‹ Histoire de Pie IXChapitre 8 sur 32 · CHAPITRE l · texte numérisé non relu

CHAPITRE l

PEÉFABAjTIFS DB L'ntTBEYBNTlOlf EN FAVBUR DU PAPB.

La démagogie dftDS les princi]^Ie8 viDes d'Italie. — La maison de Savoie.— Charles-Albert.— Ambition du gouvernement piémontais. — Les partis en Italie. — Gioberti, chef du gouvernement sarde.— Guerre contre rAutriche.— Défaite de Novare.- Abdication de Charles-Albert.- Victor-Emmanuel, roi de Sardaigne. —Insurrection à Gènes. — Réaction victorieuse à Floreoce. — Dispositions des puissances en faveur du Pape. — Note du gouvernement autrichien aux difll^nts cabinets catholiques.- Dépêche plus accentuée de TBspagne. — Réponse hypocrite du cabinet du Turin. — Opinions diverses au sujet de Tintervention.- Les républicains, les conservateurs et les catholiques.— Noie du cardinal Antonelti aux ambassadeurs catholiques. — Hésitation de Louis-Napoléoo, présideotde la République française. — Conférence de Gaéte. — L'intervention armée est décidée. — Le Père Vaures à TElysée. — Louis-Napoléon met répée de la France au service de la Papauté»

Le P. LacombOi missionnairet campait au aiilien cl*une tribu sauvage du Canada. Un soir, il lui arrive un courrier qui lui remet quelques lettres. Dans la cabane du Père se trouvaient réunis un certain nombre de ces

pauvres habitants des forêts. Le bon missionnaire s'empresse de dépouiller cette correspondance. D'abord ses yeux tombent sur une lettre encyclique du Souverain Pontife <iue son évéque» Mgr Grandin, lui adressait, et il se met à la lire.

Les sauvages le regardent en silence et avec une vive attention. Tout à coup, le plus grand de tous, un vieux Chef, nommé Y Herbe odorante^ l'interrompt et lui demande :

— Le papier que tu lis. Père, te donne de bonnes nouvelles, puisque tu parais si content ; n'est-ce pas vrai ?

— Oui, répond le missionnaire ; cette feuille vient du Chef des fidèles, du représentant de Jésus-Christ sur la terre, et ses paroles portent la joie et la consolation partout où il a des enfants.

— Comment se nomme-t-il ? demanda le chef.

— Pie IX.

— - Il n'est permis qu'aux lèvres pures des croyants^ n'est-ce pas ? de répéter un nom si auguste. Nous, nous ne le pouvons pas, sans doute ?

— Oh ! SI, vous le pouvez, vous aussi, puisque vous êtes catéchumènes, et que vous serez bientôt les enfants de Pie IX.

— Eh bien, redis-le donc, le grand nom du Chef de la religion, afin que nous puissions le retenir.

Le missionnaire ému prononce plusieurs fois le nom auguste de Pie IX.

« Alors, écrit-il lui-même, je fus témoin d'un spectacle unique dans ma vie. Le vieux chef sauvage se leva

debout avec ses compagnons; son visage semblait se transfigurer. »

— Pie IX 1 s*écria-t-il d'une voix forte ; et tous les autres de répéter : Pie IX ! après lui.

— Maintenant» reprit VHerbe odorante ou Wifcaskiseyin^ montre-moi la place où le Chef des Français divins (c'est ainsi que les sauvages appellent tous les catholiques d'Europe) a posé sa main et fait sa signature.

Le missionnaire lui indiqua la signature du Saint-Père ; le vieux chef la baisa avec amour et vénération, et tous les autres firent de même.

Cette émotion profonde qu'inspire aux sauvages mêmes le seul nom du Père commun, est une gloire qui en vaut bien une autre et qui repose le cœur fidèle des sauvages excès de nos civilisés. Nous respirons ce parfum apporté par les brises lointaines, en commençant notre troisième volume^ où les gloires de Pie IX que nous avons à raconter sont encore environnées de tant d'ombres !

Le triomphe de la république romaine avait pour ainsi dire allumé dans toute la Péninsule la fièvre démagogique.

Les principales villes s'agitaient dans les convulsions révolutionnaires. Bologne, Ferrare^ Âncône^ etc., secouèrent l'autorité légitime et furent plus ou moins promptement réoccupées» au nom du Pape, par les armes de l'Autriche. Florence» Livourne imitèrent les villes pontificales et tombèrent dans l'anarchie. La Vénétie et la Lombardie s'abandonnèrent au délire de

4 HI8T0IBB PB PIB IX BT DS SON PONTIFICAT.

raffranobissement. lHalheur aux peuples, quand les agitateurs qui les soulèvent irouvent un point' d'appui dans des priooes ambitieux et jaloux I La glorieuse maison de Savoie, qui Taurait cru ? s'apprêtait à jouer ce rôle avilissant.

hdè ttats soumis à «eette dynastie, et connus sous le nom de royaume de Sardaîgne ou Piémont, étaient nn^e ji^lom^rafîon de plu&ieim; primeipaulés et de diverses petites républiques. Depuis deux siècles seulement, elle possédait \e Monferrat; en 1718» eJUe acquit l'île de Sardaigne; en 1743» le JNovarais, laLomdlina; et^ 1845, Gênes.

Les dues de Savoie travaillàrent à se cracilier raffection des populations diverses, en observant fidèlement les fMieies et conditions en vertu desquels l'adjonction avait été faite. Os y réussirent^ grâce à une administration »ge, économe» et aux progrès qu'ils introduisaient ^ns ces provinces^

Au point de vue religieux, ces population9 étaient dans les conditions les plus favorables. A^a »w àfis populations, la fia catholique avait éclaté à diverses époques en prodiges de zèle et de sainleté« Gênes, on le sait, s'était consacrée à la Mère de Dieu^ 4ant l^image se voyait depuis deux sièc^i» sur les jmonnaies de la république^

Lorsque, éans les dix dernières annéw du dixnbni- Hèrne siède, la févalnlion eqvahit ces contrée?, la maison de Savœe chercha m refuge 0n Sardaigne : là, le clergé, la noblesse et une ^oqpulation dévoiuée l'entourèrent de démonstrations d'amour et n'b^itèrent pa» à

HISTOIBB DB PIB JZ BT I» 8QN PONTIFICAT. $

8*iinposer de Jk)ur(jl0 jsacrifices, t^Dit pour garantir ]» curiste de I9 famille royale qu'afin de pourvoir eonvenal)leiBeiit aux exigences de sa dignité.

A la chute de Napoléon» la maison de Savoie fut réiotégrëe dans ses possessions de terre ferme. Les rois Victor-Emmanuel I*' et Charles-Félix firent briller aux yeux des peuples les vertus, la sagesse^ l'amour du bien public qui avaient rendu si chère la mémoire de leurs ancêtres ; ils ne néglijgèrent rien pour eflacer les traces des bouleversements passés» et la douceur de leur gouvernement faisait revivre l'image de Tancienne paternité.

Avec ces deux souverains s'éteignit la lignée des ducs de l'antique maison de Savoie : ils eurent pour successeur Charles-Albert, prince de Savoie-Carignan, branche cadette, dont le chef fut Thoioas, fils du célèbre duc Charles-Emmanuel I*' qui pour l'esprit, l'habileté â gouverner eï la valeur guerrièrie, fut digne d'être mis en parallèle avec Henri IV.

Charles-Albert, jié en 1798, ayait passé à Paris ses premières années d'étvdes. Rappelé à Turin, à l'époque de la Restauration, il y rapporta ces idées, cet esprit de nouveauté qui avaient alors tant d'attrait. Il nç fut pas difficile aux habiles du parti de l'cAgagier dans les menées révolutionnaires qui pu 1320 agitèreul l'Italie. 11 succéda au bon roi Charies-Féiix en 1831. Les preuves de courage qu'il avait données pendant la guerre d'Espagne où il servit sous les ordres dii due d'Angioul^me, l'amour de l'étude, la sagesse doQt il ne se départit plus depuis son retour à Turin, firefit envisager avec confiance son ayéaement m lr6ne. api es la mort de son regretté

6 HI8T01RB DK PIB IX ET DB SOH PONTIFICAT.

prédéceseeur ; et certainement, pendant de longues années^ il ne trompa point l'espérance qui s'attachait à son nom. Sa piété sincère^ son exactitude dans la pratique des devoirs religieux, son assiduité infatigable au travail, la promulgation des codes, de grands travaux publics entrepris, ses visites à plusieurs villes à Toccasion du choléra, ses voyages en diverses provinces et notamment en Sardaigne, la diminution des impôts* et bien d'autres actes lui valurent l'affection générale.

