‹ Histoire de Pierre Terrail, seigneur de BayartChapitre 13 sur 59 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Bayart gouverneur de la ville de Minervino. Alonso de Soto-Mayor , capitaine espagnol, de ce dernier.

Louis d'Ars avait donné au Bon Chevalier le gouvernement de Minervino, ville épiscopale de la Capitanate dépendant des domaines du comte de Ligny. Après avoir pourvu à la sûreté de la place, Bayart au bout de quelques jours ne tarda pas à s'ennuyer de rester si long-temps en cage, sans rompre une lance. « Messeigneurs , » dit-il un soir à ses hommes d'armes , « durant que » nous croupissons ainsi derrière des murailles , » nos* armes se rouillent et l'orgueil des Espa- » gnols s'accroît. J'ai résolu , pour rompre ces » pernicieux loisirs , d'aller demain faire une » course entre Barletta et Andria, et si, comme je

— Il lait prisonnier

— Conduite déloyale

DE BAYART

» l'espère , nous rencontrons quelque parti en-

»> nemi, ce sera une occasion de nous remettre au »jeu. » Ce projet fut vivement applaudi, et ceux qui devaient le partager employèrent la soirée à visiter leurs chevaux et à préparer leurs armes. Ils se mirent au champ de grand matin, au nombre de trente hommes d'armes, bien déterminés a ne pas rentrer dans Minervino sans avoir vu l'ennemi de près. .

Le même jour et dans le même dessein , était sorti d'Andria , ville du voisinage , un brave et hardi capitaine espagnol nommé Alonso de Soto- Mayor, proche parent de Gonsalve et général de sa cavalerie *. Il serait difficile de dire laquelle . des deux troupes éprouva le plus de joie , lorsque, au détour d'une colline , elles s'aperçurent descendant à nombre égal dans la plaine 2.

« Mes amis , » ditBayart à ses gens , dès qu'il eut reconnu les croix rouges , « voici l'occasion » que nous avons cherchée ; que chacun songe à » son honneur et fasse son devoir ; si je ne fais » le mien , tenez-moi à jamais pour lâche et sans

* Aloncus Sancti-Majoris comanguineus Gomallii Ferrandi Hispa* norttm ducis. (À. RiVALi.it, fulio 3ag.)

a In mediis campis cum certis militibus. (Ihid.)

» cœur, — Allons , capitaine, » lui répondirentils , « donnez le signal de la charge pour que les » Espagnols n'aient pas l'honneur de commen- » cer. » La visière baissée , la lance en arrêt , aux cris de France ! France ! ils se lanceront au grand galop sur les Espagnols qui aux cris A' Espana! San Iagoï leur épargnèrent bravement la moitié du chemin. Le combat dura indécis plus d'une demi -heure avec un égal acharnement. Animé par la résistance , il semblait que le Bon Chevalier se multipliât dans la mêlée. Eufin une dernière charge rompit les Espagnols qui se débandèrent laissant sept hommes sur la place, et autant de prisonniers 1 .

Le reste prit la fuite avec le capitaine ; mais . Bayart, sans perdre de vue Alonso, le poursuivit et l'atteignit l'épée haute , en lui criant : a Tourne , homme d'armes ! ne te laisse pas tuer » par derrière. » Celui-ci, préférant une mort glorieuse , se retourna sur le Bon Chevalier « comme un sanglier aux abois, » et il s'engagea entre eux un terrible combat. Soto-Mayor, abandonné par les siens, résistait avec un courage qui

1 Occisù septem Hispanis cum totidem Aloncus cœteris fugientibus captus est. (A. Rivalmi, folio 3*9.)

eût rendu la victoire douteuse si ses compagnons eussent combattu comme lui. Mais bientôt son cheval, rendu de lassitude, ne répondit plus au frein ; alors le Bon Chevalier, suspendant ses coups, lui dit : a Rends-toi, homme d'armes, ou » tu es mort ! — A qui me rendrai-je ? » répondit-il. « — Au capitaine Bayart. » Alonso qui le connaissait de réputation et voyait bien d'ailleurs que, cerné de tous côtés, il ne pouvait s'échapper, lui remit son épée. Les Français reprirent la route de JVtinervino sans avoir perdu un seul homme , se félicitant de n'avoir acheté leur victoire que par quelques blessures et deux chevaux tués dont ils seraient amplement dédommagés par la rançon de leurs prisonniers.

Le Bon Chevalier, ayant appris le nom et la naissance de Soto-Mayor, lui fit donner une des plus belles chambres du château , des vétemens de sa garde-robe et tout ce qui pouvait lui être nécessaire1. Poussant plus loin la générosité , il se contenta de lui demander sa parole de ne point chercher a s'échapper, et lui laissa la li-

1 Le dict Pierre de Bayarl le traita non pas comme prisonnier , mais comme frère et compagnon. (Jeu ah d'Amtun , Histoire tir

Laïus XII , eh. 5, p. aa.) t .> i M (• ' . .v.imuiV mutty.

berté de se promener dans toute la place 1 . Alonso le remercia de sa courtoisie et lui donna

sa foi de ne pas sortir sans son congé. Quelques jours après , ils convinrent de la rançon qui fut fixée à mille ducats.

