RETOUR TRIOMPHAL DE PIE IX A ROUE
Le général fiaraguay-d^Hilliers, commandant en chef de l'armée d'occupation. — Départ dn général Rostolan. — Baraguayd'Hilliers à Portici. — Députations romaines à Portici. — Hésitation de Pie IX à rentrer à Rome. — Evasion de Tex-moine Achilli, prisonnier à Rome. — Médaille commémorative de la délivrance de Rome.— Nouvelles menées mazzinionnes.— Adieux de M. de Corcelles à Pie IX. — Départ du Suini-Pôre.— Adieux du roi Ferdinand à Pie IX.— Détails du voyage.— Ovations au Saint-Pére dans le trajet. — Entrée solennelle à Rome. — Pie IX à Saint-Jeao-de-Latran , à Saint-Pierre , au Vatican. — Réceptions.— ^Bénédiction soiennelie de l'armée. --Fêtes à Rome. —Importance de ces glorieux événements.— Enseignements qui en découlent.
Le vole des Chaoïbres parisiennes rendit la confiance aux catholiques justement alarmés, et donna au Saint- Père lui-même un légitime sujet de satisfaction. Il s'en ouvrit à la députation municipale envoyée deRomepour le conjurer de rentrer dans sa capitale. « Il nous répugnait, dit-il, de retourner dans nos Etats tant qu'on mettait, en France, notre volonté indépendante en question ; mais aujourd'hui qu^une heureuse solution semble devoir mettre fin à toute incertitude à cet égard, nous espérons pouvoir revenir sous peu dans le sein de Rome* >
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Mais bientôt la chute du ministère à Paris (31 octobre 1849) jeta de nouvelles inquiétudes dans les esprits. Cependant les noms de quelques-uns des nouveaux ministres pouvaient déjà rassurer un peu les catholiques. Aux aflinres étrangères était nomméM. deRaynevai, ambassadeur à Naples ; et à la guerre, le général d'Hautpoul^ membre de la commission relative aux affaires de Rome, et qui avait constamment voté avec la majorité.
Le jour même de la composition du nouveau ministère, le général d'Hautpoul, chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, s'occupa de donner un successeur au général Rostolan, qui avait maintenu sa démission. S*adressant au duc de Reggio,. sur la demande du Saint-Père, dit-on^ il lui déclara que seul il pouvait aplanir les difficultés qui entravaient encore le retour du Pape à Rome; en conséquence^ il lui offrit officiellement la double mission de général en chef et d^ambassadeur extraordinaire. Le duc de.Reggio répondit qu'il appréciait Thonneur de consolider l'œuvre à laquelle ses sympathies et son dévouement étnient si complètement acquis, mais que, dans l'état des choses, deux- dispositrons préliminaires lui semblaient indispensables Qu succès, savoir :
l^Que la lettre dont l'Europe s'était émue, fût considérée comme n'ayant aucun caractère orficiel ;
2* Que» la France priât instamment le Saint-Père d'annoncer que sa rentrée suivrait de très-près le retour À Rome du général qu'elle investissait de sa confistncew Le ministre pensa que la négociation de ces dispositions entraînerait des lenteurs, et pourrait retarder
le résultat, aa lieu de le hâter, et ne pouvant ébranler les convictions profondément arrêtées du duc de Reggio^ il fit choix, du général Baraguay-d'Hîlliers, pour l'envoyer à Rome occuper le poste de conunandant en chef.
La nouvelle de cette nomination, portée à Rome, fut accueillie avec froideur par les catholiques et par Parmée. La renommée reprochait au général Baraguay-d'Hilliers une sévérité outrée pour la discipline, et un esprits d'hostilité contre TËglise dont on citait les traits les plus regrettables^ et Von ne craignait point de direqMe, de tous les généraux de division, Baraguay-d'HilIiers était le dernier que l'on pût choisir pour une telle mission.
Le nouveau commandant fit son entrée à Rome le 19 novembre. Le général Rostolan qu*il venait remplacer avait des sympathies profondes dans l'armée d'expédition. Déjà les ofliciers étaient .venus le conjurer précédemment de ne point donner sa démission, et ils avaient entendu de sa bouche ces. belles paroles : c II faut que ma conscience' parle bien impérieuseoieiU pour que je me décide à quitter une armée si belle et des officiers si braves que vous ! En demandant mon rappel, j'ai fait le plus grand sacrifice qu'un soldat pût s'imposer. » Quand le jour fut arrivé pour lui de quitter le commandement, les mêmes officiers vinrent lui témoin gner leurs regrets ; ils étaient profondément émus, le général lui-même cachait avec peine l'émotion qu'il éprouvait au moment de se séparer denses ccmpaguons d'armes. Il leur renouvela l'expression de sa douleur, et il ajouta : c Mon successeur, plus heureux que n^pi. aura peut-êtfej'insigne honneur de termifier piteifiqifeT
ment ToBuvre que nous avons commencée, les armes à la main ; mon cœur de soldat et de chrétien se réjouira pour le Souverain Pontife qui aura retrouvé ses peuples, pour la France qui aura accompli une noble et sainte mission. »
Le général Rostolan quitta Rome, accompagné des sympathies unanimes et de l'admiration de tous. Le sacrifice qu'il fit à sa conscience en refusant de faire publier la déplorable lettre du 18 août est digne de toute louange ; son nom attaché déjà à Texpédition de Rome par les services les plus signalés, y restera unie avec une gloire plus grande encore que celle de vainqueur ; car, les batailles gagnées sont communes, mais les actes d'une abnégation aussi généreuse et aussi patriotique, sont infiniment rares de nos jours.
Le vaillant capitaine, avant son départ de Rome, fut gratifié , comme le général Oudinot, du titre de ci^ toyen romain, et comme lui vit son nom inscrit au Capitole. Il ne voulut pas quitter Tltalie sans aller se prosterner aux pieds du Saint-Père. Il se rendit à Portici, où Pie IK le reçut avec cette grâce affectueuse dont il avait le secret, et fut honoré par Sa Sainteté de la première classe de Tordre de Pie IX.
Le général Baraguay-d'Hilliers, précédé à Rome par de si beaux exemples, sentit promptemcnt le besoin de marcher dans la route qui lui était tracée. La raideur qu'il montra d'abord s'adoucit peu à peu; et bientôt il rassura les catholiques en déclarant qu*il approuvait et admirait la politique de M. de Gorcelles, et qu'il ne voulait pas en suivre une autre. Apprenant qu'une mani-
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festation était préparée par les restes du parti démagogique, et qu'on devait mêler aux cris de A bas les eardi^ nauXf celui de Vive le général Baraguay^ il déclara que si cette manifestation avait lieu, il la reoevrait à coups de baïonnettes. Il protestait en même temps de son dévouement au Pape. « Je n'ai qu'un bras, disait-ii, mais je le consacre tout entier au service de la religion. »
A la Bn de novembre, il se rendit à Portici, pour présenter au Saint-Père ses lettres de créance. On attendait son retour avec impatience, dans l'espoir qu'il aurait donné au Pape assez de garanties pour lui permettre de rentrer dans ses États. Avant de partir, le général avait annoncé qu'il userait de tout son pouvoir pour obtenir le retour du Pape, et dix jours s'écoulèrent sans qu'on eût aucu ne nouvelle de sa négociation. Ce silence n'était que trop significatif. Le Saint-Père, en effet, était resté inébranlable dans sa résolution.
La résistance du Souverain Pontife n'avait rien de surprenant. L'arrivée au pouvoir d'un nouveau ministère à Paris, suivant de près la fatale lettre du 18 août, le message du Président annonçant ce changement à la Chambre, l'instabilité du gouvernement français, l'incertitude de sa politique, tout faisait un devoir au Pape d'attendre.
La population deRome n'en désiraitpas moins ardemment le retour de Pie IX. Ceux mêmes qui, du temps de la République, déclamaient contre l'autorité pontificale^ commençaient à comprendre que sans le Pape Rome n'est rien. La capitale du monde catholique, redevenue
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sinq^lement la ville des Césdrs, et magnifique seulement pafiïes souvetiirs, n'est plus qu'une grande et irréparable ruine. La présence du Pape-Roi au milleil de son peuple était réclamée par toutes les classes. La situation de Rome était eflectivement lamentable. Elle ressemblait à un malade qui appelle à grands cris le tnédecin. Rome envoyait députation sur députation pour supt)lier Pië IX de rentrer dans ses États. Chaque jour Pie IX recevait à Portici des représentants du clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie, des ouvriers; du commerce , qui totrs aspiraient de tous leurs veaux après le jour bienheureux^ oà le souverain serait rendu à sdri peuple. Le Saint-Père les accueillait tous avec la plus affectueuse bienveîllfttieé, en les assurant de soft extrême désir de rentrer au siégé du Pontificat, et leur donnant l'espérance que prochainement Rome pourrait recevoir dans son sein soii Roîet son Pontife.
