CHAPITRE XXXIII
Les Français évacuent l'Italie. — Bayant est dangereusement kl es* . — Il se rend à Grenoble. — Sa maladie et sa convalescence. — Le Bon Chevalier « change vice à vertu. »
Dix-huit mille Suisses, sous ia conduite du cardinal de Sion, descendirent de leurs montagnes, portant le fameux étendard qu'ils avaient reçu du Pape, avec cette fastueuse inscription : Domatores principum. Amatores jastitiœ. Defensores sanctœ Ecclesiœ romanœ. Ils fui ent rejoints par les troupes vénitiennes et pontificales , et ces forces réunies composèrent une armée de plus de trente mille hommes , contre laquelle La Palice n'était point en état de résister. Le maréchal fut donc contraint de battre en retraite sur Pa vie , où il résolut de se maintenir ; mais à peine s'y trouva-t-il, que les Suisses se présentèrent aux
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portes , <etp introduits on ne sait comment dans la vMfc, pénétrèrent jusque sur la grande place. Le capitaine 4'Ars , gouverneur de Pavie , fit incontinent sonner l'alarme , et accourut à la rencontre des Suisses, accompagné de quelques gens de pied* et de. cheval. Il fut bientôt rejoint par les seigneurs de La Paiice, d'Humbercourt et de Bayait qui firent merveilles d'armes. Mais il était trop tard pour chasser les Suisses de Pavie, et il fallut se résoudre à l'évacuer sous le feu de f ennemi.
Les autres capitaines défilèrent avec l'artillerie sur un pont de bois qu'on avait prudemment jeté sur le Tésin, pendant que Bayait arrêtait les Suisses avec trente-six de ses hommes d'armes. Il soutint leurs efforts plus de deux heures , et , quoiqu'il eût eu deux chevaux tués sous lui , il n'avait pas encore perdu un pouce de terrain. Mais sur ces entrefaites, le capitaine Pierrepont, qu'il avait détaché pour observer les mouvemens de l'ennemi , vint l'avertir que les Suisses passaient dans dès bateaux , a dessein de s'emparer de l'autre extrémité du pont. Alors le Bon Chevalier recula au petit pas, et, après de rudes assauts, parvint à gagner la rive opposée. Trois cents aventuriers qui tenaient ferme a la tète du pont ,
furent moins heureux que lui. Il ne restait plus à passer, de toute l'artillerie, qu'une énorme coulevrine nommée madame de Forli, prise sur les Espagnols à la journée de Ravennes, et qu'ils ne pouvaient se décider à abandonner. Sa pesanteur enfonça la première barque du pont, et les pauvres aventuriers n'eurent d'autre ressource que de se jeter dans le Tésin , où pour la plupart ils furent noyés. ! '
Mais les malheurs de cette journée n'étaient point encore finis : Bayart se tenait à l'autre bord , attentif à recueillir les victimes échappées à ce désastre, lorsqu'un coup de fauconneau, parti de la ville , le frappa entre l'épaule et le cou , et lui emporta la chair jusqu'aux os. Ceux qui virent le coup le crurent mortel ; mais le Bon Chevalier qui s'effrayait difficilement, dit a ses compagnons : o Messeigneurs, ce n'est rien... »
Cependant le sang coulait en abondance , et Ton eut bien de la peine à félancher. Comme il ne se trouvait pas là de chirurgien , ses soldats déchirèrent leurs chemises, mirent dessus la blessure de la mousse d'arbre , et la bandèrent le mieux qu'ils purent. Le Bon Chevalier remonta gaillardement à cheval, et suivit l'armée, toujours à son même poste , à l'arrière-garde.
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Les débris des troupes françaises gagnèrent Alexandrie , et repassèrent les Alpes, sans conserver d'autres places en Italie que les citadelles de Crémone , de Milan et de Brescia. Cette armée qui , le 1 1 avril , campait victorieusement sur les bords de la mer Adriatique, se trouva, sans avoir perdu une seule bataille , repoussée au-delà des monts, le 28 juin de la même année. Il serait hors de notre sujet de suivre Machiavel dans la discussion des causes qui amenèrent d'aussi funestes résultats.
Ce fut pendant le désordre commun aux retraites des Français , que le cardinal de Médicis trouva le moyen de s'échapper; « de quoi il s'a- » visa fort à propos, » car la tiare pontificale qu'il ceignit dans le courant de l'année ne le fut pas allé chercher dans sa prison de France.
