‹ Histoire de Pierre Terrail, seigneur de BayartChapitre 37 sur 59 · U HISTOIRE · texte numérisé non relu

U HISTOIRE

tilshommes de la maison du Roi , sous la charge de Louis de Brezé , grand sénéchal de Normandie , tous à pied , l'armet en tète , la cuirasse sur le dos et la pique à la main , comme simples aventuriers. D'Alègre reçut commission de garder avec trois cents cavaliers la -porte Sancto- Nazaro, la seule qui ne fût pas murée, et de repousser les fuyards dans la ville..

Personne ne trouva rien à redire à cette ordonnance , à l'exception de Bayart. Il était d'ailleurs connu dans l'armée que Nemours ne prenait guère conseil que de lui et du seigneur de La Palice, que retenait au logis une blessure dangereuse reçue la veille.

« Monseigneur, » dit-il au prince, « sauf votre » révérence et celle de Messeigneurs , il me sem- » ble que nous avons oublié quelque chose. Vous » envoyez, le capitaine Molard faire la première » pointe , et ni lui ni ses aventuriers ne sont gens » à reculer; mais les ennemis leur mettront égale-* » ment en tète l'élite de leurs troupes, et pour » sûr leurs arquebusiers. Dans cette affaire, il » s'agit d'aller toujours en avant , et les aventu- » riers, s'ils ne sont soutenus de gendarmerie, » pourraient quelquefois être repoussés et jeter » grand désordre dans notre attaque. Mon avis

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» est de joindre à monseigneur de Molard cent » ou cent cinquante hommes d'armes , qui sou- » tiendront mieux, armés de toutes pièces, le feu » que des gens armés à la légère. — Vous di- » tes vrai, monseigneur de Bayart, » reprit Nemours , « mais quel est le capitaine qui voudra » se mettre à la merci de leurs arquebuses? — » Ce sera moi, s'il vous plaît, Monseigneur, » et croyez que la compagnie dont j'ai la charge » est faite pour servir le Roi à pied comme à » cheval. » Les capitaines se regardèrent les uns les autres , étonnés d'une offre aussi périlleuse , et la faveur qu'il demandait ne lui fut disputée par personne.

Toutes choses ainsi réglées , le duc de Nemours , ému de pitié , en considérant le sort qui s'apprêtait à la ville et à ses pauvres habitans, ne voulut avoir rien à se reprocher. Il dépêcha le seigneur de Roquelaure, gentilhomme gascon , qui descendit avec un trompette du château et parvint jusqu'au premier rempart où se trouvaient le provéditeur André Gritti et tous ses capitaines. Il demanda a entrer dans la ville pour s'acquitter de sa commission ; mais le Provéditeur lui dit « que c'était inutile, et qu'à » lui seul il appartenait de lui répondre. » Alors

le seigneur de Roquelaure leur dénonça que, s'ils voulaient rendre la ville , on les laisserait aller vies sauves , sinon que s'ils étaient emportés d'assaut pas un seul n'échapperait à la mort. Il lui fut répliqué « qu'il n'avait qu'à retourner » d'où il venait , que Brescia dépendait des do-

* maines de la République, et que ses capitaines

* sauraient bien empêcher les Français d'y met- » tre le pied. » Les malheureux bourgeois se fussent volontiers rendus , mais on ne les consulta pas.

Roquelaure rapporta cette réponse au duc de Nemours qui, sans plus attendre, rangea ses gens en bataille , et leur adressa ces paroles : « Or, mes amis, il ne reste plus qu'à bien faire, » et ceux que vous allez combattre vous les avez » déjà nombre de fois mis en déroute. Ne vous » laissez point intimider par Tor qui reluit sur les » casques et les hauberts de la gendarmerie ita- » tienne , l'éclat de ses armes ne blesse pas plus » celui qui attaque , qu'il ne défend celui qui les » porte. Les biens de ces perfides et déloyaux » habitans seront le prix de vos labeurs ; mais » je jure de passer ce fer au travers du corps du » premier qui abandonnera son rang avant l'en- » tière défaite de nos ennemis. Allons, enfans,

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1» marchons au nom de Dieu et de monseigneur » Saint-Denis ! » Il dit, et clairons, trompettes et tambourins remplirent l'air de ce tapage belliqueux qui réjouit l'oreille des braves et donne du cœur aux poltrons.

