III
3ft6 ' HISTOIRE DE PHILIPPE II.
même que celui d'un quintal de laine, ou environ cinquante ducats ^
Quant à l'Inquisition, je tiens à insister sur la dilapidation de ses dossiers dès que la terreur a cessé. Ses partisans gardent aujourd'hui de la rancune contre le roi Joseph et le chanoine Llorente qui ont commencé le travail de révélation : mais Us devraient savoir que les papiers ont été à tous les vents; quand, en 1845,1e marquis de Pidal, ministre de gohernacion, se rendit rue deTorija, dans le bâtiment où se tenait jadis le conseil de la Suprême, il découvrit au hasard les deux dossiers des émeutes d'Arag^on à travers des archives éparses et continuellement pillées, u muy disminuido y en desorden ».
On doit lire pour le retour de Philippe enEspag^ne, p. 175, la date de 8 septembre au lieu de celle de 29 août. La réponse du roi, de la page 178, est rapportée par Tévêque de Limoges, Ms. Bibl.* nat. français 16103, f^ 134, comme prononcée à propos d'une intervention de cet ambassadeur en faveur de Bobuze, apothicaire français de la jeune reine Elisabeth; cet évêque de Limoges était Sébastien de Laubespine, et avait suivi Philippe II de Bruxelles en Espagne.
Chapitre v. — Quelques personnes n'ont pas compris la nécessité des détails sur la situation de la jeune Française Elisabeth dans sa cour de Madrid. Pour cette époque, il est nécessaire de joindre ici seulement ce mot d'une lettre de l'ambassadeur français à la reine mère ' :
(c Maintenant n'attendent plus le conseil des médecins pour coucher ensemble, n
Chapitre vi. — On voit par le passage sur le concile de Trente et surtout par le fragment de lettre de la page 286 que l'on comptait en général sur des réformes qui permettraient la réconciliation avec les protestants. L'archiduc
1 GouiTON-LouBEHS. Administration de la Castille, p(. 92.
2 Ms. Bibl. nat. français 3163, f° 37. Saint-Sulpice à Catherine de Médici#
Charles n'était pas le seul à demander le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces. Catherine de Médicî, après s'être concertée avec les évêques français et avec l'Empereur i, proposa aussi cette double solution au Pape. Mais ce qui est plus curieux, et ce qu'on connaît mal, je crois, c'est que le Pape lui-même se montra partisan de ces deux procédés'de conciliation ; du moins, c'est l'ambassadeur #ançais Bochetel, évêque de Rennes, qui l'écrit officielle* ment à Charles IX ' : « Sire, j'ay commencé à négfotier avec le Pape de la depesche de Vostre Majesté du 24, principal* lement sur le point de la communion sous les deux espèces,, ce que il a bien pris à mon jug^ement et m'a dit qu'il a toujours estimé cet article et le mariage des prestres estre de droit positif et pouvoir recevoir mutation et que pour cette cause fust réputé luthérien au dernier conclave, toutefois il ne peut rien conclure en telles choses sans en conférer avec ses frères les cardinaux et à cette fin m'a assuré qu'il assem* bleroit au premier jour un consistoire pour cest effect. Sa Sainteté alléguant que l'Empereur a faict autrefois pareille requeste pour le roy de Bohesme, son fils, pour ce que sa conscience l'induisoit a mesme opinion, et depuis sa dicte Majesté Césarée en demanda autant pour tous les sujets de son patrimoine a quoy lesdits cardinaux ne se sont jamaisvoulu accomoder. Mais mettant en considération les dangers qui sont en vostre royaume et toutes les particularités que je luy ay spécifiées encore en droit, Sa dicte Sainteté m'a promis de l'accommoder autant qu'il luy sera possible à ce que Votre Majesté soit satisfaite '... »
^ Ms. Arch. aff. étr., Dossier Rome Supplément, t. II, fo 26. Lettre de Charles IX aux évêques pour résoudre ce qu'il sera besoing de proposer au concile , 12 juin 1561 ; et f^ 27, lettre de la reine mère à l'Empereur, 30 juin 1561.
