CHAPITRE XXX
Le Bon Chevalier accompagne le seigneur de La Palice au secours de l'empereur Maximilien. — Il rage sur les Suisses la mort de son ami le baron de Conti. — L'astrologue de Carpi. — Aratoire du capitaine Jacquin , ou qui a à pendre ne peut noyer.
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A cette époque , Louis XII fut encore obligé d'envoyer des secours à Maximilien qui soutenait difficilement en Frioul la guerre contre les Vénitiens. Une dangereuse maladie du pape Jules avait donné une nouvelle activité au bizarre projet qu'avait rêvé ce prince de réunir sur sa tète la thiare pontificale à la couronne impériale, et cette grave négociation épuisait toute son attention comme le reste de ses ducats. Cédant aux instances de son ministre Mathieu Lang, évêque de Gurck , le roi de France lui accorda douze cents lances et huit mille gens de pied , sous les ordres de La Palice,
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récemment promu à la dignité de grand-maître de France. Chabannes n'eut garde en cette circonstance de laisser derrière le Bon Chevalier, « son parfait ami 1 . » Les Français rejoignirent à Vérone les troupes de l'Empereur commandées par le baron Georges de Liechtenstein, et les années réunies s'approchèrent de Trévise dans le dessein de l'assiéger. Mais les Allemands, a leur ordinaire, étaient dépourvus de tous les équipages nécessaires, et il fallut passer outre. Bayart et le capitaine Fontrailles, soutenus de quelques lansquenets , pénétrèrent dans l'intérieur du pays , poursuivirent Antoine de Savorgnano , partisan vénitien, jusque sur les confins de l'Esdavonie , et s'emparèrent de Gradiska et de Gorizia. Après avoir remis ces places aux Impériaux, Bayart et Fontrailles retournèrent sur les bords de la Piave, où La P a lice attendait vainement les convois et les renforts promis par Maximilien. Grâce à son imprévoyance , les gens de guerre manquaient
1 Estât des troupes envoyées sons le commandement du seigneur de La Palice , en i 5 1 1 :
Monseigneur de Bayart XXX lances.
(Lettres du Roy Lotus XII, t. ni, p. a.)
HISTOIKK
de tout ; ils furent durant six jours « sans manger pain ni boire vin , » et plus de quatre mille piétons et de cent hommes d'armes français périrent de faim et de misère. Faute d'autre nourriture, des Grisons à la solde de Louis XII mangèrent tant de raisins , que la dysenterie en emportait cent par jour. De deux mille cinq cents qu'ils étaient, il n'en revint que deux en leur pays ; « l'un fit le capitaine , l'autre le sergent de bande. »
La Palice ne tarda pas à recevoir l'ordre de ramener les débris de son armée au secours du duché de Milan, et partit bon gré mal gré, après avoir eu de grosses paroles avec les gens de l'Empereur. ë
À la sollicitation du Pape, les Suisses , redescendus en grand nombre de leurs montagnes , s'étaient avancés , ravageant tout sur leur passage , jusqu'à Galera, non loin de Milan. La plupart des troupes du nouveau vice - roi , le duc de Nemours, étant disséminées en garnisons nécessaires, il fut réduit à marcher à leur rencontre, à la tète de cinq ou six cents lances. Gaston ne s'attacha qu'à leur couper les vivres , et à les fatiguer par des escarmouches continuelles ; mais les phalanges helvétiennes poussant toujours
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en avant , il fut oontraint de se replier dans les faubourgs de Milan.
Ce jour-là même , le baron de Conti , indigné de l'audace de ces « vachers , » c'est ainsi que Louis XII les avait appelés , sortit sur eux à la tête deses hommes d'armes. Mais il fut repoussé a grande perte , et il rentra dans la ville , atteint d'une blessure qui le mit au tombeau dans la nuit. Le Bon Chevalier, son intime compagnon et ami, jura de le venger. Il venait de prendre le commandement d'une compagnie d'Ordonnance de cent hommes d'armes que le Roi avait donnée au duc Antoine de Lorraine , en le priant de recevoir de sa main Bayart pour lieutenant *. La colère dans le cœur, il se mit le lendemain aux champs avec ses nouveaux gens d'armes, rencontra et tailla en pièces cinq cents Helvétiens sur les lieux mêmes où le brave Conti avait reçu les coups de mort2. Cet échec et le manque de
' His temporibus Bayardi equitatum ei quem dux Lotharingus habebat Ludovieus junxit, et amborum ductorem sub Lotharingo Bayardwnfecit. (Rmixii, folio 335.)