Dès qu'ils virent flotter la croix blanche sur le penchant de la montagne , les ennemis firent une décharge générale d'artillerie , et un boulet vint donner au milieu de la troupe du duc de Nemours, sans tuer ni blesser personne. Cet événement presque miraculeux frappa les esprits d'une nouvelle confiance. Comme il avait « pluviné » cette nuit, la descente était glissante ; Gaston , en montrant bien qu'il ne voulait pas rester des derniers, « quitta ses bottines et marcha sur » ses chausses. Plusieurs suivirent son exemple , » et à dire vrai, ils s'en trouvèrent plus fermes » sur leurs pieds. » Le seigneur de Molard et le capitaine Hérigoye avançaient en tète avec leurs gens de pied , et sur leur aile le Bon Chevalier à pied avec tous ses gens d'armes. C'était une compagnie d'élite composée de guerriers blanchis sous le harnois , et même de plusieurs anciens capitaines qui préféraient servir sous lui à commander ailleurs. Ils abordèrent le premier rempart sous une grêle de

traits , d'arquebusades , et l'assaut et la résistance furent également terribles. André Gritti encourageait ses gens et leur disait : « Tenez bon, » mes amis , les Français n'ont que la première » pointe, ils seront bientôt las , c'est feu de paille » qui ne dure guère. » Les aventuriers et les gendarmes revenaient opiniâtréhient à la èharge aux cris de France , France ! Bayart , Fête-Dieu , Bayart ! Gritti , entendant retentir ce nom qu'il connaissait bien, en fut peu réjoui. « Comment! » s'écria-t-il, « ce Bayart est donc partout? Vrai- » ment ils croissent les Bayart en France comme » champignons , car on n'entend parler en tou- » tes batailles que de Bayart. Mes amis , jetez- » vous sur celui qui marche le premier , car si » vous pouvez défaire ce Bayart, tout est défait » Mais l'éloquent et sage Provéditeur parlait mieux qu'il ne rompait une lance , et ses soldats n en reculèrent pas moins. « Dedans, dedans, com- » pagnons ! ils sont a nous , » cria le Bon Chevalier en franchissant le rempart , suivi de tous les siens.

Ce bastion finit par rester aux Français , jonché de morts de part et d'autre. Mais un

** Champier , ch. 8 , feuillet 34 , terso.

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capitaine vénitien, saisissant l'instant où Bayart chancelait sur les décombres , l'atteignit au haut de la cuisse d'un coup de pique si violent que le bois se rompit et que le fer demeura dans la blessure avec le reste du fût. La douleur qu'il ressentit ne l'empêcha pas de couper le bois avec son épée, et d'essayer d'avancer nonobstant que la pointe fût restée bien avant dans sa cuisse. Mais le sang jaillissait à gros bouillons , et , s'il n'eût été soutenu par ses archers, le Bon Chevalier allait mesurer la terre.

« Mon compagnon , » dit-il au capitaine Molard , « faites marcher vos gens et les miens ; la » ville est gagnée, pour moi je n'y entrerai point, » car je suis mort. » Le pauvre seigneur, désolé et furieux de la perte de son bon ami et voisin , fondit sur les ennemis , sacrifiant à sa vengeance tout ce qui se présentait devant lui.

Nemours, qui suivait de près, en apprenant la blessure mortelle que venait de recevoir Bayart à la prise du bastion , n'en ressentit pas moins de douleur o que si lui-même il eût reçu le coup. » « Messeigneurs , mes amis , » s'écria-t-il , « ven- » geons sur ces vilains la mort du plus accom- » pli chevalier qui fût au monde; suivez-moi! » Les Vénitiens ne purent supporter le choc de

cette intrépide cohorte, et se hâtèrent de gagner la ville , espérant lever le pont après eux ; mais on ne leur en laissa pas le loisir, et les Français entrèrent dans l'enceinte pêle-mêle avec les fuyards. Les citadins , les femmes et les enfans faisaient pleuvoir des fenêtres sur les Français des pierres, des meubles, de l'eau bouillante, dont ils eurent plus à souffrir que des gens de guerre vénitiens. Gritti, le comte Àdvogaro, Côntarini , le podestat Justiani et autres capitaines, jugeant toute résistance inutile , s'enfuirent à bride abattue vers la porte Sancto-Nazaro ; mais à peine eurent-ils fait abaisser le pont que le seigneur d'Alègre et ses trois cents gendarmes se précipitèrent dessus et les refoulèrent dans la ville où ils furent faits prisonniers.

