‹ Histoire de Philippe IIChapitre 57 sur 59 · DOCUMENTS PORTUGAIS · texte numérisé non relu

DOCUMENTS PORTUGAIS

Une grandes partie des manuscrits utilisés dans le récit de la conquête du Portugal viennent d'être traduits en portu- (jais et publiés à Punta Delgada des Açores en 1880 et 1881, dans le recueil Archiva dos Açores, t. II et III*. En outre, le Ms. 66 du fonds portugais de la Bibliothèque nationale comprend quelques lettres de Tbmar, écrites en espagnol, qui complètent les indications du Ms. 416, fonds italien, qui ont été citées sous le nom de carias de Madrid.

D'après ces divers documents, on voit que Cyprian de Figuereido resta gouverneur à Angra * pour le compte du roi Antonio, qui notifia son avènement dès le 9 juillet 1580', et que la monnaie fut frappée au nom du nouveau souverain*. Le gouverneur envoyé par Philippe II, Ambrosio d'Aguiar Coutinho, ne put aborder, et dut se réfugier à San Miguel *.

Dès le mois de juin 1581, Catherine de Médici avait envoyé à Angra le capitaine Antoine Scalin pour y organiser la défense •. Scalin annonça l'arrivée prochaine de Strozzi et fut accueilli avec enthousiasme par le clergé : les religieuses mêmes écrivirent à Catherine pour la remercier de sa protection ^

^ Je crois que le seul exemplaire de ce recueil qu'il y ait à Paris, appartient à M. Ferdinand Denis.

* Arch 3 Ibid,

* Ibid.

5 Ibid.

« l6id.

vo dos AçoreSy t. II, p. 97.

p. iOi.

p. 97, et fonds portugais 66, fo* 42 à 49.

"^ Fonds portugais 66, f«« 23 et 53 à 61.

Santa Cruz remporta sa victoire sur Strozzi avec sa seule (lotte de Lisbonne, comme on l'avait compris (p. 150 du présent volume), d'après son rapport. Plusieurs jours après, arriva la flotte de Sévîlle*. L'amiral désig^na alors comme gouverneur des Açores Affonso de Mello Coutinho '.

Avant que Scalin pénétrât à Angra, Catherine avait envoyé à Lisbonne un des fîls de son confident Lansac, qui était évéque de Gomminges^. Mais comme on sait que l'autre fils de Lansac était entretenu comme espion par l'ambassadeur d'Espagne à Paris, et comme les deux frères n'ont pas cessé d'être dans les bonnes grâces de Philippe et de favoriser son parti en France durant les années suivantes, on peut croire que cet évêque de Gomminges ne porta point ombrage aux Espagnols. En tout cas , il ne fut nullement inquiété, tandis que la situation des Français à Lisbonne était devenue intolérable. On le voit non-seulement par les lettres de Saint-Gouard , mais par celle d'un Français qui écrit * : « Ils ont saisi deux François auxquels ils ont donné la géhenne par deux ou trois fois, disant qu'ils étoient amis d'un François appelé Pierre Dor qui se disoit Consul des François... Le duc d'Albe a fait fort grandes diligences et promis quatre mille escus à qui luy descouvriroit le dit Consul. Et vous promets que les François passent maintenant de grands travaux en ce pays, n

Le duc d'Albe avait de la peine à maintenir l'ordre parmi ses propres soldats , à Lisbonne même : dès qu'il en eut fait étrangler six *, les régiments se concertèrent pour ne

* Le récit de l'arrivée de cette flotte est Archiva dos Açores, t. II, p. 456.

2 Ibid,, p. 24.

^ Fonds portugais 66, f» 17.

* Ibid., f» 29 du 23 avril 1581.

^ Ibid.y f® 35, carias de Tomar : « Se començaron todos a concertar, resueltos de morir todos juntos an tes que consentir que cada dia ios deshacen. »

plus laisser arrêter un seul soldat, « et il parait qu'on a cessé de les mettre en prison » .