L'Espagnol demeura quinze à vingt jours à faire bonne chère avec le capitaine et ses compagnons, allant et venant sans être nullement surveillé , personne ne croyant un homme de sa condition capable de violer sa parole ; mais impatienté de ne point voir arriver l'argent qu'il attendait, Alonso prit le parti daller lui-même chercher sa rançon. Voici comme il s'y prit : il s'adressa à un soldat albanais de la garnison , et lui dit : « Théode, veux tu gagner de quoi vivre » a ton aise le reste de tes jours? » Le soldat, qui aimait l'argent , prêta l'oreille à ce discours. « Tiens-moi prêt, demain matin, un cheval a la » poterne du château; lu viendras avec moi, en » deux heures nous sommes à Àndria, et cin- » quante ducats ne seront qu'un faible à-compte4 » de mes bienfaits. » L'Albanais n'était pas d'une probité à résister à pareille somme, et il convint de

' Et sub fide sud a Bajmdo receptus , liber et sine custode per castellum Minervinœ. (A. Rivallii, folio 329.)

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tout avec lui , après lui avoir fait pourtant observer que le capitaine était homme à le faire repentir de la violation de sa parole. « Je n'ai point » l'intention de lui manquer de parole, répondit » l'Espagnol , et je n'aurai rien de plus pressé que » de lui envoyer les mille ducats dont nous som- » mes convenus , et , pourvu qu'il les reçoive , » mes obligations sont remplies. — Au surplus » cela vous regarde , » répondit Théode ; « comp- » tez sur moi. »

Le lendemain , de bonne heure, Soto-Mayor, qui n'était point observé , trouva aisément le moment de monter à cheval et de fuir avec l'Aibanais. Bayai t ne tarda guère à faire sa ronde accoutumée , et , surpris de ne point trouver dans les cours don Alonso, avec lequel il causait et se promenait tous les matins, il demanda au portier s'il ne l'avait pas vu : celui-ci répondit que l'Espagnol s'était promené à la pointe du jour vers la poterne, et que depuis il ne l'avait point revu. Aussitôt Bayai t fit sonner l'alarme , et ni don Alonsoni Théode ne parurent. Outré de cette trahison, mais sans perdre un instant, il fait monter à cheval un de ses soldats nommé le Basque, avec dix de ses meilleurs cavaliers, leur ordonne de courir à bride abattue

sur la route d'Andria, et de ramener le fugitif mort ou vif, sans oublier l'Albanais qui serait pendu aux créneaux du château pour servir d'exemple.

Le Basque, les éperons dans le ventre de son cheval,aperçut au bout de deux milles don Alonso occupé à rajuster les sangles de son cheval. Sans lui donner le temps de remonter, il fond sur lui et Pairète. Théode, instruit du sort qui l'attendait, gagna Andria sans regarder derrière lui. Quand le Bon Chevalier revit don Alonso, il ne put contenir son indignation, et l'accabla des plus sanglans reproches. Vainement l'Espagnol voulut alléguer sa prétendue justification ; Bayart, trop irrité pour recevoir de pareilles excuses , le fit conduire dans la tour, où il le tint quinze jours enfermé1, sans aggraver autrement sa captivité, et sans lui faire mettre les fers, comme il en avait le droit. Au bout de ce temps, arriva un trompette chargé de demander un sauf-conduit pour le porteur de la rançon. L'argent apporté et compté, Alonso prit congé d'assez bonne grâce de Bayait et de ses hommes d'armes , et partit après avoir

' Et quia /idem non senaverat in turri detentus fuit. (A. Ri valmi, folio 3 x y.)

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vu distribuer ses mille ducats jusqu'au dernier aux soldats de la garnison 1 .

De retour à Andria, l'Espagnol fut accablé de questions sur sa captivité et sur le seigneur Bayart. « Je vous assure, » répondit-il à ses amis , a qu'il est impossible de trouver un capi- » taine plus intrépide et plus actif; » et il leur raconta les exercices continuels dont il occupait les loisirs de ses soldats , et aussi la générosité dont il avait été témoin avant son départ, ajoutant que, « s'il vivait âge d'homme, il parviendrait » sûrement à une haute fortune. Quant au trai- » tement que j'ai éprouvé, j'ignore s'il provenait » de ses ordres, mais ses gens ne m'ont point » traité en prisonnier de guerre rii en gentil- » homme a, et je me réserve bien de lui en deman- 9 der satisfaction les armes à la main. »

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' Re*&u ™Ue ducatis stationis militibus distributis , Bayardus liberavit Abncum. (A. Rzvali.ii, folio 3a 9.)

* Qui inter suos conquestus est q. a Bayardo atrociter et prœter jurabelli asservait* fuerat. (Ibid.) —h ubi Ubertati restitutus est, beneficii immemor, de ejus erga se inhumanitate conquestus est. (Ghampi£R , Troplieum (îallorum.)

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