‹ Histoire de Pierre Terrail, seigneur de BayartChapitre 17 sur 59 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Bayart enlève un trésorier espagnol. — Quel emploi il fait de sa

capture.

Un mois après , la trêve étant expirée 1 , Bayart fut averti par ses espions qu'il y avait à Naples un trésorier espagnol qui changeait de l'argent en or. Il ne douta point que cette somme ne fût destinée à Gonsalve, et résolut de ne rien négliger pour s'en emparer au passage. Bloqué dans Barletta, à l'extrémité du duché de Bari , le général espagnol , comptant sur les secours et les artifices de Ferdinand-le-Catholique , ne cherchait qu'à gagner du temps ; mais déjà , faute de

mi , folio 33o. )

vivres et de solde, ses troupes menaçaient de l'abandonner, et les moindres convois étaient pour lui de la dernière importance.

Bayart , aux aguets jour et nuit , apprit que le trésorier avait couché à quinze milles de Minervino , dans une place qui tenait pour les Espagnols , et qu'il se remettrait le lendemain en route pour Barletta , escorté de quelques génétaires *. Le Bon Chevalier savait qu'il ne pouvait éviter un défilé assez étroit , situé à trois milles de là , et il alla s'embusquer avec vingt chevaux seulement entre deux rochers sur le bord de la route 2. Son compagnon Tardieu reçut ordre de se poster plus bas avec vingt-cinq Albanais, pour que, si le trésorier venait à échapper d'un côté, il fut pris de l'autre. Vers sept heures du matin , les sentinelles avancées entendirent les pas des chevaux , et vinrent avertir Bayart qui recommanda le plus profond silence. Les Espagnols s'engagèrent en toute sécurité dans le défilé, conduisant au milieu d'eux le trésorier et son valet qui portait l'argent en croupe. A peine furent-ils passés,

■ Génétaires , cavaliers armés à la légère et montés sur des chevaux de petite taille , appelés en espagnol genêts , ginetes.

* Bnyardus inter Hn ai ntpccutns cum riginti equitibus laùtans. (Rtvatxti, folio 33o.)

DE BAYART. 139

que Bayart et ses gens se précipitèrent à leurs trousses aux cris de France , France ! à mort , à mort ! Les Espagnols surpris , et croyant avoir affaire à des ennemis plus nombreux, s'enfuirent vers Barletta , laissant le pauvre trésorier et son valet entre les mains de Bayart qui ne s'amusa point à les poursuivre ayant tout ce qu'il

voulait1. ] h M»ni;-i

De retour à Minervino, les valises furent déployées , et force ducats parurent au jour. Le Bon Chevalier ordonna de les compter ; mais le trésorier lui dit en espagnol : No conteis , Senor, son qaince mil ducados, ce qui le réjouit fort pour ses gens. Sur ces entrefaites , arriva Tardieù, qui , à la vue de toute cette belle monnaie , se mit à maudire la fortune qui lui avait dénié une si riche capture. S'apercevant que le Bon Chevalier ne faisait pas semblant d'entendre ses exclamations et ses doléances : « Mon compa- » gnon, » lui dit-il d'un ton délibéré, « ce qui » me console, c'est que j'en ai ma part comme » vous, car j'ai été de l'entreprise. —Il est vrai, »

1 Cevit , fugatis comitibus , exmiœstorem hispanum f mm famulo quindecim ducatorum miUia adGoTuak'umferentem.^irkï.ut, folio 33o.)

répliqua ïlayart en souriant, « mais vous n'avez » pas été de la prise; et quand bien même, » ajouta-t-il pour rabattre son orgueil, « vous en » eussiez été , n'êtes-vous pas sous mes ordres? » Vous n'aurez que ce qu'il me plaira de vous » donner. »

Le gentilhomme gascon , n'entendant pas raillerie sur cet article , jura ses grands dieux qu'il en aurait raison. Il courut incontinent porter ses plaintes au lieutenant-général du Roi, qui, ne reconnaissant point Bayart a un différend de cette nature , le fît appeler à sort quartier- Là , chacun exposa ses raisons en plein conseil , et l'opinion unanime des capitaines fut que Tardieu n'avait droit à rien.

