CHAPITRE XLIII
■ Des vertus qui estaient au Bon Chevalier. »
« Le commun proverbe qui dit que nul ne vit » sans vice , a failli en l'endroit du Bon Cheva- » lier ; car je prends à témoin tous ceux qui l'ont » connu, en ont-ils jamais découvert un seul en » lui 1 ?» Il aimait et craignait Dieu par-dessus toutes choses , et onc ne le blasphémait , ni jurait par son nom , contre l'habitude presque générale de son temps. Tous les capitaines avaient alors leurs jurons ou sermens particuliers plus ou moins a saugrenus. » Feste-Dieu Bayart était le sien. Chaque matin, avant de sortir, Le Bon Chevalier disait ses heures à deux genoux , en grande humilité, et pour cela il avait toujours soin d'être seul. Quelquefois la nuit, et au cœur de l'hiver, lorsque ses valets étaient bien endormis,
1 Les vieux chroniqueurs avaient assez la coutume de se mettre en scène dans leurs ouvrages, comme le fait ici le Loyal Serviteur, que nous citons presque textuellement dans ces deux premiers paragraphes.
DE BAYAKT
il se levait en chemise, faisait ses prières, puis, tout le long de son corps , s'étendait et baisait la terre1. Il était grand aumônier, et faisait ses aumônes secrètement. Il aimait son prochain comme lui-même, et onc il n'eut , durant sa vie, un écu qui ne fût au service du premier qui en avait besoin. Il assistait en secret les pauvres honteux , et rien n'est si certain qu'il a doté et marié, sans faire bruit, plus de cent pauvres filles orphelines, gentilles femmes ou autres. Jamais Bayart ne fut en pays ennemi sans payer ce qu'il prenait dans les maisons. A ceux qui lui disaient : « Monseigneur, » c'est argent perdu que vous baillez, car au » partir d'ici, on mettra le feu céans, et l'on em- » portera tout ce que vous leur donnerez. » Il leur répondait : « Messeigneurs , je fais ce que je » dois , advienne que pourra ! Dieu ne m'a pas » mis au monde pour vivre de pillage et de ra- » pine; et que savez -vous si ce pauvre homme » ne pourra pas cacher son argent au pied de » quelque arbre, puis le retrouver quand la
1 11 n'était point de ceux qui, le danger passé, se moquent du saint ; profitant, sous Louis XII, d'un intervalle de paix , il s'embar. qua à La Rochelle, et comme pèlerin, sans se donner à connaître, alla à pied, le bourdon à la main, acquitter un vÉÉ qu'il avait fait à saint Jacques de Compostelie en Galice. (Cbampikr, folio 70 verso.)
HISTOIKti
» guerre sera hors du pays , et prier Dieu pour » moi? » Le Bon Chevalier s'est trouvé en plusieurs guerres avec les Allemands qui , au déloger, avaient coutume d'incendier leur logis ; lui ne partait jamais qu'ils ne fussent éloignés , afin de conserver le sien à ses hôtes. »
Bayart était fort mauvais flatteur, et plus à son aise dans les camps qu'au palais des Tournelles ou de Compiègne. 11 haïssait les hypocrites comme les faux braves, et faisait sévère justice des soldats qui abandonnaient leurs enseignes pour courir à la maraude. Il guerroya contre la plupart des nations de l'Europe ; Anglais, Espagnols, Allemands, Italiens plièrent maintes fois devant lui, et ses défaites même eurent cela de particulier, qu'elles étaient triomphantes à l'envi des plus belles victoires. « Il » était l'homme du monde qui disait et parlait » le mieux. » Toujours joyeux çn guerre, il encourageait ses gens de si bonne grâce, qu'ils oubliaient avec lui fatigues, misère et dangers *.
« Bayai t avait fait son apprentissage des armes sous le brave Louis d'Ars , qu'il aima et honora toute sa vie comme s'il eût été le plus grand roi du monde. La liaison qui avait existé entre ce capitaine et le connétable de Bourjpi , nuisit à son avancement, et peut-être à celui de Bayart.