L'intérêt et les voeux de ses sujets tenaient assurénlent une large place dans le cœur du Saint-Père ; mais il est des considérations d'un ordre supérieur quî doivent toujours dominer ses résolutions. Que les soupirs' du peuple de Rome se prolongent un peu plus ou moins, ce n*est qu'une question secondaire. La question capitale, c'est que le Chef de l'Église soit eotouré de rtspecl, de force, d'indépendance* afin que désormais son autorité ne souffre plus d'atteinte, et que, personnifié dans la Papauté et élevé à la haliteur qui lui convient^ le principe catholique puisse sauver Rome et la sbcîéré tout entière.
Un événement de pend'importatice en lui-même,
mais d'uoe extrême gravité, au point de vue des rapports de l'autorité française avec le gouvernement pontifical^ vint tout à coup jeter de nouveau le trouble dans lesrésolutions du Saînl-Père. Cet événement, c'est l'évasion soudaine de Tex-moine Achilli.
JeanHyacinlhe Achilli , né dans les Éfat? pontificaux, et accueilli dès sa jeunesse dans Tordre illustre des Frères-Prêcheurs, avait déchiré en 1841 Thabit qu'il portait, et s'était enfui dans les possessions anglaises. Ce fut là qu'errant de ville en ville, il apostasia, et fit publiquement profession du protestantisme, dont il se montra un ministre zélé. Quand Rome devint la proie des ennemis de Tautel et du trône, Achilli s'empressa d'y revenir, et chercha par toutes sortes de moyens à faire des prosélytes à la secte qu'il avait embrassée.
Après la prise de Rome par les Français, et le rétablissement du gouvernement légitime, Achilli fut emprisonné au château Saint-Ange, et livré au tribunal ecclésiastique. On travaillait à son procès, lorsque, le 18 janvier 1850, le capitaine rapporteur du conseil de guerre français demanda au président du tribunal ecclésiastique de lui livrer son prisonnier, afin de Tinterroger comme témoin dans une autre aflaire. Sur le refus qu'il éprouva d abord, il insista tant et si bien que le chef du tribunal ecclésiastique, plein de confiance dans la parole d'un officier, lui accorda ce qu'il désirait, mais en le rendant responsable de la personne du détenu ; ce ne fut qu'à cette condition, et en considération du code firançaiç, qui défend d'examiner des témoins dans un lieu de réclusion, qu'il permit la translation d'Achilli
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au palais de rAcadémie ecclésiastique, résidence du conseil de guerre.
Mais le 20 janvier au matin, on vint annoncer au chef du tribunal ecclésiastique qu'Achilli, pendant sa comparution, profitant d'un moment où le capitaine rapporteur consultait quelques dossiers, s*était enfui de la chambre où il subissait son interrogatoire, était passé au milieu des soldats préposés à sa garde, et s'était éloigné sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu.
Telle fut la version des autorités françaises, mais ce récit était tellement invraisemblable que personne n'y ajoutait foi. Gomment croire, en effet, qu'un capitaine rapporteur d'un conseil de guerre, doublement responsable dans une circonstance si délicate, ait eu la légèreté de laisser ce prisonnier sans surveillance !
D'ailleurs en admettant que les faits se fussent passés tels qu'on les racontait, était-il croyable que le général Baraguay-d'Hilliers, si sévère pour ses officiers, eût laissé impunie une telle négligence de la part de ses subordonnés? Et cependant l'orficier dont il est ici question n'avait subi aucune punition.
L'explication que l'on donnait à Rome de cet événement paraissait bien plus conforme à la vérité. On assurait que le gouvernement anglais, qui avait adopté Aehilli, après sa conversion au protestantisme, ayant échoué auprès du gouvernement pontiGcal, s'était adressé au gouvernement français pour obtenir sa délivrance, et qu'il l'avait obtenue de cette manière.
Grand fut le mécontentement produit à la cour pontificale, et grande l'affliction causée à Pie IX, par ce fait
imputé à Tautorité Trançaise. Un mot échappé de la bouche du Saint-Père, en cette circonstance, peint mieux que tous les discours les sentiments de son cœur. Le soir même où il apprit la nouvelle de Tévasion : « Je ne déplore point, dit-il, la fuite de ce malheureux^ parce qu'il a échappé à la justice humaine, mais parce qu'elle le soustrait aux desseins généreux de mon cœur paternel ; j'aurais été si heureux de ramener au bercail cette brebis plus égarée peut-être que perverse. ■
Quoiqu'il en soit, la déûance du Souverain Pontife contre le gouvernement français se raviva par l'effet de. cet acte de trahison, et le retour du pape, qui devait avoir lieu au mois de février, fut encore ajourné.
Quoique retenu loin de Rome, le Pape tenaità donner sans plus tarder, à tous les valeureux soldats qui avaient contribué à la délivrance de sa capitale, un témoignage sensible de son affection et de sa reconnaissance. Il avait décrété qu'une médaille commémorative frappée en l'honneur des armées catholiques serait distribuée indistinctement à tous les hommes qui avaient fait partie ^e l'intervention. En outre, il avait décidé que ceux qui s'étaient le plus glorieusement distingués, recevraient des titres honorifiques ou des décorations appartenant aux ordres de chevalerie des Ëtats pontiflcaux.
Le 22 février, la commission gouvernementale nomma deuxorficiers de la secrétairerie d'État pour porter, au nom du Saint-Père, autant qu'au sien propre, au général Baraguay-d'Hilliers, les médailles et les décorations dTestinées aux officiers, sous-officiers et soldats. Le général en chef les reçut avec courtoisie, les priant d'agréer avec T. m. 13
ses remerciements sincères ceux de tous lesdestinataires^ « Ils seront fiers, dit-il, de se parer d*un témoignage non douteux de la satisfaction de Sa Sainteté pour Tutiie service que, concurremment avec les autres nations, ils ont rendu à la souveraineté pontificale par leur courage, leur admirable discipline et leur amour pour Tordre public. »
Les médailles réservées aux soldats étaient frappées en bronze. Elles représentaient, d'un côté, le symbole du siège apostolique romain, et portaient de Taulre cette épigraphe: Pius ix. p. m. collatis armis catholicis in suam sedem restitutus, anno mdcccxlix. {Pie IXj Soth verain-Pontifej rétabli sur son trône par le concoure des armes catholiques, année 1849).
Au gage de la reconnaissance du souverain, le Saint* Père voulut ajouter un souvenir du Pontife. Un petit livre intitulé le Trésor du soldat^ fut imprimé par ordre de Sa Sainteté pour être donné à chaque soldat, comme un témoignage de la prédilection paternelle du Chef de PÈglise.
Grâce a la prudence et au bon esprit des négociateurs français, les bases d'une meilleure entente s'affermissaient peu à peu entre la cour pontificale et le gouvernement français. Malgré les calomnies et les semences de discorde que la démagogie répandait à profusion pour diminuer les chances d'un accord qui devait achever sa ruine, les esprits les plus entachés de préventions revenaient à des idées plus saines. La vérité perçait à travers les ténèbres dt mensonge et de l'erreur.
L'étemel agitateur, Mazzini, qui avait troublé tant de
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lêtea, informé du revirement qui se faisait dans les esprits, voulut tenter un stiprême effort pour arrêter ce mouvement. Du fond de son exil, il lança, sous forme de brochure, un nouveau brandon sur la Péninsule. Dans cefactum, adressé principalement au clergé^ on lisait des objurgations formidibles comme celles-ci :
« Prêtres italiens, mes paroles sont graves. Si le salut du monde et de vos croyances vous est cher, écouteznous. Nous pourrions, un des vôtres Ta dit, et que ce soit pour vous une preuve de Tesprit qui nous anime, nous pourrions vaincre sans vous, maU nous ne le vouhns pas. » Puis il annonce que Theure suprême va sonner, que les temps sont mûrs. « Malheur aux prêtres, malheur à leur troupeau, s'ils s*obstinent à étayer un édifice en ruines. Use prépare des temps de discorde et des œuvres de sang
« Prêtres, la transformation de la religion et de l'Ê*glise, qui, vous aidant, s'accomplirait dans une évolution pacifique et solennelle, coûtera au monde des luttes terribles, et les larmes et le sang de milliers de martyrs. Dieu descendra sur les multitudes et sur vous, non comme la rosée sur la toison, mais comme un tourbillon et ceint de la foudre comme dans les nues du Sinaï. 9
Le clergé italien répondit par le silence du mépris à ces arrogantes provocations. Elles n'inspiraient aucune crainte à ces prêtres qui avaient bravé jusque sous le fer du bourreau Tauteur de ce libelle farouche. Le règne de Mazzini était passé ; Rome avait été arrachée du linceul sanglant dans lequel l'avait couchoc la République. Le
peuple respirait enfin, et sa sécurité était doublée par la certitude de revoir bientôt le Roi-Ponlire. Les diURcultés qui) jusqu'à ce jour, avaient tant de fois ajourné le retour du Saint-Père dans sa capitale, étaient en grande partie résolues. On était en novembre. La mission de M. de CorcellesétaitterminéCySon mandat diplomatique touchait à sa fin. Avant de rentrer en France, il s'empressa, lui aussi, d'aller se prosterner aux pieds du saint Pontife qu'il avait servi aussi loyalement comme chrétien, que loyalement il avait servi sa patrie comme français.