* Quibus prasliis Bcùardi et bafonis Contint singulaiis virtus enitait. Sed Continus quum animo majore quant consilio hostes persécutas in vitlam irrupisset , circumventus ab hostibus interiit. (P. Jovio , de rità LeonitX, I. II.)
vivres les forcèrent à entrer en pourparler, et
deux jours après , au grand regret du Pape, les Suisses reprirent la route de leur pays.
Il était temps qu'ils se retirassent, car déjà les armées de Jules, de Ferdinand et des Vénitiens, maîtresses de toute la Romagne , s'approchaient des murs de Bologne. Gaston, pour être à portée de secourir cette place, résolut d'aller établir son camp a Finale-di-Modena , entre Ferrare et la ville assiégée.
Sur la route, et pendant que les troupes s'assemblaient, Nemours et ses principaux capitaines furent retenus deux jours à Carpi par le seigneur de cette ville. C'était Alberto Pio, comte de Carpi , célèbre par le rôle qu'il avait joué dans les affaires d'Italie, et par son goût pour les sciences et les lettres. Le soir même de leur arrivée , il donna au duc et aux seigneurs de sa suite un souper qui fut égayé par les plus joyeux devis. Il n'était bimit dans la ville que d'un astrologue ou devin dont on raconta les plus merveilleuses histoires. « Tout vrai chrétien doit croire qu'à Dieu seul appartient la connaissance de l'avenir; » mais cet homme avait dit à tant de gens des particularités si étonnantes, il avait rencontré juste si souvent, que les plus incrédules
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ne savaient qu'en penser. Une curiosité naturelle à son âge engagea le duc de Nemours à prier le comte de Carpi d'envoyer quérir l'astrologue.
Il ne se fit pas attendre. C'était un homnie d'environ soixante ans, maigre, de moyenne taille, et dont les traits et l'ensemble annonçaient qu'il n'avait pas vu le jour sous le soleil de l'Europe. Le duc l'accueillit avec bonté , lui demanda en italien: a Comment il se portait, » et après quelques propos indifférons, le pria de lui dire « si les Espagnols attendraient la » bataille. — Oui , » répondit-il , « et sur ma » vie , elle sera le Vendredi-Saint ou le jour de » Pâques , et il y aura bien du sang répandu. » — Et qui la gagnera? » Il répliqua ces propres mots : « Le camp demeurera aux Français, » et les Espagnols feront une plus grande perte » qu'ils n'en ont fiait depuis cent ans ; mais les » Français paieront chèrement leur victoire. » — Serai -je du nombre des morts? » lui demanda le seigneur de La Palice. — « Non, vous » avez encore au moins douze ans à vivre , mais » vous mourrez dans une autre bataille. » Il en dit autant au seigneur d'Humbercourt ; puis au capitaine Richebourg, qu'il était en grand danger
de périr par la foudre. Bref, il n'y eut presque personne de toute la compagnie qui ne fût curieux de l'interroger, et n'en reçut quelque prédiction.
