‹ Histoire de Pierre Terrail, seigneur de BayartChapitre 3 sur 59 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Naissance et éducation de Bayart. — Il entre en qualité de page à

la cour de Savoie.

Les anciens historiens avaient coutume d'entrer en matière par quelques maximes renfermant la substance du sujet qu'ils allaient traiter. Nous pourrions annoncer à leur exemple que cette simple narration ne sera que le développement du vieil adage de nos pères : « Fais ce que » dois , advienne que pourrp. »

Pierre Térrail , seigneur de Bayart 1 , naquit vers Tan 1173 2 dans le château de ce nom, situé à l'extrémité de la vallée de Graisivaudan , à six lieues de Grenoble. Il était le fils aîné d'Avmon Terrail et d'Hélène des Alleman-Laval. Sa famille, « de noble et ancienne chevalerie, » et du nombre de celles que Ton qualifiait dans cette province « d'écarlate 3 de la noblesse, » s'était, lors de la dissolution du second royaume de Bourgogne , établie dans cette partie du Haut- Dauphiné, frontière de la Savoie, où jamais gentilhomme ne quittait le casque ni le haubert. Elle exista long-temps plus riche d'honneur que de biens dans la paroisse de Grénion , et les chartes

1 Nous avons cru devoir rétablir cette orthographe d'après les si* gnatures originales de Bayart, conservées à la Bibliothèque royale, et la remarque du président Salvaiog de Boissieu : Bajrartius, sic enim vocandus , non ut vulgb Bay ardus. ( Salvagnii Silvœ , Grenoble, x638, in-4, p. 3.) L'on sait que le» noms de Ronsart, de La Rochefoucault, etc., furent par euphonie latinisés de même en Ronsardus, Rupefucaldus, et que l'usage de cette désinence a faussement prévalu.

a I«s motifs qui nous ont fait adopter cette date sont discutés dans les Recfierclies généalogiques,

3 Cette qualification date de la retraite de Louis XI, en Dauphiné ; elle eut pour but de distinguer la noblesse d'extraction de celle que ce prince, manquant d'argent, prodigua indistinctement à quiconque la voulait payer.

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contemporaines rappellent à coté des noms les plus anciens de la province plusieurs nobles Terrail , châtelains et lieutenans-chàtclains des châteaux delphinaux d'Avalon et de la Bussière. Ils acquirent successivement diverses portions de terres dans les alentours d'une éminence appelée Bayart, sur les frontières de Savoie, où Pierre Terrail Ier du nom fit construire une tour carrée l'an 1404. Pierre Terrail IIe du nom profita des dissipations d'Amblard de Beaumont, son voisin, pour accroître son héritage de plusieurs acquisitions , et le premier il porta ce nom que son petit-fils devait rendre immortel. Alliée aux illustres maisons dauphinoises des Alleman , d'Arces , de Beaumont , de Becloz, de Bocsozel , de Rivoire, de Salvaing, de Theys, la famille Terrail avait elle-même produit des guerriers distingués qui, de génération en génération, avaient presque tous péri sur le champ de bataille au service des dauphins, et plus tard des rois de France. « Belle production, certes, d'une généa- » logie, pour rendre recommandablc le gentil- » homme dont nous allons parler -, et néanmoins » peu de chose, si sa recommandation principale » ne provenait de son propre fonds. Toutes les » louanges que nous mendions de nos ancêtres

» sont pauvres , quand nous manquons à nous- » mêmes *. » Bayart suivit glorieusement la trace que lui avaient frayée ses aïeux, et leur rendit audelà de ce qu'il en avait reçu.

