EXPEDITION FRANÇAISE A ROME
Le général Oudinot de Beggio, commaDdant en chef de Parmée expéditionnaire. — Ordre du jour à Tannée. — Départ des troupes. — Arrivée devant Civita-Yeccbia. — Négociation avec les antorités de la ville. -Givila-Vecchia ouvre ses portes aux Français. — Proclamation du général en chef aux populations des États romains.— Députations du général à Rome et à Gaéle. — Garibaldi arrive à Rome, son portrait. — Marche de Tarmée française sur Rome.— Funeste journée du 30 avril. — Les prisonniers français outragés à Rome. — Lettre du prince-président au général Oudinot.— Mouvement des troupes napolitaines et des troupes espagnoles.— Forfonteric et activité de la république romaine.— Mission hardie et périlleuse de M. Mangin.— Interpellation à la tribune française..— M. de Lesseps envoyé en mission à Rome. — Instructions données à M. de Lesseps. — M. de Lesseps au quartier-général de l'armée française et à Rome.— Armistice. — Complaisances de M. de Lesseps pour la république romaine. — L'armée républicaine c'ïttaque les Napolitains à Velletri. — Projets de traité avec la république romaine.— Marche de Tarmée autrichienne arrêtée par le général Oudinot. — Sympathie croissante de M. de Losseps pour la république romaine. — Fermeté du général Oudinot. — M. de Rayneval au camp français. — M. de Lesseps désavoué par le gouvernement français. — Reprise des hostilités.
La FrancCt usant de sonjdroit traditionnel, et sans attendre les résolutions de la conférence de Gaëte, allait donc intervenir en Italie, pour la restauration de Tautorité pontificale.
44 HISTOIRE DE PIB IX ET Dfe SON PONTIFICAT.
Dès la mi-avril 1849» Turmée expéditionnaire était organisée à Marseille et à Toulon. Elle se composait de trois divisions : l'infanterie de ligne, comprenant trentequatre bataillons ; une division de cavalerie composée de trente-six escadrons et neuf batteries d'artillerie. Deux autres divisions vinrent augmenter Teffectif de ces troupes.
Le général Oudinot de Reggio fut nommé commandant en chef de cette expédition. Ce brave ofGcier avait gagné tous ses grades à la pointe de Tépée. Après avoir dirigé, avec un talent remarquable, la célèbre école de cavalerie de Saumur, il avait fait la guerre en Algérie, et gagné sur le sol africain les épaulettes de lieutenantgénéral.
Après la révolution de février, placé à la tête de l'armée des Alpes, il avait su, en dépit des excitations de cette triste époque, maintenir inaltérable Tesprit militaire dans une immense concentration de troupes, portée successivement de trente à soixante mille hommes. Après le 10 décembre^ le poste quMl occupait fut confié au maréchal Bugeaud ; alors Oudinot, qui avait refusé le porte-feuilles de la guerre, vint reprendre sans bruit son nége de représentant à l'Assemblée nationale, ne répondant aux bonnes grâces du nouveau président qu'en lui demandant de penser à lui s'il était jamais question de quelque expédition militaire. Ce moment était venu. Familier depuis un an avec l'idée d'aller faire campagne en Italie, l'ancien général en chef de l'armée des Alpes recevait enfin l'ordre de se porter en avant. Si sa joie de soldat fut grande, il nous est permis d'iyouter que l'or--
bigitized by
HlSTOinE DE PIB IX ET DE SON PONTIFICAT. 45
gueil^iêtre choisi pour remplir envers la Papauté le devifir de la France chrétienne ne le trouvait pas insen* sible. « La puissance temporelle du Saint-Siège est notre ouvrage, lisons-nous dans un Mémoire qu'il adressait au ministre de la guerre ; la France, comme puissance catholique, ne peut laisser à l'Autriche, au royaume de Naples, à l'Espagne, l'honneur de contribuer seuls à son rétablissement. Elle ne saurait souffrir que l'État de l'Église soit démembré ou soit occupé d'une façon permanente par une force étrangère. Elle ne permettra pas que rindépendance du Pape soit altérée à ce point qu'il devienne l'hôte de l'une des puissances européennes. Ne sommes-nous pas les alliés naturels du Chef religieux dont l'autorité temporelle est indispensable au plus grand nombre des peuples de l'Europe ? Une intervention directe en sa faveur serait donc en quelque sorte un motif d'alliance et de paix générale. Ce serait une garantie donnée par nous à l'ordre social et à la chrétienté, dont nous devons rester les plus fermes appuis. »
Tels étaient les sentiments publiquement manifestés du chef militaire à qui était confiée la direction de l'expédition de Rome.
Le général Oudinot n'était pas seulement un soldat intrépide^ c'était un administrateur éclairé, et il avait ces qualités de finesse et de fidélité aux principes qui font les grands diplomates. Si le commencement de l'expédition de Rome fut conduit d'une manière qui parait imprévoyante, comme nous le dirons, parce que c'est la vérité, cela ne peut être attribué à l'incapacité du général, mais aux faux rapports qu'on lui avait faits sur les dispo-
sitions de la population et de la garnison romaines. L'expcdiliori résolue, le commandant en chef de celte armée, composée de 9,000 hommes, rejoignit à Marseille la division commandée par le général Regnault de Saint- Jean-d'Angély, et adressa aux troupes réunies Tordre du jour suivant :
c Soldats!
< Le Président de la République vient de me confier le commandement en chef du corps expéditionnaire de la Méditerranée.
«c Cet honneur impose de grands devoirs ; votre pa« triotisme m'aidera à les remplir.
« Le gouvernement^ résolu à maintenir partout notre ancienne et légitime influence, n'a pas voulu que les destinées du peuple italien pussent être à la merci d'une puissance étrangère ou d'un parti en minorité. Il nous confie le drapeau de la France, pour le planter sur le territoire romain comme un éclatant témoignage de nos sympathies.
c Soldats de terre et de mer, enfants de la même famille, vous mettrez en commun votre dévouement et vos efforts : cette confraternité vous fera supporter avec joie les dangers, les privations et les fatigues.
€ Sur le sol où vous allez descendre, vous rencontrerez à chaque pas des monuments et des souvenirs qui stimuleront puissamment vos instincts de gloire. L'honneur militaire commande la discipline autant que la bravoure, ne l'oubliez jamais. Vos pères ont eu le rare privilège de faire chérir le nom français partout où ils ont combattu.
Comme eux^ vous respecterez les propriétés et les mœurs des populations amies. Dans sa sollicitude pour elles, le gouvernement a prescrit que toutes les dépenses de l'armée leur fussent immédiatement payées en argent. Vous prendrez en toute occasion, pour règle de conduite» ce principe de haute moralité.
• Par vos armes, par vos exemples, vous ferez respecter la dignité des peuples ; elle ne souffre pas moins de la licence que du despotisme.
€ L'Italie vous devra ainsi ce que la France a su conquérir par elle-même : Tordre dans la liberté, n
Sauf une réserve nécessaire sur le compliment à l'adresse de la révolution de février, cette proclamation est digne de tout éloge.
L'armce expéditionnaire demeura fidèle aux recommandations du général. Admirable de valeur dans le combat, elle se montra honnêle, chrétienne, morale envers les populations qu'elle était appelée à délivrer. Chaque soldat fit son devoir avec intelligence et bravoure. Tous se montrèrent remplis d^intrépidité, d'abnégation, de respect pour la discipline, d'enthousiasme pour la sainte cause qui faisait appel à leur dévouement.
L'expédition se composait de six frégates à vapeur, sous les ordres du contre-amiral Tréhounrt : le Panama, rOrénoque^ rAlbatros^ le Labrador j le Christophe-Colomb^ le Sané^ et de deux bateaux à vapeur de guerre : le Ténare et le Tonnerre.
L'armée mit à la voile le 22 avril, à 10 heures du matin.
Dans le sein de l'Assemblée nationale, à Paris, l'expé-
dilion souleva de violentes tempêtes, et toutes les vicissitudes ultérieures du siège de la ville éternelle^ réagirent puissaDfiDfient sur la situation intérieure de la France, et réciproquement. En effet, ou le parti de Tordre, ou le parti révolutionnaire devait conquérir la prépondérance, suivant que l'armée expéditionnaire serait vaincue ou victorieuse ; et celle-ci, de son côté, subissait le contrecoup de Toscillation des partis. Les montagnards de TAssemblée ne rougissaient point de former les vœux les moins patrioliques contre les armes de la France.
A travers toutes les dissidences, le gouvernement se frayait sa route avec certaines précautions, ce qui entretenait cette opinion accréditée par le parti républicain que Tarmée expéditionnaire ne savait pas exactement ce qu'elle allait faire en Italie, et qu'elle ne se souciait nullement de restaurer le Papauté.
