‹ Histoire de Pierre Terrail, seigneur de BayartChapitre 15 sur 59 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Duel de Bayart et de Soto-Mayor.

Ce jour arrivé , le seigneur de La Palice , suivi de deux cents hommes d'armes , selon l'accord , amena au rendez-vous le Bon Chevalier monté sur un vigoureux coursier, et couvert d'une armure tout unie, * par humilité. » Don Alonso ne se pressait point d'arriver ; le trompette Là Lune alla l'avertir que le seigneur de Bayart l'attendait achevai, armé de toutes pièces, a Comment! » dit l'Espagnol , « à cheval ! Le choix des armes » m'appartient; je suis le défendeur et lui le de- » mandeur. Trompette , va lui dire que je veux » combattre à pied. » Alonso espérait, en élevant cet te étrange prétention , ou que les Français em-

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pécheraient Bayart d'accepter, ou qu'il aurait bon marché, à pied, d'un homme affaibli par la fièvre.

La Lune vint rapporter ce nouveau subterfuge, en disant : « En voici bien d'une autre, capi- » taine; votre homme maintenant veut avoir le » choix des armes et combattre à pied. * La Palice et tous les assistans, indignés, assuraient Bayart que, selon toutes les lois des combats à outrance , il devait rejeter une condition aussi déloyale que désavantageuse dans son état ; mais le preux chevalier, quoiqu'il eût en ce jour-là même son accès de fièvre1, répondit gaiement au trompette : « La Lune , mon ami, va dire au seigneur » Alonso que je l'attends à pied , et ne veux pas, » pour si peu de chose , perdre l'occasion de ré- » parer mon honneur. Et s'il venait encore à se » raviser, tu lui diras que je suis son homme de . » toute manière qu'il lui plaira. »

Soto-Mayor fut surpris d'une réponse à laquelle il ne s'attendait pas ; mais il n'était plus temps de se dédire , « car la bécasse en était » bridée, » comme dit le proverbe3. Il ne son-

1 Licet tune febre quartand et alid gravi infirmitate laborareU (Ri va lui , folio 3^9.)

* Brantôme, Discours sur les Duels, t. VI, p. 3 r .

gea plus qu'à profiter de tous ses avantages , et décida qu'ils combattraient à pied , armés de toutes pièces , à l'exception du casque , avec

Tcpée et le poignard , dans un espace de soixante pas carrés. D une taille et d'une force prodigieuses, Alonso comptait accabler plus aisément Bayart malade, chargé d'armes pesantes, et privé du seul avantage que son agilité pouvait lui donner1.

Le Bon Chevalier, sans perdre de temps , fît entourer la lice de quelques grosses pierres mises les unes a côté des autres , et se rendit à son poste, accompagné des seigneurs de La Palice, d'Urfé, d'Humbereourt , de Fontrailles , du baron de Béarn , ses féaux amis , qui tous priaient le Seigneur qu'il prît en aide leur champion. Soto- Mayor s'avança du côté opposé , conduit par le marquis de Licita, don Diego Guinones, lieutenans de Gonsalve , don Pedro de Haldes et don Francisco d'Altemeze: il envova à Bavart deux épées et deux poignards entre lesquels celui-ci ne s'amusa pas à choisir. « Capitaine , mon ami, lui » dit le seigneur de La Palice avant de se retirer,

1 Et quod Sot o- Major excelsà admodum robustâque staturâ esset, Baiardumque alaertm adolescentem staturd minorent prœ se contemntrtt. (Belcarii Commentant» , p. 064.)

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» combattez froidement sans vous emporter, et » frappez surtout au visage. — Monseigneur , » lui répliqua le Bon Chevalier, je le ferai ainsi » que vous me le conseillez , sans point faillir. » Il fut introduit dans l'enceinte par Bellabre qu'il avait choisi pour son parrain , et Soto-Mayor par le sien, don Pedro de Guinones. Le seigneur René de LaChesnaye, et le capitaine espagnol Escalada , juges du camp , se placèrent à leur poste. La Paliceet don Francisco d'Àltemeze entourèrent la lice avec un nombre égal d'hommes d'armes i.

Après les cérémonies usitées dans les gages de batailles, les deux champions restèrent seuls dans l'enceinte; le Bon Chevalier se mit à genoux, fit son oraison à Dieu , baisa la terre, et se releva en faisant le signe de la croix. Avec autant de calme que s'il eût été dans un palais à se promener parmi les dames , il s'avança contre son adversaire, le visage découvert, l'épée dans la main droite et le poignard dans la gauche.

L'Espagnol de même , l'épée à la main , mais le poignard à la ceinture , marcha bravement à sa rencontre. « Senor Pedro de Bayardo , que me

' Jehan d'Anton, ch. 27, p. i5a.