Son éducation ne fut pas aussi négligée que l'usage du temps pourrait le faire croire; envoyé de bonne heure aux écoles de Grenoble, sous la surveillance de son oncle, Laurent des Alleman, évêque de cette ville, il y resta jusqu'à l'âge de douze ans 2. Le voisinage de l'Italie avait conservé en Dauphiné quelques vestiges d'instruction , et Bayart, chose remarquable pour un gentilhomme de province à cette époque , aimait la lecture , et signait fort lisiblement son nom. Lorsqu'il fut rappelé au château paternel, les exercices violens dont il faisait ses plaisirs ne tardèrent point à découvrir ses inclinations belliqueuses. Monter à cheval sans selle ni étriers, poursuivre les betes sauvages sur les rochers escarpés du Graisivaudan furent les amusemens et les jeux de son enfance. Le soir, au lieu d'écouter les pieuses lé-

1 Pasquier, Recherches de la France, Trévoux, 17*3 , a toi. infolio , t. I, 1. VI , ch. x8, p. 594.

* Champier, fol. 2. — Erat enim Bayardus bonis litteris tinctus» ità puerum gratianopolitanus pontifex benè instituendum curdratm (Kelcarii Commentaria , Lyon, i6a5, in-fol., p. 543.)

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gendes que sa mère lisait à la famille assemblée , il accablait son père de questions sur les anciens

chevaliers, la guerre et les armes.

Les récits qu'il en obtenait aisément pouvaient seuls captiver son attention et sa vivacité. Assis, selon l'antique simplicité, dans un large fauteuil, sous le manteau de l'immense cheminée que l'on voit encore dans la salle du château, le bon vieillard se complaisait en la curiosité de son fils. 11 lui racontait le siège de Vienne par Charles-le- Chauve , les victoires de l'évêque Isarne sur les Sarrasins, les querelles des barons du Dauphiné, et lorsqu'à son habitude , il en revenait aux exploits de ses aïeux et à ses propres campagnes, la tête penchée et Foreille attentive, le jeune Bayart ne perdait pas une de ses paroles.

Aymon lui rappelait son cinquième aïeul , Aubert Terrail , blessé mortellement et fait prisonnier a la bataille de Varey, où il avait osé lever la lance contre le Dauphin, partageant, sous les bannières de Savoie , l'erreur et la mauvaise fortune de bien des gentilshommes de la frontière 1 ; Robert, son fils, tué avec plus d'honneur au service d'Humbert II; Philippe qui, après s'être dis-

1 Voyez les Recherches généalogiques.

iiisïoim:

tingué dans les guerres contre les Flamands et les Anglais , mourut aux pieds du roi Jean à la funeste journée de Poitiers; ses deux fils, Pierre

et Jean, dont le premier périt a la bataille de Crécy, et le second à celle de Verneuil, avec Irois cents de ses compatriotes dont les murs de la chapelle de Saint-Antoine conservent les noms et la mémoire. Mais, par-dessus tout, c'étaient les prouesses de son père qu'Aymon ne se lassait de raconter ni son fils d'écouter. « Digne compa- » gnon de Dunois et de Xaintrailles , » lui disait le vieillard rajeuni par ses souvenirs, « ton aïeul » mérita le surnom glorieux de TEpée-Tcrraille » dans les sanglantes campagnes de Charles VII » qui délivrèrent la France du joug de l'étranger . » A la bataille d'Anthon, après avoir rompu les » rangs des Savoyards et des Bourguignons , il >» poursuivit avec tant d'acharnement le prince » d'Orange, qu'il le força de se précipiter dans le » Rhône, à cheval, armé de toutes pièces, et de » le traverser au péril de ses jours. Louis XI , » parvenu au trône, apprécia la fidélité qu'il avait » gardée à son père contre lui-même , lors de sa » révolte en Dauphiné , et l'employa avec con- » fiance dans les guerres que ses vassaux rebelles » lui faisaient sous le beau nom de ligue du bien

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» public. Il la justifia en mourant à ses côtés à la «journée de Montlhéry, où tout ce qu'il y eut » de glorieux vint de l arrière - ban de Dan- » pàiné1. Ce fut aussi une terrible journée que » celle de Guinegâte 2, mon fils, » lui disait Aymon , en essayant de soulever son bras mutilé ; o mais si jamais tu te trouvais en pareille ren- » contre, souviens-toi de ne point forligner, et » d'avoir meilleur soin de ton honneur que de ta » vie. »

Bayart entrait dans sa quatorzième année, lorsque son père, que ses blessures et sa vieillesse avertissaient de sa fin prochaine , fit venir devant lui ses quatre fils en présence de leur mère , pour savoir quel état chacun d'eux voulait embrasser. Pierre, l'aîné, « d'un visage » riant et éveillé, » répondit comme s'il eût eu cinquante ans : « Monseigneur, mon père, quoi- » que par amour filial je voulusse rester ici pour » vous servir dans votre vieillesse, ce néanmoins » ayant enraciné dans mon cœur les bons propos » que chaque jour vous me récitez des nobles

* Pierre Matthieu , Histoire de Louis XI, 1. III.