Mais l'âme de Charles-Albert avait gardé les impressions de sa jeunesse, et à ces souvenirs venait se mêler un excessif amour de la gloire. On trouva, en Savoie, un anneau qui, disait-on, avait appartenu au comte Amédée Y. Sur cet anneau était représenté le lion de la maison de Savoie déchirant un aigle à deux têtes ; ou y lisait cette devise : f attends mon astre. Le roi crut sans doute que cette trouvaille, faite de son temps, était un signe de la mission que la Providence lui avait réservée. 11 Bt faire des anneaux semblables pour les envoyer, en don royal, à un grand nombre de personnages et flatta les convoitises italiennes. Caractère noble et chevaleresque, il se laissait facilement séduire par les utopies. Néanmoins, il réprima d'abord avec énergie les tentatives révolutionnaires^ et jusqu'en 1847^ la politique conservatrice domina dans ses conseils.

Si Charles-Albert l'avait voulu, l'année 1848 sef&t passée tranquille et heureuse pour ses États, comme l'avait été sous Charles-Félix l'année 1830. Au lieu de prêter la main à la démagogie^ dans l'espoir qu'elle tra-

HISTOIRB DK PII IX ET DE SON POIITIFICAT. 7

vaillerait pour sa couronne, il n'avait qu*â offrir son épée au Saint-Siège et à la Confédération des États de la Péninsule. En acceptant la direction souveraine et modératrice de Pie IX, il eût rallié autour de lui les princes et les peuples» heureux de le voir protéger Tordre au dedans contre les révolutionnaires, et Tindépendance commune vis-à-vis de tous les étrangers.

L'Autriche elle-même, alors aux prises avec mille difficultés et menacée jusque dans son existence, eût accédé à toutes les propositions acceptables. Au lieu de cela, Charles-Albert entreprit contre elle une guerre révolutionnaire et malheureuse ; et après avoir, en 1848, changé quatre fois son cabinet, il se trouva, dans Thiver, avec un ministère de démocrates qui achevèrent de dominer non-seulement son esprit, mais son cœur.

A cette époque, trois partis politiques se partageaient Topinionen U^We^hs conservateurs^ les libéraux^ les républicains. Le prenfiier tenait au statu quo ; il s'appuyait principalement sur TAulriche, dont Tinfluence était dominante dans les duchés, et dont la politique était suivie par le roi de Naples. Jusqu'à la mort de Grégoire XYI, cette politique avait été généralement d'accord avec le gouvernement du Saint-Siège.

Les deux autres partis aspiraient à de grands changements.

Le plus avancé, composé des républicainst n'aspirait i rien de moins qu'à l'unification de toute l'Italie, dans une vaste république, et, comme son plus grand obstacle était la souveraineté pontificale, il visait au renversement de cette souveraineté, et se trouvait ainsi

l'enuemi naturel de la Papauté et de TEglise catholique. Ce parti, embrigadé dans la Jeune Italie, avait Tadresse de masquer dans une apparence de patriotisme ses desseins pernicieux. Il demandait l'expulsion de l'étranger, de rAutrîchien, qui tenait sous son joug la Lombardie et la Vénétie, et qui gouvernait indirectement les duchés par son influence. Il se composait déjeunes gens entraînés dans les sociétés secrètes, et de ces ambitieux de tout rang, qui ne reculent devant aucun bouleversement pour arriver à leurs fins.

Quant aux libéraux constitutionnels , ils n'étaient pas moins partisans de Tindépendance de ritalie, mais ils ne croyaient pas qu'il fût nécessaire, pour l'obtenir, de renverser tous les trônes et de bouleverser toutes les institutions, et ils se contentaient de désirer des institutions plus libérales pour les provinces soumises à l'Autriche. On comptait parmi «eux des hommes distingués, comme l'historien César Canlù, le poëte Manzoni, le comte de Cavour, et le comte César Balbo. Ce dernier avait publié, en 1843, un livre intitulé Speranze d'Italia {Les Espérances de Vltalie) qui devint le manifeste des libéraux modérés. Dans les révolutions, il est difficile de s'arrêter au juste milieu ; c'est pourquoi les libéraux devaient se trouver entraînés vers les républicains; l'ambition du Piémont finit par pousser ainsi à des me* sures extrêmes les hommes d'État qui n'avaient probablement pas d'abord l'intention d'aller si loin.

Les conservateurs n'étaient pas moins attachés que les autres à l'indépendance de leur patrie, mais ils ne la voyaient pas dans l'application des idées libérales, et

ils croyaient que le danger le plus pressant à conjurer ctait la révolution; leur chef reconnu en Piémont était le comte Solaro délia Margarita^ Tun des plus grands hommes d'État qu'ait eus la Sardaigne.

Jusqu'en 1847, comme nous Pavons dit, la politique conservatrice, représentée par le comte de la Marguerite^ principal ministre de Charles-Albert, domina dans les conseils du Piémont. Mais alors le parti des réformateurs politiques l'emporta, et le mouvement libéral inauguré par Pie IX donna l'avaptage aux idées représentées par Tabbé Gioberti. Ce révolutionnaire en soutane joua un rôle assez important, à cette époque, dans les intrigues politiques dont Pie IX fut Tinnocente victime, pour mériter ici une mention particulière.

Vincent Gioberti naquit à Turin, en 1801, d'une fiamille bourgeoise originaire de France. Distingué de bonne heure pour ses talents, il fut placé, jeune encore, au nombre des aumôniers de la cour et des professeurs de théologie à l'université. Ses idées étaient, dès lors, assez conformes à celles du parti le plus avancé pour qu'il publiât dans le journal de Mazzini des articles qu'il signait du nom assez expressif de Démophile. Après l'échauffourée de Savoie, il paya de l'exil sa collaboration à la Jeune Italie^ et se retira à Paris où il vécut jusqu'en 1835. A cette époque, il se rendit à Bruxelles, devint répétiteur dans une institution libre de cette ville^ et là, tandis que Mazzini continuait^ pour employer l'énergique expression de Montanelli, à rouler dans le sang le rocher de la conjuration, il mûrit ses idées dans la méditation et le silence. En 1838, il publia

tO HI8T0IHB DB PIE IX ET DE SON PONTIFICAT.

un ouvrage de spéculation pure intitulé Du surnaturel^ puis une Introduction à V étude de la philosophie^ qui lui firent la réputation d'un penseur distingué.

C'est en 1843 seulement qu'il commence à s'occuper de politique. Il publie alors son livre De la primauté morale et politique des Italiens^ dont on dit que c'était une bâtisse libérale aux armoiries pontificales. Le républicain de 1833 avait disparu. Il ne restait plus qu'un théoricien libéral, qui prenait une thèse opposée à celle que soutient le Dante dans son livre De la monarchie, et qui voulait faire accepter au peuple la suprématie du Pape, remise à neuf par un badigeon démocratique.

Bientôt après, Gioberti publie, en Suisse, son Jésuite moderne, qui n'est qu'une invective en six volumes, aussi injuste que longue et passionnée, contre la Compagnie de Jésus.

Gioberti devint l'idole de la populace (1). Rentré en triomphe dans sa patrie, il ne tarda pas à monter au pouvoir. Aisément il fait entendre au roi que les événements pourront placer sur sa tête la couronne du

(1) Cette popularité, comme il arrive ordinairement, fut un feu de paille. 6iot)erli conserva jusqu'à la fin la pension, non la confiance du successeur de Charles-Albert. Retiré à Paris, après y avoir été ambassadeur, il y publia, en 1851, un dernier ouvrage intitulé: De la rénovation politique de Vltalie. Il y passe en revue les événements des derniers temps, et il en déduit les espérances de l'avenir. Ce livre fut mis à Pindex.

Gioberti mourut à Paris le 26 octobre 1851. Le soir, il s'était retiré chez lui bien portant. Le lendemain, en entrant dans sa chambre, on le trouva étendu sans vie. La Bible, les Fiancés de Manzoni étaient ouverts sur son lit. Cette mort prématurée et subite a été celle de plusieurs révolutionnaires italiens.