2 Ibid., f» 32.
3 Boc bétel fut quelques mois plus tard envoyé comme ambassadeur près de l'Empereur, et remplacé à Rome par le sieur de Lisle. C'est
Les indications qui sont donnée^ sur l'expédition de la Floride, p. 339, sont sommaires. Des relations complètes et bien curieuses sur ces tentatives des Français ont été rédi* Qées à cette époque par TAmirauté anglaise et sont publiées dans l'admirable recueil de Ha&luyt, the Principal Navigations, tome III, pages 308 à 361 ; peu de Français semblent avoir parcouru ces volumes. La première expédition est celle de Ribaut en 1562; puis viennent celles de Laudonnière en 1564, Ribaut et Laudonnière en 1565, Dominique de Gourgues en 1567. Dans le massacre de la colonie par les Espagnols, on épargna deux Allemands, trente femmes et dix-huit enfants ^ Gourgues, après avoir vengé cet outrage, rentra en France ; mais le triste gouvernement de Charles IX n'osa récompenser ce héros dont Philippe II exigeait le châtiment : Gourgues fut obligé de se cacher dans le palais du Parlement à Rouen, et aurait couru les plus grands dangers s'il n'avait pas été protégé par le président Marigny, qui le fit retirer chez lui, et par le financier Yacquieulx; ils lui procurèrent les moyens de se réfugier en Angleterre, où il fut accueilli par la reine Elizabeth et où il vécut encore une quinzaine d'années ^* Ce trait à peu près ignoré en France achève de peindre la politique de Charles IX.
Chapitre vu. — L'ordre de la Mercei a été réformé, mais non fondé en 1€03, comme il est dit par erreur à la page 356. La fondation remonte à l'année 1218, mais son action dans les pays orientaux n'a été réellement efficace qu'à partir des premières années du dix-septième sîècle«
Lansac , confident de Catherine, qui était notre ambassadeur près du concile de Trente.
1 Ms. Bibl. kiat. français 10751, fo 179, Forquevauh au roi, 23 février 1566. •
; 3 Hakluyt, t. m, p. 360 : « He was constraîned to bide bimself â long space in the court of Roan , and without the aissistance of président Marigny in t?hose house he remayned certain dayes and of the receveur of Yacquieulx he had been in great danger... acceptable unto the Queen of England for the désert of his vertue. » Il meurt en 1582.
Chapitre xi. — Remarquez l'extraordinaire re$semblance entre le fils de Philippe II etj l'arrière-petit-fils, nommé également Carlos, qui régna sous le nom de Charles II. Même privation de virilité *; mêmes manies du gosier, Charles II avalait un foie de poulet et le vomissait de même '; il était idiot au point de croire que la ville de Mons a appartenoit au roi d'Angleterre et de le plaindre lorsque Louis XIV fit la conquête de cette province ' ». Quelques détails de la maladie de don Carlos sont caractéristiques : m Certains lypémaniaques ^, bien que séquestrés, se hâtent de se placer pieds nus sur les dalles humides, de s'agenouiller sur le carreau. )f
Chapitre xii. — Plusieurs personnes ont bien voulu com^ prendre que ces détails étaient nécessaires pour faire con*naître le genre de vie de la famille, et pour prouver que Philippe II n'avait jamais songé à tuer sa femme. Voici d'autres renseignements envoyés aussi à Catherine de Médici, sur la même maladie ^ : « Ni dormir sino muy poco porque como iva affloj^ndo el dolor asi iva bajando a las piernas..; el sabado apreto mas el de la orina porque veniacon muchas flemas y algunas arenas y por venir algunas rrayllas de sangre con ello... y el lunes se levanto à cenar en una camilla que es cosa que S. M. siente arto él estar en ella y asi la dejado mas presto de lo que quisieramos... la orina siempre persévéra... n
Chapitre xiii. — La note I de la page 163 s'applique à la ligne 9 de la page 162.
^ « Iqcapaz de tener hijos. » Oivtiz, Compendioy t. VI, p. 560 j NoAiLLES, Mémoires y publiés par jVIillot, t. I*', p. 419; Louvillb, Mémoîresyt, I",p. 82; Lettres de madame de Fi7/ar^^ Amsterdam, 1759, p, 53, 120, 164.
^ Lord Mahon, Spain under Charles II, London; 1640, p. 79.
3 ToRCY, Mérhoires, t. I»"^, p. '19, 23; Mignbt, Négociations relatives à la succession d^Espagne, t. I«', p. 294, 310, 396, 404, 410; t. II, p. 130;t. III, p. 418, 423.
^ Calmeil, De la folie, t. Il, p. 340.
« Ms. Bibl. nat,, fonds espagnol, 183, f» 48;
Chapitre xiy. — Après le massacre des Espagnols à Tunis, les Tprcs dressèrent une pyramide des huit mille crânes, et scellèrent dans la base de ce hideux monument une plaque de marbre avec une inscription en arabe qui donnait à Piali le surnom de Mustapha le Victorieux (Mustapha Ghasî), Cette pyramide fut détruite vers 1840, par ordre du bey de Tunis, sur la demande de Mgr Sutter, évêque d'Hippone. La plaque de marbre existe encore.
