‹ Histoire de Pierre Terrail, seigneur de BayartChapitre 20 sur 59 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

(lampagne tin (»ai i^liano. — Bayaii dî-foiid » lui seul un pont contre

deux rfnts Espagnol.

Louis, à ces fatales nouvelles, met sur pied une puissante année, sous les ordres du célèbre Louis de La Trimouille, pour reconquérir un royaume qu'il lui était plus facile de recouvrer que l'honneur au roi d'Espagne. Mais tandis que le cardinal dAmboise arrête ces troupes aux environs de Rome pour appuyer ses vaines prétentions à la tiare d'Alexandre VI , Gonsalvc achève ses conquêtes, et enlève les derniers postes qui conservaient aux Français l'entrée du royaume de Naples. Le cardinal de Saint-Pïen > e-aux-Liens, Jules de La Rovère, qui n'avait fait (jue déposer quelque» jours la papauté entre les mains du vieux

Piccolomini, lui succéda bientôt, et, en dépit du cardinal d'Amboise , sortit de ses liens et saisit les clefs pontificales.

Une longue maladie prive la France du seul général qu'elle pût alors opposer au grand Capitaine; le choix le plus malheureux substitue à La Trimouille le marquis de Mantoue, et l'armée française , sans confiance dans un chef étranger J s'avance enfin sur les bords du Garigliano. Ce fleuve, l'Iris des anciens , sépare l'État ecclésiastique du royaume de Naples, et dans son cours irrégulier, soit qu'il se resserre en un lit profond, soit qu'il s'étende en un vaste marais, devient chaque hiver de l'accès le plus difficile. De son passage dépendait le succès^ de la campagne, et Gonsalve , maître des postes les plus importans , suivait attentivement de la rive opposée les mouvemens de l'armée française. Contre son attente, elle parvint à jeter, non loin des ruines de Minturnes, un pont de bateaux dont la posseseion devint une nouvelle occasion d'escarmouches, de surprises et de perpétuels combats.

Le plus hardi et le plus entreprenant de tous les capitaines espagnols était un petit homme de deux coudées de haut, si bossu et si contrefait, que, lorsqu'il était enfoncé dans sa grande selle

d'armes, à peine l'apercevait -on sur son cheval. Don Pedro de Paz , c'était le nom de cet infatigable chevalier, passa un matin le Garigliano à un gué assez éloigné avec une centaine de cavaliers portant chacun un arquebusier en croupe , et il vint tomber à l'improviste sur les d( camp des Français 1 . Son plan était d'attû l'armée sur ce point, pendant qu'une ai que serait dirigée sur le pont dégarni.

Le Bon Chevalier, toujours de préfe endroits les plus périlleux , s'était logé tout près du pont avec l'un de ses braves compagnons , Pierre de Tardes, surnommé « le Basco, » gentilhomme de la maison du Roi. Au premier bruit de l'attaque, ils furent à cheval, et ils allaient courir où l'on se battait, lorsque Bayart découvrit de l'autre côté du fleuve deux cents cavaliers espagnols qui accouraient a toute bride vers le pont *. Il n'était resté personne à sa défense, et si, comme il paraissait infaillible , les ennemis s'en empa-

1 Petrus Passas homuncio gibbosus dux alicujus partis Hispanorum summt ingeniosus uado hoc flumen cum aliquo equitatu quosdam pedites à tergo déférente trajecit. (Rivallii , folio 33o.)

1 Sed diim Bayardus ad twnidtum cum reliquis occurrtre vellet t prospexit ducentos équités hispanos ad ipsum pontem venientes. (Ibid.)

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raient, c'en était fait de Parmée française. « Mon-

» seigneur l'écuyer, mon ami, » dit Bayarl à son camarade, « courez chercher du secours ou nous » sommes tous perdus ; je vais , en- attendant, » tâcher d'amuser l'ennemi jusqu'à votre retour, » mais hâtez- vous. »

Le Basco piqua des deux, et le Bon Chevalier courut, la lance au poing, au-devant des Espagnols qui entraient déjà de l'autre côté du pont, prêts à le traverser. Comme un lion furieux, il se précipita sur le premier rang, et renversa quatre cavaliers, desquels deux tombèrent dans la rivière et ne reparurent plus 1. Leur capitaine s'avança pour les venger; mais comme il levait le hras pour le frapper, Bayartlui porta sa javeline sous l'aisselle d'une telle force, qu'elle lui entra plus d'un demipied dans le corps, « dont chût à terre et mourut » soudainement 2. » Puis de crainte d'être pris par derrière, il s'accula a la barrière du pont , et, à grands coups d'épée, se défendit si vigoureusement, que les Espagnols, « tout ébahis, » ne