Le 23, l'escadrille commandée par le contre-amiral Tréhouart se trouvait par le travers du cap Corse. Un conseil de guerre fut tenu à bord du Labrador, composé du général en chef, de l'amiral, des généraux Regnault de Saint-Jean-d'Angely et Mollière, des commandants du génie et de l'artillerie., 11 s'agissait^ de délibérer sur la manière dont on aborderait Civita-Vecchia. Il fut résolu qu'on enverrait d'abord un bâtiin,ent parlementaire, pour sonder les dispositions de Irf' ville. Le Panama fut chargé de celte mission, dont faisaient partie le chef d'escadron d'état-major Espivent, le capitaine Durand de Villers, aide-de-camp du général Regnault de Saint- Jean-d'Angely, et M. de la Tour-d'Auvergne, secrétaire de légation attaché à l'expédition. Ces députés devaient
exposer au gouverneur de la ville le but de l'expédition entreprise par la France et demander à prendre immédiatement possession de la place.
Le gouverneur de la ville , l'avocat républicain Manucci, et quelques officiers de la garnison voulurent d'abord résister. Mais le conseil municipal, la chambre de commerce, les notables de la ville décrétèrent que le débarquement de l'armée française devait avoir lieu immédiatement, selon le désir du général en chef, et ils ajoutèrent qu'ils protestaient d'avance contre quiconque s'y opposerait. L'opposition dut céder.
L'escadrille française mouilla dans le port le 25 avril. Le débarquement commença immédiatement. Toutes les troupes étaient à terre avant la nuit, au milieu des acclamations de la population délivrée et des cris de : c Vive la France ! vive l'armée française ! »
Le général en chef fit aussitôt connaître aux habitants des États romains une partie des intentions de son gouvernement. Il leur adressa la proclamation suivante :
c Habitants des États romains !
« En présence des événements qui agitent l'Italie, la République française a résolu d'envoyer un corps d'armée sur votre territoire, non pour y défendre le gouver^ nement actuel^ qu'elle rCa point reconnu, mais afin de détourner de votre patrie de grands malheurs.
« La France n'entend pas s'attribuer le droit de régler des intérêts qui sont^ avant tout, ceux des populations romaines, et qui^ dans ce qu'ils ont de plus général, s'étendent à l'Europe entière et à tout l'univers chrétien*
« Elle a cru seulement que, par sa position, elle était particulièrement appelée à intervenir pour faciliter rétablissement d'un régime également éloigné des abus à jamais détruits par la générosité de Pie IX et de Tanarchie de ces derniers temps.
€ Le drapeau que je viens d'arborer sur vos rives est celui de la paix, de Tordre, de la conciliation, delà vraie liberté. Autour de lui se rallieront tous ceux qui voudront concourir à Taccomplissement de cette œuvre patriotique et sainte. ]>
Ce langage jusqu'à un certain point indécis était conforme aux ordres ministériels.
Le général en chef envoya des officiers en députation à Rome pour informer le gouvernement de son débarquement et du but de l'expédition, et en même temps, il en députa d'autres à Gaëte avec une lettre pour le Souverain Pontife, et des dépêches à MM. d'Hnrcourt et de Bayneval, ministres plénipotentiaires de la France auprès de sa Sainteté. De Gaëte et de Rome arrivèrent au général Oudinot des rapports unanimes attestant que les bons citoyens, retenus captifs à Rome par une poignée de républicains de tous pays, exécrés de la population, étaient disposés à ouvrir les portes de la ville aux Français, et à les accueillir en libérateurs ; qu'il suffirait d'une démonstration armée sous les murs de Rome pour enhardir le parti de l'ordre et amener la reddition de la ville.
Les habitants de Givita-Vecchia avaient donné au général Oudinot les mêmes assurances. Ils lui avaient montré des lettres de parents, affirmant que les sol*
niSTOIRB DE PIE IX ET DE SON PONTIFICAT. 5t
dats de la France seraient reçus à bras ouverts. Il n'y avait qu'à se présenter; on irait même au devant d'eux.
Certainement, la plupart de Romains étaient fatigués delà République, qui, loin de leur donner l'indépendance et la liberlé, avait été pour eux une source de misères et de ruine.
Ces dispositions très-réelles du peuple romain, dont le récit exagéré trompa le général en chef de l'armée française, auraient sans doute produit le mouvement annoncé, s'il n'était survenu à la république un auxiliaire sérieux et inespéré dans la personne de Garibaldi. Il est temps de faire connaître ce paladin de la Jacquerie moderne.
NéàNiceen 1807, cet homme, qu'on peut peindre d'un mot en l'appelant une conspiration en permanence, annonça de bonne heure un caractère hardi, aventureux, ennemi de toute discipline. Le jeune Giuseppe commença l'apprentissage de la révolte sous le toit pa-* temel.
Il appartenait à une famille de marins. Son enfance se passa au milieu des matelots et des pêcheurs. Il fit quelques études ; mais la culture intellectuelle fut chez lui moins développée que les facultés physiques : stature moyenne, poitrine profonde, larges épaules, front spacieux, traits réguliers et longs cheveux flottants qui se confondent avec sa longue barbe de couleur fauve comme sa chevelure, taille qu'on dirait sortie d'un moule de fer, réunissant l'agilité avec la force.
Giuseppe entra d'abord dans la marine marchande.
Mais SOI! esprit tapageur le signala de bonne heure à l'attention des earbonari. Il ne tarda pas à se faire initier aux mystères des sociétés secrètes. Dès lors commença pour lui cette vie de conspiration, de luttes et d'aventures qui*fut sa spécialité. Doué d'un naiurel vif et d'une imagination vagabonde, d'une duplicité égale à sa vaillance, souple et résolu, ardent et ambitieux, il avait l'œil à tous les symptômes de révolution, pour les fomenter partout, provoquer l'explosion, et, à la][faveur de l'anarchie, dresser un piédestal à ses passions fougueuses. Oiseau de mrauvars augure, on le voit apparaître partout où la nuit du désordre s'épaissit sur un pays ; prodige d'orgueil, il spécule sur les ruines sociales pour se bâtir une renommée ; fléau des deux mondes, f Europe le jette sur l'Amérinue, et le Nouveau Monde se hâte de le revomir sur TEuroqe, en l'appelant un diable déchatné.
Garibâidi est un de ces brigands que les romanciers poétisant, qui organisent le pillage et la terreur dans les campagnes et dans les villes, sous le prétexte de les défendre contre l'invasion étrangère. — « 11 faut bien que le pays nourrisse, héberge, et paie ses défenseurs, » disatt-'ll aux honnêtes gens spoliés.
Homme d'action, ayant besoin de tuer pour vivre, ce risque-tout intrépide, hardî au feu autant que'Mazzini était lâche, avait ramassé toute la lie démocratique qu'il avait trouvée en Europe, et s'était mis à sa tête. Prestidigitateur sans égal , fascinant les cœurs pervers par son geste et sa faconde il li'avait pour ainsi dire qu'à frapper du pied, poul* fôirë sortir de terre des lé-
gions de diables faits à son image. Ses soldats avaient cette énergie du désespoir et du déshonneur propre aux hommes qui ont brûlé leurs vaisseaux. Pour eux, il n'yavait pas d'autre alternative : victorieux ou mort ; car la plupart avaient mérité les galères ou féchafaud. Ils n'avaient rien à souhaiter et à attendre que la victoire pour piller, ou la mort avec la défaite.
Il y avait longtemps que Gnribaldi était connu à Rome. Ce juif-errant de la démagogie s'abattit tout à coup sur la capitale du monde chrétien^ lorsque le drapeau de la révolution y déploya librement ses couleurs au soleil blafard de la République. Il arriva deux jours avant les Français, et pénétra dans la ville avec quinze cents à deux mille hommes, débris de tous les corps de volontaires. Ce renfort, augmenté d'un millier de chasseurs lombards de la légion de Manara, accourus à l'appel de Mazzini, décida la résistance de Rome. Si les Français s'étaient présentés deux jours plus tôt devant la ville, ils y seraient entrés sans coup férir. Aussi, Garibaldi et sa bande furent-ils reçus avec le délire de Tenthotisiasmepar les frères et amis qui traitaient Rome en ville conquise. Ils étaient bien faits pour se comprendre ! Ils célébrèrent tous ensemble la fête de la fraternité du crime, au couvent de Saint-Sylvestre, où s*étaient installés les nou^ veaux défenseurs, non pas de Rome, mais de la république cosmopolite : et il demeura bien établi que la défense de Rome n'était nullement nationale^ mais républicaine. C'étaient les républicains de l'Europe qui condamnaient la ville éternelle à subir un siège.
