CHAPITRE XXXIX
Le Roi envoie Bayart à Gènes. — Il se signale à la bataille de la Bicoque. — Le Bon Chevalier demeure seul à la défense des frontières.
C'est une étrange particularité de l'histoire , que l'obstination des Papes à chasser de l'Italie les rois de France, leurs bienfaiteurs et leurs suzerains temporels depuis Charlemagne. Léon X , fidèle au plan de ses prédécesseurs , venait de conclure avec l'Empereur une ligue dont l'objet était le rétablissement de François Sforza , fils puîné de Ludovic-le-More, et l'expulsion des Français de toute l'Italie. Le premier résultat de cette alliance fut une tentative sur Gènes. Octavien Frégose , doge ou plutôt gouverneur de cette ville au nom du roi de France, déjoua habilement les projets qu'avaient assis les confédérés
sur l'apparition de Jérôme Àdorne , à la tête de
quelques bannis secondés de trois mille Espagnols. Les Génois, craignant que les ennemis ne s'en tinssent point à ce commencement d'hostilité, envoyèrent demander au Roi un capitaine vaillant et expérimenté pour diriger leurs troupes en cas d'attaque. François Ier manda le Bon Chevalier à Compiègne et le pria d'entreprendre ce voyage pour l'amour de lui , ayant , disait-il , grand espoir en sa personne. Bayart ne se lassait jamais d'être utile, et il accepta la commission d'aussi bon cœur qu'elle lui était donnée. Il prit la route de Grenoble où il fut contraint d'accorder quelques jours aux vœux et aux instances de ses compatriotes. Certes , le Dauphiné avait produit avant lui nombre d'illustres guerriers, mais aucun n'avait fait rejaillir plus d'honneur et de gloire sur le nom dauphinois. Il lui fallut raconter à ses parens et à ses amis les détails du siège de Mézières , les combats qu'il avait livrés et la déconvenue du seigneur de Sickinghen K Les fêtes et les honneurs furent prodigués au Bon Chevalier; les gentilshommes quittaient leurs
1 Et antequam è Delphinatu abiret, magnum cum eo de gestis apud Meserias colloquium habui. (Rivalmi, folio 35 1.)
DE BAYART. , UZ
châteaux , les paysans leurs chaumières , et des extrémités de la province accouraient f jaloux de le contempler et de pouvoir dire un jour à leurs
enfans : Nous avons vu Bayart !
Il ne tarda pas à leur faire ses adieux , passa les monts dans les premiers jours de février et se rendit à Gènes sans aucune troupe, accompagné seulement de Charles Àlleman de Laval son cousin, des seigneurs Balthazar de Beaumont, Gumin de Romanèche et de quelques autres gentilshommes ses compatriotes1. Il fut reçu dans cette cité en homme que sa réputation y avait précédé, et tout en veillant aux intérêts du Roi, il sut tellement so conformer au génie et aux mœurs de ce peuple , que les Génois associèrent dans leur reconnaissance le nom de Bayart à celui de leur ancien et vénéré gouverneur le maréchal de Boucicault. Sa présence suffît pour éloigner tout danger de la ville de Gènes , et après avoir rendu compte au Roi de sa situation tranquille , le Bon Chevalier courut chercher dans le Milanais des dangers plus dignes de son grand cœur.
1 Salutato auiem senalu nosfro Gratianopolitano , decimo sexto calend. januar. Bayardus Genuam sine militibus ivit et eum comitati iunt , Carolus Alamandits , Balthezar Bellimontis , Gwnirttis cl aliquot alu Délpltinatcs. (Rnui.Lfi , folio 35 1.)
Les rigueurs et les exactions du successeur du connétable de Bourbon avaient disposé les esprits à un soulèvement général que le Pape et l'Empereur secondèrent de toute la puissance de leurs intrigues et de leurs armes. Lautrec et son frère le maréchal de Foix , plus soldats que capitaines , ne purent lutter contre les talens et l'habileté réunis de Prospero Colonna et du jeune Fernand d'Avalos , marquis de P escaire. Une
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antique et pernicieuse coutume remettait les prisonniers a la disposition de ceux qui les avaient faits sur le champ de bataille. Une rançon plus ou moins forte rendit en pleine guerre à l'Italie les deux capitaines qui en chassèrent les Français. A la tète de l'armée confédérée, Colonna et Pescaire s'emparèrent de Milan et successivement des principales villes de la Lomhardie. Lautrec se hata d'envoyer son frère chercher à la cour des troupes et de l'argent et se tint sur la défensive.