Pendant ce temps, Philippe II se tenait au monastère de Tomar, pour recueillir .les serments de fidélité. Dans une sallejendue des tapisseries de la prise de Tunis, qu'avait prêtées rimpéralrice Marie , il se présenta vêtu d'une soutane de drap d'or qui descendait à mi-jambes, et au dessous de laquelle était une toge éclatante, « comme celle des dictateurs romains' ». A sa droite était le duc de Bragance, l'épée de connétable à la main ; on déploya l'étendard royale on apporta un missel et une croix de cristal, puis les seigneurs et les députés des Gortez vinrent prêter le serment. L'ouverture de la session des Gortez se fit avec la même solennité, mais Philippe, « avec sa prudence et sa sagesse habituelles, couvrit sa poitrine et ses épaules d'une armure à l'épreuve de la balle, car on sait à quoi s'en tenir sur les intentions des Portugais* ».

Toutefois, plusieurs demandes des députés durent lui inspirer plus de mépris que de méfiance. Parmi les vœux formulés dans une telle crise, on remarque, en effet, celui d'interdire aux chrétiens nouveaux de porter des armes et de monter à cheval, et celui d'autoriser les gens de toutes conditions à porter des vêtements de soie.

Mais, dans ces affaires de Portugal, le point saillant, pour nous, Français, est cette déroute invraisemblable d'une flotte de conquérants, cinquante navires, douze cents gentilshommes ^, qui disparaissent sous tons les vents devant la

* Fonds portu{;ai8 66 , cartas de Tomar y i^* 31 à 37 : « Que soliantraer los dictatores Bomanos. »

^ Ibid, « S. M. usando de su accostumbrada prudentia y recato^ salio armado con un petto y espaldns a prueva. »

3 G*est révaluation donnée par Tétat qui parait officiel du fonds YC Colbert, vol. 28, 29, f*' 578. Cet état indique comme chefs : « le sieur Philippe Strozzi^ général de ladite armée; le comte de Brissac, lieutenant commandant en l'absence dudit Strozzi; le sieur de Sainte-Soulaine, maréchal de camp de quinze compagnies; le sieur de Borda ^

moitié de la flotte ennemie et qui lui abandonnent leurs -chefs et trois vaisseaux. Les récriminations n'ont pas manqué : ceux qui ont été lâches ont rejeté la faute sur les braves qui s'étaient fait tuer. Une notice assez cynique dans sa naïveté accuse Strozzi d'avoir mal commandé ses troupes : on pourrait attribuer à Sainte-Soulaine cette cauteleuse apologie; elle n'est pas sans intérêt. Elle raconte que le capitaine Scalin , avec ses deux vaisseaux la Fargue et le Croissant, n'avait pas attendu Strozzi aux Açores, mais était revenu rallier la flotte à Belle-Isle; la pesante hourque de Strozzi força les autres navires à naviguer lentement pour ne pas l!abandonner en route; aussi mit-on plus d'un mois pour la traversée, u ce qui fut cause que la plupart de nos soldats tombèrent malades, tant pour estre mal accomodés que pour n'estre accoustumés à la mer, et fut bien la maladie si grande que l'on en jecta hors le bord plus de huit cents avant qu'eussions jamais eu cognoissance de terre ». L'exagération est évidente; mais il faut s'y prendre de loin pour excuser sa défaillance. Toute la suite du récit est dans le même esprit. On laisse Beaumont à la tête de la flotte , on débarque , des hommes se noient, on arrive à un village, il est nuit, on ne trouve « ni pain, ni vin, qui fust lin très-mauvais refreschissement à nos soldats, lesquels ne mangèrent chose du monde pour ceste nuit, sinon quelques pourceaux qui furent tués et tous chauds mis sur des charbons, avec un peu d'eau qu'il fallait quérir à près de demilieue de là»). Le lendemain, on veut traverser l'île; « fîsmes

inarécKal de camp de deux compagnies; le sieur de Beaumont, lieutenant de M. de Brissac. » Dans le même dossier se trouvent : f° 712, une lettre en portugais, signée Rey, de D. Antonio à François de Valois, Tours, 30 janvier; — f*> 574, une relation de Tentrevue à Eu entre D. Antonio et François de Valois, 6 octobre 1581; Vimioso, c{ui y assistait, parait avoir suivi François à Texpédition de Cambray; — £°* 588 à 625, une relation de l'expédition de Chaste; — enfin f® 580, ia relation que j'attribue à Sainte-Soulaine.