2 II ne faut pas confondre, comme l'a fait Moreri , cette première bataille de Guinegâte, en U79> avec la seconde, en i5i3, dite aussi la Journée des Éperons , racontée plus loiu dans cette histoire.

HISTOIKE

» hommes du temps passé , mêmement de ceux » de notre maison, je serai, s'il vous plaît, de » Fëtat dont vous et vos prédécesseurs ont été , » et j'espère, Dieu aidant , ne point vous y faire » déshonneur. — Mon enfant , » lui répondit Avmon, les larmes aux veux, « Dieu t'en donne » la grâce ; tu ressembles trop de visage et de » corps à ton grand-père qui fut en son temps un » des chevaliers accomplis de la chrétienté pour » que je me refuse à tes nobles souhaits. »

Georges le second dit qu'il voulait demeurer à la maison paternelle et soigner ses parens dans leurs vieux jours. « Soit, » répondit le père en souriant , o tu feras la guerre aux ours. » Ses inclinations tranquilles ne changèrent point , et nous ne le retrouverons dans l'histoire de son frère que pour hériter de lui après sa mort.

Philippe et Jacques, les deux puînés, déclarèrent qu'ils voulaient embrasser l'état de leur oncle, lcvèque de Grenoble. La protection de leur frère les fit par la suite avancer dans l'Eglise, et ils devinrent l'un après l'autre abbés de Josaphat à Chartres, et évèques de Glandcvès en Provence1.

» Gallia chrutiana , tpiscopi Glcmdatenses , t. III, p. 1*46.

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Le vieillard, à qui son âge et ses infirmités ne permettaient plus de quitter la maison, envoya le lendemain un de ses serviteurs prier son beaufrère, Laurent des Alleman, de le venir voir, ayant quelques affaires à lui communiquer. Le prélat qui aimait tendrement sa famille se rendit sur-le-champ à cette invitation. Il trouva à son arrivée au château plusieurs gentilshommes, parens et voisins, qu'Aymon avait réunis dans un même dessein, et ils passèrent gaiement la soirée ensemble à deviser de choses et d'autres. Le jour suivant, levêque, selon un devoir dont il ne se dispensait jamais, leur dit la messe qui ne précéda que de peu d'instans l'heure du dîner.

Bayart remplissait, comme de coutume, les fonctions de page, et servait a table avec une grâce et une modestie qui lui attirèrent les louanges de toute la compagnie J. Le repas terminé et les grâces dites, Aymon exposa en peu de mots à ses hôtes le motif pour lequel il les avait rassemblés; le pressant désir que sa vieillesse et ses infirmités lui donnaient de placer ses quatre fils avant sa

' Les anciennes chroniques sont remplies d'exemples semblables; Froissard nous apprend que Gaston de l oix remplissait le même office à la table de son père Phwbus , comte souverain de Foix.

mort, et le parti que chacun d'eux avait témoigné de vouloir prendre. « Le choix de Pierre, mon » fils aîné , » ajoula-l-il , « ma surtout comblé » de joie; et s'il ressemble par ses actions autant » que par ses traits à feu mon père, dont il est la » vivante image, il est impossible qu'il ne fasse » un jour honneur à la famille. Il me faut donc le v placer en la maison de quelque prince ou sei- » gncur où il puisse faire le meilleur apprentis- » sage des vertus et des armes; or, conseillez- » moi , comme parens et amis , le choix que je » dois faire. » Chacun donna son avis, l'un qu'il fallait l'envoyer à la cour de France, l'autre le mettre en la maison de Bourbon, a Mon frère, » dit l'évèquc de Grenoble prenant la parole , « vous connaissez l'amitié dont nous honore le » duc Charles de Savoie ; je pense que s'il veut v le prendre au nombre de ses pages , nulle part » votre fils ne sera à meilleure école *. 11 est en » ce moment à Chambéry, et si vous êtes de cet » avis, j'irai le lui présenter pas plus tard que de- » main. » La proposition de l'évèque réunit tous