HISTOIRE DE PIB IX ET Oë SON PONTIFICAT. il

royaume Lombard- Vénitien. Le gouvernement se hâte donc d'accueillir les mécontents de ce royaume qui fuyaient la domination autrichienne. La Lombardie et la Yénétie sont vivement agitées ; la population des villes et le gouvernement sont en hostilité déclarée. A Milan, les citoyens s*abstiennent du tabac pour ne pas enrichir le fisc autrichien ; les officiers de Tarmée sont tenus à l'écart de la société ; des rixes éclatent à chaque instant entre les habitants et la garnison ; une insurrec* tion paraît imminente, et le maréchal Radetzky, général en chef des troupes autrichiennes, juge qu'il est temps de recourir à des mesures de rigueur. Les rebelles, se sentant appuyés par le gouvernement piémontais, bravent les baïonnettes de Tannée d'occupation.

C'était le trop fameux Gioberti qui, pour le malheur du Piémont, conduisait alors le char de l'Etat, et le menait à l'abime. C'est lui surtout qui, par ses écrits et son influence, avait exalté démesurément l'orgueil de ses compatriotes, attisé le feu des mauvaises passions, et déchaîné le torrent de la révolte et de la violence. Bien avant d'être ministre, cet homme funeste avait pesé sur les résolutions du cabinet, et avait eu le malheur d'en dicter les fautes et les erreurs. Devenu chef officiel de la politique de son pays, il ne tarda pas à mesurer la profondeur du précipice au bord duquel son imprudence l'avait poussé à la dérive ; mais alors, comme il n'est que trop ordinaire^ il se voyait frappe d'une douloqreuse impuissance et n'avait plus la liberté de remonter la pente fatale.

Charles-Albert voyant la révolution triomphante en

Italie, prend le pnrti d'attaquer l'Autriche. Ce Judas Machabée présomptif de Tltalie régénérée, dit Crélineau-Joly, se décide enfin à dégager son épée du montde-piété des révolutions (1). Les radicaux lui offrent la guerre ou l'émeute ; il tremble devant eux, et vjent, le 23 mars 1849, affronter à Novare les canons du maréchal Radetzki.

La veille de cette terrible journée, le monarque soucieux pressentait son malheur. Son front était entouré d'un nuage de tristesse. On pouvait, dit le chevalier Cibrario, son ami et son historien (2), on pouvait lire sur son visage tout le déchirement de son cœur. Il marchait seul, en avant de son cortège, ne demandant personne auprès de lui, contre son habitude, n'interrogeant point, ne proférant pas une parole. Mus par l'espoir de faire diversion à la douleur dans laquelle son esprit paraissait plongé, les officiers de son cortège poussaient de temps en temps leur cheval, pour s'approcher, et lui adresser un mot ; souvent, il ne répondait pas, ou bien il le faisait laconiquement, et à voix basse; des quelques syllabes que l'on pouvait saisir, oncomprenait que, dans le chaos de ses pensées tourmentées, il méditait quelque grave résolution. On entendit plusieurs fois ces quatre mots désespérés : Cest fini pour moi I

Le lendemain, le roi monte à cheval, vers onze heures et demie, pour parcourir la ligne de son armée. A peine est- il sorti par la porte de 3Iilan qu'on entend gronder

(I) V Eglise romaine en face de la Révolution, t. II, p. 311. (?) Vfe et mort de Charles- Albert,

le canon. La bataille commençait. Charles-Albert, tournant aussitôt vers la route de Mortara, accourt au galop vers la position dite La Bicoccay poussant jusqu'au point où la mêlce était déjà vive. Presque immédiatement, un carabinier de son escorte, frappé à la tête, s'affaisse à quelques pas derrière lui. Dès ce moment, le roi ne recule plus, si ce n'est pour se porter ^lus à droite ou plus à gauche, au point le plus exposé, parmi les batteries tonnantes. Il montre, pendant toute cette fatale journée, un courage stoïque, comme un homme qui, entrevoyant sa dernière infortune, est résolu à mourir. Quatre fois fut perdue et reprise celte même position où il se tenait obstinément, car là était justement la clef de toute la ligne, et tous les efforts de l'ennemi s'y dirigeaient. Mais finalement, la bravoure ne put rien contre le nombre ; vers quatre heures du soir la bataille était perdue. Il semblait, dit l'historien piémontais cité plus haut, que V armée cédât à un choc surnaturel. Le jour commençait à baisser, et une brume légère^ tombant par instant, présageait la pluie. Le ciel semblait inviter aux pleurs.

Le roi reste sous Novare jusqu'à la nuit close. Avant de quitter le champ de carnage, il députe vers Radetzky le général Gossato, afin d'obtenir un armistice. Quand l'officier envoyé en parlementaire rapporta les dures conditions de l'ennemi, Charles-Albert réfléchit un instant, puis, prenant la parole: « Je ne veux pas, s'écriet-il, accepter des conditions déshonorantes, j'ai résolu d'abdiquer. Le maréchal se montrera peut-être plus modéré envers mon fils. » Et comme les assistants, émus jusqu'aux larmes, le conjuraient de ne point se séparer

14 HISTOIRE DE PIE IX ET DE SON PONTinCAT.

(le h patrie, il leur dit, en les pressant sur son cœur : c Merci, merci, mes amisi je vous remercie de tous les services que vous avez rendus à TÉtat ainsi qu'à ma personne, mais je ne suis plus roi. » Et^ montrant son fils, il ajouta : Voici votre roi l

Et s'arracbant de leurs bras, il quitta brusquement Novare, accompagné d'un seul serviteur^ et prit à minuit la route de la terre étrangère.

Ce roi chevaleresque et pieux, mais ébloui par le mirage de la gloire humaine, expia par sa bravoure et ses malheurs ses complaisances pour la Révolution, et ses aspirations ambitieuses à la couronne d'Italie. Abandonné des révolutionnaires qui l'avaient poussé en avant, il trouva de sublimes accents qui ennoblissent, autant que son courage, cette terrible défaite. Heureux si la leçon du père eût pu servira Théritierdeson trône. Mais la Révolution est un minotaure qui aime à sentir sous sa dent une tête couronnée. Le fils de Chartes-* Albert, dont le nom (Victor-Emmanuel) signifie Dieu vainqueur avec nous^ doit faire de ce nom une sanglante ironie.

Le 29 mars suivant, le jeune roi, âgé de vingt-huit ans, prêtait serment, en ces termes, devant les Chambres réunies :

« En présence de Dieu, je jure d'observer loyalement le statut ; de n'exercer l'autorité royale qu'en vertu des lois et conformément & ce qu'elles ont prescrit ; de faire rendre justice à chacun, et de me conduire en toute chose dans la seule vue de l'intérêl, de la prospérité et de l'honneur de la nation. »

HISTOIRE DE PIE IX ET OB SON PONTIPIGaT. 15

On ignorait encore ce que serait le nouveau roi, et ce que deviendrait son royaume. Ce qu'on pouvait affirmer, c'est que les vrais dangers qui Tentouraient ne venaient point de ses vainqueurs. Ils venaient de ce parti aussi audacieux entre les murailles d'un club que lâche sur le champ de bataille, de cette faction révolutionnaire, qui, après avoir entraîné .à sa ruine l'inforluné Charles- Albert, osait encore lever la tête dans le parlement, quand elle aurait dû rentrer sous terre, et demander pardon à Dieu et aux hommes des coupables folies où elle avait jeté Tltalie entière.

Cette minorité infime dont la domination n'ouvre qu'une ère de pillage, de ruine et de misère, ces démagogues qui fuient au bruit du canon, qui n'ont de goût que pour les émeutes de carrefour et les promenades aux flambeaux, dont tout le patriotisme s'évapore en harangues, et qui ne savent que troubler la paix des cités, souffler le feu de la discorde et tuer la liberté, il eût fallu les réduire énergiquement, et percer à jour leurs complots homicides. Mais du moment qu'on subit leur audace, et qu'on leur laisse prendre assez d'influence pour dicter leurs volontés au chef de l'État, lui imposer des officiers incapables et traîtres, et des ministres dominés par eux, dès lors, tout est perdu. Le fils du héros de Novare devait y prendre garde. Oubliant qu'il était prince catholique et prêtant l'oreille aux perfidies de la Révolution, il jouait sa couronne, qui tombera de la tête de quelqu'un de ses fils, dans un prochain avenir. Les succès d'un moment serviront de piédestal à la roche tarpéienne.