Le Bon Chevalier se rendit droit à Grenoble pour visiter son bon oncle l'évèque , qu'il n'avait pas vu depuis bien long-temps. Laurent des Alleman reçut son neveu avec une satisfaction difficile à décrire, et le fit loger à l'Evêché , où il n'y eut pas de soins et d'attentions qu'il ne lui prodiguât. Les gentilshommes , les dames de la ville et des alentours s'empressèrent d'aller rendre visite à un guerrier , l'honneur non - seulement de
sa famille, mats de tout le Dauphin*. Ils ne pouvaient se lasser de lui exprimer ies témoignages de leur admiration, et de le combler de louanges « dont il avait gran<Fhonte. * * -
Mais, soit les fatigues de la guerre, soit quelques ressentimens de sa blessure , le Bon Chevalier fut saisi d'une fièvre continue qui , au bout de dix-sept jours d'accès , l'avait tellement affaibli, que l'on désespérait de sa vie. Le pauvre gentilhomme , désolé de mourir dans son lit, adressait au ciel des prières et des complaintes qui arrachaient des larmes a tous ceux qui l'entouraient.
Avec cette foi sincère et cette pieuse familiarité des chrétiens du seizième siècle :« Las ! » disait-il, « mon Dieu , si c'est ton bon plaisir de me retirer » déjà de ce monde , que ne me fis-tu la grâce de » mourir en la compagnie de ce noble prince, le » duc de Nemours, et de mes autres camarades, » a la journée de Ravennes; que ne me laissas- » tu plutôt périr sur les remparts de Brescia , » lorsque je fus si grièvement blessé? Hélas! j'en » fusse mort beaucoup plus joyeux, car au moins » j^eusse ensuivi mes bons aïeux , qui tous sonl » demeurés sur des champs de bataille. Sire » Dieu, nenras-iu fait échapper à de si grands
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» dangers d'artillerie, de bataille, de rencontre et » d'assaut, que pour me laisser mourir en mon
» lit comme une pucelle ! Toutefois , que ta vo- » lonté soit faite ; je suis un grand pécheur , » mais j'espère en ton infinie miséricorde. Hélas! » mon Créateur, je t'ai par le passe grandement » offensé ; mais si tu m'eusses accordé quelques » jours de plus , j'avais ferme intention , avec ta » grâce, d'amender au plus tôt ma mauvaise vie. »» Au milieu des ardeurs de la fièvre qui le brûlait, c'était à Monseigneur saint Antoine, si renommé dans le Viennois, que le Bon Chevalier adressait ses touchantes doléances : « Hé! glorieux confes- » seur et vrai ami de Dieu, saint Antoine, toi que » j'ai toute ma vie honoré , et servi avec tant de « confiance, tu me laisses aujourd'hui brûler en si » extrême chaleur, que la mort me serait préfé- » rable. Hélas ! n'as-tu donc point souvenance » que durant les guerres d'Italie, étant à Rubiera » dans un de tes monastères, je le gardai de bi u- » 1er, et empêchai les lansquenets d'y mettre Je » feu? En commémoration de ton saint nom, je » m'y logeai, quoiqu'il fût hors de la ville, et nuit )> et jour exposé aux attaques de l'ennemi , et » préférai y demeurer en tel danger un mois en- » lier, plutôt que laisser détruire ta maison. Je le
» supplie de m'alléger de cette grande chaleur, » x>u au moins d'obtenir de Dieu que bientôt il » m'ôte de ce monde, si ce n'est son bon plaisir » de me rendre à la santé ! »
Le pieux évèque ne désemparait le chevet de son neveu que pour aller dans son oratoire offrir à Dieu ses prières et ses larmes. Gentilshommes, bourgeois, marchands, religieux et religieuses remplissaient nuit et jour les églises de G renoble y faisant des oraisons et des neuvaines pour sa conservation. Leurs prières furent enfin exaucées ; la fièvre diminua peu à peu , et commença à laisser quelque répit à Bayart. Ensuite elle le quitta tout-à-fait , et l'appétit lui revint , de sorte qu'en moins de trois semaines de soins et de ménagemëns , sa guérison fut complète. Il se remit à monter à cheval aux alentours de Grenoble, à visiter ses amis et les dames de maisons en maisons, et à prendre part aux fêtes et aux banquets dont sa convalescence fut l'objet.