Le cardinal Antonelli lui avait offert, de la part du Chef de TËglise, le grand cordon de Tordre de Pie [X ; M. de Corcelles avait refusé cet honneur, qui eût comblé tous ses vœux, s'il n'eût été lié par le serment de ne porter d'autre croix sur son cœur qu'un petit crucifix, dernier gage de son fils mourant. Le cardinal Antonelli insista, lui faisant observer que le Pape avait le pouvoir de le délier de son serment; cène fut qu'alors seulement que M. de Corcelles céda. Quand il fut à l'audience pontificale, le Saint-Père lui dit, avec une ineffable bonté , en lui remettant un chef-d*œiivre , une pierre précieuse sur laquelle était gravée la figure de la sainte Vierge : — « Voici qui vous consolera d'avoir accepté la croix de Pie IX ! »
M. de Corcelles quitta le Souverain-Pontife, le cœur pénétré d'une douce et profonde émotion.
Le retour du Saint-Père dans ses États était enfin décidé, malgré les ennemis de l'Église qui tentaient de paralyser sa résolution. A les entendre, les Français ne le recevraient pas avec le respect dû au Chef de l'Église
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universelle^ et ils refuseraient de plier le genou devant Sa Sainteté. Vous croyez? demanda Pie IX d*un ton plein de finesse ; et comme les interlocuteurs insistaient, le Saint- Père leur adressa cette généreuse réponse : i Eh bien ! je les bénirai debout, et j'espère que la bénédiction de Dieu n*en produira pas moins son effet. »
Le cardinal Antonelli dont la fermeté avait été constammem au niveau d'une rare intelligence, annonça l'heureuse nouvelle au corps diplomatique par la note suivante :
« Après que les armes catholiques eurent dompté la rébellion qui agila si vivement les sujets pontificaux pendant ces derniers événements, on vit, aux applaudissements universels des gens de bien, le gouvernement légitime se rétablir peu à peu dans les États de l'Église. Pour combler les vœux du monde catholique et des sujets dévoués à leur roi légitime, il ne manquait plus que le retour du Souverain Pontife à son siège.
<t Diverses difficultés ont concouru jusqu'à présent à le retarder, et spécialement le désir le plus vif du Saint- Père de pouvoir subvenir aux besoins de l'État.
« Ce but étant maintenant atteint (1), il a résolu de rentrer dans ses domaines tetnporels dans les premiers jours du mois prochain d'avril.
a Le Saint-Père a la confiance que le Seigneur, dont la main guida les puissances accourues avec leurs armées pour celte sainte entreprise, daignera bénir les soins qui
(t) La solution d'un emprunt contracté avec la maison RotschiM venait de simplifier la question financière.
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ne cessent de Toccuper pour Tamélioration du sort de ses sujets, et il ne doute point que toutes les puissances avec lesquelles le Saint-Siège est en relation d'amitié^ de même qu'elles ont concouru par leur influence morale et matérielle^ chacune pour sa part, à rétablir le Souverain Pontife dans le plein et libre exercice de son autorité, ne soient animées d'un intérêt égal et constant pour le garantir dans sa liberté et son indépendance indispensables au gouvernement universel de TËglise et à sa paix qui est celle même de l'Europe. »
Le jour était donc venu où le Chef suprême de cette Église qui ne peut périr allait quitter la terre que la piété du roi des Deux-Siciles lui avait rendue douce malgré les tristesses de Texil !
La nouvelle du prochain retour de Pie IX fut bientôt connue à Rome. Elle y produisit un effet immense. La ville sainte se prépara à recevoir dignement l'auguste PontifCi Un grand nombre de personnages illustres se mirent en devoir d'assister aux fêtes de la restauration pontificale. Les hôtels de la ville se remplissaient : celui de la Minerve ne pouvait suffire à recevoir les voyageurs d'élite qui 8*y présentaient de préférence.
Cest le 4 avrils à 1 heure de relevée, que le Saint- Père quitta le palais do Portici, pour se rendre avec sa suite, par un convoi spécial du chemin de fer, à Gaserte où il devait passer la nuit. Dans la matinée, les voitures de voyage de Sa Sainteté étaient parties pour Capoue.
Le cardinal Riario-Sforza, archevêque de Naples, et le cardinal Dupont, archevêque de Bourges, passèrent la dernière demi-heure avec Sa Sainteté. Le gouvernement
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français, par une attention délicate qui lui fait honnear^ avait revêtu le cardinal Dupont d'un caractère (rfSciet; pour tempérer ce quMl pouvait y avoir de trop militaire dans la mission confiée à un général en chef.
A 1 heure moins un quart, les deux portes du salon s'ouvrent et le Saint-Père paraît au fond de son appartement, s'avançant avec cette majesté pleine de douceur qui entourait toujours sa personne. Il est visiblement ému sans cependant que le sourire ait quitté ses lèvres.
Le Souverain Pontife, en traversant une double haie de personnages distingués qui viennent demander une dernière bénédiction, trouve encore pour chacun un mot de bienveillance ou de remerciement.
Les voitures du roi attendent le cortège au bas du grand escalier. Elles arrivent au débarcadère en quelques minutes par le parc du palais. La belle compagnie des g;ardes-du-corps qui avait fait le service à Portici rend une dernière fois les honneurs au Souverain Pontife.
Un convoi spécial du chemin de fer devait servir au voyage de la première journée, de Portici à Gaserte ; le Saint-Père monte dans le wagon du milieu avec les cardinaux Dupont, Antônelli et Rinrio-Sforza. Dans les premier et troisième wagons se placent les différents person* nages formant la suite Je Sa Sainteté. Â la Porte de Naples^ au croisement de la voie, on subit un temps d'arrêt. Là, stationne une brillante musique militaire. Une foule nombreuse, accourue des faubourgs, remplit Tair de cris de joie. Trois quarts d'heure après, c'est-à-dire à* 2 heures, le convoi arrive à Gaserte.
Le roi entouré des princes de sa famille, attendait dë-
vant In stalion, debout, la tête découverle. Lorsque le Saint-Père descend l'échelle du wagon, Sa Majesté met les deux genoux à terre, baise la main, puis le pied du Souverain Pontife. Les voitures de la cour conduisent Tauguste voyageur et sa suite au palais. Le roi a pris place sur le devant dans le carrosse de Sa Sainteté. La reine, entourée de ses enfants, attend sous le vestibule. Le Pape, suivi alors de toute la famille royale, monte le magnifique escalier du palais pour se rendre à la chapelle. Le Saint-Père, agenouillé seul sur les marches de Taulel, prie pendant un quart d'heure. Les trois cardinaux sont à genoux sur les degrés inférieurs, la famille royale à gauche, les officiers et les grands dignitaires de service, dans la nef. Cette prière silencieuse, ce recueillement solennel du saint Pontife, au milieu du silence et du recueillement général^ remplissent les cœurs de respect et d'attendrissement.