Chapitre xv. — Il eût été intéressant de donner plus de détails, page 222, sur Padministration de la Franche-Comté par les Espagnols ; mais comme cette province n'a pas exercé une influence cotisidérable sur les événements du règne, je me borne à publier les deux lettres suivantes que l'on m'a prêtées :
Philippe II à Alexandre Farnèse, signature autographe, contre-seing de Laloo, 27 juillet 1588 :
.a Vous aurez été adverty par le comte de Ghamplitte des nouvelles à quoi se sont advancés ceux de Besançon à procurer rénovation ou prorogation de leur civil ége avec les cantons de Fribourg et Soleure, nonobstant ce que de par moy leur a esté déclaré par député exprès au mois d'apvril de l'an 1584 et l'excuse que lors ils firent. Et doubtant qu'à cause de vos empeschements en fait de guerre, mesme vostre esloignement de la résidence ordinaire, ne pourriez de bonne heure ordonner audit comte de Champlitte ce qu'il aura à faire pour couper chemin à la prorogation, j'en ay dès ici envoyé instruction particulière dressée sur les personnes dudit comte, du président du Parlement à Dôle et du baron de la Villeneuve, qui sont les trois qui s'employèrent au mesme faict audit an 1584, avec charge de remonstrer les points que trouverez en icelle information dont avec ceste yra la copie. Seulement y reste* que si de vostre costé avez quelques autres points qui servent à ladite matière, les leur faictes tenir à temps et m'advertissez de ce que faict et ordonné y aurez, pour le grand import du négoce dont non
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seulement dépendent les authoritéet haulteur que j'ay audit Besançon, mais aussi le repos de mon conté de Bourg^ogne. A tant, mon bon nepveu, Notre Seigneur vous ait en sa sainte garde. De S. Laurent, le 21 juillet 1588.
a Phlpe '. »
Du même au même, 12 novembre 1588 :
a Mon bon nepveu, je suis adverty par lettres du comte de Ohamplitte qu'il vous a envoyé et qu'il a besogné avec les président et baron de la Villeneuve touscbant le civîlége de Besançon. £t d^aultant que ce faîct est de grand poids, je vous ordonne que (ouïs ceuix que trouverez convenir) me rescriviez de vostre advis, et ce au plus tost que faire pourrez pour l'importance et baste qu'il y a. A tant, mon bon nepveu, Nostre Seigneur vous ait en sa sainte garde* De Madrid, 12 novembre 1588.
« Phlpe. »
Chapitre xv. — Des faits cités page 225, rapprocher celui que cite Goloma {Guerra de los Puises bcgosy p. 40), qui montre que dans les insurrections militaires, les seuls soldats restés disciplinés sont les anciens officiers, alfereces reformados.
Écrire, page 252, d'Arenberg au lieu de d'Aremberg, Chapitre xvi. — Le Gondi entretenu comme espion près de Catherine de Medicî par l'ambassade d'Espagne n'est pas le maréchal de Retz, comme il est dît par erreur à la page 306. C'est son cousin Geronimo Gondi. Celui-ci possédait hors des murs de Paris un vaste château sur l'emplacement actuel
^ Je me range aux observations que m'adresse M. Oachard sur la manière dont il lit le parafe de Philippe II dans les lettres en français. (^Correspondance de Marguerite, t. III, Préface, Bruxelles, 1881), d'autant mieux que son opinion est aussi celle de M. Mprel-Fatio (Revue critique , 1881).
de la rac de l'Odéon ; le parc s'étendait de la rue Monsiearle-Prince à la rue de Condé. Ce château lui servit fréquemment à cacher ses entrevues avec divers agents politiques. C'est là, par exemple, que pendant le siège de Paris de 1590, ce Geronimo chercha vainement à détourner Saint-Gouard de sa fidélité à Henri IV; c'est là que s'arrêta Marie de Médici la veille de son entrée à Paris en 1601. Cet homme mourut en 1604, et son hôtel devint la propriété des Condé ».
Un des fragments les plus critiqués des deux^ premiers volumes, c'est l'appendice sur la mère de Charles-Quint. Quelques personnes ont regretté que l'opinion des savants anglaisait été préférée à la pieuse fidélité des Espagnols pour la mémoire de leurs rois catholiques.
M. Gachard recueillait paisiblement depuis quelques années des documents sur Jeanne la Follcy lorsqu'il fut surpris par la publication du Record Office, Il écrivit en toute hâte, à, Madrid, reçut des informations inexactes dont il n'a pas hésité à faire justice *, mais se trouva entraîné dan§ le courant du patriotisme espagnol qui s'indignait des révélations de l'Angleterre; il devint presque à son insu l'avocat de ces préjugés nationaux. Toutefois ses principes de probité scientifique et les habitudes loyales de sa méthode historique ne lui ont permis ni de contester ce qu'il reconnaissait exact, ni de cacher ce qui nuisait au système. Un savant de sa valeur n'a en vue que la vérité poursuivie avec bonne foi. On profite avec lui des faits qu'il accepte et de ceux qu'il procure. Il a consacré à cette polémique contre le
« Société de V Histoire de Paris, t. II, p. 64, et t. VII, p. 212* et 244.