Victor-Emmanuel n'apprit absolument rien à Técole des malheurs amassés par la Révolution sur la tête de son père. Il enchérit encore sur les molles complaisances du vaincu de Novare pour le monsire. Le ministère piémontais fut modifié. Le malheureux prêtre qui avait déchaîné les passions révolutionnaires sur la Péninsule, et qui avait prudemment quitté son portefeuille, Gioberti, fut appelé de nouveau à f lire partie du gouvernement, en qualité de ministre sans portefeuille. Ce fut une douleur profonde pour les catholiques, en même temps qu'un malheur pour le Piémont comme pour la dynastie de Savoie que la réapparition au pouvoir de ce mauvais génie de l'Italie. Ainsi, quand il eût fallu barrer énergiquement le passage aux représentants de ce parti, on alla chercher dans la retraite, où il eût dû rester pour gémir sur ses lamentables erreurs, l'homme qui avait pactisé avec la Révolution, qui l'avait bassement flattée, et qui, voulant trop lard en arrêter les excès, était tombé honteusement devant elle.

Aussitôt, les révolutionnaires relevèrent hardiment la tête. A la suite de la bataille de Novare, une insurrection fomentée par les agents des sociétés secrètes de France et d'Italie, et par l'Angleterre, éclata à Gênes. Les insurgés égorgèrent quelques gendarmes, chassèrent la garnison, ouvrirent le bagne, élevèrent une guillotine sur la place publique, se livrèrent au pillage, en placardant sur les murs celte menaçante ironie : Mort aux voleurs l et proclamèrent la République. A la tête de ce mouvement se trouvaient des avocats, Lazotti entre autres, et un aventurier, ancien marchand de cigares en

Amérique, italien rentré dans sa patrie pour la bouleverser. Cet intrigant, qui s'était nommé générai, s'appelait Avezzana. Dans sa nouvelle profession d'émeulier, il s'était jeté dans Gênes et y avait organisé une résistance non moins insensée que coupable.

La ville fut prise par le général La Marmora ; les chefs de l'insurrection trouvèrent un refuge sur les navires étrangers mouillés dans la rade. Avezzana se sauva à Rome, pour y jouer le même rôle qu'à Gênes. Une lutte sanglante désola pendant quatre jours cette malheureuse cité; mais elle n'y eût pas tenu vingt-quatre heures, sans un renfort de volontaires français, polonais et allemands, levés à Paris par les racoleurs Frapoli et Pascantini. Ces aventuriers, se rendant en Toscane, étaient alors de passage à Gênes ; il excitèrent et aidèrent puissnmment les insurgés.

Quand ces mêmes volontaires, échappés de Gênes, arrivèrent à Florence, la cause de Tordre venait d*y triompher. La défaite des anarchistes n'avait pas coûté une heure. Le peuple de Florence et les paysans des campagnes environnantes, décidés à s'affranchir euxmêmes, s'étaient emparés des postes, avaient jeté en prison les autorités républicaines, rétabli les armes du grand-duc au palais, et restauré en un clin d'oeil la monarchie légitime. Le peuple avait lui-même fermé les clubs, où des étrangers et les bandits de la ville ourdissaient des crimes abominables; il avait dissout la garde nationale comme un élément de discorde et de révolution, et chassé l'Assemblée de rebelles dite Constîtuante qui s'était déclarée en permanence. Jamais Res-

tauration ne s'accomplit avec plus d'ensemble et de promptitude. Cela tenait du merveilleux. Ce peuple sage, impatienté à la fin, avait nettoyé lui-même les écuries d'Augias.

Ces trois nouvelles : la défaite de Novare, la soumission de Gênes et la restauration en Toscane, parvinrent à Rome en même temps. La cause de l'Italie était vaincue dans ses généreux dévouements comme dans ses lâchetés. Restait à détruire la République européenne, retranchée dans Rome. L'Europe catholique s'apprêtait à en débarrasser le monde.

Quoique le Saint-Père eût espéré, avec une sorte d'obstination, que le cœur des rebelles ne larderait pas à lui revenir, il n'avait rien négligé pour intéresser les puissances catholiques à sa cause. Dès le 4 décembre 1848, il avait sollicité l'inlervenlion des gouvernements contre l'invasion de Rome par la démagogie.

Le gouvernement autrichien, malgré ses embarras intérieurs, parut s'émouvoir le premier de la position faite au Chef de l'Église. Le prince de Schwartzemberg adressa aux puissances une note pressante à ce sujet.

Selon le ministre autrichien, (c deux intérêts combinés démontrent la nécessité de mettre un terme à l'exil d'j Souverain Pontife et au pouvoir du parti qui a usurpé son autorité. Le monde catholique est en droit de réclamer pour le Chef visible de l'Église la plénitude de liberté indispensable pour le gouvernement de la société catholique, cette vieille monarchie qui a ses sujets dans toutes les parties du monde. Les peuples catholiques ne permettront pas que le Chef de leur Église soit dé-

pouillé de son indépendance et devienne le sujet d'un prince étranger ; ils ne souffriront pas quMl soit dégradé par une faction qui, sous l'égide de son vénérable nom^ cherche à miner et à détruire son pouvoir.

« Pour que TÉvêque de Rome, qui est en même temps le Chef souverain de TÉglise, puisse exercer ses hautes fonctions, il faut qu'il soit souverain de Rome....

a II est possible que cette manifestation des puissances qui ont les moyens d'agir énergiquement encourage la majorité du peuple romain, aujourd'hui tenu en échec par une minorité factieuse, à faire un sérieux effort pour secouer le joug honteux, et rétablir, avec la personne du Saint- Père, l'ordre et la tranquillité dans les murs de Rome. Si cependant, après un certain délais dont la durée devra être préalablement fixée, la déclaration des puissances ne produisait pas l'effet par elles attendu, il faudrait recourir immédiatement aux moyens matériels »

Les propositions de rAutriche étaient sensées, et la solution pacifique qu'elle se plaisait à entrevoir, souverainement désirable; mais le pouvoir révolutionnaire terrorisait à ce point la ville de Rome que la possibilité d'une réaction de la partie saine était plus que douteuse.

Le gouvernement espagnol conservait à ce sujet moins d'espérances que le cabinet de Vienne et proposait une action plus expéditive.

c Les négociations, disait don Pedro de Pidal, ministre espagnol, dans sa réponse à la note autrichienne, peuvent être regardées comme insuffisantes, quand on

jette un coup d'oeil sur la tournure qu'ont prise les affaires de Rome. Il ne s'agit plus de protéger la liberté du Pape, mais de rétablir son autorité d'une manière stable et ferme, et de l'assurer contre toute violence... »

En conséquence « le gouvernement de Sa Majesté catholique invite les putres puissances catholiques à s'entendre sur les moyens à prendre pour éviter des maux qui surviendraient, si les choses devaient rester dans l'état actuel. Dans ce but. Sa Majesté a ordonné à son gouvernement de s'adresser aux gouvernements de France, d'Autriche, de Bavière, de Sardaigne, de Toscone et de Naples, afin de les inviter à nommer des plénipotentiaires et à désigner le lieu où ils doivent se réunir....... »

En même temps, le gouvernement espagnol indiquait comme un lieu propre à la conférence, soit Madrid, soit une autre ville sur les côtes d'Espagne, tant à cause du calme dont jouissait ce pays que de la convenance d'une ville maritime pour la réunion.

Les puissances catholiques reçurent avec la plus religieuse sympathie la communication de l'Kspogne, qui correspondait à leqrs sentiments particuliers. Les princes mêmes qui n'étaient point unis au Saint-Père par les liens de l'unité catholique, s'empressèrent de lui donner les témoignages les plus éclatants de leur bon vouloir. Il n'est pas jusqu'au Grand -Seigneur qui n'ait écrit au Pape, pour lui dire combien il était indigné de l'ingratitude de ses sujets, lui offrant une division de troupes pour une intervention armée.

Une puissance fut discordante dans ce concert una-

nime« et c'était une puissance catholique ! Le Piémont, tombé au pouvoir de la Révolution, opposa des difficultés. Ses objections prouvaient une fois de plus Thypocrisie de ces agitateurs italiens, qui suaient la haine de la Papauté en affectant Tamour de la religion. Ce gouvernement, pour masquer Todieux de sa retraite, alléguait le banal prétexte de la tyrannie autrichienne qui l'empêchait d'enirer avec elle dans une ligue contre les tyrans de Rome et les oppresseurs du Saint-Siège.

La réponse du gouvernement piémonlais porte la signature du triste abbé Gioberti qui dirigeait alors le cabinet de Turin. Il faut mettre ici sous les yeux du lecteur la partie saillante de ces explications hypocrites à travers lesquelles percent, pour des yeux clairvoyants, les visées ambitieuses et perfides du petit Ëtat subalpin.