Or, le Bon Chevalier « n'était pas un saint , » et il oublia insensiblement les belles promesses qu'il avait faites à Dieu quand la fièvre le tenait. Un jour qu'il se sentit encore plus gaillard que d'ordinaire , il lui prit envie d'avoir « compagnie » française,» et voilà qu'il dit à son valet de chaia*
bre qui se nommait le bâtard de Cordon 1 : « Bâ- » tard, je te prie de me trouver pour ce soir quel- » que belle fille, par ma foi je crois que je ne m'en » trouverai que mieux. » Cordon ne perdit pas de temps à satisfaire son maître , et alla s'adresser à la veuve d'un pauvrV gentilhomme qui avait une jolie fille de l'âge de quinze ans. L'extrême pauvreté de la mère la fit consentir à ses propositions, dans l'espérance que le seigneur de Bayart, après avoir garde sa fille un certain temps, lui donnerait quelque argent pour s'établir. Elle endoctrina si bien la jeune personne, quelle consentit au marché, moins de gré cependant que de force.
Elle fut livrée au valet qui l'introduisit secrètement au logis du Bon Chevalier, et l'enferma clans un cabinet , en attendant le retour de son maître. Bayart rentra un peu tard, arrivant d'un souper où il venait gaiement de terminer la soirée. Le Bâtard s empressa de lui annoncer qu'il avait fait la plus belle découverte du monde, et que la jeune fille était même damoiselle. Il ouvrit la porte du cabinet , et Bayart trouva la jeune per-
• Nous le retrouvons ainsi dénommé dans la Montre de la eompa- «ni* de Bayart , que nous rapportons à V Appendice. Selon Guichcnon. la famille de Cordon est une des pins anciennes du Bugey.
ZàO HISTOIRE
sonne en effet belle comme un ange, mais les yeux tout enflé» des pleurs qu'elle avait répandus. 11 s'en aperçut , et lui dit : « Comment , m'amie ,
» qu'avez -vous donc? Ne savez -vous pas bien » pourquoi vous êtes venue ici? » La pauvre 611e se mit à genoux et lui Répondit : « Hélas! oui, » Monseigneur, ma mère m'a ordonné de faire » tout ce que vous voudriez; toutefois, je suis » vierge , et ne fis on c mal de mon corps , ni n'a- » vais volonté d'en faire si je n'y fusse contrainte. » Mais nous sommes si pauvres , ma mère et moi, » «pie nous mourons de faim , et plût à Dieu que » je fusse déjà morte, au moins je ne serais point » au nombre des malheureuses filles, et désho- » norée pour le reste de ma vie. » Ses sanglots l'interrompirent, et redoublèrent avec tant de violence, qu'il devint impossible de les arrêter.
Le Bon Chevalier, attendri de la vertu que montrait cel te jeune personne , lui dit d'une voix émue : « En vérité, m'amie , je ne serai pas si nié- » chant de vous (aire manquer à une aussi louable » résolution. » Ni les charmes d une beauté éplorée, ni la nuit, ni l'occasion, ne firent outrepasser au Chevalier sans reproche les barrières de l'honnêteté. « Changeant vice à vertu, » il prit la damoisclle par la main, la couvrit d'un manteau, et,
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suivi du valet , une torche à la main, il la conduisît lui-même coucher au logis d'une noble dame , sa parente.
Le lendemain matin il envoya chercher la mère et lui dit : « Venez ça, m'amie, ne me mentez » point, votre fille est -elle pucelle? — Sur ma »foi! Monseigneur, quand le Bâtard la vint » quérir hier, jamais elle n'avait eu connaissance » d'homme. — Vous n'en êtes que plus coupable » de la vouloir faire méchante! » La pauvre f emme , honteuse et tremblante , ne sut alléguer autre excuse que son extrême pauvreté. Le Bon Chevalier lui dit : « Ne commettez oncqueâ une » action aussi lâche que de vendre votre fille ; » vous devriez, en votre qualité de noble, en être » davantage punie. N'avez -vous donc personne » qui Vous Tait jamais demandée en mariage ? — » Oui bien, » dit-elle, « un mien voisin, fort hon- » nête homme ; mais il exige six cents florins, et » je n'en ai pas la moitié vaillant. — Et si elle les » avait l'épouserait-il? — Oui, sûrement, «répondit-elle. Alors Bayart prit des mains de son valet une bourse, et lui donna trois cents écus en lui disant : « Tenez, m'amie, voilà deux cents » écus qui valent six cents florins de ce pays et » mieux , pour marier votre fille, et cent pour son
» trousseau. » Il compta encore cent autres écus à la mère , et ordonna au bâtard de Cordon de ne pas la perdre de vue que sa fille ne fut mariée. Trois jours après la noce fut célébrée ; la damoiselle retira sa mère chez elle, et fit depuis un trèshonorable ménage !.
' Pasquier, de la sage retraite du capitaine Bayart en C exécution <fun amour vicieux , L VI , ch. 1 9» p. 600.
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