' Sohts pontem occupavit et cum hastd processif in Hispanos qui uUeriorem pontis partent jam attingebant ; et très aut quatuor equo dejecit , et ex his duo in fiumen ecciderunt et submersi sunt. (Rivai.lii, folio 33c).

a Jehan d'Anton, folio 179.

croyaient pas avoir affaire à un simple mortel. La force prodigieuse et l'intrépidité qu'il déploya dans ce combat inégal , ne feront pas moins l'étonnement que l'admiration de la postérité. Tout ce que nous raconte l'antiquité de son Horatius Coclès, Bayai t l'exécuta à la vue des armées de France et d'Espagne. ? .j \

Bref, par un miracle d'audace qui ne pourrait se renouveler aujourd'hui , il se maintint si longuement dans cette position qu'il donna le temps à Pierre de Tardes d'arriver à son secours avec » cent hommes d'armes qui eurent bientôt refoulé les Espagnols et les poursuivirent un grand mille au-delà du Garigliano !. Ils les eussent chassés beaucoup plus loin, mais le Bon Chevalier, apercevant sept ou huit cents chevaux ennemis qui accouraient à leur aide , dit à ses compagnons : « Messeigneurs , c'est assez pour aujourd'hui » d'avoir conservé notre pont , retirons-nous et » marchons serrés. »

' Inde adhèrent fus ti pont is cnse ita in'hostes dimicavit, Coclitem Romanum i mi tan do, tamdiuque corum impetum sustinuit donec Rasco ejus commilito ad du xi t subsidia centum armatorum equitum qui Hispanos fitgaverunt. (Ritallii, folio 33o.) — Quasi alter Horatius Codes contra plures immb fermé ducentos hostium milites, etc., etc. (Ouampier, Tropheum Gallonw.)

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Il resta le dernier pour protéger la retraite et donner le temps aux siens de regagner le pont tandis qu'il faisait tête aux Espagnols. Mais son cheval harassé de fatigue pouvait à peine se soutenir, et il se trouva à une dernière charge séparé de ses compagnons et jeté dans un fossé. L'animal n'eut jamais la force d'en sortir, et soudain vingt ou trente cavaliers environnèrent Bayart en lui criant : Rende , rende , Senor. Il combattait toujours , mais à la fin ne voyant plus aucun des siens : « Messeigneurs, *> leur répondit-il , o il me » faut bien rendre , car à moi tout seul je ne sau- » rais vous résister. — Français, êtes-vous gen- » tilhomme? » lui dit un des plus apparens de la t roupe ? — « Oui, certes ! — Et quel est votre nom? » Le Bon Chevalier n'avait garde de se nommer et il répondît qu'il s'appelait Champion du pays de Guyenne *. Les Espagnols se confiant en leur nombre l'emmenèrent au milieu d'eux tout armé, Tépée au côté, sans prendre d'autre précaution que de lui ôter la hache qu'il tenait à la main.

Les* compagnons de Bayart, dans la chaleur de l'action, nes'étaient point aperçus de son malheur, et , le croyant toujours avec eux , se hâtaient de

' Champier, feuillet a 5.

regagner le pont. Tout-k-coup , Bellabre son ami s'écria : « Eh ! Messeigneurs , où est-il donc ?

» Nous avons tout perdu ; le bon capitaine Bayart » est mort ou prisonnier, car je ne le vois point » parmi nous! Abandonnerons-nous ainsicelui qui » nous a fait recevoir tant d'honneur aujourd'hui » et qui n'a mis sa tète en péril que pour nous? » Dieu m'est témoin que dussé-je y perdre la vie, » je retournerai plutôt tout seul que de ne pas » savoir de ses nouvelles. Et hâtons-nous de le » secourir avant qu'il ne soit reconnu , car tout » l'avoir de France ne saurait empêcher les Es- » pagnols de le faire mourir ! » Il n'en dit pas davantage, tous les hommes d'armes étaient descendus pour resserrer les sangles de leurs chevaux.

Ils revinrent à bride abattue sur les Espagnols qui sans le savoir emmenaient celui « que » plus redoutaient que homme de la nation fran- » çaise. » Aux cris de « France! France ! tournez, » tournez, Espagnols, ainsi n'emmènerez- vous la » fleur de la chevalerie î » ils fondirent sur eux « comme l'aigle à qui Ton vient d'enlever son ai- » glon. » Ceux-ci , malgré la supériorité de leur nombre , furent surpris d'une attaque aussi vive , et encore qu'ils fissent bonne contenance , plusieurs d'entre eux vidèrent les arçons.