Le Bon Chevalier seul riait à l'écart. « Mon- » seigneur de Bayart mon ami, » lui dit le duc de Nemours, «je tous en prie, demandez un » peu h notre maître ce qui sera de vous. — » A quoi bon , Monseigneur? Je sais assez que 9 je ne serai jamais grand'chose , mais puisqu'il » vous plaît , je le veux bien. — Monsieur » notre maître, je vous prie, dites-moi si je de- » viendrai quelque jour un grand et riche per- » sonnage ? » L'astrologue lui répondit : « Tu » seras riche d'honneur et de vertu autant que » capitaine fut oncques en France, mais des biens » de fortune tu n'en auras guère, aussi ne les » cherches-tu pas. Tu serviras , après celui qui » règne , un autre roi de France , lequel t'ai- » mera et estimera beaucoup : mais les envieux » l'empêcheront de te faire jamais de grands « biens, ni de t'élever aux honneurs que tu » auras mérités. Toutefois , sois assuré que la » faute ne procédera pas de lui. — Et de cette » bataille qui doit être si meurtrière , en échap- » perai-je? — -Oui, mais tu mourras en guerre
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» d'ici à douze ans au plus tard , et périras d'un » coup d'artillerie ; car autrement tu es trop » aimé de ceux qui sont sous ta charge pour qu'ils » ne se fissent pas tuer, jusqu'au dernier, pour » te sauver la vie. » i
Après avoir satisfait avec une égale assurance à toutes les questions qui lui furent encore adressées , l'astrologue s'apercevant qu'entre tous les capitaines , le duc traitait avec une plus grande privauté le seigneur de La Palice et le Bon Chevalier y il les tira tous deux à l'écart , et leur dit : « Messeigneurs , je vois que ce jeune prince vous » est aussi cher qu'il le mérite ; car la bonté et » la noblesse se lisent dans ses traits ; veillez » bien sur lui le jour de la bataille , il est me- » nace d'y périr. S'il en échappe, ce sera un » des plus grands et élevés personnages que la » France ait nourris , mais je crains fort pour » ses jours. Ne méprisez point mes avertisse* » mens , je consens à avoir la tête tranchée si » jamais homme voit d'aussi près la mort qu'il » la verra en ce jour! — Que dites- vous donc » là-bas, Messeigneurs? » leur demanda en souriant Nemours. « — Monseigneur, » lui répondit Bayait en changeant de propos , « c'est le » seigneur de La Palice qui a voulu savoir s'il
» est. autant aimé de Reffuge que Viveroz , » et il n'est pas fort content de la réponse du » maître. » Le duc se prit à rire sans rien soupçonner du précédent entretien.
Sur ces entrefaites, entra dans la salle un aventurier, réputé pour brave, mais pour assez vicieux; il avait nom Jacquin Caumont , et portait quelque enseigne dans la bande du capitaine Molard. Il voulut se faire de fête , comme les autres , et s'avançant vers l'astrologue, il l'apostropha en ces termes : « Viens ici, vieux sorcier, dis-moi » ma bonne aventure. — Va , va , je ne te » dirai rien, » lui répliqua l'autre en homme courroucé. Les gentilshommes présens firent observer à Jacquin que c'était mal à lui de l'injurier. — « Eh bien soit , » lui dit - il , « maître , 0 mon ami, j'ai tort et te demande pardon de » mes folles paroles. » Il fit tant qu'il parvint à l'apaiser ; mais à peine l'astrologue eut-il jeté les yeux sur la main que l'aventurier lui tendait en réitérant ses instances , qu'il s'écria : « Je te » prie, ne me demande rien; car je n'ai rien » de bon à te dire ! — C'est égal , » répliqua Jacquin encore plus impatienté par les rires de toute la compagnie , « parle tout de même ; tu » ne m'apprendras pas que je suis cocu , car je
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» n'ai point de femme! — Tu veux à toute » force savoir ton affaire ? — Oui ! oui ! — » Eh bien, presse -toi donc de songer à ton » amej car devant trois mois tu seras pendu » et étranglé ! » Et les écoutans de rire de plus belle; ils n'eussent jamais pensé que le cas advînt, vu le grand crédit dont jouissait Caumont parmi les gens de pied , et ils considéraient cette sinistre prédiction comme une vengeance que prenait l'astrologue des injures de l'aventurier. Mais elle ne fut que trop vraie pour Jacquin, et nous verrons, comme dit le proverbe, que: Qui a à pendre ne peut noyer1!
Le lendemain Nemours se rendit à Finale-di- Modena, petite ville divisée par un canal étroit et profond en deux parties que rejoignaient un méchant pont de bois. A chaque instant il arrivait de Ferrare aux Français des barques chargées de provisions , et le duc se décida à attendre dans cette position des nouvelles de l'ennemi.