L'arrivée de ces énergumènes eut pour double résultat,
de comprimer par la terreur toute manifestation en faveur du Pape et des Français, et de donner une nouvelle impulsion et une organisation militaire au parti de la Révolution. Ils étaient les maîtres dans la ville éternelle; ce sont eux qui accomplirent, en majeure partie, sous le couvert de la République, ces œuvres de sac et de sang que nous avons racontées dans le précédent volume. Ils se montraient plus terribles encore aux bourgeois que les compagnons de Ciceruacchio ; ils furent aussi plus courageux devant Tennemi. Ils commettaient dans la ville éternelle et dans les campagnes des actes de vandalisme et d'obscénité qu'on ne peut pas dire, des actes abjects révoltant toute morale. On les appelait les Garibaldiens f du nom de leur chef, et quand les paysans en voyaient un détachement, ils prenaient la fuite avec effroi. Ces bandits exigeaient table^ logement, argent, sans épargner les jeunes filles et les mères éplorées. Pillage , incendie , meurtre, viol, — voilà ces hommes. Il y avait parmi eux des Italiens, des Allemands, des Français, des Polonais, des Hongrois, des Belges, des Suisses, des Anglais, la plupart voleurs de profession. Ce qui les avait conduits à Rome, c'était la nécessité d'y défendre la République. Poursuivis dans tous les pays^ qu'ils avaient agités, ils n'étaient en sûrelé que là. Ils étaient aussi poussés par Tespérance d'un riche butin. Ceci explique le désespoir qui leur donna des forces pour lutter un moment contre l'armée française. Les officiers de Garibaldi étaient composés des mêmes éléments que ses soldats ; entre eux et les honnêtes gens, la honte avait creusé un abîme. A Kome, ils ha-
bitaient dans les hôtelleries les plus somplueuses, où ils ne payaient jamais, quoiqu'ils y fissent des dépenses exagérées.
Il faut dire aussi qu'ils déployaient une activité féroce dans l'organisa tion de la défense. La ville de la paix offrait Taspect d'un camp. Les rues et les places étaient encombréesde soldats, de femmes faisant des cartouches et préparant delà charpie, d'hommes forgeant des armes, au bruit des tambours^ des fanfares militaires, et des chants républicains et erotiques.
Le général Oudinot, précédé d'une avant-garde qui devait s'arrêter à Palo, sur la route de Rome, et laissant derrière lui une forte garnison à Givita-Vecchia, sous les ordres du colonel Blanchard, s'avançait avec confiance vers la ville éternelle.
La colonne expéditionnaire n'était composée que d'un petit corps de cinq mille et quelques cents hommes. Elle se mit en route le 28, à 6 heures du matin.
La route de Qvila-Vecehia à Rome présente, à 1,700 mètres de l'enceinte, deux branches dont l'une côtoyant sur la droite l'aqueduc de rAcqua-Paolo, aboutit à la porte Saint-Pancrace. L'autre branche, vers l'enceinte qui couronne le Vatican, descend à la porte Cavallegieri, en traversant un faubourg. C'est dans celle-ci que s'engagea la colonne, tandis que les voltigeurs du 20' de ligne s'enfonçaient dans l'autre, pour protéger le flanc droit. Si l'on avait pu douter encore des dispositions hostiles des maîtres de Rome, on eût pu s'en convaincre en ne voyant aucun habitant dans ces parages, et surtout en lisant, écrit partout, comme T. m. ^
une ironie, Tarticle 5 de la constitution républicaine imposée à la France, ainsi conçu : — c La République française respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne. Elle n'entreprend aucune guerre en vue de conquête, et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. j>
Enfin, si la solitude des champs, ces mueltes afliches, ce silence universel^ n'avaient pas été une révélation as* sez éloquente des dispositions de la démocratie romaine, tout reste d'incertitude dut se dissiper promptement, quand, arrivés, le 30 avril, à 400 mètres de Tenceinte, les éclaireurs se virent assaillis par deux coups de canon à mitraille. A n'en plus douter, les Français étaient reçus en ennemis.
Le général en cherordonne immédiatement l'attaque. 11 était difficile de ne point laisser à des troupes françaises la satisfaction d'accepter un défi sorti d'une bouche à feu ; et, d'ailleurs, ne pouvait-^on pas supposer qu'un grand coup frappé à Timproviste ferait tomber dès le début la résolution de ceux qui venaient de provoquer l'armée libératrice?
Malheureusement la /t/m fruncesene réussit pas, cette fois. La première colonne d'attaque, croyant se précipiter vers une porte, se heurta contre les murailles, et se trouva exposée au feu des batteries de rempart qui vomissaient la mort. Elle fut obligée de battre en retraite, malgré des prodiges de valeur. Le général en chef avait intrépidement payé de sa personne.
Cette journée coûta à la division expéditionnaire quatre-vingts morts et quatre cent cinquante blessés, parmi lesquels beaucoup d'officiers.
HtSTOlAB DR PIS IX £T 0£ SON PONTIFICAT. 57
U Taut ajouter à ces pertes deux cent cinquante prisonniers enlevés par supercherie avec le commandant Picard, du 20* de ligné. Jamais pareille perfidie ne s'était vue entre belligérants; c'était faire la guerre comme les sauvages, insouciants du mépris et s'eflbrçanl de le mériter. Voici le fait. Le chef de bataillon Picftrd avait été chargé de contenir les troupes romaines inquiétant la colonne, et il s'était effectivement acquitté de ce soin périlleux, pendant tout le cours de la journée. Vers le soir, les Romains entrèrent en pourparlers avec lui. Ils lui dirent que les Français étaient enfin reçus dans Rome, et rengagèrent à se laisser conduire auprès d'Avezzana, ministre de la guerre. Le brave officier sans défiance accepta, croyant les hostilités terminées et la paix faite, ainsi qu'on avait la bassesse de le lui dire. Dès qu'il fut entré dans la ville, sa troupe fut entourée par des forces supérieures et amenée à Rome sous le même prétexte. Là, on déclara à ces soldats qu'ils étaient prisonniers de guerre.
Les soldats qui avaient été pris dans ce guet-apens odieux, furent, au mépris des lois de la guerre, traités de la façon la plus cruelle et la plus lâche par les républicains. Ils furent promenés par la ville en triomphe. On ne se contenta pas de les menacer, de les outrager, contre toutes les règles qui protègent les prisonniers de guerre, ce qu'ils n'étaient même pas; quelques-uns furent assassinés. L'un fut atteint de trois coups de feu, dépouillé de ses souliers, de son shako, de sa tunique et traîné nu-pieds, à l'agonie, semant son sang sur le chemin, jusqu'à une ambulance où il expira. Un autre
Alt mortellement blessé d'un coup de poignard, dans la rue du Corso, au milieu des buées et des injures de la plus vile populace. Un troisième eut les deux cuisses traversées d^un coup de fusil, comme il se traînait déjà blessé, dans les rues de Rome. Ce pauvre soldat fut laissé plus de huit heures sans pansement à Tambulance I... Affreuse fut l'agonie de ces infortunés.
Le brave commandant Picard fut conduit à l'hôtel de la Minerve, lieu de débauche des chefs républicains, au milieu d'une ignoble multitude couronnant la trahison par l'outrage, la lâcheté par^l'insulte.
— € Je proteste I s'écriait avec énergie cet officier; je proteste contre l'acte déloyal qui me retient en vos mains. Ce n'est pas^'ainsi qu'on fait la guerre ; je ne ^ suis point votre prisonnier : tuez-moi ou rendez-moi la liberté! »
Les lâches lui^ riaient au visage et se moquaient de ses paroles.
Ils insultaient surtout le tambour-major du 20*, qu'ils prenaient pour un général.
Bientôt, sur l'avis des frères et amis de Paris, ils changèrent de tactique vis-à-vis des prisonniers. Après les avoir maltraités , ils les accablèrent de perOdes avances, les appelant leurs frères de propagande républicaine^ et leur offrant de l'argent et des grades, s'ils voulaient consentira passer dans leur camp.
Les soldats étaient en butte à toutes les séductions ; au chevet des malades s'étaient installées de prétendues sœurs de charité^ telles que la citoyenne princesse Belgiojoso, et de prétendus prêtres, tels que Gnvazzi ; les
HiSTOinE DE PIE IX ET DE SON PONTIFICAT. 59
premières, agissant par les caresses, sollicitant les prisonniers à la débauche ; les seconds, par la duplicité et la ruse. Parmi ces infortunés se trouvait un Breton fidèle, c'est-à-dire un catholique, un royaliste, ennemi des républicains et des athées. Assiégé à son lit de souffrances par une Messaline de la démocratie : — < Laissez- moi, lui disait-il, usant ses dernières forces à la repousser, laissez-moi mourir en paix. i>
Avant d*expirer, il dit ces belles paroles : — c Mon père se consolera en pensant que je suis mort pour la cause du Pape, d
Les triumvirs de Rome ne pouvant corrompre les soldats français prisonniers, se décidèrent, d'après le conseil des montagnards de Paris, à les renvoyer au général Oudinot, ainsi que le colonel Leblanc et le capitaine Boissonnet, également retenus contre toutes les lois de la guerre. Ce fut une nouvelle occasion de scènes burlesques et de phrases sonores. «
— a La générosité est la vertu des hommes forts ! » s'écrie Mazzini en plein conseil. Et son collègue Armeilini ajoute finement : — <r Elle est aussi, parfois, le sage calcul d'une habile politique. » Ce n'était pas autre chose. On avait espéré que la propagande qu'on avait faite parmi ces soldats porterait son fruit.