2 Bull. Acad, roy, de Belgique, t. XXXVIII, n»* 9 et 10 : «Je déclare avec autant de satisfaction que d*empressement que les quelques passages omis n'ont aucune portée, que les différences entre les originaux et les textes du recueil sont insignifiantes, »
Record Office sept lectures devant TAcadéraie royale de Belgique '. En même temps , un archiviste cspag^nol, le savant M. Antonio Rodriguez Villa, donnait une nouvelle édition des mêmes documents, auxquels il ajoutait plusieurs pièces importantes '. Il s'est établi champion de Ferdinand et de Gharles-Quint avec amour, mais avec assez de bonne foi pour ne dissimuler aucun fait. Après des travaux aussi approfondis de contradicteurs aussi consciencieux, on peut voir ce qui reste des découvertes du Record Office.
Un premier fait définitivement acquis avec une certitude dont on trouve peu d'exemples en histoire, c'est la fausseté de la légende qui montre Juana devenant folle de douleur à la mort de son mari, et se livrant à des excentricités maniaques depuis ce moment.
On sait aujourd'hui que longtemps avant de vQnir avec son mari en Espagne, tandis qu'elle était encore à Bruxelles, Juana était déjà accusée de folie par son père. Elle-même a dénoncé cette perfidie dans une lettre dont on ne connaissait jusqu'alors que des copies, lettre tellement importante qu'on pouvait la croire apocryphe. Mais M. Rodrîguez Villa a trouvé la pièce originale dans les archives de la duchesse d'Albuquerque. L'intrigue est dénoncée par la victime longtemps avant la légende, avec une précision remarquable :
u Puisque là-bas ils jugent que je suis privée de raison, écrit de Bruxelles Juana le 3 mai 1505, faites comprendre à mon père combien ceux qui m'accusent ainsi lui font de tort à lui-même, car ils fDut croire qu'il profite de cette
* De 1869 à 1872, t. XXVII, n'^» 3 et 5; t. XXVIII, n^ 9 et 10; t. XXIX, nO" 3, 4, 6 ; t. XXXIII, no 1.
* Bosquejo biografico de la reina dona Juana, Madrid, Arribau, 187.4. M. Rodrîguez Villa a publié avec M. Morel-Fatio les deux voyages de l'archer Cock ; c'est lui aussi qui a été choisi par le roi Alphonse pour diriger l'édition complète de la grande histoire de Philippe II par Cabrera.
accusation pour usurper le gouvernement de mon royaume, et je ne peux croire que ce soit sa pensée. J'avoue qne mon mari s'est plaint de mes colères, mais ce sont querelles qu^un père doit tenir secrètes entre ses enfants, et si j'ai eu des moments de violence , chacun sait que j'étais poussée par la jalousie; la reine ma mère a connu aussi lés mêmes chagrins. »
Pendant qu'il essayait d'écarter sa fille par cette accusation, le même Ferdinand écrivait en même temps à Gonzalve de Cordoue^ : u — Mon gendre prétend que ma fille sa femme est folle; il fait plus, il la tient captive en Flandre. Que Dieu la protège ! »
Ainsi à Bruxelles l'orgueilleuse Castillane a éclaté en accès de fureur, quand elle s'est vue trompée par son mari. Le mari, troublé dans ses dégradantes infidélités, s'est plaint au père de ces scènes conjugales. Le père a saisi avec empressement ce prétexte de garder la Gastille : il a feint de croire à la fois que ces colères étaient de la démence, pour se défaire de sa fille, et que le mari séquestrait cruellement Juana, pour se débarrasser du gendre. Le véritable fou, c'est ce père qui pousse à ce degré l'amour du trône, qui dépouille ses enfants, qui machine contre eux des fraudes si savantes.