■ C'est un bel usage qu'aux grandes maisons nos enfanb soient rceeus pour y estre nourris et élevés pages , comme en une oschole de noblesse. (Montaigne. )

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les suffrages , et le père lui remit sur-le-champ son fils en disant : « Le voici , Monseigneur, je » prie Dieu que si bien vous le placiez qu'il vous » fasse honneur en sa vie. — Je me charge d'é- » quiper mon neveu, « reprit le bon évèque, » et » de lui donner un petit cheval que m'a depuis » peu cédé mon cousin d'Uriage , et qui semble » fait exprès pour sa taille. »

Puis il envova chercher à la ville un tailleur avec velours , satins, rubans, et tout ce qu'il fallait pour compléter un élégant costume a cette époque. Tout fut prêt le lendemain de bonne heure, et Bayart parut devant la compagnie réunie dans la cour du château, à cheval et tout équipé, comme s'il eût dû être à l'instant même présenté au duc de Savoie. Le cheval, sentant une charge plus légère que de coutume et aussi les éperons dont l'enfant se plaisait à l'inquiéter, se rak \ faire quelques sauts qui effrayèrent un moment son père pour le jeune cavalier. Mais celui-ci , loin d'en être ému , redoubla les coups d éperons, lança le cheval dans la cour, et le réduisit comme un écuyer consommé. Aymon , ravi de la hardiesse d'un enfant à peine sorti de l'école , lui demanda en souriant s'il n'avait point eu peur. Bayart lui répondit avec assurance qu'il

espérait, avec l'aide de Dieu, manier un cheval devant qu'il fut six ans, en un lieu plus dangereux ; « car je suis ici parmi mes amis, et alors je » pourrai me trouver au milieu des ennemis du » prince que je servirai. »

Il était temps de partir, et l'évêque ordonna à son neveu de faire ses adieux sans descendre de cheval ; ce qu'il fit en s'adressant d'abord à son père, et lui souhaitant des jours heureux et assez longs pour qu'il pùt recevoir de bonnes nouvelles de lui. Après avoir reçu sa bénédiction, il prit successivement congé de tous les assistans , ravis de sa bonne grâce et de sa résolution.

On alla avertir sa mère qui voyait , tout en larmes , d'une fenêtre de la tour , les approches de la séparation. Elle se hâta de descendre, et, tirant son fils à l'écart , lui renouvela les plus instantes recommandations d'aimer Dieu, et de le prier matin et soir , d'être serviable envers ses égaux, et charitable envers les pauvres. Bayart l'assura que jamais il n'oublierait ses bonnes instructions. Alors elle l'embrassa, et lui donna « une petite boursette contenant six écus d'or et » un en monnaie 1 . » Elle remit ensuite à l'un des

' L'écu d'or vaudrait aujourd'hui de onze à douze francs.

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serviteurs de Févêque son frère, le petit bagage de son fils , et deux autres écus qu'elle le pria de

donner de sa part h celui qui serait chargé de son enfant à la cour de Savoie.

L'évêque prit la route de Chambéry, et son neveu le suivait gaiement sur son petit cheval , « pensant être en un paradis. » Ils arrivèrent sur le soir, et comme cette ville dépend de toute ancienneté de Févcché de Grenoble \ le clergé, suivi d'une foule de peuple, alla en grande cérémonie rendre ses devoirs au prélat logé chez un des principaux habitans. Les vertus et la piété de Laurent Alleman qui rappelaient l'église primitive, Famitié qui Funissait à saint François de Paule, lavaient rendu l'objet de la vénération générale 2. « Et plût a notre Seigneur que les pré- » lats d'aujourd'hui fussent aussi bons serviteurs » de Dieu, et aussi charitables envers les pau- » vres, qu'il Fa été en son temps ! »

Le lendemain Févêque alla de bonne heure faire sa cour au duc qui le reçut avec de grands témoi-

