‹ Histoire de Pierre Terrail, seigneur de BayartChapitre 30 sur 59 · HIST01KK · texte numérisé non relu

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virent que ni le nombre, ni la force ne leur pouvaient servir de rien , la rage leur suggéra un expédient affreux. Ils entassèrent du bois, de la paille et du foin mouillés devant rentrée de la grotte, et y mirent le feu. Une épaisse fumée remplit en un instant le souterrain qui ne recevait de l'air que par cette ouverture; les aventuriers attendirent qu elle fut dissipée et se précipitèrent dans la grotte ; tout était mort; ils virent les gentilshommes et les nobles dames gisant sur la terre, les traits défigurés par la souffrance, des enfans à demi-sortis du sein de leur mère, et, sans être effravés du succès de leur barbarie, ils se chargèrent d'un immense butin. Le Grand-Maître et tous les capitaines lurent désespérés d'un semblable attentat , et surtout le Bon Chevalier qui n'eut point de repos qu'il n'eût découvert quelques-uns de ces brigands. Il lui en tomba deux entre les mains, dont l'un n'avait qu'une oreille, et l'autre point, honorables antécédens de leur vie ; il les livra au prévôt du camp qui en trouva plus qu'il n'en fallait pour les faire pendre. Ils furent amenés devant la grotte, et livrés au bourreau sur le lieu même de leur forfait, en présence de Bayart qui voulait s'assurer de leur supplice. Pendant qu'on les exécutait, on vit sortir

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de la caverne une espèce de fantôme : c'était un enfant de quinze à seize ans qui, tout jauni par

la fumée, pouvait à peine se soutenir. Le Bon Chevalier s'approcha et lui demanda par quel miracle il s'était sauvé. Il répondit que lorsqu'il avait senti la fumée s'épaissir, il s'était réfugié à l'extrémité du souterrain, où une fente du rocher lui avait quelque temps donné assez d'air pour ne pas étouffer, puis qu'à la lin il s'était évanoui. Il ajouta que lorsque les gentilshommes et leurs femmes s'aperçurent des funestes préparatifs que l'on faisait à l'entrée de la grotte, ils voulurent sortir et offrir des rançons aux aventuriers, mais que les paysans qui étaient avec eux , et en plus grand nombre, les avaient repoussés à coups de piques, en leur disant : a Vous mourrez avec » nous! » Bayart ordonna que tout ce que l'on pût retrouver du pillage fut donné au jeune homme, comme au légitime héritier de ses infortunés compatriotes.

La nouvelle de la mort du cardinal d'Amboise son oncle vint à cette époque (25 mai 1510) troubler les succès du grand -maître de Chaumont qui venait de joindre la ville de Lignago à ses autres conquêtes. Les conjonctures présentes rendirent cette perte funeste à Louis XII,

en le privant du seul ministre dont l'influence pût contenir la fougue ambitieuse de Jules II. Le désintéressement de d'Amboise est un sujet sur lequel se sont exercés nos historiens comme nos poètes , et cependant le refus de la Dépouille du cardinal défunt qui s'élevait à des sommes énormes acheva de brouiller le roi de France avec le Pape.

Chaumont d'Amboise, renfermant en son ame une douleur à laquelle il ne survécut pas longtemps, réunit ses troupes à celles que l'Empereur venait d'envoyer d'Allemagne pour achever la

conquête des Etats de terre-ferme de la république de Venise. Ferdinand d'Aragon se conformant encore , en apparence , au traité de Cambrai , mit également a la disposition de Maximilien quatre cents lances espagnoles, sous la conduite d'André de Capoue , duc de Termini , mais il eut soin de les faire avancer si lentement qu'elles restèrent à la réserve.

Les armées françaises et allemandes se dirigèrent par Cittadela sur Monselice, dont la prise était indispensable pour le siège de Padoue que rêvait de nouveau Maximilien. Bayait, le baron de Conti, le baron de Fontrailles, et le capitaine Mercurio, à la tête de deux mille Alba-

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nais au service de l'Empereur , s'avançaient en avant-garde sur les bords de la Brenta , lorsqu'ils rencontrèrent un parti d'autres Albanais ou Estradiots à la solde de la République. Ces Croates, comme on les appelait, plus Turcs que chrétiens* rôdaient jour et nuit autour de l'armée, cherchant à surprendre les fourrageurs , les convois et k faire quelque butin. Mais , cette fois , tout ce qu'ils gagnèrent , fut de rester la plupart sur la place morts ou prisonniers. Le capitaine Mercurio vint à reconnaître, parmi ces derniers , son cousin-germain et son plus grand ennemi , qui l'avait chassé et dépouillé, disait-il, de son héritage en Croatie. Il se mit à l'accabler d'injures , à lui rappeler tout le mal qu'il en avait reçu, ajoutant qu'il ne tenait qu'à lui maintenant de prendre sa revanche. L'autre , sans rien nier , répondit : « Qu'il ne s'agissait pas de cela , qu'il » avait été pris en bonne guerre et lui paierait » sa rançon, » pour laquelle il lui offrit dix mille écus d'or et six magnifiques chevaux turcs, a Nous parlerons de cela une autre fois , » lui répliqua le seigneur Mercurio , « mais de » bonne foi , si tu me tenais comme je te tiens, » que ferais -tu de moi ? — Tu veux abso- » lument le savoir ! Eh bien ! je te jure que si

b tu étais en mon pouvoir, comme je suis au » tiens , tout For du monde ne m'empêcherait pas

» de te faire mettre en pièces toi et les tiens ! » — Vraiment ! je ne te ferai pas pis. » Et Mercurio dit quelques mots à ses Albanais qui , le cimeterre en main , exécutèrent si bien ses ordres , qu'il n'y eut capitaine ni autre qui ne reçût dix coups de trop. Puis , ils leur coupèrent les tètes et les portèrent en triomphe à la pointe de leurs lances, en disant « qu'ils n'étaient » point chrétiens ! » Bayart et ses compagnons ne purent s'opposer à cette barbare représaille; car ces Croates massacraient eux-mêmes tout ce qu'ils rencontraient , sans jamais faire quartier à personne \

Monselice fut emportée de prime-abord par les aventuriers du capitaine Molard , et l'achèvement de la conquête des Etats de terre-ferme de la République paraissait inévitable, lorsque la politique de Jules vint enlever en un instant aux alliés ce qu'ils avaient eu tant de peine à conquérir. Louis XII se vit forcé d'abandonner Maximilien à lui-même, d'envoyer une partie

1 Lettres de Louis \ II , \\\ nulles, 1717, 4 vol. in-12. I. 1p. ->\(i ei TLk".

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de ses troupes au secours du duc de Ferrare, et de rappeler Chaumont avec le reste à la défense du duché de Milan.

Quatre cents jeunes Français voulurent, avant de quitter les terres de la République, saluer les murs de Padoue occupée par trente mille Vénitiens. Ils vinrent planter leurs lances ornées des couleurs de leurs dames , dans les portes même de la ville , et se retirèrent laissant les soldats de Saint-Marc ébahis d'un genre de galanterie inusité sur les bords de V Adriatique.

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