Mais Philippe P' ne s'attendait pas à voir ses plaintes sur le caractère de sa femme, travesties de la sorte par son beaupère. U fut effrayé des menées du vieillard, et envoya pour les déjouer un de ses confidents près de Gonzalve de Gordoue ; les déclarations de ce mandataire du mari nous sont connues par une note tracée de la main même du grand capitaine : « — Si j'ai entendu dire , écrit Gonzalve , qu'elle
' Le 24 avril 1505 , archives du comte de Valencia : « No se ha contentado con publicar por loca a la Reyna mi fija su mujer, mas he sabido que la tienen como presa e fuera de toda liberdad. Guardela Dîos. M
était mal disposée et aliénée comme on le raconte , on me recommande de n'en rien croire : c'est un bruit répandu par malice et dans des intentions coupables. »
Ces intentions ne se révèlent que trop publiquement : pas une pièce de l'époque qui ne montre Tâpreté de Ferdinand dans cette poursuite contre les droits de ses enfants. Il cherche à leur fermer l'accès par mer en animant contre eux le roi Henri VU d'Ang^leterre; il leur coupe le chemin de terre' par des intrig^ues près de Louis XIL Mais l'Angolais, séduit par les charmes de Juana, laisse partir de ses ports les jeunes souverains; Philippe I*** et Juana débarquent à la Gorog^ne le 28 avril 1506; aussitôt les seigneurs et les villes de Castille se prononcent en leur feveur. Deux hommes seuls tentent une révolution contre eux au profit de Ferdinand ; ce sont le duc d'AIbe et le marquis de Dénia. « — Vous voudriez que je fusse un traître comme vous, dit le connétable de Castille au duc d'AIbe ; cela, vos yeux ne le verront jamais ! » Quant au marquis de Dénia, il ga^ne par ce parjure la honte •de faire choisir plus tard son fils comme geôlier de la prin-
u Mais si grand était le désir du roi Ferdinand de garder la Castille » , qu'il envoya aux deux souverains l'évéque de Palencia « pour nous faire^ ce sont eux qui le déclarent', des objections contre notre entrée en Castille, et nous offrir en échange le royaume de Naples. Puis, lorsqu'il vit que nous étions décidés à poursuivre notre marche, il fit répandre
1 Cronica de Lorenzo de Padilla,
^ Tous ces documents sont publiés avec une remarquable sincérité par M. Rodriguez-Yilla, bien qu'ils réfutent sa thèse. Les faits sont acceptés par lui, la logique impose la conclusion : « Envio aca al obispo de Palencia para nos poner inconyeniente en nuestra ida alla e para movernos a tomar el reyno de Napoles e dejar esos reynos de Gastilla durante su vida. Erviendo Su Altezza que todavia estabamos en in alla, hizo divulgar que yo la Reina no era para reinar* » Ainsi il ne Taurait pas jugée folle si elle était partie pour Naples.
le bruit que moi, la reine, je n'étais pas en situation de régner. »
Ferdinand joue enfin sa dernière fourberie : il obtient de son gendre une entrevue à Villafalila, lui persuade que son intérêt est de publier avec lui que Juana est atteinte de démence, de l'enfermer afin de régner seul. Il le séduit; les deux hommes proclament ensemble, le 27 juin 1506, que tt la reine ne peut en aucune sorte entendre au gouvernement n ; ils la séquestrent à Tordesillas entre les mains de l'Aragonai» Mosen Ferrer qui la hait comme Castillane ; puis, quand Philippe !*■' est bien séparé d'elle et se croit seul maître de la Gastille, il est invité à un repas dans la citadelle de Burgos par D. Joan Manuel^ il mange, il joue à la paume^ il se trouve mal, il meurt ^ Celui qui se vante de lui avoir donné « la bouchée », disparaît. Ferdinand reprend posses^ sion de la Castille.
Mais il a été trop savant dans ses ruses; ses excès de précautions nous le livrent aujourd'hui.
Pendant qu'il déclarait à Yiliafalila que a sa fille bien chère et bien-aimée ne pouvait régner sans amener par ses infirmités et ses accès la destruction et la perte des royaumes », il avait soin de se prémunir contre son gendre par une déclaration secrète où il constatait que Juana était parfaitement saine d'esprit, puis il écrivait à son ambassadeur à Venise ' : u On a cherché à nous brouiller, moi et le roi mon fils, en disant que je voulais me joindre à ma fille contre lui; mais nous sommes réconciliés tous les trois, et c'est merveille de voir un tel amour, une union si étroite entre moi et mes enfieints le roi et la reine. »
^ 25 septembre 1506 : « El Bey se subio cierto dia a corner a la fortalezza de Burgos que ténia D. Joan Manuel, y despues d& haber comido jugo a la pelota y acabado el juego se sintio mal dispuesto. •
* !•' juillet 1506 : « Que yo llevaba fin de juntarme con la Beina mi fija.para contra el... se folgara mucho de ver tanto amor y tan estrccha union entre mi y el Bey e la Beina mis fijos. » . , .
Dès que Philippe I" est mort, c'est un autre laog;age. Ferdinand oublie qu;il a plaidé la démence depuis deux ans, il ne se souvient plus que des démentis donnés à cette accusation par lui et par le mati^ Sa fille n'était pas folle^ mais il annonce qu'elle commence à le devenir. Il crée la légende du cercueil.