Après la prière, le roi conduit son Hôte dans les appartements qui lui sont destinés,
Le palais de Caserte, ce Versailles de l'Italie, et que beaucoup considèrent comme le chef-d'œuvre de l'architecture moderne, avec ses proportions colossales et harmonieuses, ses immenses salons de marbre, ses appartements luxueux et de bon goût, permettait au roi de compléter magnifiquement l'hospitalité commencée modestement à Gaëte, puis embellie à Portici. Mais ce qui était surtout admirable, c'était le respectueux empressement du roi, celui d'un fils qui reçoit son père. Il semblait que le Pape fût chez lui avec le roi pour majordome, et tout cela sans la moindre affectation de la
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part de S. M., sans prélenlion et avec la meilleure grâce du monde. Lorsqu'on voit la conduite du roi Ferdinand depuis que le Saint-Père a trouvé un asile dans son royaume, il est impossible de ne pas être touché et de ne pas reconnaître que d'autres auraient pu faire peutêtre aussi bien , mais que nul n'aurait mieux fait. Toujours le même^ depuis le premier moment jusqu'au dernier , le roi s'était installé d'abord en serviteur fidèle près du Souverain-Pontife, lorsqu'il s'agissait de partager les privations de la modeste résidence de Gaëte. Puis, lorsqu'il eut conduit son hôte dans le palais commode et splendide de Portici, il ne fit plus sentir sa présence que par de courtes visites^ à de rares intervalles. Enfin lorsque le Saint-Père eut annoncé sa volonté de rentrer dans ses propres Etats, le roi mit, pour ainsi dire, tout son royaume avec sa propre personne à la disposition de cette volonté vénérée.
A deux heures et demie, le Pape se mit à table avec la famille royale et les trois cardinaux. Un autre dîner de 20 couverts était servi en même temps pour les personnages de la suite du Saint-Père, les officiers généraux et les dames d'honneur du palais. Aprèsledîner,c'est-à-dire, à trois heures et demie, le roi, la reine, les princes reconduisirent le Saint-Père dans son appartement. Sa Sainteté prit une heure de repos. Puis, à quatre heures et demie, le roi vint de nouveau prendre les ordres du Pape pour une promenade en toiture dans les immenses et magnifiques allées du parc. Les trois cardinaux, le nonce de Naples, furent de la partie. Dans la soirée, le roi reçut chez lui les différentes personnes de la cour pontificale;
puis il alla, avec toute sa famille, prendre congé de Sa Sainteté avant le repos de la nuit. Il était dix heures. Le service des personnages étrangers au palais fut fait avec tant de tact et de soins par les ordres du marquis del Ya&to, grand-maître des cérémonies, que chacun put croire, en prenant possession de chambres somptueuses, qu'il était à lui seul Tobjet de toutes les attentions du maître du lieu. On est averti de se tenir prêt à partir le lendemain â neuf heures.
En effet, dans la matinée du 5 avril, tout le cortège se remil en route pour Capoue. De Gaserte à cette dernière ville, la route était entièrement bordée des plus beaux régiments de Tarn^ée napolitaine. Le roi et le prince héréditaire étaient montés dans le carrosse du Saiot-Père. Çn arrivant à Capoue, le Pape descendit à la cathédrale; de là, à rarchevêché, où se firent les présentations ordinaires. Le roi ne quittait pas le Saint- Père. On dina, puis on partit à trois heures, chacun dans sa voiture, avec des chevaux de posle. Dans la première, les chambellans de service; dans la seconde, le Pape, le roi et le prince royal ; dans la troisième^ les princes ; dans la.quatrième, le cardinal Dupont et son secrétaire; dans la cinquième, le cardinal Ântonelli et le nonce ; dans la sixième, le comte de Ludolf. Alors commença un spectacle touchant. Toutes les populations étaient accourues sur, la grande route, en habits de fête, des branches d'olivier à la main, s'agenouiilant au passage du Saint-Père, et poussant mille vivat. Arrivé à Sessa vers cinq heures, le Sajnt-Pire desoendit, comme de coutume, à la cathédrale, pqis monta à révêché* Du haut du balcon^ il
donna la bénédiction à une population immense, avec sa magnifique voix, si suave et si sonore.
Le Saint-Père et sa suite logèrent au palais épiscopal.
Le roi demanda Thospitalité à un riche seigneur de la ville, le marquis Iranzi.
Le troisième jour du voyage, 6 avril, dès huit heures du matin, le Pape quitta Sessa avec son cortège, dans le même ordre que la veille. Gomme les jours précédents, la route est bordée par toutes les populations voisines avec leurs costumes les plus pittoresques, avec des fleurs et des branches d'olivier à la main.
Arrivé au pont suspendu sur le Garigliano, le Saint- Père descend de voiture, et tout le monde met pied à terré. Les habitants de la petite ville de Traeto, qui couronne le sommet d'une colline sur la rive opposée, sont tous descendus, hommes, femmes^ enfants; on portait les vieillards. Le clergé traverse le pont pour venir à la rencontre du Saint-Père. La foule couvre la rive droite : les arbres sont chargés de monde.
Le Saint-Père dut s'arrêter au milieu de cette popu-^ lation empressée qui tout entière voulait s'approcher de sa personne. Le roi qui ne quittait pas les côtés de sa Sainteté dut intervenir lui-même. C'était chose touchante de voir le roi au milieu de ces bons paysans, écartant de la personne du Souverain-Pontife les plus téméraires qui se vengeaient sur lui et sur le prince royal en leur baisant les mains, en les tirant par Thabit pour attirer leur attention. — C'est ainsi qu'il est beau d'être roi. Après quelques instants d'une lutte touchante, le Saint- Père parvient à une sorte d'estrade d'où il peut donner sa bénédiction.
On arrive ensuite rapidement à Mola, d*où Ton gagne Gaëte par un détour de deux lieues en longeant la mer. — Gaëte avait laissé dans le cœur du Saint-Père des souvenirs trop profonds pour qu'il ne voulût pas revoir le premier port où il put se réfugier dans la tempête.
Le faubourg de Gaëte, habité par douze mille pécheurs et long d'une lieue, était pavoisé d'un bout à l'autre, entrecoupé d*arcs-de-trîomphe avec des inscriptions de reconnaissance; car si le Saint-Père avait trouvé un pieux asile sur ce pronaontoire écarté, il y avait aussi répandu ses bienfaits. Il est impossible de décrire les témoignages d'allégresse des habitants, à mesure que les voilures en passant offraient à leurs regards quelquesuns des personnages qu'ils avaient connus autrefois, à la suite du Souverain-Pontife. A l'entrée de la ville, le canon des forts se mêle au son de toutes les cloches. Une double ligne de soldats forme la haie jusqu'à la catliédrale. Les derniers rangs excitent vivement l'intérêt du Saint-Père et de tout le cortège. Ils sont formées de petits soldats de dix à quinze ans en tenue parfaite et par rang de taille, avec des fusils diminuant de volume dans les mêmes proportions.
Le roi Ferdinand avait eu l'heureuse idée de former une sorte d'école militaire de tous les enfants de troupe dont l'éducation était jusque-là plus ou moins abandonnée au hasard. Ils étaient tous réunis dans une belle caserne de Gaëte avec d'excellents instructeurs, des officiers de choix et un général gouverneur. Habitués de bonne heure à l'ordre^ au trovail, à la discipline, ces jeunes enfants devaient faire plus tard de très-bons sol-
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dat's. et le roit tout en accomplissant une œuvre philanthropique parfaitement entendue, espérait retirer de grands avantages de cette institution, qui datait de la présence du Saint-Père à Ghëte.
Après les cérémonies de régiisct les réceptions eurent lieu à l'évêché^ devenu palais archiépiscopal par créa* lion de VU IX.
A Gaëte, le Saint-Père était presque chez lui ; il connaissait tous ceux qui venaient lui faire hommage^ et tous arrivaient avec des expressions de reconnaissance pour un bienfait reçu jadis, pour le souvenir de paroles bienveillantes.
L*accueil fait à Pie IX fut des plus enthousiastes. Il ne pouvait manquer de donner une nouvelle bénédiction, sortie de son cœur de père, à celte religieuse population. Il parut, en soutane blanche, sur le balcon de sa demeure ; et ce balcon décoré de riches draperies, dominait la ville et la mer. Le coup d'œil était magnifique ; la mer était couverte de barques ; les cloches sonnaient à grandes volées. Le$ rues, les quais, les navires, les fenêtres et les toits offraient de tous côtés une foule innombrable, ivre de joie ; et quand le Pape étendit la main au-dessus de cette multitude, à l'instant même, tout tomba humblement à genoux^ et c'était quelque chose de ravissant que cette blanche et sereine figure du Pontife suprême, planant à la lois sur la mer, la terre et les hommes, pour tout pacifier et tout bénir. De longs cris retentissaient sur la plage ; mais ces cris s'éteignaient en quelque sorte aux pieds du Saint-Père, qui, voyant agenouillés devant lui les pieux habitants de
la* ville et de la province, semblait leur demander grâce dé cet excès de démonstrations. Pie IX sans doute avait encore présentes à Tesprit ces perfides ovations de la populace romaine où, à travers les flots d'un encens mensonger, il élait poussé vers l'abîme. Aussi on remarqua que, dans la manifestation de leur Joie, les populations qui saluaient au passage le retour triomphal du Chef de TEglise, n'osaient pour ainsi* dire pas crier : Vive Pie IX\ comme si elles eussent craint de lui rappeler dés acclamations séditieuses; elles criaient :Ftva le Papel
Le roi de Naples, toujours plein d'abnégation et de générosité, s'effaçait entièrement auprès du Saint-Père; il semblait n'être que le premier sujet du Souverain de la ville éternelle, et ne se trouver là que pour incliner les grandeurs de la terre devant la majesté de la religion.