La crainte jouait aussi son rôle dans cette prétendue générosité des dictateurs. Le commandant de l'armée française avait réclamé par une sommation menaçante ces soldats victimes d'une atroce perfidie. 11 disait dans une lettre aux triumvirs : c Je réclame le renvoi des deux cent cinquante hommes qui ont imprudemment pénétré
dans la ville. J'exige en outre qu'on mette immédiatement en liberté le lieutenant-colonel Leblanc et le capitaine Boissonnety qui ont été arrêtés à Rome, quoique parlementaires. Si ma réclamation n'était pas accueillie, je me verrais contraint d'user de rigueur envers les pri* sonniers tombés hier en mon pouvoir et envers la garnison romaine de Civita-Vecchia, que j'ai dû faire désarmer. »
Les triumvirs avaient tout intérêt à faire droit à cette sommation. Les prisonniers français obtinrent leur liberté. Ils furent promenés en triomphe par la ville, et conduits jusqu'à la porte, au milieu des acclamations d'une fraternité hypocrite et des cris de : « Vive la République française I Vive la République romaine! Vive l'armée française ! Vivent nos frères !» Et les Judas pressaient leurs mains et les couvraient de lâches baisers. Ces braves rentrèrent au camp^ fermes et purs comme ils l'avaient quitté. Le général Oadinot renvoya, de son côté, à Rome, le bataillon bolonais de huit cents hommes qui occupait Givita-Vecchia quand il était entré dans cette place.
Imprudente générosité !
Les démocratescélébrèrent comme une grande victoire la journée du 30 avril. Cette date est restée un anniversaire aimé des républicains de l'Europe (I). Les
(1) Les maîtres actuels de Rome , sous les yeux du roi usorpateor, célèbrent encore cette défaite des Français. Ainsi en 1877 , ils ont célébré cette fête sur le mont Janicule. Il 8*agi88ait de poser on monument qui rappelât les gloires de la république romaine. Gomme on chantait VHymne du roi, une clameur violente, iàdîgnée, éclata : Boita I basta \per IHo\ questo
H18T01HB OB PIB IX BT DB SON PONTIFICAT. Gl
journalistes démocrates français ne rougirent pas de s'en féliciter. Pourtant ce triomphe devait coûter cher à leur parti. La République romaine était bien perdue. Elle ne pouvait plus espérer aucun quartier après avoir reçu la division expéditionnaire à coups de canon. L*échec essuyé par Tarmée française la mettait dans Tobligation d'emporter la ville au plus tôt.
Les nouvelles du 30 avril, arrivées à Paris le 7 mai, provoquèrent à la Constituante de violents débats, dans lesquels le parti montagnard fit assaut d'athéisme et de sottise.
La presse républicaine piétina dans Tinfâmie ; on aura peine à croire, dans l'avenir, que des choses si indignes aient été écrites par des hommes contre leur pays. Et ce sont ceux- là même qui osent se dire les seuls patriotes I Les feuilles démagogiques entonnèrent sans réserve les louanges des républicains de Rome, des Français démocrates qui avaient tué les soldats de la France.
Quant au gouvernement français, il comprit tout de
é un insulto. (Assez, assez, par Dieu ! c'est une insulte I) Le président de la commission du monument, M. Princiani, n*en prit pas moins la parole pour rassurer à sa manière les amis du monarque en déclarant que « Tltalie, forte et respectée à l'intérieur et à l'extérieur, n'avait rien à craindre, ni des calottes noires, ni des bonnets phrygiens. »
Les calottes noires, on s'en moque ; mais les bonnets phrygiens, on les salue, on les glorifie. Ne vit-on pas longtemps papillonner autour du roi d'Italie, le chef garibaldien Medici qui, en 1849, retranché dans le palais Vascella, canardait de là les soldats français. Grâce à ses exploits d'alors, Victor-Emmanuel eut l'beureuse idée de loi donner le titre de marquis du Vascella, et d'en foire son aide de camp, aujc applaudissements des républicains de France 1
0*2 HISTOinE DE PIE IX ET DE SON PONTIFICAT.
suite que Farinée ne pouvait rester sous le coup de Thumiliation qu'elle venait de subir. Le président da la République adressa au général en chef la fière lettre qui suit:
c Mon cher général,
« La nouvelle télégraphique, qui annonce la résistance imprévue que vous avez trouvée sous les murs de Rome, m'a vivement peiné. J'espérais, vous le savez, que les habitants de Rome, ouvrant les yeux à l'évidence, recevraient avec empressement une armée qui venait accomplir chez eux une action bienveillante et désintéressée. Il en a été autrement, vos soldats ont été reçus en ennemis ; notre honneur militaire est engagé ; je ne souffrirai pas qu'il reçoive aucune atteinte. Les renforts ne vous manqueront pas. Dites à vos soldats que j'apprécie leur bravoure, que je partage leurs peines, et qu'ils pourront toujours compter sur mon appui et sur ma reconnaissance.
c Recevez, mon cher général, l'expression de mes sentiments de haute estime,
€ Louis-Napoléon Bonaparte. »
Cette lettre fut portée au quartier général par M. de Lesseps, dont nous aurons bientôt à parler.
Le général Oudinot n'avait pas attendu les ordres du chef de l'État pour mettre tout son corps d'armée en mouvement sur Rome. Ses troupes vinrent camper, comme la première fois, à Castel-di-Guido et prirent position à la Magliannella, sur la route de Civi-
HISTOIRR DE FIE IX ET DE SON POiNTIFlCAT. 63
^a-Veccbia^ et à la Magliana, sur lesbordsdu Tibre. Afin d'intercepter les communications de Rome^ du côté de Florence, le colonel Blanchard fut envoyé sur la route, et il s'établit à Acqua-Traversa, aveé une colonne composée du 36* de ligne et de cent chasseurs à cheval. Les jours suivants, le corps d'armée s'avançant encore ne se trouva plus qu'à 2 kilomètres de la place. Il occupait toutes les hauteurs, depuis la Casa-Maflei, sur la route de Civita-Vecchia , jusqu'à Santa- Passara sur le bas Tibre. Les soldats étaient assez disséminés sur cette ligne qui n'avait pas moins de 6,000 mètres, mais leur valeur était sufGsante pour triompher des assiégés, si ceux-ci avaient eu l'audace' de venir les attaquer, ce qu'ils se gardèrent bien de faire. Enfin, le général en chef avait transporté son quartier général à la villa Santucci, sur la via Portuensey à 3,500 mètres de la porte Portese.
D'autres troupes catholiques s'approchaient, dont le dévouement à la cause du Souverain Pontife n'était pas moins profond.
C'étaient les Espagnols et les Napolitains ; les premiers montaient une escadre commandée par le viceamiral Bustillos, composée des frégates le Cortès et la Ville de Bilbao, des vapeurs de guerre le Léon et le Yulcain^ et du bateau la Bidassoa. Ces navires, arrivés devant Terracine, se rangèrent en bataille et allaient entamer le feu, lorsque le drapeau de la Republique fut remplacé sur les forts par le drapeau blanc, celui des parlementaires. Deux officiers se rendircnt^à terre pour déclarer aux habitants que les troupes espagnoles, venues pour rétablir la Papauté dans ses États, deman-
daient à débarquer, assurant les honnêtes gens de leur protection. Les habitants deTerracinc s'empressèrent d'arborer le drapeau de Sa Sainteté, et les Espagnols débnrquèrenL Ils commencèrent par s'emparer des forts au nom du pouvoir légitime, non comme des conquérants, et eurent occasion de rendre un signalé service à l'armée du roi de Naples, en détruisant une mine préparée contre elle sous le chemin qu'elle devait prendre près la tour Grégorienne. Cette colonne expéditionnaire fut rejointe, â quelque temps de là, par le général Cordova, commandant en chef, amenant un renfort de quatre mille hommes.
De son côté, le roi de Naples, Ferdinand If, entrait, avec les mêmes intentions, dans les États Romains, à la tête de son armée fidèle.
Les républicains se trouvaient donc cernés dans Rome ; leurs proclamations n'en furent que plus furibondes.
Un des triumvirs se livra au sujet de la journée du 30 avril, et en apprenant l'invasion des Napolitains, à un misérable jeu de mots qui eut un immense succès à Rome, dans les tavernes et dans les barricades. — « Nous avons plumé et mangé \e coq, dit-il; nous rôtirons et mangerons le macaroni. »
Apprenant que les hostilités allaient recommencer, les diplomates français, qui n'avaient pas quitté Rome, décidèrent qu'il était urgent de prévenir le général en chef deTétal desesprits et de l'informer des formidables préparatifs de défense qui avaient eu lieu, ainsi que des renforts qu'avaient reçus les assiégeants. Cette mission
périlleuse et délicate fut confiée à M.Maogin, qui la remplit avec une rare intrépidité.