<E Le ministère de Sardaigne, appréciant la pensée vraiment religieuse du cabinet de Madrid, doit néanmoins faire observer qu'il ne lui parait pas probable que, dans une réunion de plénipotentiaires de toutes les puissances énoncées, il puisse être établi une juste séparation entre les affaires religieuses et les affaires politiques^ si Ton considère que c'est pour des causes politiques que le Pape a abandonné Rome, et qu'en conséquence sa rentrée parmi ses sujets se trouve entravée par des difficultés civiles qu'il faudra nécessairement avant tout aplanir. La question temporelle se trouve étroitement liée à la question spirituelle, et Tune est mêlée à l'autre de telle sorte que, dans la discussion, on ne pourrait pas discuter les droits spirituels sans toucher aux droits temporels du pape. En conséquence, il y aurait néces-

site de traiter à la fois les deux questions dans le même congrès, ce qui serait en opposition directe avec les vues des puissances italiennes.

« De plus, entre les gouvernements appelés à envoyer des plénipotentiaires aux conférences, on voit le gouvernement autrichien. Il n'est pas douteux que, dans ce moment, les États de la Péninsule italienne n'admettraient pas l'intervention de l'Autriche dans une semblahle union, même alors que les négociations pourraient être restreintes à la partie spirituelle, complètement isolée de la partie temporelle. Il faut ajouter à ces considérations que, dans la situation générale des esprits en Italie, et au sein des États pontificaux^ Tintervention des puissances étrangères sus-énoncées indisposerait à l'excès les sujets du Pape et les aliénerait de telle sorte, qu'en supposant même la réconciliation obtenue entre eux par ce moyen, cette réconciliation aurait le caractère de la violence étrangère ; elle ne manquerait pas alors d'être peu stable et de courte durée ; elle manquerait son but et elle tournerait au préjudice de la religion. Le gouvernement du roi, appréciant néanmoins les idées qui ont conseillé à la haute piété de Sa Majesté la reine d'Espagne et à son digne gouvernement, le projet à lui communiqué, serait d'avis de faire, de bon accord, tous ses efforts pour atteindre, d'une autre manière, le but si désiré pour le bien de la religion.... »

Cette autre manière^ le naïf homme d'État l'indique, c'est de persuader au Souverain Pontife de retourner à Rome, et de l'inviter à observer efficacement les lois

HlSTOIRS OB PIB IX BT DE SON PONTIFICAT. 23

constitutionnelles données par lui-même* à ses peuples» Et il veut qu'en cette affaire on évite soigneusement toute espèce de bruit ou de publicité^ et surtout ce qui pourrait ressembler à une coaclion quelconque.

N'était-ce pas cyniquement conseiller au Pape de se livrer de nouveauà la merci des démagogues, qui avaient mis, on peut le dire, sa tête à prix en usurpant son autorité.

Le cabinet de Madrid ne s'y trompa point. Il répondit carrément et poliment à ces outrageantes propositions qu'il ne voyait pas les choses du même œil que le cabinet Gioberti.

Les négociations diplomatiques continuèrent entre les puissances catholiques. Il fut question de proposer au Pape de s'établir à Givita-Yecchia, sous la protection de la marine de toutes les nations intéressées, France, Autriche, Naples, Sardaigne, Espagne et Portugal, tandis que des pourparlers s'ouvriraient à Rome, avec les personnes disposées à reconnaître l'autorité du Saint-Père. Le Pape était résolu de ne devoir sa restauration qu'à l'action combinée des divers États catholiques. Les excès croissants des tyrans qui trônaient dans la ville éternelle ne laissaient place à aucun espoir de conciliation. Il était évident pour tous^ que la force pourrait seule mettre fin à l'anarchie de Rome et à l'exil du Chef de l'Église. Jamais question religieuse ou politique ne souleva autant de discussions, dans la presse, dans le public, à la tri* bune, dans les conseils des gouvernements, que celle de l'intervention dans cette grave circonstance. Tandis que la démagogie cosmopolite soutenait de tous les

'2A HI8T0IRB DB PIX IX ET DR SON POifTIFfCAT.

I^rints de l'Europe la république romaine^ et lui adrets sait ses sympathies et ses vœux, les peuples et les honnêtes gouvernemeats étaient pour i'iiitervenlioiu Mais les dérenseurs de la cause pontificale se partageaient en deux nuances bien tranchées, les catholiques et les politiques»

Les catholiques soutenaient l'intervention au nom des intérêts éternels de h foi. Us disaient que la foi et mt le premier bien de l'homme^ l'inlérêt de la foi est le pre— mier de tous les principes. Or, qui ne voit que l'indépendance de la Papauté est au nombre des intérêts essentiels de la foi ? La séparation du pouvoir spirituel et do pouvoir temporel à Rome est un rêve, un vieux rêve rejeté par l'histoire, au rang des paradoxes et des chimères. A Byznnce, le pouvoir temporel était séparé du spirituel. Qu'en résultait-il? C'est que le patriarche était la créature de l'empereur, qui le faisait et le défaisait à son gré. A Saint-Pétersbourg, le synode n'est qu'une sorte de conseil d'État amovible aux ordres du czar. Ne se rappelle-t-on pas les essais grotesques tentés au moyen-âge pour la séparation des deux pouvoirs à Rome ? Essayez de loujes les combinaisons ; si vous ne faites du pontife un roi, vous en faites un esclave. Met* tez-le à Avignon, il sera le premier vassal des rois de France; plaeez-le à Jérusalem, un ordre du sultan fera tonober sa tête ou confisquera ses biens. Laissez-le à Rome, en lui ôtant seulement son pouvoir temporel, il faudra bien que vous donniez ce pouvoir à quelqu'un, et oe quelqu'un deviendra son maître. Rome est->elle en république? vous faites du saint Pontife le serviteur

niSTOIRB DB FIB IX BT Dfi SON PONTIFICTT. 25

(Je Mazzini. Si le Pape n'est pas souverain , il y a un souterain à côté de lui» au-dessus de lui, et dès lors ta conscience du Vicaire de Jésus-Christ *peut se troubler; si sa conscience ne se trouble pas, son bras et sa main peuvent être paralysés. Qui ne trennble devant de pareilles conséquences? On ne peut donner la Papauté ni à rAutriehe, ni à la France, ni à l'Espagne. On ne peut pas la donner à la république. Il faut à tout prix, pour garantir la foi, garantir l'indépendance de l'Église et la souveraineté de son Chef.

A cette considération générale, les catholiques ajoutaient beaucoup de considérations particulières. C'est la Papauté, disaient-ils, qui a créé la Rome m.oderne en y fixant le point central du monde chrétien. La Rome des temps nouveaux est l'œuvre du Pontificat, sa création, son bien propre, son domaine. Depuis longtemps la Ville des Césars, bourgade ou désert, aurait disparu de la carte du monde, si l'Église n'y avait établi son siège, rivé ses destinées. C'est à ce prix que Rome a duré dans le grand conflit* des nations ; c'est à ce prix qu'elle a traversé tant de siècles avec ce caractère de neutralité sacrée qui lui a permis de vivre en paix et de cultiver les arts à l'ombre du dôme de Saint-Pierre. Enfin, dans le cas actuel, c'était, disaient-ils encore, une notoire ingratitude aux Romains d'avoir réduit à une douloureuse émigration ce Pape, ce Pèreplutôl, qui avait voulu les élever à la dignité d'hommes libres, et qui, pour tant de bienfaits, avait été chassé comme un tyran de la ville illustrée par ses vertus, émancipée par sa bonlé ! Rome méritait une peine exemplaire.

Les politiques purs, toujours fardés de libéralisme, raisonnaient tout autrement, mais pour aboutir à la même conclusion.

C'était surtout en France que la question romaine soulevait des discussions brûlantes. Selon les politiques français, l'intervention est la conséquence naturelle de notre politique séculaire en Italie. Il y a pour nou.^, dans la Péninsule, comme un système traditionnel que nous sommes tenus de suivre, à moins de changer la nature des choses. 11 faut, ou que la France reconnaisse le triumvirat romain et le soutienne, ou qu'elle y substitue un gouvernement libéral et régulier. Peut-elle reconnaître le triumvirat? Ce triumvirat est l'expression de la démocratie la plus radicale, de la démocratie rouge^ comme on disait alors. Irons-nous donc soutenir en Italie ce que nous combattons en France? D'ailleurs, si nous n'intervenons pas, d'autres interviendront, au détriment des idées libérales. La politique de la France, en 1849^ lui est dictée par la politique de 1832. Nous avons, en 1832, déployé le drapeau française Anoône pour contenir l'Autriche, c'est-à-dire Tinfluence il libérale. Il faut, en 1849, intervenir encore, intervenir libéralement pour empêcher que l'Autriche n'intervienne despotiquement. L'Autriche à contenir, l'administration romaine à soutenir dans ses récentes idées^ à ramener dans la voie d'une liberté sage et d'un progrès modéré, voilà le but que l'expédition française doit se proposer : médiatrice entre le despotisme et la liberté, voilà ce que doit être la France. Toute autre politique nous met, disait-on énergiquement, à la queue de l'Autriche ou à la queue de la démagogie.