A la nouvelle des succès de la ligue , Léon X éprouva des transports de joie si violens quil lui en resta une fièvre qui le mit au tombeau quatre jours après , le 2 décembre 1 522. La mort de ce pontife offrit aux Français quelques chances plus favorables (pie ne tarda pas à faire évanouir l'élection de l'ancien précepteur de Charles -Quint ,
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Adrien VI. Cependant , le maréchal de Foix et Pietro IVavarro amenèrent de France a Gênes un secours assez considérable, auquel se joignit le Bon Chevalier avec ses compagnons. Ils traversèrent la Loméline continuellement harcelés dans leur marche par les Italiens et les Espagnols, et opérèrent à la pointe de 1 epée leur jonction avec Lautree. Leur arrivée et celle du maréchal de La P a lice , à la tète d'un renfort de seize mille Suisses , changèrent la face de la guerre et rendirent la supériorité à l'armée française. Elle s'avança vers Milan et vint camper à Mon/a à quelques milles de cette capitale. Prospero Colonna se hata de suivre le mouvement de Lautree et se posta entre lui et Milan , à la Bicoca, ancienne résidence ducale, dont le nom vulgaire n est devenu que trop fameux. Un blocus de peu de jours suffisait pour affamer les ennemis ; les attaquer dans cette position où l'art avait ajouté à l'avantage des lieux , était s'exposer à une défaite certaine , et c'est à cette extrémité que des troupes mercenaires réduisirent Lautree. Ce général avait eu l'imprudence de se séparer de sa caisse el de la laisser a Aronna de l'autre côté du lac Majeur. Les Suisses, privés de leur solde, éclatèrent en murmures
et menacèrent de se retirer. On les conjura d'attendre quelques jours , mais les prières et les remontrances furent inutiles , on n'en put tirer que ces trois mots : « Arpent, bataille ou congé. » Lautrec obéît a ceux auxquels il devait commander, et en dépit de La Palice qui préférait laisser partir les Suisses , il donna le signal du combat. « Eh bien ! » dit le grand maréchal « que Dieu » favorise donc les fous et les superbes , et con> » battons si vaillamment que Ton connaisse que » la fortune nous a manqué plutôt que le cou- » rage. » Ces paroles mémorables sont l'histoire de la bataille de la Bicoca. - ^'
Lautrec avait chargé deux de ses plus expérimentés capitaines d'aller reconnaître les retranchemens et l'ordre de bataille des ennemis. Bayarl et Pietro Navarro 2 s'en acquittèrent avec l'habileté dont ils avaient donné tant de preuves ; mais que pouvaient les meilleures dispositions
contre la force des lieux ? Le Bon Chevalier re-
' Les Espagnols l'appelaient souvent cl capiton La Paliçn , gran mnrhcnl de Franeia. ( Brantôme , Hommes illustres français, dise. 9, p. 63 et 66.)
* Lotrechius Xavarro atque fiaiardo, qui locum et castra hostium e.xplornrcnt . prawissis , etc. ( P*ui. Jovf , de t'itâ Piscarii , I. If.
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prit sa place k l'avant-garde et seconda par des prodiges de valeur les efforts du maréchal de Foix. Un instant , la fortune parut céder à leur courage , et si le camp ennemi eût pu être forcé par qne poignée d'hommes , il l'eût été par Montmorency, Bayart et Pontdormy1. Mais l'audace des Suisses était passée comme feu de paille ; leur première pointe avait été terrible, et, au milieu de l'action , ils abandonnèrent dans le danger ceux qu'ils y avaient précipités. Les Français se retirèrent enfin de désespoir , laissant plus de six mille hommes sous les retranchemens de la Bicoca. Cette défaite entraîna les suites les plus malheureuses , les Vénitiens renièrent l'alliance des Français , les Suisses désertèrent leur service , et de toutes leurs conquêtes au-delà des Alpes, il ne leur restait, un mois après, que les citadelles de Milan et de Crémone.
Avec ce qu'ils purent ramasser des débris de leurs troupes , les capitaines français se hâtèrent de franchir les monts et de courir à Paris se justifier et accuser les financiers du Roi. Bayart, craignant que les ennemis ne profitassent de l'oc-
1 Nec dterant œmulatione decoris Memorantius atque Tiaiardus et Pontiremius, ducum promptissimi. (Idem, p. 34©-)
casion pour entrer dans le royaume , s'arrêta sur la frontière du marquisat de Saluées. Sans autres forces que sa compagnie , deux mille gens de pied , sous la charge de Pierre de Théys , seigneur d'Herculez, et de Philippe de la Tour , seigneur de Vatillieu , gentilshommes dauphinois , il fit bonne contenance pendant deux mois , jusqu'à ce que les confédérés eussent pris une autre direction.
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