Tout désappointé , il n'eut d'autre parti à prendre que de tourner la chose en plaisanterie. « Par saint Amadour ! je suis bien malheureux ; » mais , » dit-il à Bayart , « n'espérez pas en être » quitte , il faudra bien que vous me nourrissiez » le reste de la campagne. » Le Bon Chevalier se mit à rire et ils revinrent de compagnie à Minervino comme si de rien n'était.

Bayart , un peu railleur de son naturel , fit de nouveau déployer les ducats sur une table devant son pauvre camarade, en lui disant : « Eh l

DE BAYART.

» compagnon, que vous en semble? Voici de belles » dragées. — Et oui, de par tous les diables I » répondit Tardieu, « mais je n'en tâterai pas. Par » le sang Dieu! la moitié de cela eût suffi pour » m'enrichir et me rendre homme de bien le reste » de mes jours 1. — Comment, compagnon! » dit Bayart, « de cela dépendrait le bonheur de » toute votre vie ! Eh bien ! ce que vous n'avez pu » avoir de force , je vous le donne de bon cœur, » et vous en aurez la bonne moitié. » Tardieu regardait compter l'argent , persuadé que Bayart continuait à plaisanter ; mais quand il vit qu'il lui remettait réellement les sept mille cinq cents ducats,il ne put se retenir de se jeter à deux genoux, en lui disant , les larmes aux yeux : o Hélas ! » mon maître, mon ami, comment pourrai -je » jamais m'acquitter envers vous de tout le bien » que vous me faites ? Onc Alexandre ne fit pa- » reille libéralité. — Taisez-vous, camarade, » répondit Bayart en lui serrant la main, a s'il était » en mon pouvoir, je ferais beaucoup mieux pour » vous. » Cette somme, considérable pour l'é-

1 «Se nunquam inopiâ laboraturum juravit et dixit si eorum monmorum medietatem kaberet..... Baj ardus aUâ medietate Tardium donarit. (Rivallu, folio 33o.)

poque , assura en effet la fortune de Tardieu ; a son retour en France il épousa une riche héritière, fille du seigneur de Saint-Martin, qui avait trois mille livres de rente , et fit souche de gens de bien *.

Voyons ce que devinrent les autres sept mille cinq cents ducats ; le Bon Chevalier sans peur et sans reproche , « le cœur net comme perle , • rassembla toute la garnison , et les distribua à chacun selon qu'il le méritait, sans en retenir un seul denier2. Restait le trésorier, qui avait bien sur lui cinq cents ducats vaillans en joyaux et argent, sans compter la forte rançon qu'on pouvait en retirer. « Il ne faut pas lasser la d fortune , » se mit a dire Bayart , « et je me » tiens content de ce que j'ai eu. Maître , quand » vous et votre homme voudrez partir, je vous » ferai conduire bagues sauves où bon vous seni- » blera. »

Le trésorier remercia le Bon Chevalier d'une générosité si peu commune , qu'elle parut inconsidérée à ceux qui n'en eussent pas été ca-

1 La postérité de Tardieu subsistait encore en 1770 dans le comté d*Eu , où elle possédait le marquisat de Malessie.

* Distributâ hortim ducatoritm medietate reliquis stationis militibus, proût singulorum virtus exigebat. (Rivallii, folio 33o.)

DE BAYART. 143

pables *. Il fut escorté le lendemain jusqu'à Barletta par un trompette qu'il récompensa largement , rendant grâce à la fortune de l'avoir fait tomber en de si bonnes mains.

' Exquœstorem cum ejus famulo baccis salvis liberavit. — O quanta liberatitas ! licet multorum judicio in hàc hberalitatis virtutt excesSuset. (Ibid.)

Page 1