Le Pape dina à Gaëte.
Avant de quitter cette ville, l^ie IX voulut déposer lui-même aux pied de la Madone un calice qu'il avait fait faire exprès, pour laisser un témoignage de sa reconnaissance à la Reine du clergé, dans un lieu où le Vicaire de Jésus-Christ, exilé de Rome, avait trouvé un accueil si plein d'amour et de dévouement.
Pie IX remonta en voiture pour continuer son voyage. Il était seul au fond de sa grande berline attelée de six chevaux ; le roi était assis sur le devant, avec son fils, le prince héréditaire, et il ne se montrait pointa son peuple^ pour ne pas distraire les cœurs de la présence du Souverain Pontife.
Le comte de Trapani, frère du roi, quitta le cortège à
Gaëtew Un bâieau à vapeor Tattenâàit dans le port, poW un voyage qui ne pouvait être dilTéré. Il demanda ufne dernière bénédiction au Saint-Père, et s'éloigna tont ému des bonnes paroles de Sa Sainteté.
A Ilry, à Fondi, le Saint-Père dût s'arrêter pour recevoir des ovations et donner sa bénédiction. Enfin, à 4 heures, on arriva aux dernières limites des Etats napolitains, à Portella. Les voilures s'arrêtèrent, Theure des adieux était arrivée. La- séparation fut émouvante et solennelle. A peine Sa Sainteté était-elle descendue de sa berline, que le roi et le prince de Calabre (depuis François II) se jetèrent à ses pieds et lui offrirent uii dernier et suprême hommage de leur foi catholique.
Ferdinand II, toujours agenouillé, demanda la béné^ dicfion pontificale, c Oh ! oui, de toute mon âme, s'écria le Saint-Père d'une voix émue, oui je vous bénis, je bénis votre famille, je bénis votre royaume. Que pourrais-je dire pour vous exprimer ma reconnaissance de l'hospitalité que vous m'avez donnée!
« Très-Saint-Père, répondit le roi, je n'ai rien fait qu'accomplir le devoir d'un chrétien. — Oui^ reprit le Souverain Pontife, dont l'émotion était croissante^ oui, votre affection a été grande etpi ofonde. » Alors, relevant l'auguste monarque, il le presse sur sa poitrine, le serré contre son cœur, et l'embrassant avec effusion, il remonte dans sa voiture, le regard attendri, la physionomie empreinte d'une douceur ineffable, en bénissant ceux qui restaient. Le roi avait rempli dignement le magnifique rôle qui fera son plus beau titre de gloire dans les pages de l'histoire; il reprit le chemin de Gaserte, tandis
que le cortège pontifical s'acheminait vers Terracine.
Le Souverain Pontife était rentré dans ses États. Terracine est à quelques milles de la frontière, tout à fait sur le bord de la mer. On y arrive à 4 heures et demie> au son des cloches et au bruit du canon de la petite batterie qui couronne le môle. Ce fut un moment d'émotion inexprimable pour Pie IX» car c'était la première population romaine qui venait à sa rencontre.
La ville de Terracine, située entre les marais Pontins et ceux de Fondi, est faiblement peuplée, relativement à son étendue. La vie isolée des habitants, leurs mœurs, leurs habitudes les rendent peu démonstratifs. Toutefois, dans cette circonstance solennelle, le zèle suppléa au nombre et les Terracinois, par leurs acclamations empressées, sortirent réellement de leur caractère.
Aux abords de la ville, une double haie d'arbustes verts avaient été plantés pour la fête et on les avait multipliés à l'infini autour des places et le long de toutes les rues. Le Saint-Père descendit à l'église : elle était toute jonchée de fleurs. — Celte église est un véritable monument d'architecture, dont le grandiose a de quoi surprendre en cet endroit. — Elle a été commencée, dit-on, par le comte Antonelli, père du cardinal-ministre, et continuée par le cardinal Tosti.
De l'église, le Saînt-Père se rendit au palais du gouvernement, disposé à la hâle pour le recevoir ; il avait été saccagé du temps de l'anarchie républicaine. Entre le palais et la mer, règne une plateforme demi-circulaire; c'est là que la population était réunie, attendant avec impatience que le Souverain Pontife parût au balcon pour
la bénir. Des acclamations prolongées et souvent répétées prouvèrent à Pie IX qu'il avait bien fait de revenir au milieu de ses sujets.
Ri^ntré dans son appartement, le Saint-Père reçut le clergé et les employés civils et militaires de la localité.
Pie IX fut com|)iimenté par la magistrature qui lui apporta les cLfs de la cité. Il reçut diverses députaiions de Rome et des pays circonyoisins» les ministres, les princes Ror^hèse et Torlonia, et un grand nombre de personnes de distinction.
Le Pape était chez lui ; il s'occupa de l'expédition de quelques aflaires temporelles, pendant que la population statioimait sous ses fenêtres et que la musique militaire faisait entendre des airs de fête.
La joie des habitants était immense; c'était plus que du bonheur, c'était du délire qu'ils éprouvaient à la vue de leur Souverain bien aimé. Terracine offrit, dans cette mémorable circonstance, uii spectacle sans exemple dans les annales des fêtes populaires de cette cité.
La nuit venue, les illuminations les plus brillantes et
les plus pittoresques vinrent démontrer le zèle de la
municîpnliié. Ce fut un spectacle vraiment féerique. Il
est vrai que la localité s'y prétait d'une façon admirable.
Terracine est adossé à des rochers à pic d*uiie hauteur
prodigieuseet qui sont couronnés par d'énormes arceaux
de l'ahc en château de Théodoric. De l'autre côté, la
ville est bordée par une baie arrondie dont les flots
viennent expirer au pied du palais. A 8 heures^ toutes
les haies d'arbres verts qui garnissaient les rues se meta-
morphosèrent en candélabres ; les rochers, les ruines du X. m. 14
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château s'éclairèrent de mille feux de Bengale qui se reflélaienlau loin ; puis, la mer parut tout à coup chargée d'une flottille immense. On avait envoyé au large de gros bateaux chargés de lanternes ; chaCune de ces lanternes était fixée sur un morceau de liège qu'on déposait sur les vogues. La brise du soir eut bientôt éparpilK» ces mille feux, les poussant en tous sens vers la rive, jusqu'à ce qu'ils vinssent échouer sur le sable après avoir décrit des méandres divers figurant parfaitement les mouve-ments, les tentatives de barques qui, le fanal allumé, cherchent à aborder au milieu de la nuit.
Le Saint-Père prit beaucoup de plaisir à ce spectacle ; il passa la journée entière du lendemain dimanche à Terracine.
Pie IX quitta cette ville le lundi 8 avril, et continua sa marche sous les plis victorieux du drapeau français.
A Frosinone, le conseil provincial présenta à Sa Sainteté une médaille frappée pour perpétuer la mémoire de son retour et de la joie de son peuple. Celte médaille portail l'inscription : Quem sede romana impie exlurbatum Provincia Campaniœ ingemebat^ fœdere eatholico reductum exsuUabunda gratatur^ MDCCCL. (Quand îimpiéié le renversa du trône^ la Campagne romaine versa des larmes; et quand ValUance ca-tholique le ramène, elle célèbre son retour avec trans* port, 1850.)
Monseigneur Trucchi, accompagné d'une députation de son chapitre vint offrir au Souverain Pontife le tribut de pain que l'évêque d'Ànagni est tenu d'oflrir au Pape quand il visite la Campagne de Rome^ en mémoire du
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don deTabbaye de S. Pietro fait par BoniraceVIII, natif de cette ville. Touchant souvenir qu'après six siècles la reconnaissance n'a pas encore oublié I Non loin de Frosinone est la petite ville d'Âlalri; elle est fort peu importaniCt mais elle n'en avuit que mieux mérité du Saint- Père par son refis constant d'arborer les couleurs révolutionnaires. Pie IX, pour donner à cette population intéressanle un témoignage de sa prédilection, voulut se détourner dosa route et traverser cette petite ville.