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Dans ce désordre, le Bon Chevalier abandonna son cheval recru et sauta, sans mettre le pied à l'étrier, sur un coursier tout frais dont le maître , Salvador de Borgia, lieutenant de la compagnie du marquis de la Palude , venait d'être désarçonné par Técuyer Basco. Quand il se vit si bten remonté, il tira son épée et recommença à frapper d'une vigueur nouvelle, en criant : « France! » France! Bayart ! le champion Bayart que vous » avez laissé aller! » Les Espagnols, à son nom redouté, connurent la double faute qu'ils avaient faite de lui avoir laissé ses armes et de ne l'avoir pas reçu prisonnier « secouru ou non secouru, car » s'il eût baillé sa foi, jamais il ne l'eût faussée. » Le cœur leur manqua et ils se dirent entre eux : a Regagnons notre camp, il n'y a plus rien de bon » à faire aujourd'hui pour nous *. » Ils prirent la fuite sans être poursuivis par les Français , trop heureux d'avoir recouvréo leur vrai guidon d'hon- » neur. » On regagna joyeusement le camp où pendant huit jours il ne fut question que de cette belle aventure et des prouesses du Bon Chevalier*

1 Et pouvoient les Espagnols dire avec l'Évangile : Modiciu vidimus cum. ( Cuampier , feuillet 26 , verso. )

Mais quels exploits pouvaient retarder la ruine de l'armée française tombée du commandement

du perfide marquis de Mantoue sous celui de l'inhabile marquis de Saluées ! Gonsalve surprit bientôt nos troupes éparses dans des cantonnemens éloignes et les força à une retraite qui dégénéra en une déroute complète. Ceux que les maladies et la misère avaient épargnés sur les bords malheureux du Garigliano , se retirèrent du cAté de Gaëte sous les ordres d'Yves d'Alègre et du seigneur de Sandricourt.

Quinze hommes d'armes « choisis et tous bien » montés , » parmi lesquels se trouvaient messire Roger de Réarn , Pierre de Tardes , Bel labre , Pierre de Bayart, furent placés a l'arrière-garde pour soutenir les attaques des avant-coureurs espagnols *. Cette poignée de Français harcelée par toute la cavalerie légère de Gonsalve non-seulement lui résistait, mais souvent la repoussait au loin pour faciliter la marche de l'infanterie et des bagages.

Dans une de ces charges , le cheval de Bayart fut tué sous lui et il demeura l'épée au poing, sans vouloir se rendre , au milieu des Espagnols. Le

« Jehan d'Anton , ihid., folio 190.

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seigneur de Sandricourt s'en aperçut à temps et chargea si rudement les ennemis , qu'il arracha le Bon Chevalier de leurs mains et lui fit donner un autre cheval Mais le gros de l'armée de Gonsalve atteignait déjà les Français et la retraite devenait de plus en plus difficile. Arrivés au pont de Mola di Gaeta, à quelques lieues de cette ville , *Bayart et ses compagnons reçurent l'ordre de -tenir ferme pendant que l'artillerie défilerait *. D'un côté Fassurance de la victoire, le désespoir de l'autre rendirent le combat terrible. Le Bon Chevalier « qui pour mourir » ne voulait passer le pont , entra si avant dans les rangs ennemis que son cheval fut encore tué et lui remonté à grande peine par ses compagnons. Pierre de Tardes moins heureux fut fait prisonnier à ses côtés en se défendant comme un lion3. Contraints d'abandonner leur' artillerie après un combat aussi long qu'inégal , les Français battirent en retraite à l'autre extrémité du pont. Bellabre qui marchait

1 Jehan d'Anton, ibid.y folio 191.

* Selon quelques historiens, ce serait sur ce .pont de Mola que se passa le merveilleux fait d'armes de Bayart, rapporté plus haut. Nous avons préféré la versiou du Loyal Serviteur , de Jehan d'Anton et de Du Rivail, à celle que Champier peut leur avoir suggérée.

» Jehan d'Anton , ibid., folia igx.

des derniers se retourna avec tant de furie contre un cavalier espagnol qui le serrait de trop près, qu'il le jeta d'un coup de lance du haut du pont dans la rivière.

Jusqu'ici la retraite s'était opérée en certain ordre , lorsque le bruit se répandit que la route était coupée par l'ennemi. 11 ne fut plus possible de contenir les soldats, ils se débandèrent soudain et s'enfuirent entraînant leurs chefs à leur suite. Le troisième cheval que Bayart montait de la journée , atteint d'un coup mortel, vint expirer aux portes de Gaëte qu'on eut à peine le temps de fermer sur les Espagnols.

1 Jehan d'Anton, Chroniques manuscrites de Louis XII, folio 19a.

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