HI8T0IUB DB PIB IX BT DE SON PONTIFICAT. 27

En vain Rome se plaindrait, ajoutait-on. Il y a des territoires qui appartiennent pour ainsi dire à l'Europe presque autant qu'aux populations qui les habitent. L'in* térêt général du continent a des exigences que ces pays doivent subir^ et qui, d'ailleurs, tournent en somme â leur avantage. Si Rome refuse d*être le siège de la Papauté, TEurope cessera de la protéger, et elle deviendra la proie d'un de ses puissants voisins.

Il y avait, à cette époque, en France, une variété de politiques à part qui s'intitulaient catholiques, mais ca* tholiques libéraux^ nuancés d'une teinte démocratique. Les plus avancés d'entre eux professaient un dévouement sincère aux institutions républicaines. Ils croyaient que la religion n'exclut aucune forme de gouvernement, sauf celle qui porterait atteinte à la morale. Us reconnaissaient pour dogme l'autorité en matière de foi, la liberté en politique. L'intervention était à leurs yeux un abus de la force contre le droit d'un peuple. Quant à la question du pouvoir temporel des Papes, ils la résolvaient avec hardiesse dans un sens nouveau. Frappés des inconvénients sans nombre et des inévitables conflits qui naissent des rapports de l'Église et l'État, ils proposaient la séparation : à ce divorce, les deux principes gagneraient en force, en autorité, en respect. L'État verrait s'évanouir tous les embarras que lui sus^ citent les ombrages du principe spirituel. L'Église verrait cesser toutes les humiliations que le principe laïque lui impose comme prix de sa tutelle ; elle serait plus forte, une fois délivrée des bienfaits suspects du pouvoir et dégagée de toute entrave temporelle. La séparation

de rÉglise et de l'État, tel était leur mot d'ordre. Ce qu'ils croyaient possible dans chaque pays, ils l'espéraient à Ronne : ils rêvaient rétablissement d'une Papauté exclusivement spirituelle, imaginant tout un système de solidarité politique qui protégerait Tiridépcndance du Saint-Siège, sans qu'un peuple entier fût éternellement immolé à cette onéreuse garantie. Ils ne pensaient pas que les destinées de TÊglisc, non plus que les intérêts de la foi, fussent liées au sort précaire d'un petit État. Au nom d'une généreuse confiance dans l'immortalité de la foi, de TÉglise et du Pontificat spirituel, ils repoussaient hautement l'intervention. Voilà jusqu'où leur libéralisme emportait certains hommes qui se proclamaient catholiques.

La situation de Rome ne permettait plus de temporiser. Chaque heure de relard dans la répression éiait un crime de plus qu'on laissait commettre. Le Saint- Père lui-même se hâta de provoquer la solution de la question. En son nom, le cardinal Antonelli adressa de nouveau, aux gouvernements catholiques de l'Ëuropei une demande formelle et pressante d'intervention. Dans ce mémoire, qui porte la date du 18 février 1849, le cardinal secrétaire d'État, après avoir fait l'exposé de tous les événements qui s'étaient accomplis à Rome depuis le 24 novembre précédent, ajoutait :

« C'est pourquoi le Saint-Père, ayant épuisé tous les moyens qui étaient en son pouvoir , poussé par le devoir qui le presse, en face du monde catholique, de conserver dans son intégrité le patrimoine de l'Église et la souveraineté qui y est annexée, comme indis-

HISTOIUB DE PIE IX ET DE tiON PONTIFICAT. 29

pensable pour maintenir sa pleine liberté et indépendance de Chef suprême de cette Église ; touché d*ailleurs des gémissements des gens de bien qui réclament hautement aide et secours, et qui ne peuvent supporter plus , longtemps un joug de fer et une main tyrannique, le Saint-Père se tourne de nouveau vers ces mêmes puissances, et spécialement vers celles qui sont catholiques, et qui, avec une si grande générosité de cœur, et d'une façon non équivoque^ ont manifesté leur volonté arrêtée de défendre sa cause, tenant pour certain qu'elles voudront concourir avec la plus vive sollicitude, par leur intervention morale, à le rétablir sur son siège et dans la capitale de ses domaines, qui lui ont été constitués pour maintenir sa pleine liberté et indépendance, et qui sont garantis d'ailleurs par tous les traités qui forment la base du droit public européen.

a Et puisque TAulriche, la France, TEspagne et lo royaume des Deux-Siciles se trouvent, par leur position géographique, en situation de pouvoir promptement concourir pnr leurs armes à rétablir dans les domaines du Saint-Siège Tordre troublé par une horde de sectaires, le Saint-Père, se fiant à Tint Vêt religieux de ces puissances, filles de l'Église, demande avec une entière assurance leur intervention armée pour délivrer principalement l'État du Saint-Siégc de la faction des misérables qui y exercent par toutes sortes de crimes le plus atroce despotisme.

« De cette manière seule. Tordre pourra être restaure dans les Étals de TÉglise, et le Saint-Père, rétab'.i dans le libre exercice de sa suprême autorité, ainsi que

Texigent impérieusement son auguste et sacré caraclère, les intérêts de l'Église univer'selle et la paix des peuples ; c'est ainsi qu'il pourra conserver ce patrimoine qu'il a reçu à son avènement au PontiGcat^ pour le transmettre dans son intégrité à ses successeurs.

<E Sa cause est celle de l'ordre et du catholicisme. C'est pourquoi le Saint-Père a la confiance que, tandis que toutes les puissances avec lesquelles II entretient des relations amicales, et qui^ dans les diverses phases de la situation où il a été réduit par un parti de factieux, lui ont manifesté leur plus vif intérêt, donneront leur appui moral à l'intervention armée que la gravité des circonstances l'oblige à invoquer, les quatre puissances ci-dessus nommées n'hésiteront pas un moment à lui prêter la coopération qu'il requiert d'elles, rendant ^insi un immense service à l'ordre public et à la religion »

Les puissances catholiques se hâtèrent d'envoyer des plénipotentiaires à Gaêle, où le Pape avait souhaité que s'ouvrît le congrès diplomatique convo(|ué à ce sujet.

Les gouvernements hérétiques eux-mêmes, nous Taavons déjà dit, étaient sympathiques à la cause pontificale. L'Angleterre, qui, sous main, encourageait les tyrans imbéciles et cruels de Rome, n'osait publique* ment les défendre, à cause de leurs crimes. Les hommes d'État de ce pays, si l'on en excepte lord Palmerston, ne voulaient pas s'associer aux usurpateurs, par respect pour l'édifice social européen, sapé par eux dans ses bases ; . et Tinstinct de la conservation leur inspirait une profonde aversion pour l'anarchie démocratique.

H18T0IRB DB PIB IX BT DB SON PONTIFICAT. 31

La Russie et la Prusse comprenaient, dans ce moment du moins» que la question du rétablissement du gouvernement pontifîcal était la question du triomphe de Tordre. L'ambassadeur du czar, qui avait protesté au Quirinal contre la violence dont le Pape était victime, déchire à Gaëte qu'il ne faut pas permettre que la clef de voûte de V édifice chrétien soit soustraite à la dérobée par quelques fripons de bas étage, et le cabinet de Saint- Pétersbourg disait, à son tour, dans une note : Les affaires de Rome préoccupent le gouvernement de Sa Majesté V empereur des Russies^ et ce serait se tromper gravement de supposer que nous prenons une part moins vive que les gouvernements catholiques à la situation dans laquelle se trouve Sa Sainteté le Pape Pie IX. Il est hors de doute que le Saint-Père trouvera dans S. M. V empereur un loyal appui pour la restauration de son pouvoir temporel et spirituel, et que le gouvernement russe s'associera franchement à toutes les mesures qui pourront amener ce résultat ^ car il ne nourrit contre la cour de Rome aucun sentiment de rivalité ni d'animosité religieuse.