Hazzini, après avoir consulté ses collègues, consentit à lui délivrer un laisser-passer. Mais soit qu'en même temps le Génois ait donné secrètement Tordre qu'on l'assassinât, soit que la responsabilité de ces violences doive retomber sur la garde civique, toujours est-il que des soldats de cette garde, qui se trouvaient sur les remparts au moment où le courageux jeune homme allait les franchir, tirèrent sur lui plusieurs coups de fusil, quoiqu'il eût arboré, au bout de sa canne, un mouchoir blanc, signe de paix que les armées civilisées se font un devoir de respecter. Néanmoins, M. Mangin voulait continuer; le cocher s'y opposa, en lui disant : « Rentrons en ville, Monsieur ; il est possible que votre métier soit de vous faire tuer; le mien est de vivre pour ma femme et pour mes enfants. j> Le capitaine d'élat-major que Ton avait donné pour compagnon à M. Mangin, afin de le protéger contre les brigands socialistes, appuya le cocher : < Vous le voyez, Monsieur, dit-il, nous nous ferions tuer ici sans profit ni gloire; rentrons dans Rome, i»
Il était environ sept heures du soir, la nuit arrivait.
fl Eh bien ! soit, fit M. Mangin ; nous recommencerons demain ? •
Il tint parole. Le lendemain, ils reviennent par la porte Angelica, mais au moment où ils atteignent la Malagrotta, ils se trouvent tout à coup assaillis par un détachement de la bande de Garibaldi. Les fusils s'abaissent sur la poitrine de M. Mangin ; et l'un des assassins les
plus farouches de ce temps, qui se fait appeler le colo— nel Masina, le menace de le faire fusiller. C'est eo vain quMl montre le laisser-passer de Mazziai. Ce que veulent ces génies du mal, ces parodistes de 93, qui se sont levés pour une nouvelle Jacquerie, c'est son habit, c'est son portefeuillcVest sa montre, c'est son argent. Garibaldi survint sur ces entrefaites ; il était mieux disposé que d'ordinaire, il voulut bien lui épargner le dernier supplice, et ne pas le dépouiller^ mais il lui enjoignit de rentrer dans Rome.
M. Mangin ne se décourage pas. Il va trouver encore une fois les triumvirs, raconte ce qui s'est passé, insiste pour avoir un nouveau sauf-conduit, et, après l'avoir obtenu, se remet en route pour la troisième fois. Il accomplit ainsi, à force de persévérance, la mission d'humanité qu'il s'est imposée. Il trouve le général en chef prêt à céder sur toute proposition conforme à la dignité de la France et aux intérêts de la souveraineté pontificale, mais en même temps décidé à hâter les opérations du siège, parce que les retards étaient compromettants pour la sécurité de l'armée, et pour la cause qu'il s'agissait de défendre.
En effet, les démagogues avaient intérêt, eux, à traîner en longueur les opérations. Les délais leur donnaient le temps de s'organiser et de se fortifier. Ils savaient bien que, grâce à l'énergie et aux dispositions prises par le commandant en chef de l'armée française, la résistance serait de courte durée, si l'attaque était conduite vigoureusement, et elle allait commencer, sans la fatale intervention de l'homme que nous avons déjà nommé,
UISTOinS DE PIE IX ET DB SON PONTIFICAT. 67
M. Ferdinand de Lesseps, envoyé extraordinaire et toinijstre plénipotentiaire du gouvernement français.
La mission confiée à M. de Lesseps eut pour cauâe immédiate les débats que suscita au sein de TAssemblée constituante, à Paris, la nouvelle des événements arrivés le 30 avril sous les murs de Rome.
Dans la séance du 7 mai, les députés de la Montagne interpellèrent le gouvernement sur la marche du général Oudinot contre la ville de Rome. L'armée expéditionnaire, disaient-ils, avait pour mission de sauvegarder la liberté italienne, compromise par les succès des armées de rAutriche. Elle avait ordre de prendre position à Civita-Vecchia, et ne devait aller à Rome que pour repousser l'agression autrichienne, ou pour répondre à rappel des Romains eux-mêmes, et voilà qu'on attaque ceux-ci avec violence. Malgré la fermeté des répliques de MM. Odilon-Barrot, président du conseil, et Drouin de Lhuys, ministre des affaires étrangères, l'Assemblée adopte par 328 voix contre 241, l'ordre du jour suivant :
« U Assemblée nationale invite le gouvernement à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que V expédition d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné. ]»
Le ministère accepta cette décision de l'Assemblée; et pour prouver qu'il en tenait compte, il résolut d'envoyer immédiatement au quartier-général français et à Rome un agent diplomatique. Dès le 9 mai, le ministre des affaires étrangères annonça en séance le départ de M. de Lesseps.
68 HISTOIRE DB PlB IX £T DE SON PONTinCAT.
M. le vicomte Ferdinand de Lesseps, né à Versailles en 18069 ét^it entré de bonne heure dans la carrière diplomatique. D'abord consul à Barcelone, en 1842, il avait donné des preuves de prudence, de fermeté et de capacité. En 1848, il futchargé de représenter la République française à Madrid, et alla, en 1849, occuper la légation de Berne. C'est de là que l'appela le gouvernement pour lui donner une mission à Rome.
Le ministre des affaires étrangères lui donna des instructions écrites dont voici les parties saillantes :
«••• Le but que nous nous proposons, c'est tout à la fois de soustraire les États de l'Église à l'anarchie qui les désole, et d'empêcher que le rétablissement d'un pouvoir régulier n'y soit attristé et même compromis dans l'avenir par une aveugle réaction. Tout ce qui, en prévenant le développement de l'intervention exercée par d'autres puissances, animées de sentiments moins modérés, laissera plus de place à notre influence particulière et directe, aura pour eflet naturel de rendre plus facile à atteindre le but que je viens de vous indiquer. Vous devrez donc mettre tous vos soins à amener le plus promptement possible un tel résultat, mais dans les efforts que vous ferez à cet effet, vous aurez à fuir deux écueils que je dois vous signaler. Il faut vous abstenir de tout ce qui pourrait donner lieu aux hommes investis en ce moment, dans les États romains^ de l'exercice du pouvoir, de croire ou de faire croire que nous les considérons comme un gouvernement régulier, ce qui leur prêterait une force morale dont ils ont été dépourvus jusqu'à présent. Il faut, dans les arrangements
HISTOIRB DB PIB IX BT DE SON PONTIFICAT. 69
partiels que vous pourrez avoir à conclure avec eux^ éviter toute parole, toute stipulation propre à éveiller les susceptibilités du Saint-Siège et de la conférence de Gaëte, trop portés à croire que nous sommes disposés à faire bon marché de l'autorité et des intérêts de la cour de Rome. Sur le terrain où vous allez vous trouver placé, avec les hommes à qui vous aurez à faire, la forme n'est guère moins importante que le fond.... Votre jugement droit et éclairé vous inspirera suivant les circonS' tances. Vous devez ^ d'ailleurs, vous concerter avec MM. d'Harcourt et de Rayneval sur tout ce qui aura quelque gravité, sur tout cequi nexigerapas une solution absolument immédiate. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'entretenir avec M. le général Oudinot des rapports intimes et confiants, absolument nécessaires au succès de l'entreprise à laquelle vous êtes appelés à concourir ensemble.
Signé: E. Drouin de Lhuys. »
Le prince président voulut voir le nouvel ambassadeur avant son départ, et le manda à TÉlysée. « Monsieur le Président, dit M. deLesseps(l), me dit que, depuis le matin, il avait beaucoup réfléchi à l'objet de ma mission, qu'un point surtout, dont il craignait de ne pas m'avoir entretenu, le préoccupait extrêmement, c'était l'attitude de nos troupes en présence d'une intervention armée des Autrichiens et des Napolitains, dont nous devions, à tout prix, éviter délaisser l'action se confondre avec la nôtre. U me remit une lettre particulière pour le général Oudinot,
(1) Ma MisHon à Eome, en mai 1849, par H. de Lesseps.
et prit conriaistsatlce de mes instructions, qu'il trouva peu explicites. ]»
Évidemment le prince Louis-Napoléon voulait à toute force séparer sa politique de celle de TAutriche et de Naples. Il paraissait s'entendre avec les pui^nccs catholiques dans les conseils de Gaête» et il les écartait sur le terrain de l'action. Il en usait de même à Tégard dé l'autorité pontificale elle-même. Ainsi, un commissaire étant venu, au nom du Pape, àQvîta-Vecchia, le général Oudinot, interprète des intentions de son gouvernement, s'empressa de le renvoyer à Gaete. Le gênerai reçut à ce sujet de M. Drouin de Lhuys, ministre des affaires étrangères, des félicitations toutes particulières.
M. de Lesseps fut chargé également d'une lettre ministérielle, signée de M. Drouin de Lhuys, pour MM. de Rayneval et d'Harcourt. Cette lettre, embarrassée comme toute pièce diplomatique portant sur des matières délicates, est visiblement emîpreinte d'une défiance bien caractérisée contre le gouvernement du Saint-Père. On en jugera par le passage suivant qui en résume l'esprit général :
« Lorsque nous demandons (aux conseillers du
Pape) qu'on nous indique la voie dans laquelle on se propose de marcher après le rétablissement de l'autorité du Saint-Siège, comment comprendre qu'on persiste à se renfermer dans un silence absolu, à moins qu'on n'ait la pensée secrète de'revenir purement et simplement à tous les abus de l'ancien régime ?