A Velletri, où il arriva le 10 avril, le Saint- Père, après avoir visité ia cathédrale, se rendit au palais de la délégation, mognifi juement préparé par le cardinal Macchi, évêque et légat, pourrecevoir cet Hôte illustre.
La place étant remplie de monde, le Saint-Père monta au balcon d'où il donna la bénédiction aposto* lique qui fut reçue avec les plus vives acclamations.
Sa Sainteté reçut à Velletri les hommages du général de division Baraguay-d'Hilliers.
Dans la soirée, le Saint-Père reçut diverses députations et personnages de la ville et de la province et des personnes qui étaient arrivées de Rome, notamment le prince de Palestrina, commandant des gardes*nobles, et le prince Altieri, capitaine au même corps.
Enfin brille le jour qui doit éclairer l'entrée triomphante de Pie iX dans sa capitale, savoir, le vendredi 12 avril.
Au lever de Taurore, le ciel était couvert, le vent soufflait avec violence, de gros nuages noirs couraient dans les airs ; mais les fronts rayonnaient et la joie universelle faisait contraste avec les teintes sombres qui voi-
laieot le soleil. Les rues et les places que devait parcourir le cortège du Pape se couvraient du sable jaune qu'on répand à Rome sur le chemin des Papes; les murs des maisons disparaissaient sous de riches tentures, les fenêtres et les balcons s'ornuient d'élégants festons et demagnifuiues guirlandes; les jardins de la ville s'étaient dépouillés de leur tipis de fleurs pour Tctendre sous les pieds du Souverain Pontife. De longues draperies de damas rouge frangées d'or pavoisaient Tintérieur de Saint Jeaude-Latran, la première basilique du monde chrétien /^Une enceinte réservée au sacré collège et au corps diplomatiqueavait été construite autour de Tautel, sous le reliquaire de marbre qui renferme les têtes des apôtres saint Pierre et saint Paul. Une élégante draperie, surmontée des armes pontificales, ornait la porte d'entrée sous le péristyle de l'église.
Avant le lever du soleil, la ville s*est mise en mouvement et comme en fermentation ; les balcons et les fenêtres des rues que doit parcourir le Saint-Père sont décorés avec autant de variété que dëlégance ; on fait les préparatifs de l'illumination, on va, on vient, on se demande des nouvelles, on s'invite à aller à Saint- Jean-de-Latran.
Avant midi, l'immense place de la basilique est couverte de monde, et à mesure qu'approche l'heure fixée pour l'arrivée du Pape, la foule augmente dans les rues ; toutes les bouti(]ues sont fermées, et la ville parait dé- ^rte, excepté sur ta ligne de Saint-Jean-de-Lalran au Capitole.
Cependant beaucoup sont sortis de la ville pour revoir
quelques instants plus tôt leur Pontife et leur Souverain, et on peut se faire une idée du concours en sachant qu'une voiture a été payée, pour faire un très-petit trajet, 20 écus (108 fr.)
Les (ronpes fr;mçaises et italiennes, réunies sous le commandement du général Baraguay-d'H illier s, ont été échelonnées comme l'exige la situation des lieux. Sur la large avenue qui mène de Saint-Jean à Sainte-Croix-de Jérusalem, sont en batteries les pièces françaises destinées à rendre les honneurs souverains à Pie IX. On avait annoncé l'arrivée du Saint-Père pour quatre heures. Tous les regards plongent sur la route d'Âlbano ; là, plusieurs détachements de cavalerie contiennent la foule qui s'agglomère. Non loin, les artilleurs attendent, mèche allumée, l'heure solennelle ; le général en chef est au milieu de son état-major.
Vers quatre heures, un nuage de poussière s'élève au loin, bientôt après un courrier à livrée rouge arrive au grand galop ; un premier coup de canon se fait entendre, les cris de vive le Papç ! retentissent de toutes parts ; chaque seconde est marquée par un coup de canon ; chaque cloche mcle ses noies d'airain au ton* nerre de Tartillerie ; le soleil, voilé jusqu'alors, resplendit tout à coup à travers les nuages, il sen ble former une auréole d'or au front du Pontife. Le Saint-Père entre dans la vi le, escorté par les escadrons français. Un immense cri s'élève : « Vive le Pape ! Vive la religion; Saint-Père, bi^nissez-nous ! Vive notre Pape ! ► La foule, trop pressée pour se mouvoir^ ondule comme lés vagues de la mer ; tous voudraient contempler les
traits du Vicaire de Jésus-Christ, les mouchoirs tourbillonnent au-dessus des têtes ; c'est une ivresse générale. Pie IX descend de voiture, il touche du pied le sol delà ville sainte ; les membres du corps diplomatique en grand costume, les représentants de la municipalité et du clergé se précipitent au devant de lui, tous les visages sont baignés de larmes, toutes les voix s'unissent dans un même cri d'amour : vive le Pape I Princes et cardinaux^ soldats et prêtres , aripée et peuple sont tombés simultanément à genoux, l'émotion du Souverain Pontife lui-même est extrême ; sa main s'étend sur les fronts, il a retrouvé un peuple, le vrai peuple de Rome. La scène est sublime !
La réception officielle accomplie, le Pape entre dans l'église. La prière remplace les salves de réjouissances, les chants sacrés se mêlent à la prière. Pie IX, entouré de ses cardinaux et de ses prêtres, rend grâces à Dieu qui le ramène au trône de ses prédécesseurs. Il reçoit la bénédiction du Saint-Sacrement donnée par le cardinal Barberini^ et va ensuite s'agenouiller devant la châsse où reposent les chefs de'saint Pierre et de saint Paul.
Après cette courte station dans la demeure du Roi des rois, le Saint Père monte dans sa voiture de demi-gala et se met en route pour Saint-Pierre. Au même instant, la bannière pontificale est hissée sur le fort Saint-Ange, et une salve de 101 coups de canon se mêle de nouveau au son de toutes les cloches. Les échos de ces bruits divers, roulant le long du fleuve, vont annoncer jusqu'aux montagnes de la Sabine l'heureux événement qui rend un Père à ses peuples et des peuples à leur légitime Souvefain.
Le trajet de Saint-Jean-de-Latran à la basilique vaticane s'accomplit au milieu des troupes françaises et romaines échelonnées sur le passage du cortège.
Un détachement de cavalerie ouvre la marche ; viennent ensuite le général de division Guesviller, au milieu de son état-major, le préfet de police, le commandant Lerousseau et son secrétaire général Mangin ;
Les trois cardinaux de la commission gouvernementale ;
Un escadron de dragons pontificaux ;
Un escadron de dragons français ;
Un escadron de chasseurs à cheval français ;
Un détachement de gendarmerie française ;
Le batteur d'estrade du Pape ;
Les gardes nobles à cheval ;
La voiture pontificale tirée par six chevaux noirs et couverts de harnais dorés ; dans cette voiture se trouvaient, avec le Saint-Père, Monseigneur Medici d*OItajano, majordome, et Monseigneur Borromeo, camérier, récemment promus tous deux à ces dignités.
A la portière de droite était le général Baraguayd^Hilliers ; à la portière de gauche, le prince Altiéri, capitaine des gardes nobles de Sa Sainteté ; et autour de la voiture, Tétat-major général français, les gardes nobles de Sa Sainteté. L'état-major français était le plus rapproché de la voiture du Saint-Père. C était la première fois, de temps imnnémorial, que les gardes nobles cédaient leur poste et se trouvaient séparés de la voiture du Souverain ; ils devaient cette déférence à une armée qui avait si bien mérité du Saint-Siège.
A la suite des gardes, les voitures des cardinaux; ensuite, la commission municipale^ représentant le sénat romain, et le corps diplomatique. Un escadron de dragons français ferme la marche.
Cet imposant cortège s'avance lentement par la grande rue qui descend de la place Saint-Jean au Colysée, puis, laissant ce monument sur la gauche, il rejoint le forum Trajan, traverse la place des Saints-Apôtres, celle de Venise, s'engage dans la rue Papale et parvient au pont Saint-Ange.
Cent mille personnes sont échelonnées sur le passage du Saint-Père, cent mille acclamations retentissent dans les airs.