» qaereis? * lui dit-il. — « Don Alonso de Soto- » Mayor , » lui répliqua Bayart , « je qpiers » contre toi défendre mon honneur. » Et sans plus de paroles, ils s'approchèrent et fondirent l'un sur l'autre à grands coups d'épée. L'Espagnol fut légèrement atteint au visage , et ses efforts n'en devinrent que plus vifs ; grand et vigoureux , il cherchait à joindre Bayart pour le saisir au corps et jouer du poignard ; mais le Bon Chevalier , d'un bras exercé , savait le maintenir à la longueur de son épée. « Comme deux lions échauffés, » s'entrebattaient ces deux champions , sans » qu'on pût augurer qui des deux aurait le meil- » leur. Français et Espagnols demeuraient dans » une cruelle incertitude , les uns craignant que » les forces ne vinssent à manquer à Bayart, af- » faibli par quatre mois de fièvre , les autres trem- » blant pour don Alonso , que, tout grand et fort » qu'il était , pas un de ses amis n'eût mieux o aimé pour son bien à Sarragosse '. »

C'était a la tête que visaient surtout les deux combatlans ; Bayart, s'apercevant de l'avantage que sa haute stature donnait à son ennemi , eut recours à l'adresse. Il saisit l'instant où l'Espa-

1 Jehan d'Anton , p. i54.

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gnol levait le bras pour le frapper , laissa passer l'épée et prompt comme l'éclair lui porta à découvert un coup terrible dans le visage. Il ne put y atteindre ; mais son estoc donna si violemment dans le gorgerin d'Alonso, qu'au travers des mailles il lui entra plus de quatre doigts dans la gorge , tellement qu'il eut peine a le retirer. Le sang de l'Espagnol ruissela par-dessus son harnois jusqu'à terre; se sentant blessé à mort , il jeta son épée et se précipita comme un forcené sur Bayait. Tous deux commencèrent une lutte si acharnée, que sans vouloir lâcher prise ils roulèrent par terre l'un sur l'autre1. Soudain Bayart, plus agile que son adversaire, lui plonge son poignard jusqu'à la croisée entre le nez et l'œil gauche en lui criant : « Rendez-vous , sei- » gneur Alonso , ou vous êtes mort ?» Il n'avait garde de répondre , il n'était déjà plus ». Son

1 Aloncus accepto -vulnere letali in jugulo cepit brachiis Bayardum, et coliuctantes ambo in terrant ceciderunt. ( Rivallii , folio 3a9.)

* Adonde la fortuna sentencio en aquel corn ba te y desafio un triste fin , y fue , que el capiton fronces en poco espacio de tiempo metio al Soto-Mayor la puncta del espada , por la escotadura de la coraça, y le hirio mortalmente en la garganta, de la quai lierida muria con harta vergiienca y confusion suya. (Cronica del grand Capitan, p. i5a.)

parrain don Diego de Guinones accourut el dit : Senor de Bayardo , vencido habcis , es muerto. Il n'était que trop vrai, car plus ne remua ni pieds ni mains.

« Qui fut bien déplaisant , ce fut le Bon Cheva- » lier qui eût donné tout ce qu'il possédait pour le » vaincre sans le tuer. » Il imposa silence aux clairons et aux trompettes *, et se jetant à genoux il remercia Dieu de la victoire qu'il avait remportée par son aide et baisa trois fois la terre. Lui seul avait droit de toucher au corps d'Alonso 2; il le traîna avec peine hors du camp , et s'adressant à son parrain , il lui dit : « Seigneur » don Diego , en ai-je assez fait? » Lequel répondit piteusement : a Harto y demasiado , » senor Bayardo , por la honra de Espana. » — « Vous savez, » ajouta le Bon Chevalier , o que les lois du combat mettent le corps

» à ma disposition ; mais je vous le rends 3 et

1 Les trompettes voulurent là sonner , pour donner louange au vainqueur , lequel ne voulut oncques que pour ce en trompette ni clairon fût soufflé. (Jehan d'Awtoh, p. i5a.)

a Brantôme , Discours sur les Duels , p. 34*

' Cadaverque ejus cum armis quœ sibi jure belli retinuere potuisset, libéré ut eà quœ conveniebat decent'vâ , sepulturœ traderetur , adsportari permisit, (Champikr , Tropheum Gallorum.)

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» voudrais , sauf mon honneur, qu'il fut en mon » pouvoir de vous le rendre vivant. »

Les Espagnols emportèrent tristement le cadavre de leur champion , et les Français reconduisirent en triomphe le vainqueur à la garnison de son bon ami le seigneur de La Palice. Le premier soin de Bayart en arrivant fut d'aller à l'église rendre grâce k Dieu ; ce ne furent ensuite que fêtes et banquets.

Les Espagnols chargèrent de malédictions la mémoire de Soto-Mayor qui avait compromis dans une mauvaise querelle l'honneur de sa nation1, et les Français exaltèrent à l'envi l'adresse et la valeur de Bayart , vainqueur d'un guerrier qui jusqu'alors avait passé pour invincible *. Sa réputation reçut un grand éclat de ce triomphe dont le bruit se répandit non-seulement, en France, mais encore dans l'Italie et l'Espagne. Les circonstances en avaient été si publiques et si avérées, que les historiens de ces deux

* Hispanis jure cadentem omni contumeliarum génère oncrantibus : ut potè qui patriœ nomen turpi antea facto , et mox ignobili morte dedecorasset. (P. Jovio, de vitâ Magni Gonsalvi, 1. II, Basileae, infolio, p. a 40.)

* Quo nullus unquam impunè manus conseruerat. (G. Paradiki Memoriœ , Lugduni, i548 , in- 4 , 1. II , p. 35.

nations, grands larrons de la gloire française*l, n'ont ose, à leur habitude, les dénaturer ou les démentir. Forcés de l'avouer , ils n'ont eu d'autre ressource que de passer légèrement sur un aussi désagréable sujet.

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