En France, la cause du Pape rencontrait, dans le parti démagogique, une opposition redoutable, non par le nombre ni par le mérite des opposmts, mais par Timportance que la Révolution leur donnait. En dépit d'eux, la France voulait être fidèle à ses nobles traditions. Elle l'avait montre déjà, lors de Télection du président de la République, le 10 décembre 1848. Le général Cavaignac, qui malgré les oQres empressées qu'il avait faites au Souverain Pontife pour l'attirer en

France, nvait évité de se prononcer âur le maintien de son autori lé, fut renversé du pouvoir; et son compétiteur, le prince Louis-Napoléon, qui la veille des éleciions /était empressé prudemment de proclamer que le maintien de la souveraineté temporelle du Chef vénérable de V Église est intiiTlement lié àVéclal ducalho-' licismej comme à la liberté et à Vindépendance de Vltalie, fut porté à la présidence avec une écrasante majorité. Néanmoins, les débats qui se renouvelaient chaque jour, au sein de TAssemblée nationale, sur les projets du gouvernement à l'égard du Souverain Pontife, rendaient ce pouvoir timide. Le parti catholique (il faut bien parier ainsi, puisque les politiques ont prétendu réduire la France catholique à l'état de parti) n'était représenté dans les conseils du gouvernement, issu de Téleciion du 10 décembre, que par un seul ministre, M. le comte de Falloux. Mais l'ascendant de ce ferme caractère, l'autorité qu'il puisait alors dans les rares qualités de son esprit, et encore plus celle qu'il recevait du parti catholique, uni comme un seul homme' pour le salut du Père commun des fidèles, lui donnaient un rôle prépondérant dans toutes les affaires où la foi et la liberté de l'Église étaient intéressées. Une force secrète emportait le gouvernement dans une ligne de conduite catholique et française. Une autre politique aurait marqué le nom français d'un stigmate ineffaçable, à l'heure même où toute l'Europe hérétique et schismatique se pressait autour du Sair)t-Père, pour aviser au moyen de rétablir sa souveraineté.

Peu s'enfallut, toutefois, que l'honneur traditionnel de

H18T01RB DE PIK IX BT DB SON PONTIFICAT. 33

la France ne fit naufrage dans cette grave circonstance, grâce aux menées révolutionnaires, aidées des disposilions personnelles du nouveau président de la République.

Il est certain qu'en prenant les rênes de TÉlât, le prince Louis-Napoléon, malgré quelques belles paroles, ne songeait nullement à reprendre la politique de Chnrlemngne et de saint Louis, et que, tout en admettant la nécessité d'une restauration papale, il ne voulut entendre parler qu'après Novare de lui prêter le secours de nos armes. Aucune influence de tradition ni d'éducation ne le rattachait au vieux passé catholique et monarchique. Ses contacts et ses instincts étaient franchement d'un autre côté. Sur l'Italie, sur Rome notamment, ceux qui eurent l'honneur de l'approcher jugèrent qu'il professait, avec une courtoise modération pour les personnes et une retenue toute politique sur les moyens, les opinions qui avaient cours parmi les émigrés italiens. Ceux-ci avaient l'air de le savoir et de compler,non sur son gouvernement^ mais sur lui-^même. Il est curieux de rencontrer la preuve de ce fait dans un document diplomatique écrit alors sans intention et publié, sous l'empire, sans réclamations.

A la date du 25 décembre 1848, un des écrivains renommés de l'Italie, M. Tommaseo, envoyé de la République de Venise à la République frarçaise, racontait ainsi à Manin sa première entrevue avec le nouveau président : a Un Bonaparte, lui dis je, est certainement appelé par la Providence au gouvernement de la France pour faire trois choses : défaire la centralisation excessive de ce pays, afm de lui donner une véritable liberté;

augmenter le respect du pouvoir spirituel du Pape en réduisant son pouvoir temporel ; enfin, réparer Campo- Formio. La première de ces propositions lui plut; il adhéra à la seconde ; quant à la troisième, elle ne Tof^ fensa pas, et il fil même un signe d'assentiment... »

Aussi, quand les audaces de la République romaine, qui étaient une menace pour tous les gouvernements de l'Europe, et pour la sécurité universelle, soulevèrent la question de la restauration du Saint-Père à Rome, Iiouis-Napoléon, entraîné forcément dans ce courant diplomatique, mais follement inféodé aux idées révolutionnaires, eût volontiers dépensé toute sa part d'action à garantir au Piémont seul, vendu comme lui à la révolution, la conduite des affaires italiennes et des intérêts de la Papauté.

Un témoin très-compétent, puisqu'il faisait partie du premier ministère du président de la République, M. de Falloux lui-même, s'exprime ainsi à ce sujet : • Lorsqu'au lendemain de l'élection du 10 dé-" cembre 1848, le président de la Ré[iublique hérita du commencement d'expédition romaine projetée par le général Cavaignac, il ne consentit point d'abord à y donner suite. Ses vues se tournaient vers la nation piémontaise, qui déjà glissait des mains de Charles-Albert et du comte Baibo dans cell<*s de M. Ratazzi. Il appartient donc aux historiens véridiques et sincères de l'expédition romaine de raconter en détail les premières pensées de cette époque. Qu'il me suffise de dire que, dès lors, entre la révolution maîtresse de la ville éternelle et le Souverain Pontife, entouré à Gaête des représentants de

tous les États européens, c'était au Piémont que le principal rôle était réservé; c'était en sa faveur qu'on voulait abdiquer rinfliiehce que notre pays avait jusquelà tenu à honneur de revendi(|uer en Italie. Le premier ministère de M, le président de la République était assez divisé d'opinion sur ce sujet pour que Gioberti, alors en pleine possession de son éphémère popularité, entreprit le voyage de Paris dans l'unique but de convertir à cette combinaison les dissidents dû cabinet et de l'Assemblée. J'étais du nombre de ces dissidents, et je ne cessais de répondre au célèbre agitateur italien : c Prétendre vouloir cacher la France derrière le Piémont, c'est vouloir cacher un géant derrière un brin d'herbe. La France a le droit d'agir en Italie bannière déployée. C'est au Piémont à. seconder la France, et non aux Français à se déguiser en Piémontais. » Ce débat fort grave et fort animé en était là, quand le roi Gharleso Albert, sourd à de sages conseils, courut au devant de la défaite de Novarre. » {Antécédents et conséquents de la situation actuelle^ par M. de Falloux, page 7.)

Ainsi la glorieuse entreprise, dans laquelle la plus grande part revenait de droit à la France, faillit échapper à la nation très-chrétienne, pour tomber dans des mains félonnes. Le Piémont oiïrait hypocritement, d'une part, de ramener le Saint-Père à Rome, et, de l'autre, de tenir garnison dans les États de l'Église, pour y maintenir les institutions libérales contre toute tentative réactionnaire. 11 prétendait, par ce jeu double, satisfaire les catholiques, sans heurter le parti de la Révolutien. Malheureusement, le chef de l'État, en France, favorisait, comme

nous venons de le voir, ce jeu perfide, et souriait à Fidée d'augmenter le respect dû au pouvoir spirituel du Pape, en réduisant son pouvoir temporel. Céluit là sa marotte, l'idée dominante de sespensées. S'il parut la répudier un moment, il la flatta toujours en secret, et celte obstinalion aveugle, dont il ne voulut pas se défaire, le conduisit graduellement à sa perte. G'eslellequi le fit tomber a la fin et Tétoufla dans le bain chaud de Sedan avec sa dynastie.

Tout ce qu'on pourrait dire de plus favorable pour expliquer la conduite dti prince Louis-Napoléon, en 1849, c'est qu'alors l'ex-insurgé de Forli, hosilant entre son passé et son avenir, ressemblait à un corps sans équilibre ({ui cherche son aplomb. Il le trouva bon gré mal gré, pour le moment du moins, dans la ferme attitude des puissances catholiques, qui avaient résolument pris les armes pour la prompte restauration de la souveraineté pontificale.

Le Portugal, députant le baron Venda-da-Cruz à Gaëte, ofl'rait le secours de son bras à Pie IX. L'armée autrichienne, déjà maîtresse de' Ferrare, n'attendait qu'un signal ; l'Espagne armait ses vaisseaux de guerre ; Ferdinand, roi de Naples, et ses soldats brûlaient d'en finir avec les profanateurs de la ville Sainte. C'était un beau spectacle que cette attitude des nations catholiques, se levant comme un seul homme pour combattre les misé* râbles qui avaient fait de Rome un cloaque et un charnier.

Telle était la situation quand, lé 30 mars 1849, s'ouvrirent les conférences de Gaëte, entre les plénipoten-

tiaires de la France, de TAutriche, de Naples et de l'Espagne.