Tous les fronts se courbent, tous les genoux se plient devant la majesté suprême du Souverain. Les vivat qui avaient accueilli Pie IX à son arrivée sur la place de Saini-Jean-de-Latran, se succèdent et s'élèvent sur toute la ligne comme poussés par un courant électrique. Des couronnes de fleurs tombent de toutes* les croisées sur la voiture pontificale et sur les officiers qui Tentouient. Enfin, la tê(e du cortège arrive sur la place du Vatican, les transports d'enthousiasme redoublent, les dames agitent leurs mouchoirs, le peuple entier se prosterne, c'est un mouvement 6poniané,une de ces grandes commotions populaires qui ne se commandent pas et qui sortent des entrailles nationales. Les soldats de la France, rangés en bataille, s'agenouillent et présentent les armes; un tapis de verdure, incrusté de fleurs jaunes et blanches, est jeté sous les pas de Sa Sainteté ; le clergé de la basilique reçoit le Saint-Père avec le cérémonial usité et il
le conduit processsionnellemeni dans Tenceinte sacrée. Au même instant» le commandement de : Genou terre I se fait entendre, les genoux fléchissent, les baïonnettes s'abaissent, les tambours battent aux champs et les artistes de la chapelle pontificale entonnent l'antienne Ecce sa^ cerdosMagnus. L*émolion est unanime, elle se révèle dans tous les yeux par des larmes d'attendrissement.
Dans la basilique a lieu la bénédiction du Saint-Sacrement. Le célébrant bénit d'abord le Spuverain Pontife, puis il porte successivement le Saint-Sacrement vers les quatre points du monde pour le bénir. Le Saint-Père va ensuite baiser la statue célèbre de Saint-Pierre qui se trouve dans la nef, et dont le pied de bronze a été u^ par les lèvres de millions de fidèles.
La cérémonie se termine par le chant du Te Deum^ pendant lequel le Souverain-Pontife, suivi du corps diplomaiique, monte au Vatican, où le général en chef, re|irésen!ant de la France, prend congé de l'hôte sacré qu'il avait ramené dans son palais.
Quelques heures après, Rome pare son front d'un immense diadème de feu. Les égiises, les palais, les maisons particulières^ toutes les fenêtres versent dans les rues et sur les places d'innombrables jets de flamme. Rome est inondée de lumière, de mouvement et de joie.
Cet ensemble offre le plus beau coup-d'œil qu'on puisse voir en ce genre.Du reste, l'emplacement de Rome, ses collines, qui se donnent en speciacle l'une à l'autre, semblent avoir été choisies exprès pour de pareilles fêtes. Le Capilole, Saint-Pierre, leMonle-Pincio, laTrinitc-des-
Monts, le Borgo, le Trantévère, les rives du Tibre, rivalisent d'éclat et de splendeur. Il Taut dire aussi qu'à Rome les illuminations sont un art véritable; elles savent conserver dans les munuments la correction des formes et la pureté des lignes ; le soir, la coupole de Saint-Pierre, illuminée d'après les dessins de Michel-Ange, apparaît, sous le rayonnenaent de milliers d'étoiles de feu, comme une tiare colossale enrichie de pierres étincelantes.
Dans les rues les plus étroites de la ville, même empressement, les dernières mansardes ont deux lampions ; on en voit jusque sur les toits, et les malheureux dont les chambres n'ont pas de croisées posent leurs petites lumières dans la rue sur le pas de la porte. Chacun veut exprimer, autant qu'il dépend de lui, son amour, sa reconnaissance pour son vénéré Pontife.
Sous quelque régime que ce soit, les peuples ont toujours eu, et ils auront toujours le moyen de manifester leurs sentiments; le suffrage universel n'est pas né d'hier; on lui a donné souvent une forme plus dangereuse, mais jamais il n'exprimera d une manière plus unanime et plus sûre le sentiment de toute une population.
Telle fut l'une des plus grandes manifestations que prosente l'histoire de l'Eglise, et qu'un siècle puisse léguer pour enseignement à la postérité. La religion catholique, personnifiée dans Pie IX, rentrait triomphalement à Rome sur le pavois de la France. La religion revenait puissante, offrant le pardon à l'ingratitude, la miséricorde au repentir et Tallégresse au monde catholique; enfin, l'œuvre de la restauration remettait à sa place la pierre angulaire de la chrétienté.
HISTOIRE DE PIB IX ET DE SON POiNTIFICAT. 209
Les deux jours suivants, c'est-à-dire, le samedi et le dimanehe, qui était celui du Bon-Pasteur, Rome tout entière fut en fête et continua les illuminations.
Le lundi 1 5 avril , les membres du corps diplomatique se rendirent au Vatican pour ofTrir leurs hommages au Saint-Père et le féliciter de son retour à Rome.
Le Pape répondit aux chaleureuses paroles prononcées par l'ambassadeur d'Espagne:
c Messieurs,
« Vous qui m'avez accompagné et soutenu dans les jours d'épreuve et d'aCQiction, vous formez aujourd'hui plus que jamais ma joie et ma couronne. En vous exprimant ma reconnaissance pour l'intérêt que vous avez pris à toutes les vicissitudes qui se sont succédé avec tant de rapidité, je vous remercie également de celui que vous prenez aux événements actuels, et j'ai la ferme confiance que votre assistance ne me fera pas défaut pour Tavenir.
« Exprimez à vos souverains et à vos gouvernements combien je suis pénétré de gratitude pour toiit ce qu'ils ont dit et Aul en faveur du Suint -Sicge.Âssnrez-les que je prie Dieu continuellement pour la paix de l'Europe et du monde.
€ Je désire que les bénédictions de Dieu descendent abondantes sur chacun de vous et sur les nations que vous représentez, afin que, vivifiées par ce don céleste, elles voient au milieu d'elles s'étendre les conquêtes de la foi contre l'esprit d'irréligion, et celles delà tranquiU
lité et de l'ordre contre l'esprit de troubles et d'anarchie. »
Le 17, le Souverain Pontife reçut la visite des officiers de l'armée, empressés de déposer à ses pieds leurs hommages et leurs félicitations. Cette cérémonie fut imposante. Le corps d*offieiers, réunis, au nombre de sept à huit cents hommes, dans la vaste salle des conférences, au Vatican, brillait par la diversité des insignes et la couleur des uniformes. Les officiers, disposés sur trois rangs, étaient placés dans leur ordre de bataille, par division et par brigade.
Avant d'aller prévenir Sa Sainteté que la réunion était prèle à accueillir sa présence, le général Baraguayd'Hilliers prononça ces paroles : c Messieurs, en défilant devant le Saint-Père, il est d'usage qu'on lui baise la main. Les officiers généraux s'y conformeront. Cependant, cet usage n'est point obligatoire ; ceux d*entre vous qui voudront s'en dispenser seront parraitement libres de le faire. »
Bientôt après le Souverain Pontife parut, accompagné du cardinal Dupont^ du majordome et de quelques prélats de sa cour. Debout sur son trône, il bénit l'assemblée. Alors le général en chef lui présenta les officiers en disant : « Très- Saint-Père^ tous les officiers du corps expéditionnaire désirent avoir l'honneur d'être présentés à Votre Sainteté et de lui offrir leurs respectueux hommages. »
Le Saint- Père, prenant aussitôt la parole, prononça rallocution suivante :
« Je suis très-heureux de me trouver au milieu d'une
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armée qui vient de donner d'éclatants exemples de valeu^ et de discipline et qui appartient à une nation catholique et généreuse.
« Il est bien doux à mon cœur d'exprimer en cette occasion les sentiments de la vive gratitude que je prQ« fesse pour Tarmée française qui n'a épargné ni sonargent, ni ses fatigues, ni son sang pour délivrer Rome de IV narchie qui l'opprimait et pour assurer au Vicaire de Jésus-Christ son indépendance, et comme Pontife et comme Souverain.
c Soyez mon interprète, monsieur le général, vous qui, digne successeur des deux généraux qui vous ont précédé, vous faites honneur de représenter la France auprès du Saint*S.ége. Faites connaître mes sentiments paternels au président de la République qui a surmonté les obstacles mis à une entreprise si louable, à l'Assemblée qui Ta décrétée et qui fit éclater dans son sein ces nobles sentiments qui remplirent mon cœur de joie et xie consolation.
« J'appelle et j'appellerai toujours la bénédiction de Dieu sur chacun de vous, sur vos famille"^, sur toute la France, afin que l'esprit de religion, source de tous les biens, se répande toujours davantage au milieu de votre généreuse nation. Je l'appelle plus particulièrement sur l'armée qui, grâce à l'honneur, à la discipline et à la valeur qui la distinguent, sera toujours le soutien de l'ordre public et le gage de la tranquillité. »
Le Saint-Père prononça ces paroles en italien, mais d'une voix si distincte et si parfaitement accentuée que les Français crurent en les écoutant avoir reçu le don des
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langues. Les officiers défilèrent devant le Pape en se conformant avec respect aux usages prescrits par Tétiquetie des réceptions pontificales*.
