n'ait aucun soupçon, et surtout que le départ des garnisons espagnoles n'éveille pas ses inquiétudes. Il ne faut s'occuper de rien avant que les Flandres soient pacifiées;... vous devez* renvoyer les Espagnols « sans vous embarrasser de l'affaire « d'Angleterre qui est tout autre et pour laquelle s'offrira « une autre, une meilleure occasion. »
Le voilà maintenant qui craint que don Juan ne se montre pas assez humble avec les Flamands, le voilà qui écrit avec une sorte d'impatience sept lettres en cinq jours *. « — Je vous ai donné charge mille fois d'obtenir un accommodement à quelque prix que ce fût, je vous l'ai écrit ; il faut, dans une telle crise, sous la pression de telles nécessités, en passer par bien des conditions qui ne se pourraient tolérer en d'autres circonstances ni avec d'autres ressources. Puisque nous sommes privés de tout ce que vous demandez pour continuer la guerre, il serait téméraire de tenter une entreprise incertaine. Ces gens sont tous utiis contre
* Correspondance de Philippe II, t. V, p. 158, lettre du roi du
26 janvier 1577.
^ Ibid.y p. 165 : « Sin embarazaros para el otro particular. »
^ Il y en a trois du 26 janvier, une du 27, trois du 31, et une du 31
nu secrétaire Escovedo.
nous et poussés au désespoir; c'est la plus grande force qu'il y ait au monde '. » Stupéfiante découverte : après vingt ans de règne, Philippe s'aperçoit tout à coup qu'il est impuissant devant le patriotisme ; il plie. Son savant système d'administration aboutit à cet aveu, a — Il y a des conditions bien rigoureuses, bien âpres à subir, mais il faut en finir avec ces négociations, sans laisser grandir le danger, sans perdre la dernière chance de remède, même si l'on doit renoncer à quelques-unes des garanties que voulaient sauvegarder mes instructions *. » Il devient si souple qu'il est prêt à se réconcilier même avec l'ennemi qu'il hait le plus, le prince d'Orange : « — S'il rend les forteresses, les armes et les munitions dont il est maître, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de pardonner. » Devant des ordres si débonnaires, don Juan sera-t-il docile? Philippe craint que ce ne soit pas suffisant de les renouveler avec précipitation, il écrit encore au secrétaire Escovedo : u — Si grand est mon désir de voir accommoder les affaires, que j'ai voulu vous avertir que dans le cas où mon frère, lassé de l'insolence de ces gens, se
^ « Conviene en tanta apretura y necesidad pasar poi* inuchas cosas cjue en otro liempo y *posibilitad no se snfririan... Se puede muy bien ver cuan peligroso y dubdoso suceso tendria este négocie, estando todos eu tanta union y desperacion que es la mayor fuerza en que se pue de ver. n
^ Correspondance de Philippe II, t. V,p. 155 : « Aunque hay alguna.s cosas que son rigurosas y rezias de pasar, se debe acabar el concierto pongan los negocios en mayor peligro y desperacion , aunque sea con y no darlugar a que se alguna mas quiebra de los negocios que le vastes en comision. »
laisserait tenter par quelque pensée de rupture, même dans ce cas, vous le décidiez à revenir au projet de traité. »
Ce serait concevoir une idée fausse du caractère de Philippe que de croire qu'en semblant ainsi se résigner à toutes les concessions, il ait jamais eu l'intention d'en subir une seule sur la religion ni d'être de bonne foi dans les autres. Son plan réel a été sinon suggéré, du moins résumé en ces termes par le cardinal Granvelle ^ : a Sortir par un moyen quelconque des embarras actuels, pourvu que les peuples restent catholiques et sujets du roi ; puis, quand ils auront déposé les armes et goûté le repos, on obtiendra par d'adroites négociations beaucoup plus que par la force. » En conservant les griefs religieux, Philippe est sûr de pouvoir recommencer la lutte à son heure et de reconquérir son pouvoir absolu.
Mais le prince d'Orange n'était pas sincère non plus dans sa Hollande. Il laissait le conseil des états ' trôner à Bruxelles et prolonger les discussions avec don Juan , et préparait de son côté les moyens d'empêcher la
' Correspondance de Philippe //, t. V, p. 162, Granvelle au roi : « Salir por cualquier via, salvo los puntos de la religion y obediencia, del embarazo présente, porque quitadas las armas ' y gustando los pueblos de la quietud, por diestras negociaciones se hara mucho mas que por la f uerza , considerada la natura de aquella gente. m
* Ce conseil, qui exerçait une autorité provisoire et purement nominale sur les provinces révoltées, était composé à ce moment du du<: d*Arscbot, président; de Rassengbien, Sasbout, Micault, Berty, Levasseur, du trésorier Schetz et du prévôt Fonck*
pacification. « Quant à moi, écrivait don Juan ', je suis dompté, mais plein de dépit. »
Don Juan signe donc à Marche en Famène * les conditions qu'exige le conseil des états : il renonce à l'embarquement des Espagnols ; il envoie à seç régiments Tordre de se rendre à Maestricht et d'évacuer le territoire dans un délai de quarante jours. Il reconnaît aux états le droit de fixer Timpôt et de disposer des troupes nationales, sous la condition qu'ils « maintiendront en tout et partout nostre sainte foy et religion , catholique romaine et la due obéissance au Roy nostre Sire ' » .