Le duc d*Harcourt et le comte de Rnyneval pour la France, le comte Esterhazy pour TAutriche, M. Martinez de la Rosa pour l'Espagne, le comte de Ludolf, pour les Deux-Siciles, se déclarèrent chargés par leurs gouvernements respectifs de répondre à l'appel qui leur avait été adressé par le Saint-Père, dans son manifeste du 18 février. Le cardinal Antonelli, que le gouvernement français avait vainement essayé d'écarter de la conférence, non-seulement y assistait, mais en avait la présidence. Par compensation peut-être, M. de Rayneval fut chargé de la rédaction des procès-verbaux.

Les dispositions du gouvernement français étaient les moins caractérisées. Il ne semblait pas décidé à intervenir par la force. Les plénipotentiaires français, peines de ces hésitations, et sentant que des lenteurs compromettraient de plus en plus la position, tombèrent d'accord avec ceux des autres puissances sur les trois propositions suivantes :

\^ Nécessité de rétablir au plus tôt le Souverain Pontife dans ses États;

2** Impossibilité d'y arriver par les moyens pacifiques ;

3^ Urgence d'une intervention armée.

Quand il fallut aborder le côté pratique de la question, la conférence se trouva en face de mille difficultés. Rien de plus aisé que de pénétrer dans les États de l'Église, mais à qui confier la mission de frapper au cœur la République romaine ?

Il était trop évident que Toccupation de cette ville par les quatre armées combinées ne mettrait fin aux diffi— cultes existantes que pour en faire surgir de nouvelles* L'hypothèse de laisser les légations aux Autrichiens, les Marches aux Napolitains, les provinces du Nord Ouest à la France, celle du Sud-Ouest, y compris Rome, à l'Espagne, parut sourir ù la majorité. Getie division se présentait en effet comme naturelle, géographique, et facilitant l'administra lion des pays repris à la révolte, parce qu'elle respectait les circonscriptions en vigueur. Mais on comptait trop vite sur la France, obligée par sa politique séculaire de ne laisser à aucune autre puissance l'honneur de rouvrir au Pape les portes de la ville éternelle ! Nos diplomates se bornèrent donc à répondre qu'ils avaient besoin d'en référer à leur gouvernement.

 la réunion suivante, qui n'eut lieu que quinze jours plus tard, le duc d'Harcourt, tout en regrettant, disait-il, de n'avoir reçu aucune instruction sur ce point capital, soutint que le plus court et le meilleur moyen d'en finir serait de laisser la France intervenir seule. Les populations en seraient moins blessées, et le gouvernement restauré en éprouverait plus tard moins d'embarras. On devine que cette prétention toute française n'avait pasla moindre chance d'être adoptée. L'Autriche se hâta d'objecter que l'apparition de nos soldats sans le siens suffirait pour soulever contre elle toute l'Iialie encore frémissante. M. Marlinez de la Rosa s'effraya, pour le Saint-Père et la catholicité, des exigences politiques que nous ne manquerions pas d'apporter au bout de nos baïonnettes. Enfin le cardinal Antonelli fit remarquer

HISTOIBB DB PIB IX ET DB SON PONTIFICAT. 3d

que si la France, autorisée par la conférence à pourvpir seule au rétablissement de Tordre dans le donnaine de TËglise, était cependant obligée de laisser prendre h TAutriche une garantie territoriale, les susceptibilités qu'on voulait ménager ne seraient pas moins soulevées que par la franche et complète action à quatre. Ëlait-il d'ailleurs si naturel, lorsque toutes les puissances catholiques éiaientmonarchiquement constituées, que l'Église voulût choisir pour unique appui celle-là seulement qui faisait depuis quelques mois rexpérience de la république?

Quant au Saint-Père, la perspective de voir ses États, sa souveraineté, son indépendance future^ livrés au bon plaisir d'un gouvernement sorti des hasards d'une émeute légitimée par les hasards du scrutin, n'était point de nature à le rassurer .entièrement. Ce fut lui cependant qui se montra le moins effrayé. Comme Tantbassadeur français lui demandait un manifeste puisé dans les inspirations des premiers temps de son règne: c Soyez tranquille, avait répondu le Saint-Père, Pie IX restera Pie IX. »

Pendant les débats de la conférence de Gaëte, le gou- • vernement de Paris, poussé en divers sens par les fluctuations de l'opinion, comme par des vents contraires, n'avait pas encore de parti bien arrêté dans cette grave question. Le chef de l'Ëlat, par son indécision, enlretenait en même temps les espérances et les craintes de tous les partis. 11 résistait encore, quand un souvenir de jeunesse, rappelé à la mémoire de son cœur, vint briser

tout à coupla barrière que son passé voulait mettre devant T. m. 4

son avenir. Le P. Yaures était venu à Paisr pour les affaires de l'Église. Ce modeste religieux, avec lequel nous avons déjà fait connaissance (voir 2* volume page 152), appartenait à Tordre des Conventuels. Au temps de Grégoire XVÏ, il rayonnait déjà autour du trône pontifical par la lumière de sa raison et la prudence de ses conseils. Il devint également l'homme de confiance de Sa Sainteté Pie IX. Pendant son séjour dans la capitale de la France, accueilli par le prince- président, au palais de rÉIysée, il lui rappela qu'un jour le Pape Grégoire XVI, lui pardonnant les erreurs politiques de sa jeunesse, Tavait béni, en disant : Ma bénédiction portera bonheur au jeune prince^ et lui permettra de rendre un immense service à VÉglise. Ce touchant souvenir, traversant comme un éclair prophétique le passé sombre du nouvel élu de la nation* française, exerça, dit-on, sur sa volonté hésitante, une influence décisive.

Le futur Napoléon III, qui ressemblait au nocher prêt à quitter le rivage, portait son regard à tous les points de l'horizon, afin d'orienter sûrement sa voile. Il prit alors son parti, de concert avec ses ministres. Il les avait bien choisis pour celte fois : grand talent et rare bonheur dans un chef de , gouvernement. Il vit clair alors par l'œil d'autrui, comme il vit trouble plus tard par ses propres yeux. Il cherchait sa voie, il la trouva : il mit l'épée de la France au service de la Papauté, et Tintervention armée fut résolue.

Plus tard, dans son message du 7 juin 1849, rendant compte à l'Assemblée nationale des causes qui avaient motivé la détermination du gouvernement, dans cette circonstance, il s'exprimait ainsi :

HfSTOIRB DE PIB IX BT DB SON P0NTIFIG4T. 41

M Les actes d'agression qui obligèrent Pie IX à quitter Rome parurent aux yeux de l'Europe l'œuvre d'une conjuration y bien plus que le mouvement spontané'd'un peuple qui ne pouvait être passé en un instant de l'enthousiasme le plus vif à l'ingratitude la plus affligeante.

€ Les puissances catholiques envoyèrent des ambassadeurs à Gaête pour s'occuper des graves intérêts de la Papauté. La France devait y être représentée ; elle écouta tout sans engager son action, mais, après In défaite de NovarCt les affaires prirent une tournure plus décidée : l'Autriche, de concert avec Naples, répondant à l'appel du Saint-Père, notifia au gouvernevient français qu'il eût à prendre un parti, car ces puissances étaient décidées à marcher sur Rome pour y rétablir purement et simplement l'autorité du Pape.

« Mis en demeure de nous expliquer, nous n'avions que trois moyens à adopter :

• Ou nous opposer par les armes à toute espèce d'intervention, et, en ce cas, nous rompions avec toute l'Europe catholique pour le seul intérêtdela République romaine, que nous n'avions pas reconnue ;

• Ou laisser les trois puissances coalisées rétablir à leur gré et sans ménagement l'autorité papale ;

€ Ou bien, enfin, exercer de notre propre mouvement une action directe et indépendante.

« Le Gouvernement de la République adopta ce dernier moyen »

Cette résolution ne pouvait trouver qu'une adhésion sympathique dans toute la France, dont le peuple, malgré ses erreurs, n'avait jamais cessé d'être foncièrement

religieux. Cet attachement à la foi était si profond que les républicains eux-mêmes avaient été contraints, pour se maintenir au pouvoir^ de compter avec le sentiment populaire. C*est ainsi qu'ils avaient appelé les bénédictions de l'Église sur leurs arbres dé la liberté^ et que le général Cavaignac lui-même, quoique républicain, fils de régicide et frère de conspirateur, avait, depuis longtemps, comme on Teût fait au temps de la monarchie très-chrétienne, massé au pied des Alpes, en prévision des événements qui se préparaient, les premiers éléments de cette armée catholique qui va marcher à la délivrance de la ville éternelle.

Page 1