Qu'une personne n'est pas folle, ce serait malaisé à démontrer même si on la faisait observer avec soin par nos médecins ; on ne peut pas dire que Juana n'était pas folle, mais on peut prouver qu'elle a été faussement accusée d'actes de démence qui n'ont jamais existé.
Philippe I*' meurt à Burgos. Sa femme est captive à Tordesillas, elle y donne le jour à sa fïlle Gatalina. Puis, trois mois après la mort, elle est tirée de prison, elle est menée par son geôlier aragonais près de la bière' u qui ne sentait pas le musc^ », elle est mise dans une voiture avec cette bière, conduite à Grenade où se font les obsèques, puis ramenée à Tordesillas.
Si donc la veuve s'est rapprochée du cadavre, ce n'est pas librement. Elle a été entraînée par son geôlier; elle n'a passé quelques jours hors de sa prison que pour permettre de créer la légende. Ferdinand a caché que sa fille était captive pendant que le mari mourait à Burgos, qu'elle était replacée dans son cachot pendant que le corps était à Grenade; il a écrit effrontément u qu'elle s'était opposée à la sépulture et qu'elle prétendait conserver le cadavre près d'elle » •
Il a en effet un intérêt particulier à imaginer cette fable. Henri VII, roi d'Angleterre, épris d'elle lorsqu'elle traversait sa cour, demande sa main dès qu'il apprend son veuvage, tt — Mais il faut que vous sachiez , écrit Ferdinand à son ambassadeur de Londres*, que ma pauvre fille garde continuellement auprès d'elle le corps du roi don Philippe son
1 Lettre du 23 décembre 1506 de Lope Gonchillos à Miguel Perez de Almazan : « Que no huele a algalia. »
^ « Habeis de saber que la dlcba Reyna mi fija trae de continuo consigo el cuerpo del Bey D. Felipe du marido. »
mari, n Devant cette douleur conjug^ale, un prétendant ne peut que se retirer; après s'être défait du mari, le vieux fourbe se débarrasse des prétendants. Henry YII est humilié d'apprendre qu'on lui préfère un cadavre : il oublie la princesse dont il se croit dédaigné. Ainsi, la fable inventée par Ferdinand n'est pas une simple œuvre d'art, elle est choisie à dessein plutôt qu'une autre dans des vues spéciales ; elle 6te tout courage à ceux qui auraient souhaité épouser la veuve. Nul ne se présente désormais pour troubler cette douleur. Ferdinand garde sa Gastille.
A l'instant s'écroulent les témoignages de Pierre d'Anghiera, de Sandoval, de ceux qui ont répété de bonne foi les récits répandus par le roi. Il faut renoncer définitivement à dire que chaque jour la reine faiisait ouvrir le cercueil de son mari. M. Gachard, qui fait l'énumération des excentricités de ce genre, oublie que la reine était enfermée dans sa prison et que le cercueil était sous un monument.
On peut croire que les contemporains se sont montrés moins naïfs que les historiens de notre temps, devant ces inventions d'un roi fameux pour ses fraudes. En effet, le propre fils de Juana, l'empereur Gharles-Quint, a essayé par une nouvelle supercherie de confirmer l'accusation, en essayant d'obtenir des lettres de sa mère adressées à des morts. Il la tint assez étroitement séquestrée pour lui cacher durant plusieurs années la mort du roi Ferdinand et celle de l'empereur Maxim ilien; puis il lui fit conseiller d'écrire à ces deux princes. S'il avait pu montrer ces lettres, il aurait confirmé la fable qui la présentait en conversation avec un autre cadavre.
Cette tentative montre du moins que la fable avait besoin d'être confirmée. Elle révolte plus que ne le ferait une torture physique. La torture physique s'y est-elle ajoutée? Les Espagnols le nient.
(c — Est-ce ma faute à moi, écrit le geôlier Mosen Ferrer, que le cardinal Gisneros accusait d'employer contre la reine
captive des procédés qui altéraient sa santé, est-ce de ma faute si personne ne peut rien obtenir d'elle, si le roi son père n'a rien pu obtenir, jusqu'au moment où, voyant qu'elle allait mourir en cessant de mang^er plutôt que de se soumettre à sa volonté, il envoya ordre de lui dar cuerda pour conserver sa vie? »
QueHe ridicule bévue, disent les Espagnols, de traduire dar cuerda par donner la torture! Cela signifie au contraire laisser aller; c'est, comme dans la pêche à la ligne, lâcher de la corde.