« On parle de certaines tendances réactionnaires dans les populations, qu'il faut ménager et dont nous ne
tiendrions pas assez de compte : si ces tendances avaient toute la force qu'on leur suppose, ne serait-il pa» à propos de prendre dès à présent une attitude qui mît plus tard le Saint-Père en mesure de leur résister ? Croit-on d'ailleurs qu'il soit indifférent de rassurer cette portion nombreuse de la population romaine dont la modération, tout en détestant le régime de Tanarchie, redoute presque également le retour de celui qui a marqué d'un si triste caractère le règne de Grégoire XVI, de ce régime qui, ^ la mort de ce pontife, avait rendu un changement de système absolument inévitable, et qui, en provoquant une réaction violente, a bien autrement contribué aux malheurs de ces derniers temps que n'a pu le faire la précipitation de quelques réformes accomplies, peut-être avec trop peu de réflexion ? Les hommes dont je parle et qui, si nous ne nous trompons, composent la presque totalité des classes aisées et éclairées, se rallieraient volontiers aujourd'hui à toute combinaison qui leur offrirait des garanties d'ordre, de sécurité, de bonne administration ; mais peuvent-ils ne pas concevoir de graves inquiétudes, lorsqu'ils voient qu'on garde un silence absolu sur l'avenir, et ne sont-ils pas fondés à craindre que l'on ne pense à annuler toutes les concessions dues à la générosité de Pie IX, y compris la sécularisation des fonctions publiques, base première et essentielle sans laquelle toute réforme tentée dans les États de l'Église ne peut être qu'illusoire?... »
Sous le coup des mêmes préoccupations, le ministre des affaires étrangères expédia au général Oudinot la T. m. ' ^
72 HiSTOlHE DE PIB IX ET DE SON PONTIFICAT.
dépêche télégraphique suivante destinée à devancer M. de Lesseps dans le cas où son arrivée en Italie eût été retardée :
Parift, 10 mai, dix heures da matin.
c Faites dire aux Romains que nous ne voulons pas c nous joindre aux Napolitains contre eux. Poursuivez « les négociations dans le sens de vos déclarations. « On vous envoie des renforts , attendez-les. Tâchez € d'entrer à Rome, d'accord avec les habitants, ou, si c vous êtes contraint d'attaquer, que ce soit avec les « chances de succès les plus positives. »
M. de Lesseps arrive au quartier gérerai de Castel- Guido, le 15 mai, à une heure du matin. Il est introduit immédiatement chez le général en chef. 11 lui donne lecture, d'après le Moniteur^ du compte rendu de la séance de l'Assemblée nationale du 7, et lui communique ses instructions. Le général promet à Fenvoyé du gouvernement son concours pour l'accomplissement de sa mission. Cette mission étant appelée à modifier les opérations déjà commencées, il s'empresse d'expédier, dans plusieurs directions, des ordonnances, afin que les mouvements offensifs qui pouvaient gêner les négociations ne soient pas exécutés. M. de Lesseps part aussitôt pour Rome, accompagné de M. de La Tour*d' Auvergne, secrétaire de légation.
L'entrée du plénipotentiaire français dans cette ville qui avait repoussé nos soldats quelques jours auparavant, était faite pour frapper une imagination moins impressionnable que la sienne. En dehors comme dans Tinté-
HISTOIRE OB PIB IX BT DB SON PONTinCAT. 73
rieur de Rome, les chemins étaient coupés par des fos* ses, obstrués de barricades. A chaque instant des bandes armées arrêtaient la voiture et menaçaient de faire feu si elle persistait à vouloir avancer. Il fallait descendre, produire ses pièces, raisonner avec des forcenés et se proléger contre les coups de fusil en arborant dans les mains du cocher le drapeau blanc parlementaire.
Dès son arrivée à Rome, il conclut verbalement avec les républicains une suspension d'hostilités devant durer quinze jours, et revient au camp pour en donner la nouvelle au général en chef. Celui-ci, blâmant une convention qui avait pour résultat de paralyser trop longtemps son armée, se hâte de concerter avec M. deLesseps un projet de traité à proposer au gouvernement romain. Ce traité, daté du 18 mai, était ainsi conçu :
tt Art. l*'. Aucune entrave ne sera plus apportée par Tarmée française à la liberté des communications de Rome avec le reste des États-Romains.
€ Art. 2. Rome accueillera Tarmée française comme une armée de frères.
« Art. 3. Le pouvoir exécutif actuel cessera ses fonctions. Il sera remplacé par un gouvernement provisoire composé de citoyens romains et désigné par l'Assemblée constituante romaine, jusqu'au moment où les populations, appelées à faire connaître leurs vœux, se seront prononcées sur la forme du gouvernement qui devra les . régir et sur les garanties à consacrer en faveur du car tholicisme et de la Papauté. >
Ce projet, déjà plein de périls pour l'honneur de la
France, était aussi trop menaçaut contre les usurpateurs du pouvoir souverain à Rome, pour ê(re accueilli par eux. M. de Lesseps ne défendit même pas ce traité, qui n'accordait pas assez aux républicains de Rome dont il ébranlait le pouvoir. Aussi, abandonnant ce premier projet^ il s'aboucha avec trois commissaires, nommés paf la Chambre romaine pour se mettre en rapport avec renvoyé du gouvernement français.
Mazzini, parlant en maître, avait invité M. de Lesseps à se rendre de sa personne au triumvirat, pour traiter avec les chefs du gouvernement. Le plénipotentiaire français, débutant par un acte de fierté qui promettait mieux, répondit noblement : c rentre dans mon caractère officiel de ministre plénipotentiaire de la République française, appuyé de son drapeau^ qui flotte au balcon de mon hôtel. Je reste ici en permanence, disposé à recevoir, revêtu de mon uniforme, tous ceux qui se présenteront officiellement de la part de T Assemblée ou du triumvirat... Il est convenable qu'un piquet d'honneur, selon Tusage^ soit placé à ma porte, avec des ordonnances à cheval, pour l'échange de nos plis respectifs. >
Les délégués que nomma l'Assemblée romaine, pour conférer avec M. de Lesseps, étaient Sturbinetti, Audinot et Agoslini. Ces mandataires ne pouvaient rien accepter, rien refuser, rien proposer. Leur mandat se bornait simplement à prendre note des ouvertures qui leur seraient faites^ et à venir en référer à l'Assemblée. Ainsi, en face d'un négociateur chargé des pleins pouvoirs du gouvernement français, la République romaine ne mettait que des commis aux écritures. Au lieu de
HISTOIUE DB PIE IX ET DE SON PONTIfICAT. 75
traiter directement avec l'autorité, M. de Lesseps était condamné à perdre ses paroles dans un porte-voix dont Mazzini tenait l'autre bout, et qui ne transmettait la réponse qu'après des délais toujours calculés. Le rusé dictateur avait]ainsi trouvé moyen d'exploiter, en faveur de sa république, 4a légitime susceptibilité du plénipotentiaire français.
Ce dernier, dès la première conférence avec les commissaires des triumvirs, laissant au carton les propositions concertées avec le général Oudinot, chercha à s'entendre avec eux sur d'autres bases. De ces délibérations sortirent différents projets de traité qui, accordant trop peu aux républicains de Rome, ou trop peu à l'armée française, furent rejetés, soit à Rome, soit au camp français.
Les usurpateurs mazziniens, moins naïfs que M. de Lesseps, savaient bien que leurs exigences outrageantes pour rhonneur français n'avaient aucune chance de succès auprès du général en chef ; mais outre qu'ils temporisaient dans l'espoir d'une révolution radicale attendue à Paris, ils pouvaient, à la faveur de la trêve consentie par M. de Lesseps, terminer leurs travaux de défense, et recevoir de nombreux renforts accourus des différents points de l'Italie. C'est en effet pendant ce temps que Rome ouvrit successivement ses portes à 450 lombards (1), à 2,000 hommes et à une compagnie
(i) Ces Lombards s'élaient arrétéd à l'enU^e du port de Givita* Veccbia, lorsque l'armée française arriva sous les mars de cette viUe. Le géoéral Oadiaot, ne voulantpas les Caire prisonoiers^ ni les renvoyer sur un poiot de la côte à la merci de l'Autriche ou du Piémont, consentit à les laisser partir pour Porto-d'Anxio,
de volontaires de Pérouse, ayant à leur tête le colonel Roselli ; à la division de Mezzaeapa, réfugie napolitain, composée de gardes civiques bolonais, de suisses, d'allemands, de polonais, comprenant 4,500 fantassins, deux escadrons de cavalerie et douze pièces de canon.