1 Chambéry n'a été érigée en évèché qu au dix-huitième siècle.

a Magnœ pietatis pra-sul, priscorum Ecclesiœ patrum spécimen extitit.... Sancti Francisci de Pauld fuit amicus. (Gallia christ., Sammarth., episc. Gratianop., p. 6ofi.)

gnages d'affection , s'entretint long-temps avec lui et le retint à dîner. Durant le repas, le prince remarqua la jeunesse et la bonne tenue de Bayai t qui servait son oncle, et demanda à Févêque quel était son jeune page, a Monseigneur , c'est un » homme d'armes que je viens vous offrir, et, » sous votre bon plaisir, je vous le présenterai » après dîner , tel que je veux vous le donner. d — En vérité, » reprit le duc qui avait vu l'enfant avec intérêt, « je serais bien difficile de refuser » un semblable présent. » Bayart avait reçu les instructions de son oncle et ne s'amusa pas à dîner , il courut s'équiper et faire seller son cheval.

f Le duc, à peine sorti de table, était appuyé sur un balcon, causant familièrement avec son évêque, lorsqu'il vit entrer dans la cour du palais un jeune cavalier caracolant sur son cheval comme un écuyer vieilli dans le métier. « Si je ne me » trompe, Monseigneur de Grenoble, c'est votre » page qui manie ce cheval avec tant d'habileté.— » Lui-même , Monseigneur , c'est mon neveu , il » sort d'une race féconde en bons chevaliers; son » père, le seigneur de Bayart que ses années et » ses blessures privent de l'honneur de se pré- » senter devant vous, se recommande très-hum-

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» bleraent à votre bonne grâce , el me charge de » vous l'offrir de sa part. — J'accepte de grand » cœur, » repondit le duc , a un semblable pré- » sent, Dieu le fasse homme de bien. » Il lit appeler son écuyer de confiance , auquel il remit Bayart en lui recommandant de soigner ses heureuses dispositions. Apres avoir installe son neveu dans son nouvel emploi et fait ses remerciemens au duc , le digne prélat ne tarda point à reprendre la route de son siège épiscopal.

L'usage de placer , en qualité de pages , les jeunes nobles destinés aux armes chez les princes et les grands seigneurs , avait été établi pour les soustraire de bonne heure aux soins de leurs mères , et aux habitudes trop efféminées de la maison paternelle. Il faut se reporter à l'époque où la force du corps était indispensable dans un guerrier, pour comprendre l'éducation toute particulière qu'exigeait l'usage de la lance, du bouclier , et de ces lourdes armures que nous ne voyons aujourd'hui qu'avec étonnement dans les musées et les arsenaux. Sous les yeux de ces guerriers consommés, et guidés par leurs leçons et leurs exemples , les jeunes pages s'exerçaient entre eux à ces exercices durs et violens, si souvent énumérés dans nos vieilles chroniques, jus-

qu'au temps où les armes à feu les eurent fait peu à peu délaisser. Quelle que fut la naissance du jeune gentilhomme, il était soumis aux mêmes devoirs envers le seigneur qu'il servait, et auprès duquel il remplissait la plupart des fonctions domestiques. Il se formait ainsi pendant plusieurs années à l'obéissance avant de commander, et au métier difficile des armes , avant de paraître sur les champs de bataille.

Le jeune Bayart ne tarda pas à se distinguer entre tous ses compagnons par l'adresse et la vigueur qu'il déployait à la lutte, à sauter, lancer la barre ; et surtout il acquit à monter à cheval cette supériorité qui depuis le fit regarder comme a l'un des meilleurs chevaucheurs de son temps. » La douceur et l'amabilité de son caractère lui gagnèrent l'affection de toute la cour, « des pe- » tits aux grands. » Le duc, qui l'aimait comme son propre fils , le conduisait partout avec lui , et partout Bayart attirait les regards et l'attention des seigneurs et des nobles dames. Nous verrons dans la suite de cette histoire que parmi les filles d'honneur de la duchesse de Savoie , il s'en trouva une qui , sensible aux brillantes qualités du jeune page, fit naître réciproquement dans son cœur une de ces pafr-

DE BAYART. 17 durables et vertueuses , dernière

de la chevalerie antique, que ne tarda pas à remplacer une licencieuse galanterie.

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