Les Espagnols sont chez eux : on aurait mauvaise grâce à ne pas les écouter sur le sens d'une expression de leur langue; maison ne peut les écouter qu'avec mauvaise grâce. En effet, avec leur interprétation la phrase devient absurde. On comprend que le geôlier réclame avec la traduction anglaise contre ceux qui l'accusent de dureté, en disant :
— Son père en a fait davantage, il a employé la torture. — Mais la lettre n'a plus aucune logique si on lui fait dire :
— On est injuste de m' accuser de sévérité, moi, car elle est si difficile à dompter que son propre père a envoyé ordre de lui céder toujours.
Mais même en oubliant la logique, on ne peut négliger la lettre du cardinal Cisneros, le prélat même qui était chargé par Charles de saisir la Castille au préjudice de Juana; le cardinal dépouille bien Juana, mais il se croit tenu par sa conscience d'écrire au fils que la manière dont on la traite m met en danger sa santé et sa vie * » . On a vu dans l'appendice de notre tome !•' ces faits et la dure réponse de Charles qui faisait prévenir le trop zélé cardinal « de ne pas mettre la main dans cette affaire » .
Le marquis de Dénia , fils du Castillan traître , • successeur en 1518 de l'Aragonais Mosen Ferrer dans les fonctions de geôlier, a prévenu Charles-Quint qu'il employait premia
^ « Sospechoso a la salud e vida de S. A. »
contre sa mère. Premiuy disent les Espagnols , c'est violence morale, et M. Gachard accepte cette traduction. On ne voit guère comment celui qui tient une femme dans la séquestration que Ton sait, fait tant de façons 'pour y ajouter la contrainte morale. Si Ton appelle de ce nom Tacte de la faire porter de force dans une chambre par ses suivantes, ou la menace d'autres châtiments qui poussaient la malheureuse à des supplications si abjectes devant la marquise de Dénia que le mari en avait honte, on peut subir cette traduction. Nous comprendrons comme les Espagnols que la reine n'a pas été soumise par Dénia à d'autres tortures que celles de la séquestration, du manque d'air et de lumière, de récits qui lui persuadaient d'écrire à des morts, qui bouleversaient son imagination, qui la précipitaient dans la démence. u — Lui imposer promût dans bien des cas, écrit Dénia, servie rait Dieu et rendrait service au roi, et déjà la reine sa mère a ainsi servi Dieu et a traité de la sorte la reine sa fille... » « Quant à la messe, on souhaite qu'elle y assiste de son plein gré, ce sera mieux; mais quoi qu'il arrive, elle y assistera. »
Une objection qui n'a, je crois, jamais été formulée, s'impose ici. Quel intérêt ou quel plaisir pouvait trouver Gharles- Quiht à maltraiter sa mère ?
Charles-Quint avait été séparé d'elle à l'âge de cinq ans. S'il se souvenait de sa mère, c'était probablement pour la revoir dans un de ses accès de fureur jalouse : l'épouse humiliée avait dû se rejeter sur l'enfant avec des excès de tendresse qui l'ef&rouchaient. Quand arriva à Bruxelles la nouvelle de la mort de Ferdinand ^, Charles écrivit au conseil royal de Castille pour se faire inviter à prendre le titre de roi, au détriment de sa mère, a — En prenant ce titre, répondirent les Castillans*, vous porteriez atteinte à l'hon-
1 Notice de M. Gachard à 1* Académie royale de Belgique, t. XXIX,
2 Je copie la traduction de M. Gacbard.
neur et à la révérence dus selon les lois divines et humaines à la reine votre mère, et cela sans fruit ni résultat aucun
et contre le commandement de Dieu Votre Altesse doit
suivre les bons exemples, non les mauvais, qui offensent Dieu, n Mais avant que cette fîère réponse fût arrivée à Bruxelles, Charles s'était déjà fait reconnaître roi dans Sainte-Gudule et avait annoncé à tous les tribunaux a qu'il acceptait le titre de roi décerné par le Saînt-Pèrer le Pape et le saint collègue des cardinaux » . Le conseil de Castille dut s'incliner devant le fait accompli. Voilà comment Charles profita de la fraude de son grand-père et reçut la mémo victime en héritag^e.
Toutefois une rectification est à faire : les publications du Record Office ont omis de mentionner' un grand nombre de visites de Charles-Quint à Tordesillasl Déjà les Comment tcdres de l'Empereur* signqjent deux visites en 1517 et en 1522; M. Gacbard en indique d'autres en 1518, 1520, 1524, 1539 et 1542.