Lorsqu'il n'y eut plus d'ennemis à combattre, le pillage commença. Tous les désordres que l'on peut supposer dans une ville prise d'assaut furent commis dans Brescia , moins encore par les Français que par les Gascons et surtout par les lansquenets *. Les monastères furent forcés, les

' Atque ea quidem scelera Germant milites maxime omnium patrabant ; fascones minus impii , Galli tolerabiliores fucnwt. ( Hembo , Historié t 'mette liber duodeclmu», p. 5oî. Basitea? , in-S» i556.)

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vierges arrachées des autels , les filles et les femmes violées sous les yeux de leurs parens et de leurs maris ; pendant sept jours cette soldatesque effrénée , sourde a la voix de ses capitaines , épuisa sur cette ville malheureuse tous les genres de dissolution et de cruauté. Gaston parvint enfin à rétablir l'ordre parmi ses gens de guerre , et se hâta de faire enlever les corps morts au nombre de plus de vingt mille , de peur d'infection. Puis on instruisit le procès à l'auteur de tous ces maux, le comle Louis Advogaro ; il eut la tête tranchée sur la grande place , et son corps fut mis en quatre quartiers aux portes de la ville.

Nous avons laissé le Bon Chevalier grièvement blessé a la prise du premier bastion , et contraint de rester en arrière avec ses deux archers. Quand ceux-ci virent la ville prise , ih arrachèrent une porte sur laquelle ils le couchèrent le plus doucement qu'ils purent et l'emportèrent dans la maison la plus apparente du voisinage. C'était le logis d'un riche gentilhomme qui s'était enfui dans un monastère, laissant sa femme et ses deux filles à la garde de Dieu. Quand la dame entendit frapper a sa porte , croyant sa dernière heure venue , elle se soumit k son sort et ouvrit. Mais

au lieu d'un ennemi en fureur, le Bon Chevalier, pâle et couvert de sang , entra sur les bras de ses archérs et fit aussitôt refermer la porte en leur disant : « Gardez sur votre vie que per- » sonne, excepté mes gens, n'entre céans. Quand » on saura que c'est mon logis, personne, j'en » suis assuré, n'essaiera d'y entrer, et comme je » suis cause que pour me secourir vous perdez » votre part du butin , soyez sans inquiétude^je » vous en dédommagerai. »

11 fut transporté en une fort belle chambre où le conduisit elle-même la dame qui , se jetant à genoux, lui dit : « Noble Seigneur, je vous pré- » sente cette maison et tout ce qui est dedans , » car je sais bien qu'elle est vôtre par le droit de » la guerre , mais au nom de la benoîte vierge » Marie, sauvez l'honneur et la vie de deux jeunes » filles prêtes à marier que nous avons moi et » mon mari. » Bayart , « vrai miroir d'honneur » et de chevalerie », » lui répondit : a Madame, » je ne sais si je réchapperai de ma. blessure , » mais tant que je vivrai , vous et vos filles serez. » en sûreté comme moi-même. Seulement qu'elles » ne paraissent pas ; gardez-les en leur chambre

1 Pasquter, Recherches de la France, 1. VI, eh 18, p. 594.

» où nul des miens ne sera assez hardi d'entrer » contre votre vouloir. Calmez vos craintes , le » gentilhomme que vous avez céans, loin de vous » piller, vous fera toute courtoisie selon son pou- » voir. Je ne me fis onc gendarme pour m'en- » richir en guerre. » A ces paroles , la bonne daine , toute rassurée , alla quérir en un grenier ses deux filles qu'elle avait cachées sous un tas de foin.

Bayart la fit prier de lui indiquer quelque chirurgien qui pût venir visiter sa plaie, pendant que son barbier préparerait les bandes. Elle courut elle-même, accompagnée d'un archer, en chercher un qu'elle connaissait à deux maisons de la sienne. Le chirurgien arrivé , la chausse fut rompue et la cuisse découverte. La blessure était large et profonde et le fer de la pique encore dedans, a Allons, mes maîtres, dit Bayart, tirez ce » fer dehors. — Seigneur , répondit le Brescian » la main tremblante, j'ai grand'peur que vous ne » syncopisiez dans l'opération. — Non, non , » j'ai su autrefois ce que c'est que de tirer un » fer de chair humaine; tirez hardiment. » Ils se mirent à deux et arrachèrent le fer qui était « moult profond en la cuisse. » Le Bon Chevalier ressentit la plus vive douleur, « mais il fut

» tout joyeux quand on l'assura qu'il n'y avait » ni artère ni grosse veine blessées *. •

Dès qu'il fut pansé , il demanda à son hôtesse où était son mari. La pauvre dame lui repondit en pleurant qu'elle ne savait s'il était mort ou vivant , mais que s'il avait échappé il devait être dans une église qu elle nomma. Bayait l'envoya chercher par son maître d'hôtel et deux archers , le traita fort amicalement et lui renouvela les assurances qu'il avait données à sa femme.