Le lendemain, 18 avril. Pie IX devait couronner Tœuvre de sa restauration en bénissant sur la place de Saint- Pierre les armes et les drapeaux de la France. A trois heures et demie, les troupes de toutes armes se rendirent en grande tenue, enseignes déployées et musique en têle, sur la place Yaticane. A 4 heures, l'armée était massée entre le parvis de Teglise et l'obélisque, devant une estrade élevée pour le Saint-Père. Une foule d'élite parmi laquelle on remarquait, outre les membres du corps diplomatique et les princes romains, les personnages les plus considérables de la ville, occupait les galeries supérieures du portique de droite, la plate* forme et les balcons de la basilique ; le peuple, encombrant les deux côtés de la place, prouvait une fois encore ses sympathies pour la France, en assistant à une fête qui était exclusivement pour elle. Rome toute entière s'était donné rendez-vous sur la place du Vatican. Toutes les fenêtres, tous les balcons étaient ornés de draperies et de fleurs.
A cinq heures moins un quart, le Souverain Pontife, précédé des gardes suisses, entouré de ses gardes nobles et de quelques prélats, ayant à sa droite le cardinal Dupont^ à sa gauche le cardinal Antonelli, sortit de ses ap« parlements, au son des cloches et au bruit du canon du château Saint- Ange. Alors tous les fronts se découvrirent, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent aux champs : Pie IX s'avançait avec majesté.
HISTOIRE DE PIB IX RT DB SON POMTinCAT. 213
Tout à coup le canon se tait, les cloches reprennent leur immobilité, les fanfares suspendent leurs brillants accords, un silence religieux remplace les bruits de la terre. Dans ce moment, le Suint-Père entonne d*une voix retentissante les paroles solennelles de la bcnéiliciioU; sa main se lève^ tous les fronts se courbent, tous les genoux plient et touchent la terre ; un seul homme, vêtu d'une robe blanche, et tenant la place de Dieu, est debout ; il voit à ses pieds une armée innombrable sur laquelle il appelle la protection du Roi des rois.
Aussitôt les régiments, opérant un mouvement de conversion, se reforment par divisions et se préparent à dealer devant le Souverain-Pontife ; Tarmée s'ébranle sur toute la ligne. Le général en chef, suivi de son étatmajor, ouvre la marche ; il s'incline profondément en passant devant le Pape, le salue de Tépée et va prendre position en face de Testrade, d'où le Saint-Père admire l'attitude imposante et religieuse de nos soldats. Les troupes du génie et de rarlillerie s'avancent les premières. Le reste de l'armée suit par ordre, musique en tête ; à mesure que les régiments passent devant Testrade, les officiers saluent de Pépée, et Pie IX les bénit compagnie par compagnie. Son regard semble s'illumi* ner cha(]ue fois qu'un drapeau se présente. Le général Morris, à la tête de la cavalerie, termine le défilé. Alors le général Baraguay-d'Hilliers, s'inclinant de nonveau devant le Saint-Père, lui rend une dernière fois les hommages de la France.
Il était six heures lorsque Pie IX, après avoir béni le peuple qui le saluait de ses acclamations, rentra dans son palais.
Le retour du Saint-Père avait été une marche triomf)hale, mais il ne traînait pas derrière son char, à la manière des anciens triomphateurs, des rois enchaînés et des ennemis vaincus. L'amour et la vénération des peuples lui servaient de oorlége. Si des larmes tombaient des yeux, c'étaient des larmes de bonheur et de joie.
Cependant JI manquait un héros à ce triomphe. Les Français et les Romains remarquèrent avec regret Tabsence du général qui, en ouvrant les portes de Rome , avait été le premier auteur d'une solennité où sa place était si naturellement marquée. Le Pape se plut à réitérer le jour même, spontanément et par écrit, au duc de Reggio, les assurances de son souvenir et l'expression de sa paternelle bienveillance.
Cette journée mémornble fut en quelque sorte la consécration de l'expcdition romaine, et la glorification de Tarmée française par le peuple entier de Rome et des Etats-Pontificaux. L'honneur fait alors à notre patrie empruntait aux circonstances un caractère plus louchant encore. Lorsque, dans d'autres temps, la Papauté exilée avait été remise en possession de ses Ftats, ces restaurations étaient l'œuvre ou d'un souverain ou d'un peuple, dont le dévouement particulier se consacrait à la défense et à la protection du Saint-Sioge ; tel Innocent II ramené par les armes de l'empereur Lolhaire ; tel Eugène III revenant avec Taide de Roger, roi de Sicile ; tel Alexandre III rentrant à la suite de la paix de Venise. Mais il y a dans le retour de Pie IX quel(]ue chose de plus remarquable et de plus solennel. Le magnanime
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Exilé est rappelé, non pas seulement comme Pie VU par une coiivention diplomatique qui, dans la restitution de son pouvoir, accomplit un acte de justiceetla réparation d'une violertce: Pie IX rentre appuyé sur le bras de la France, et pressé par les instances de toutes les nations européennes, catholiques et non catholiques, qui jugent que sa souveraineté est une garantie essentielle de son indépendance; qu'il y va de la sécurité de deux cents millions d'âmes et de consciences ; et que la cause du Saint- Père est la cause de l'autorité, de Tordre, de la soeiété elle-même I
Quel hommage rendu à cette puisance suprême dont le Vicaire de Jésus-Christ est le dépositaire I Quel magnifique témoignage du monde entier venant oflrir son concours à cette autorité, symbole et source de tout pouvoir, au moment même où toutes les autorités sociales et politiques fléchissent et tremblent, où tous les pouvoirs s'ébranlent, où tous les principes sont contestés!
Et par un décret spécial de la Providence, quelle est de toutes les nations celle qui représente ses sœurs dans celte œuvre de salut commun ? Celle-là même qui a donné le signal des révolutions, celle qui a perdu la première le respect et la soumission, celle qui a ouvert la carrière des périls et des hasards, du désordre et de la licence ! C'est elle qui a dû prendre Tcpée pour la réparation la plus solennelle des folies et des crimes de la Révolution. C'est elle qui a versé son sang pour la plus haute expiation des iniquités de la démagogie. Mais ce qui donne à cette mission de la nation très-chré*
tienne un cachet particulièrement providentieU c'est la situation fatale qu'alors les tourmentes politiques avaient faite à la France. En effet, c'est après 1848, au milieu des convulsions démagog ques qui la troublent^ en face de l'Europe bouleversée, que la France, la France républicaine, la France placée sous le gouvernement du neveu de Tempercur Napoléon, terrasse la république romaine, et, rétablissant sur son trône le successeur de Pie Vil, signe avec la pointe de son épée une nouvelle page des Gestes de Dieu par les Francs I
Et combien la France ne doit-elle pas d'actions de grâces à Dieu qui Ta choisie pour cette œuvre de justice, de foi et de civilisation. Les nations chrétiennes sont dans la main de la Providence, et c'est elle quileur fait Timmortel honneur de les prendre, quand il lui plaît, pour exécutrices de ses conseils. Cette complaisance divine envers la France est pour elle un gage de miséricorde et une aurore de salut. Aussi est*ce vers notre nation que, dans ses revers, le Poiitife de Timmortelle Église, tourne invariablement ses regards avec une invincible confiance.
Bien aveugle qui ne reconnaîtrait, dans cette date mémorable du 12 avril 1850, la main de Celui qui^ en posant la Pierre angulaire, lui a promis que jamais les puissances de l'enfer ne prévaudraient contre elle. S'il permet parfois que les flots se soulèvent, que l'orage gronde, que la foudre éclate, bientôt il parle en Maître souverain aux vents et à la tempête, et il ramène soudain le calme et la sérénité. C'est ainsi que, depuis dixhuit siècles, vogue sur la mer de ce monde la barque
de Pierre, souvent battue par les vagues courroucées, et exposée aux plus grands périls, mais planant toujours sur lesablmes, et triomphant des plus terribles assauts. Cette barque e>l Tarche même du salut, comment feraitelle naurrage? Cesl Dieu qui la dirige: elle est toujours sûre d'arriver au port. Que l'enfer redouble ses fureurs, qu'il condense toutes las vapeurs sorties de son sein, qu'il lâche la bride à toutes les passions^ qu'il précipite avec figeas toutes les eaux de l'iniquité : la barque pourra momentanément céder à la violence déchaînée contre elle: elle ira chercher un abri dans quelque rade hospitalière, mais bientôt, remise à flot par la main même du Seigneur, elle viendra de nouveau s'amarrer au Vatican.