Que cinquante ans d'une telle réclusion aient amené la folie, on n'en saurait douter; la puissante raison de Charles- Quint lui-même aurait malaisément résisté à l'immobilité d'un demi-siècle dans une pièce obscure, à toutes les avanies que raconte l'infante Catalina. On peut même croire que Juana , avec un caractère jaloux et acariâtre, comme sa sœur la reine d'Angleterre, avait des prédispositions à la démence, comme sa grand'mère qui avait été reléguée dans le château d'Arevalo, et comme ses arrière-petits-fils le prince don Carlos et le roi don Sébastien. Quand son petit-fils, notre Philippe, alla visiter en 1554 la captive octogénaire, au moment de s'embarquer pour l'Angleterre , il la trouva dans l'état que décrit un des confesseurs : « — Asseyez-vous, Fray Luis de la Cruz, me dit-elle, et écoutez-moi : il y a un chat énorme qui a dévoré la petite infante de Navarre et la
* Traduits sur traduction portugaise par M. Kervyn de Letteiihove4 ni. 26
reine Isabelle ma mère; il rampe près d'ici; mes femmes
Tont apporté pour qu'il me ronge n
L'impression que cette entrevue dut laisser à Philippe II est la seule cause qui a fait introduire ici ces récits. On a trouvé utile de montrer au milieu de quelles traditions de famille et de quels spectacles s'était formée l'âme de Philippe II. 11 a appris comment on se débarrassait des aïeules, comment les murs des cachots gardaient leurs secrets. La prison de don Carlos ressemble à celle de Juana ; la chambre de la princesse d'Éboli est aussi bien murée, aussi privée d'air; les plaintes des deux femmes s'échappent dans les mômes mots; le caveau où l'on étrangle Montigny, celui où meurent subitement Villahermosa et Aranda, n'ont pas dû laisser de remords a qui avait recueilli de tels exemples. Cette leçon de Juana la Loca permet d'atténuer en partie quelques-unes des plus mauvaises actions de Philippe H.
Mais personne, hors de l'Espagne, ne se fait une idée de l'adoration que professent quantité d'Espagnols, aujourd'hui encore, pour leurs rois qui ont précédé la dynastie de Bourbon. Deux exemples peuvent être cités.
L'événement le plus monstrueux de leur histoire est la suppression par Philippe III, en 1609, des Maures d'Espagne. Cette mesure aboutit à Textermination en quelques mois de près de deux millions de personnes. Elle est ainsi appréciée en 1856 et en 1857 par des historiens graves : « Cette expulsion a complété le principe d'unité religieuse, ce qui fut un
bien immense* L'impartialité d'historien nous oblige à
respecter une telle mesure pour les biens immenses qu'elle a produits dans l'ordre religieux et dans l'ordre politique*. »
* Lafuente, Historia de Espaûa , t. XVII, p. 340, Madrid, 1856 : « Con la expulsion se completo el piincipio de la unidad religiosa que fuc un bien immenso. i
^ Jaiver, Condicion social de los Moriscos de Espana, Madrid, 1857,
Une histoire de Philippe^Ii parait en ce moment par fra^]^ments, tous les quinze jours, dans la Ciencia Cristiana^. L'auteur, M. l'abbé José Fernandez Montana, est sévère pour les écrivains qui n'ont pas suffisamment admiré son héros; il les nomme en bloc des Juifs, puis il les classe comme des aliénés, en ennemis frénétiques et en ennemis calmes. Parmi ces derniers Bg^urent non-seulement M. Mignet et M. Gachard, mais même le marquis de Pidal et M. Gaspar Muro. Dans Philippe II tout est parfait, même le corps : tt Qu'ils vocifèrent à leur gré, les hommes mondains et pervers, ils n'empêcheront pas que notre roi don Philippe ait été beau, si beau qu'il dérobait les regards, les sympathies et les cœurs*. » Quand il se marie en Angleterre'^ u il dissipe les forces de l'enfer, il établit la souveraineté de Jésus, il pousse les âmes par millions dans le sein de l'Église, il donne la vie et le pain de vérité à toute la nation, joie au Père commun des fidèles, gloire à Dieu, bonheur aux anges, rage et confusion aux esprits des ténèbres. Il ne pouvait rester sans récompense, le zèle de ce roi, et aussi la Providence divine se décida à rémunérer ses services en le faisant d'un seul coup maître et seigneur de tous les États de son père. »
Ainsi récompensé aux dépens de son père, Philippe II a le mérile de composer sa cour avec des gens « dont le sang est pur^ » , c'est-à-dire qui ne descendent ni de Juif, ni de Maure. Philippe II se préoccupa sans doute fort peu de cette puérilité, mais elle esl curieuse à noter chez l'Espagnol de 1881.
p. 110 : « La imparcialidad de historiadores nos oblîga a res[>etar semejante medida por los iuimensos bienes que produjo en el orden religioso y en el orden politico. »
' Depuis le 15 octobre 1880. Nueva lu% y juicio verdadero sobre Felipe IL
2 Pages 102 et 107.
^ Pages 314 et suivantes.
^ Page 522.