Maître Claude, chirurgien du duc de N emours, vint par son ordre lever le premier appareil , et continua au blessé les soins assidus que réclamait son état.

Pendant une semaine environ que séjourna Gaston dans Brescia , il ne frit pas un seul jour sans aller au moins une fois visiter le Bon Chevalier et le reconforter le mieux qu'il pouvait. « Hé ! monseigneur de Bayart , mon ami , lui » disait-il , dépêchez-vous de guérir , car d'ici à » un mois il nous faudra livrer bataille aux Es- » pagnols , et pour tout ce que je possède , je ne » voudrais pas la donner sans vous ! — Monsei-

' Champier, feuillet 35.

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» gneur, s'il doit y avoir bataille , croyez que » pour le service du Roi et l'amour de vous , je » m'y ferai plutôt porter en litière que de ne pas » m'y trouver. » Le prince , d'une générosité à l'avenant de ses autres qualités , combla Bayart de présens , et lui envoya entre autres , la veille de son départ, cinq cents écus que le Bon Chevalier partagea entre les deux archers qui l'avaient gardé lors de sa blessure.

La nouvelle des succès de son neveu et de la réduction de B rescia vint mêler une vive joie aux inquiétudes de Louis XII menacé par les ennemis que lui suscitait de tous côtés l'implacable Jules. Mais il sentit la nécessité de frapper un grand et dernier coup pour retenir le roi d'Angleterre , les Suisses et aussi Maximilien qui s'apprêtaient à envahir ses Etats. Gaston reçut les ordres les plus pressans d engager les confédérés à une bataille décisive, et un pareil capitaine n'avait pas besoin d'être excité. Brûlant d'obéir à son oncle, Nemours s'avança dans la Romagne occupée par les confédérés. Leur armée , la plus belle et la plus nombreuse qu'on eût vue depuis long-temps en Italie , était sous les ordres de don Rémond de Cardonne , vice-roi de Naples et généralissime de la sainte ligue. Mais plutôt que

d'exposer le sort de l'Italie au hasard d'un seul combat, Cardonne l'évitait par les mêmes raisons qui le faisaient rechercher de A emours. Une s'appliquait qu'à traîner la guerre en longueur jusqu'à ce que Louis XII lut contraint de rappeler ses troupes à la défense du duché de Milan , de la Navarre et des cotes de Normandie, lenteurs désespéraient Gaston, mais elles naient à Bayart le temps de guérir*

Tant que l'armée française n'avait été qu'à Bologne , le Bon Chevalier avait pris patience. I) était souvent visité par les capitaines demeurés à la garde de Brescia , et à peine restait-il seul que ses deux jolies hôtesses accouraient pour lui tenir compagnie. Assises autour de son lit, elles charmaient les douleurs et les ennuis du Bon Chevalier par les accords du luth et de lepinette unis à leurs douces voix. Une autre fois elles lui lisaient les antiques chroniques de Brescia et les exploits du« Français «Brennus son fondateur, ou bien les yeux baissés sur leur broderie, les damoiselles s épanchaient avec lui dans de naïves conversations. « Aussi bonnes que belles et bien enseignées, » Bayai t à les voir et à les entendre avait quelquefois oublié et Nemours et la bataille. Mais, lorsqu'arriva la nouvelle que le duc avançait sur les

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ennemis , tous ces passe-temps eurent perdu leur effet sur le Bon Chevalier. Son impatience l'arrache de son lit , et sans écouter ses serviteurs il se met à marcher dans la chambre pour essayer ses forces. Son grand cœur lui dissimula sa faiblesse, et il envoya chercher son chirurgien pour lui demander à partir. Celui-ci, en homme expérimente, jugea que son inquiétude lui serait plus dangereuse que le voyage : « Monseigneur, lui » répondit-il , votre plaie n'est pas encore cica- » trisée, toutefois elle est guérie au dedans. Votre » barbier va bien examiner la manière dont je » vous panse, matin et soir il mettra sur la bles- » sure un onguent que je lui baillerai, et comme » la partie souffrante n'appuiera point sur la » selle de votre cheval , la guérison s'achèvera » d'elle-même. » Qui eut donné dix mille écus à Bayart, ne lui eût pas fait autant déplaisir, et son chirurgien se ressentit de sa joie et de son contentement. Il résolut de partir le surlendemain et donna ordre à ses gens de préparer ses équipages. ,->-. v .