'Elle veut donner le sein une dernière fois à Tenfant, et son mari Tétrangle :

Echoie por la çarçania Uoa toca que teoia Apreto con los dos manos Con fuerza que podia No le afloxo la garçauta Meatre que vida ténia...

Le voyage en Espagne, cité p. 138 comme donnant des indications sur les mœurs, n'est pas inédit; il a été public sous le nom de Aarsens de Sommeldyck - et s'est effectué sous le règne, non de Philippe III, comme il est dit à la page 317, mais de Philippe IV.

— D'autres voyages publiés par M. Alfred Morel-Fatio ' donnent également des détails précieux sur les mœurs de l'Espagne du seizième siècle ; ce sont ceux de l'archer Gock, de la garde hollandaise du roi, et celui du secrétaire du nonce Camillo Borghèse, envoyé par Clément VIII en 1594. De ces ouvrages et des notes insérées par M. Morel-Fatio, on peut extraire ici les détails suivants qui confirment et complètent les observations du chapitre iv :

Pas de routes, pas de nourriture dans le trajet ; de la paille pour lit. Les grands ont des tentures, de l'argenterie, et de somptueux appartements; mais : — Vivono sporcamente senza una minima pollitia, fanno tutti i loro bisogni nei vasi qualli votano poi nella strada. Dans cet ordre d'idées, un autre voyageur (Mart. Zeiller, Hispaniœ et Lusitaniœ Itinerarium, Amstel., 1656) dit : — Latrinae in Hispaniâ admodum infrequentes occurrunt, vicem earum obeuntibas olis quae excrementis receptis plenae, onus fetidum in plateas et vias publicas ejiciunt...

^ Voyage d*Espagne, in-12,à Cologne, chez- P. Marteau, 1667; autre édition, dédiée à Mademoiselle, in-4<>, à Paris, chez Robert de Minville, 1676.

^ J'ai reçu pour cette histoire de Philippe II quantité d'avis importants de M. Morel-Fatio, qui n'a cessé de m*indiqucr, me prêter on me donner des documents.

Les femmes sont bien représentées comme à la page 148 de notre chapitre iv : — Per le strade si mettono a parlar con huomini sibene non li conoscono... ancorche vengbino ricercate di cosa poco honesta, non per questo si scandalizano et al meno si scusano di non bavere commodita... vivono mescbinamente et cbi vuole regalare una dama, le mandi una cosa manciativa quale ricevnta cbe ba, se la. dîvora in vostra presenza con voracita grandissima '.

Quant à l'institution dont il est question à la page 153 de notre cbapitre iv, et qui semblait à cette époque beaucoup mieux organisée en Espagne que dans le reste de la chrétienté, on peut s'en faire une idée plus complète d'après les passages suivants de deux contemporains :

Arcbero Cock, Viage de 1585, p. 245 : «La putèrîa publica que tan comun es en Ëspana que muchos primero iran a ella que a la iglesia, entrando en una ciudad, es en Yalencia la mayor segun los curîosos desta materia dicen, de toda Ëspana; paresce una villeta ansi por la division de las calles como por la multitud de la gente que en ella hay. » Notes du Dîarîo de Borgbèse, p. 252 : « Demas de todas las ciudades de Ëspana ay una casa adonde se recogen a mal bivir las mugeres que perdida del todo la verguenza quieren darse a los vicios. Y Uamase esta la puteria, y a nadie pueden negarlo, llevandoseles su premio tassado : si encima de la cama medio real {treize centimes)^ si en la cama, un real. Y biven en unas celdillas cada una en la suya, en guarda de un bombre y una muger que Uaman el padre y la madré, a los quales dan cada dia de obligacion un tanto, y ellos estan obligados a mantenellas y darles de corner, cada semana son visitadas de los medicos. »

Sur l'esclavage (cbap. iv, p, 152), j'ajoute seulement ici que le prix d'un esclave noir amené d'Afrique à Lisbonne et conduit ensuite à la foire de Séville, était en moyenne le

^ Voir le mot Lara à l'appendice biographique.

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