Un soir que par aventure le capitaine Jacquin Caumont avait un peu plus soupe que de
1 Par le digne froc que je porte , dist frère Jean à Panurge , mon amy, durant la teropeste tu as eu peur sans cause et sans raison. Car les destinées fatales ne sont à périr en eaue. Tu seras hault en l'aer, certainement pendu ou brûlé. (Rabelais, Pantagruel, \. 4, ch. 24.)
coutume , il s'en tint sur les neuf heures , avec force torches et tambours au logis de son capitaine , armé de toutes pièces , monté sur un très-beau coursier , et en ordre comme un saint George. Grâce à sa solde et beaucoup au pillage , il était fort bien dans ses affaires , et avait toujours trois ou quatre grands chevaux , espérant à la fin de la campagne d'entrer dans quelque compagnie d'ordonnance. Quand le seigneur de Molard le vit arriver à cette heure et dans ce! équipage , il se mit à rire , se doutant bien que le vin y était pour quelque chose. « Comment, » capitaine Jacquin! » lui dit -il, a voulez-vous » nous abandonner et laisser là la pique? — » Nenni non, capitaine, mais je viens vous sup- » plier de me conduire au logis de monseigneur » le duc de Nemours, pour qu'en sa présence » je rompe cette lance , et qu'il apprenne qu'un » saute -buisson peut briser un bois tout aussi » bien qu'une haridelle. »
Molard jugea que l'issue de celte aventure valait la peine d'être vue, et qu'elle pourrait divertir le duc et sa compagnie. 11 dit à Jacquin de le suivre , ce que fil celui-ci , en passant tout à cheval sur le petit pont de bois qui séparait le quartier des gens de pied de ce-
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lui des hommes d'armes. Nemours et les seigneurs qui se trouvaient avec lui descendirent dans la rue pour se divertir de cette étrange veille des armes , et Jacquin, mieux garni de vin que d'autre chose, se mit sur les rangs. « Eh ! capitaine, » lui cria le prince y « est- » ce pour l'amour de votre dame ou pour l'a- » mour de moi que vous voulez rompre cette » lance? » Jacquin répondit, en parlant de Dieu à la mode des aventuriers , « que c'était pour » l'amour de lui-même, et qu'il était homme » à servir le Roi à cheval tout comme à pied. » Là -dessus il baissa visière et fournit sa carrière tant bien que mal , sans toutefois rompre sa lance ; il recommença'une seconde , une quatrième 'fois sans en pouvoir venir à bout. Quand ils virent qu'il n'en finissait pas, le duc et les seigneurs ennuyés remontèrent et le laissèrent là.
Pour Jacquin, ravi de ses succès , il reprit au grand galop la route de son quartier , et tout en donnant à son cheval des coups d'éperons à tort et à travers , il enfila le pont. L'animal qu'il ne cessait de piquer jusqu'au sang , fit tout-àcoup un si terrible saut, que les pieds lui glissèrent sur les planches , et homme et cheval culbutèrent dans la rivière. Ceux qui suivaient de
loin virent Jacquin disparaître , et accoururent en criant : A l'aide ! à l'aide ! Mais les bords du canal étaient si escarpés , qu'il était impossible de le secourir de terre, et que sans les nombreuses barques qui se trouvaient la, on n'en eût jamais ce vu ni pieds ni mains. Le cheval se défit de son cavalier et nagea plus d'une demi-heure avant d'arriver à une espèce d'abreuvoir par où il se sauva. Le capitaine Jacquin, le vaillant homme d'armes, après avoir longuement grenouillé dans l'eau , lut enfin , comme par miracle, repêché et tiré par les bateliers , mais plus mort que vif. Il fut incontinent désarmé et pendu par les pieds, rendit bien deux ou trois seaux d'eau par la bouche, let demeura plus de six heures sans parler. Toutefois les médecins du duc de Nemours l'étant venus visiter, grâce à leurs soins et à sa bonne constitution, au bout de deux jours il redevint gaillard comme devant. Il ne faut pas demander s'il fut moqué à double carillon de tous les aventuriers , ses compagnons. « Eh ! capitaine Jacquin , » lui disait l'un , « vous prendra-t-il envie une autre fois de » courir la lance à neuf heures de nuit en hi- » ver ? — Il vaut mieux être saute-buisson » qu'haridelle , » lui disait l'autre , « on n'est pas
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» exposé à choir de si haut. » Bref, il fin tyrapanisé comme il le méritait; mais le plus merveilleux de l'histoire fut d'avoir été retiré vivant du canal , et il fallait bien , comme l'avait prédit l'astrologue de Carpi , que Jacquin ne fût pas destiné à mourir dans l'eau