La nouvelle de son départ jeta dans un étrange embarras son hôte et son hôtesse qui se regardaient toujours comme ses prisonniers , eux et leurs enfans , et s'attendaient à être traités de

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même sorte que les autres habitans de la ville. Les Français , après en avoir tiré de grosses rançons, leur avaient fait racheter jusqu'aux meubles de leurs maisons. La dame du logis savait bien que si le capitaine voulait en user a la rigueur et à proportion de leur fortune, il pouvait espérer d'eux au moins dix ou douze mille écus. Encouragée par sa noble conduite et sa courtoisie , elle se résolut de lui faire quelque honnête présent dont il se contenterait sans exiger davantage.

Le matin du jour de son départ , la dame avec l'un de ses serviteurs portant une petite cassette d'acier , entra dans la chambre du Bon Chevalier qui se reposait en un fauteuil , après s'être longtemps promené pour fortifier sa jambe. Elle se jeta à deux genoux, mais il la releva sur-le-champ, etne voulut jamais souffrir qu'elle dit une parole avant qu'elle fût assise auprès de lui. « Monseigneur, » lui dit-elle, « je rendrai grâces à Dieu toute ma » vie de ce qu'il lui a plu, dans le sac de notre » ville, de vous adresser en notre maison pour le » salut de mon mari , celui de mes deux filles et le » mien. Tandis que la mort et la désolation ré- » gnaient a l'entour, comme veillés par un ange , » nous dormions paisiblement en ce logis. Depuis » que vous y êtes entré , n'a été faite au moindre

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*> de mes serviteurs une seule injure par vos gens, » et ils n'ont pris la valeur d'un quatrin sans » payer. Nous savons bien cependant , Mon* » seigneur, que nous sommes tous vos prisonniers » et que tout céans vous appartient , mais con- » naissant la noblesse de votre cœur, je suis venue » pour vous supplier très-humblement qu'il vous » plaise avoir pitié de nous , et vous contenter du » petit présent que voici. »

Alors elle prit la cassette des mains de son serviteur et l'ouvrit devant le Bon Chevalier qui la vit pleine de beaux ducats. Le noble Seigneur, « qui oncques en sa vie ne fit cas de l'argent, » lui demanda en souriant : « Combien de ducats il y » a-t-il dans cette boîte? » La pauvre dame crai^ gnit qu'il ne fût courroucé d'en voir si peu , et lui répondit en tremblant qu'il n'y avait que deux mil te cinq cents ducats, mais que s'il n'était pas content ils tâcheraient d'en trouver davantage. « Par » ma foi , Madame, il n'en est besoin ! quand vous » me donneriez cent mille écus, ils ne vaudraient » pour moi les soins et les attentions que vous m'a- » vez rendus depuis qu'on m'apporta en votre mai- » son blessé et mourant. J'en garderai la souve- » nance tant que Dieu me donnera vie, et en quel- » que lieu que je me trouve, vous aurez en moi un

» serviteur à votrecommandement. De vos ducats

v je n'en veux point, et vous remercie. Reprenez- » les , toute ma vie j'ai toujours préféré l'amitié » des gens a leurs écus. » La dame tout ébahie d'un refus pareil insista , ajoutant que s'il refusait cette faible marque de sa reconnaissance, elle se regarderait comme la femme la plus malheureuse du monde Quand le Bon Chevalier vit qu'elle le priait d'aussi bon cœur: « Eh bien , Madame, » lui dit-il, puisque vous le voulez absolument, » je l'accepte pour l'amour de vous; mais allez- » moi quérir vos deux filles , car je veux leur » faire mes adieux. » . > mjj »