Âvezzana , commandant de l'armée républicaine , ayant donné sa démission, pour rester ministre de la guerre et de la marine, les triumvirs nommèrent général en chef le colonel Pierre Roselli, qui arrivait de Pérouse(14 mai).
M. de Lesseps, comme s'il eût été de connivence avec les républicains de Rome, ne négligeait aucun moyen de leur venir en aide.
Dans sa sollicitude pour eux, il pria instamment le général Oudinot d'envoyer un caisson d'ambulance â Tarmée romaine, dont le service de santé péchait par une mauvaise organisation. Le général se rendit à ses instances, après s'être assuré, toutefois, que les besoins de son armée n'auraient point à souffrir de cet acte d'humnnité. Ce présent fut récompensé d'une façon toute républicaine. Cinq jours après (25 mai), une députation romaine arrive au camp du général^ avec une provision de cinquante mille cigares et cent livres de tabac. Ces objëts,chersauxsoldats,étaient enveloppés de proclamations incendiaires et d'appels à la révolte. Mais les Français ne firent que s'en moquer, et allumèrent leurs pipes
sous rengagement écrit qu'aucun d'eux ne mettrait le pied dans Borne, avant le 4 mai. Malgré cette promesse, trop loyalement acceptée, la légion lombarde faisait, dés le 29 avrii au matin, son entrée triomphale dans la ville éternelle.
avec ces chiffous. <c Nom avons été des niais, dit après coup Mazzini à ses amis , nous aurions dû empoisonner le tabac et les cigares 1
On a vu que la pensée fixe du gouvernement français était de séparer son action de celle des autres puissances catholiques, et de paralyser complètement les efforts de celles-ci. Le négociateur français, poussant cette pensée jusqu'à une sorte de trahison, s'était empressé, dès son arrivée à Rome, contrairement à tous les usages diplomatiques, de faire afficher, sur tous les murs de Rome, la dépêche diplomatique adressée de Paris au général Oudinot, dans laquelle il était engagé à faire savoir aux Romains que Tarmée française ne se joignait pas contre eux aux Napolitains.
Or, M. de Lesseps eut soin de laisser Tarmée napolitaine en dehors de l'armistice conclu avec la République romaine. C'était un rôle de Jules Favre anticipé. L'honneur lui faisait un devoir de prévenir, avant toute chose^ le roi des Deux-Siciles de la liberté d'action que l'ar^ mistice laissait aux troupes de la République romaine. Mais il n'en eut souci, exposant ainsi l'armée de Naplesà une attaque inopinée des Garibaldiens, qui- ne manquèrent pas l'occasion.
Le roi Ferdinand, que la politique équivoque de la France inquiétait, appréhendant d'une part l'action combinée de la France et de Rome, et d'autre part, rappelé à Gaëte par des lettres pressantes du Souverain Pontife, se disposait à rentrer dans ses États. Le 1 7 mai, Tarmée napolitaine reçut donc l'ordre de quitter les positions qu'elle occupait à Albano, et prit la route de Yelletri.
78 HISTOIRE DE PIE IZ ET DE SON PONTiFlCiiT*
Elle arrivait dans cette ville, lorsqu'elle apprit par ses éclaireurs qu'un corps de 12,000 Romains arrivait à Palestrine, et continuait à marche forcéeson mouvement sur Velletri. La cavalerie, les équipages et presque toute Tarmée sortirent de la ville et bivouaquèrent à la Porte de Naples. Le 19 au matin, on aperçut des hauteurs un gros de cavalerie se dirigeant par la route de Yalmontone sur Yelletri. C'était l'avantgarde des bandes de Garibaldi. Peu après, les troupes romaines commandées par le général Roselli se développaient à travers les arbres de ces fertiles campagnes. Le roi prit aussitôt ses mesures pour repousser l'agression, de manière à n'être pas coupé dans son mouvement de retraite. Par son ordre, le maréchal de campGasella, qui se trouvait àl'avant-garde^ détacha un escadron de dragons pour aller reconnaître l'ennemi. L'armée royale^ ayant pris ses positions, engagea le combat contre les troupes romaines qui l'acceptèrent. Bientôt le canon gronda sur toute la ligne. Les bandes garibaldiennes, foudroyées dans les vrgnes qu'elles occupent, soutiennent bravement les décharges qui les déciment. Ferdinand 11 est partout^ animant par sa présence ses troupes fidèles. Les princes, ses frères, paient aussi vaillemment de leurs personnes.
Ce combat, acharné de part et d'autre, durait depuis huit heures; le feu des Romains commençait à s'éteindre, leurs cris de : Vive la république ! couverts par ceux de : Vive le roi ! allaient s'affaiblissant, lorsque^ vers le soir, une nouvelle colonne composée de quatre ffnille hommes arriva au secours de Garibaldi ; elle fut
accueillie et repoussée par la mitraille des pièces qui battaient la route de Gensano.
L'honnetir de cette journée, revendiquée par les deux armées, appartient tout entier à celle du roi de Naple^, qui put conJiinuer sa marche sans être davantage inquiété. Le triumvirat romain se vengea de cet échec en confisquant les biens que le roi des Deux-Siciles possédait à Rome et dans les provinces.
Pendant que ces événements s'accomplissaient sur la frontière du royaume de Naples, il arrivait de France des renforts qui perlèrent successivement le corps expéditionnaire à 20,000 hommes, puis 25,000 et enfin 30,000. L'armée qui défendait la place dépassait ce dernier chiffre. Les hostilités demeuraient toujours suspendues. La situation que cet état de choses créait à Tarmée française ne pouvait durer sans péril pour elle. Le général en chef 9 décidé à user envers le ministre plénipotentiaire de tous les égards possibles, lui écrivait chaque jour des lettres pressantes, où la politesse de la forme ne voilait pas complètement Timpatience légitime et le bl5me contenu dans sa pensée.
M. de Lesseps recueillait les fruits de son étrange politique. En désaccord avec les chefs de Tarmée française, il n'était pas plus heureux auprès de ceux de la République romaine. Sa vie même était en danger. Les poignards de la démocratie, cet ultima ratio des républicains, menaçaient sa poitrine. Entre autres, deux femmes avaient juré sa mort. C'est le propre des politiques mixtes, des éclectiques, de se faire des ennemis de tous côtés. On ne lui tenait ^ucun compte de ses complui-
sances envers la révolution. On s*était servi de lui tant qu'il avait été utile; on se promettait de Timmoler dès qu'il était devenu un obstacle. Il entrevoyait lui-même l'ombre de Mazzini derrière les complots homicides. Il osa signaler aux Romains cet ennemi de la tranquillité publique ; mais en le signalant, il se mit hors de la portée de ses coups, et regagna la villa Santucci (24 mai). Il crut pourvoir à la sûreté des Français restés à Rome, en disant à l'Assemblée constituante dans une note : Malheur ! malheur à la ville étemelle^ si Von touche un seul cheveu d'un Français ou de tout autre étranger !
Cette apostrophe produisit à Rome un effet contraire à celui que l'envoyé extraordinaire delà France espérait. Elle inspira un sentiment de pitié. Ce jour-là, les perruquiers refusèrent leur ministère aux Français qui se présentèrent chez eux; ils craignaient, disaient-ils, d'attirer le malheur sur la ville éternelle en s*exposant au danger de faire tomber un cheveu d'une tête française.
Mais cette plaisanterie s'effaça devant la monstruosité : en effet, plusieurs affiches écrites à la main et placardées sur les murs de la ville, portaient cette inscription ; € Ce n'est pas un cheveu que l'on devrait faire tomber^ c'est la tête entière.
C'est ainsi que le message du malheureux diplomate, loin d'intimider les sicaires, ne fit que provoquer le mépris général et égayer la verve des Figaros de Rome.
Le général Oudinot contribuait, sans le vouloir, à enhardir cette insolence des démagogues, non-seulement par son inaction forcée, mais encore par celle qu'il imposait aux Autrichiens.
Comme l'armée autrichienne,, après s'être emparée de Bologne, s'apprêtait à continuer sa marche victorieuse, le général^ jugeant ce mouvement contraire à la dignité de la France, s'était empressé d'adresser au commandant de cette armée l'injonction suivante : Smpendez votre marche : Vhonneur de nos armes V exige.
M. de Lesseps n'ignorait pas Tordre de suspendre sa marche adressé par le général Oudinot au commandant des troupes autrichiennes. Il n'en continu.^ pas moins de s'appuyer sur la prétendue menace de l'Autriche, pour hâter dans un sens favorable à la République romaine la solution de la question diplomatique.
Vers le même temps, M. de Rayneval, ambassadeur et représentant de la France aux conférences de Gaële, arrive du camp français. Il se rend auprès de M. de Lesseps. Ce dernier, en vertu de ses instructions, nous Tavons vu, devait concerter ses démarches avec les plénipotentiaires français de Gaëte. L'arrivée de M. de Rayneval était très- opportune, dans de pareilles conjonctures. Instruit de Tétat des négociations, et des conditions faites par M. de Lesseps à la République romaine, il ne put maîtriser son chagrin, et il burina sa désapprobation dans une note qu'il eut soin, en quittant M. de Lesseps, de laisser entre les mains de ce diplomate. On y lit, entre autres choses :
c Je proteste de toute la force de mes convictions contre ces conditions. Non-seulement elles entraînent la reconnaissance d'un gouvernement que la République française a formellement déclaré ne pas vouloir reconnaître, mais encore elles nous font faire avec lui une
alliance offensive et défensive t première et grave infraction aux directions de notre gouvernement, telles que je les connais.
€ Par le fait, nous jetons le gant^ non-seulement aux trois puissances qui ont déclaré la guerre au gouvernement de Rome et qu'appuie TËurope entière, mais à un pouvoir supérieur aux autres^ appelé à jouer un rôle important dans nos destinées intérieures, la Papauté : seconde et grave infraction aux règles posées par le gouvernement delà République^ qui n'a pas déclaré la guerre à rAutriche, et qui veut uniquement se mettre en demeure de faire peser du poids qui convient l'influence française dans lerèglement ultérieur des affaires de Rome.
€ En vous unissant aux ennemis du Pape, vous le rejetterez forcément et plus que jamais sous Tinfluence exclusive de TAutriche. Tel n'est certes pas le résultat à obtenir.
m Est-il bien dans le vœu de la France de tendre la main à un gouvernement qui a commencé par l'assassinat et qui ne voit de salut que dans nos bouleversements intérieurs ?..••
€ Vous paralysez l'armée, oubliant la maxime : si vis pacem^ para hélium. Vous exposez l'armée à la démoralisation, aux maladies. L'armée qui veut prouver ce qu'elle sait faire, qui veut jeter une gloire de plus sur le nom français, l'armée est condamnée à capituler
« Pendant que notre armée reste inactive sous les murs de Rome, les Autrichiens avancent, et le Pape pourrait bien aller rétablira Bologne, sous leur égide, le siège de son autorité » {Note de M. de Raynevalà
UlSTOiRB DB PIB IX BT DB SON POiNTIPICAT. 83
M. de Lesseps. Quartier général sous Rome, 27 mai.)
Quelque opiniâtre que fût rattachement de M.deLesseps à ses idées personnelles, les observations du plénipotentiaire de Gaëte ne laissèrent pas que de faire sur Itii une sérieuse impression. 11 n'en continua pas moins ses négociations avec un zèle digne d'une meilleure cause. Après divers essais compromettants pour Thonneur de la France^ et qui excitèrent la juste rndignalion du commandant en chef de Farmée française, il reprit, sans se décourager, le chemin de Rome, po^r essayer une dernière tentative d'arrangement. C'était le 31 mai.
Dans ce dernier effortj il arrêta, ^vec les triumvirs, de nouvelles propositions, dites par lui et par eux de coDpiliation. Le traité suivant, oorjiclu entre lui et le triumvirat, fut adopté par TAssealbllée constituante, en comité secret, à l'unanimité moins tf ois voix :
€ Art. l*^ L'appui de la France est assuré aux populations des Étals Romains ; elles consicjlèrent l'armée française comme une armée qui vient coiîncourir à la défense de leur territoire.
€ Art. 3. D'accord avec le gouve!rnement romain, et sans s'immiscer en rien dans radnRiinistralion du pays, Varmée française prendra les canton nements extérieurs convenables, tant pour la défense dn pays que pour la salubrité de ses troupes ; les comr nttnications seront •libres. ^^
€ Art. 3. La République française (^^rantit contre toute invsision étrangère les territoires ^ occupés par ses troupes.
« Art. 4. Il est entendu que le pr «ésent arrangement
81 UISTOIAB DB PIB IX BT DE SON PONTIFICAT.
devra être soumis à la ratification de la République française.
t Art. 5. En aucun cas, les effets do présent arran* gement ne pourront cesser que quinze jours après la communication officielle de la non ratification.
c Fait à Rome et au quartier-général de Tarmée française, en triple expédition, le 31 mai 1849, à huit heures
du soir.
« Signé : C. Armellini, A. Sâffi, 6. Mazzini.
c Le ministre plénipotentiaire de la République française,
c Signé : FERDmAin> db Lbsseps. »
Au nom de la France, M. de Lesseps venait designer une troisième fois ce déshonneur.
Emportant avec lui trois copies de cette convention faite au profit de la démagogie, il revint au quartier-général.
Il était tard : le silence de la nuit régnait au camp, le duc de Reggio venait de se jeter tout habillé sur son lit, quand on lui annonça le retour du ministre plénipotentiaire, c Enfin, nous avons terminé, » dit celui-ci, en entrant dans U chambre du général, et, sans autre préambule, il conimença la lecture de son traité ; mais lorsqu'il eut abordé Tarlicle 2, qui traite des cantonnements bxtérieurs a ppliquésà l'armée française,legénéral, ne pouvant contenir l'explosion de sa juste indigna tion,se ' précipita hors de s^on lit, et, debout, les bras croisés sur sa poitrine, Tœil e(n feu, en face du diplomate, il s'écria : « Vous êtes França^is, monsieur ! Que dis-je ! vous repré-. sentez la France, et vous avez subi de pareilles condi-
HI8T01HB DB PIB IX BT DE SON PONTIFICAT. 85
tiens ? Et vous osez les apporter dans notre camp? Ma main se desséchera plutôt que de signer de pareilles infamies. Cest assez. Monsieur, je n'en entendrai pas davantage ; vous pouvez vous retirer. 3» C'était sec, mais juste et mérité.
M. de Lesseps ne fut pourtant pas déconcerté par cette noble indignation du soldat, et ne continua pas moins de se ranger du côté des démagogues. Revenu à Rome, il engagea les triumvirs à tenir bon ; il leur annonça qu'il allait partir pour Paris, à l'effet d'obtenir la ratifiqation de la convention qu'il avait signée, et qu'il maintenait quand même. Le général Oudinot lui avait donné un soufflet sur une joue, il allait tendre l'autre au gouvernement français.
De son côté^ le chef de Tannée se disposait à envoyer à Paris un ofBcier général, afin de notifier à la France et à son gouvernement la vérité tout entière. Le général Regnault de Saint-Jean*d'Angely venait de partir pour Civita-Vicchia, lorsqu'une estafette arrivée à franc étrier de cette ville remit au général Oudinot une dépêche télégraphique transmise de Paris, le 28 mai, à sept heures du soir. Elle éts^it conçue en ces termes :
c Le ministre des affaires étranghres au général Oudinot :
« Tout retard serait désormais funeste à l'approche de la saison des fièvres. La voie des négociations est épuisée. La mission de M. de Lesseps est terminée. Nous confirmons notre dépêche précédente relative au général Vaillant.
<K Concentrez vostroupes.Entrez dans Rome aussitôt que l'attaque vous présentera la presque certitude du succès.
• Si vous manquez de moyens d'attaque, faites-le-moi savoir immédiatement. >
Comme on le voit« on jugeait, à Paris, la situation infiniment mieux que M. de Lesseps, qui se trouvait cependant sur les lieux mêmes. La question était nettement tranchée ; la source de désaccord n'existait plus, M. de Lesseps était condamné et rappelé.
En effet, une lettre ministérielle, datée du 25 mai, et qui blâmait formellement la conduite de M. de Lesseps, arriva peu après son départ de Rome, et ne put lui être remise qu'à Paris.
Trois semaines avaient été perdues par l'étrange aveuglement de ce diplomate. La conduite de M. de Lesseps fut déférée au conseil d'État par un décret du 9 juin. La haute cour de justice administrative termina au mois d'août suivant l'examen des actes de ce ministre plénipotentiaire par une déclaration constatant deux faits principaux, savoir : 1® l'opposition absolue entre les instructions de M. de Lesseps et l'application qu'il en avait faite ; 2^ la signature d'une convention dont les stipulations étaient contraires aux intérêts de la France et à sa dignité.
A la suite de ce rapport, M. de Lesseps fut mis en disponibilité.
Cet épisode dans la longue carrière du diplomate est un triste exemple des défaillances humaines, si communes aujourd'hui, grâce à ce luxe de médiocrités que le Pouvoir attèle à son char.
La conduite subséquente de M. de Lesseps laisse heureusement supposer qu'il s'est avoué à lui-même ses torts. On le voit s'incliner en silence devant l'arrêt da conseil d'Élat. Il se recueille, il médite, et bientôt, saluant d'un dernier adieu 16 champ de la diplomatie, où il avait récolté précédemment quelques lauriers, mais qui venait de porter pour lui ce fruit amer, il tourna ses pas vers l'Orient ; il planta sa tente au point de jonction des continents de l'ancien monde ; et là, dans une entreprise autrement mémorable que celle de livrer tes traditions de la nation très-chrétienne à la bête démagogique, il cueillit une palme qui, arrosée parles eaux confondues de deux mers, bonservera pour lui une fraîcheur inaltérable. Les ombres de son passé se perdent dans la gloire du percement de l'isthme de Suez.