La bonne dame , ravie de ce que son présent était enfin accepté , courut chercher ses filles. Elle les amena au Bon Chevalier qui , pendant qu'elles s'habillaient , avait fait mettre l'argent en trois portions, deux de mille et la troisième de cinq cents ducats. Les damoiselles se précipitèrent à ses genoux où « le comtois gentilhomme ne les laissa guère. »

« Monseigneur, » lui dit la plus âgée, qui pouvait bien avoir dix-huit, ans, « ces deux pauvres

1 Rogans genibus fiexis ut pro majori summa sibi débita hos consécutif esset. (Rivalmc, folio 335.)

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» pucelles qui vous doivent la vie et l'honneur » viennent prendre congé de vous , et vous re- » mercier de la grâce que vous leur avez faite , » dont à jamais, pour n'avoir d'autre puissance, » seront tenues de prier Dieu pour vous. » Bayart, tout ému de la douceur et de l'humilité de ces deux belles filles , leur répondit : « Mes » damoiselles, vous faites ce que je devrais faire, » c est ci moi de vous remercier de la bonne com- » pagnie que vous m'avez tenue ; je voudrais bien » vous en pouvoir témoigner ma reconnais- » sance, mais vous savez que nous autres gens » de guerre sommes d'ordinaire peu chargés de » belles choses à présenter aux dames. Voici » Madame votre mère qui m'a donné deux mille » cinq cents ducats que vous voyez sur cette » table ; je vous en donne à chacune mille pour » vous aider à vous marier , et ne vous demande » autre retour que de prier Dieu, s'il vous plaît, » pour moi. »

Il leur mit bon gré mal gré les ducats en leurs tabliers , puis s'adressant à la mère : « Madame, » je retiendrai ces cinq cents ducats à mon pro- » fit, pour les distribuer aux pauvres couvens de » Dames qui ont été pillés, et vous prie de vous » en charger, car mieux que moi vous connaîtrez

» ceux qui ont le plus souffert 1 : et sur cela je » prends congé de vous. » Puis il leur toucha à toutes en la main , « à la mode d'Italie. » Les damoiselles se mirent à pleurer à chaudes larmes , et la mère lui dit en sanglottant : « Fleur de che- » valent à qui nul ne se doit comparer, que notre » divin sauveur et rédempteur Jésus-Christ vous » le veuille rémunérer en ce monde-ci et en Fau- » tre. » Elles se retirèrent dans leur chambre, Bayart fit appeler son maître-d'hôtel , et lui ordonna que tout fût prêt à raidi pour monter à cheval.

Le gentilhomme du logis, qui venait d'apprendre de sa femme la grande courtoisie de son hôte, courut à sa chambre , et , un genou en terre, le remercia cent mille fois, en lui offrant sa personne et tous ses biens. Le Bon Chevalier lui rendit grâces, et l'engagea à dîner avec lui. Il ne resta pas long-temps à table, et demanda bientôt ses chevaux, tant il lui tardait de rejoindre ses compagnons, mourant de crainte que la bataille ne se donnât avant son arrivée.

' Bayai dus duo mUiia ducatorum puellis dtmavit ut honestiùs mitèrent ; quingentos autem ducat os ma tri reliquit, ut eos pauperibus distribuant. (Riyallii, ibid.)

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Comme il sortait , les deux damoiselles descendirent, et lui offrirent chacune un présent qu'elles avaient ouvre durant sa maladie ; c'était une paire de jolis bracelets tissus de 61 d'or et d'argent, et une bourse brodée sur satin cramoisi d'un travail merveilleux. Le Bon Chevalier les reçut comme s'ils eussent valu dix mille écus , et pour faire honneur à leurs dons il se fit mettre en leur présence les bracelets aux bras , et serra la bourse en sa manche, leur assurant que tant qu'ils dureraient, il les porterait pour l'amour d'elles

A ces mots il monta à cheval, et fut accompagné l'espace de deux ou trois milles de son grand compagnon et parfait ami, le seigneur d'Aubigny que le duc avait laissé à la garde de Brescia , puis ils se firent leurs adieux et se séparèrent. Le Bon Chevalier arriva au camp le mercredi soir, septième jour d'avril avant Pâques, et il ne faut pas demander de quelle manière il fut reçu par le duc de Nemours et les autres capitaines ; « hommes d'armes et aventuriers en montraient tant de joie, qu'il semblait qu'en lui seul l'armée eût reçu un renfort de dix mille hommes. »

1 Ptsquier, Recherches de la France, 1. VI , p. 594.

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