DE BÀYAKT
Bayart ne rechercha point les occasions de gagner de l'argent, et n'était guère plus riche en sortant de ce monde que lorsqu'il y entra. Il n'augmenta le patrimoine de ses pères que de l'acquisition qu'il fit du domaine royal «des Cens féodaux, » et de la Directe des seigneuries de Grénkm et • de Saint-Maximin, » au prix de quatre mille livres tourtiois, pour décorer d'une Juridiction sa terre de Bayart. Tout ce qu'il laissa à sa mort , y compris cet achat , ne valait pas quatre cents livres de rente. Rare exemple de désintéressement dans un homme qui avait été neuf ans lieutenantgénéral pour le Rot dans une riche province , et qui avait touché des rançons considérables de ses prisonniers de guerre; aussi disait -il souvent : « Ce que le gorgerin amasse , le gantelet le dépense. *
Plusieurs auteurs ont témoigné leur surprise de ce qu'un si renommé et habile capitaine n'avait eu en sa vie de plus importans commandemens. L'un d'eux en donne pour raison , « que de » telles charges il n'avait jamais été ambitieux , » et que de son naturel il aimait mieux être » capitaine et soldat d'aventure , et s'enfoncer » dans tous les dangers qui lui plaisaient , que » d'être contraint par une grande charge , et
» gesné de sa liberté à combattre. Mais, » ajoute- t -il, « bien avait -il cet honneur qu'oncques » général d'armée de son temps ne 6st voya- » ges , entreprises ou conquestes , qu'il ne fallût » toujours avoir M. de Bayart avec lui; au- » trement la partie était manquée , et toujours » ses avis et conseils en guerre étaient sui- » vis plutôt que ceux des autres. Par ainsi » l'honneur lui en était plus grand ; car si on » ne le prenait pour commander une armée, » on le prenait pour commander au général *• » Bayart vivait dans un siècle où grand nombre de guerriers joignaient à une valeur sinon aussi brillante du moins aussi réelle que la sienne l'avantage d'une grande naissance. Simple gentilhomme de province , il fut obligé de pousser pied à pied sa fortune 2 , et de gendarme en la compagnie du comte de Ligny , il devint lieutenant-général du Dauphiné , chevalier de l'ordre du Roi et capitaine de cent hommes d'armes , charge dont se contentaient alors les princes du sang. Nul doute que si la mort n'eût enlevé Bayart presque au milieu de sa
1 Brantôme.
* Pasquier, I. VI, ch. i8, p. 5o4.
carrière, à l'âge d'environ cinquante -un ans, François Ier n'aurait pas tardé, en dépit des jalousies de cour, à confier quelque charge importante au défenseur de Mézières. Le choix qu'avait fait ce prince du Bon Chevalier pour recevoir l'ordre de chevalerie de sa main , est un sûr garant de la haute estime dont il l'honorait.
À la nouvelle de sa mort, François témoigna durant plusieurs jours l'extrême déplaisir qu'il en ressentait , et entre autres paroles il dit : « Qu'il avait perdu un grand capitaine, dont » le nom faisait honorer et craindre ses armes; » que véritablement il méritait de plus hautes » charges et bienfaits qu'il n avait possédé. » On l'entendit répéter en la plupart des mauvais succès qui lui arrivèrent : « Ha ! capitaine » Bayart, que vous me faites grand'faute! » Durant sa captivité , causant un jour familièrement de la bataille de Pavie avec Marin de Montchenu , son premier Maître-d'Hôtel , il lui dit : « Si ton compatriote le capitaine Bayart, qui était » moult vaillant et expérimenté, eût été vivant » et près de moi , mes affaires sans doute eus- » sent mieux tourné ; j'aurais pris et cru son » conseil ; je n'aurais pas séparé mon armée , ni » ne serais follement sorti de mes retranche-
a mena ; et puis> sa, présente m'aurait valu cent » capitaines , tant il avait gagné de créance p*nni » les miens % et de crainte parmi mes enuenw^. » Ah ! je ne serais pa* içii »
Bayart haïssait mortellement l'usage des armes a feu, comme s'il eût prévu son genre de mort, « C'est un grand crèvecœur , • disait-il , « qu'un » homme vaillant soit tué par un vil et abject » friquenelle. » Aussi rarement faisait-il quartier aux arquebusiers ennemis qui tombaient entre ses mains.
Bayart était d'une taille élevée , assez maigre, mais d'une belle prestance. Il avait le visage pâle, mais doux et gracieux, le nez long et effilé, les cheveux châtains et les yeux noirs et pleins de vivacité. Il portait la barbe rase, selon l'usage du siècle de Louis XII , que l'exemple de François Ier ne changea que vers le milieu de son règne* Il ne reste aucun portrait original de lui, et ceux qu'on a placés au-devant de ses histoires , ou dans les galeries , ne rappellent aucun des traits que lui donnent ses contemporains.
Bayart ne fut point marié, mais il eut une tille naturelle d'une noble et belle damoiseUe, de la maison de la Tréca , existant encore dans
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les environs de Cantù en Lombardie. Cette famille a long-temps conservé des lettres du Bon Chevalier, par lesquelles il faisait espérer à cette damoiselle qu'il l'épouserait. Mais la guerre qui les avait rapprochés , ne tarda pas à les séparer, et la mort frappa Bayart avant qu'il eût réalisé ses promesses. Quant à Jeanne sa fille, il la fit élever aussi soigneusement que si elle eût été légitime. La famille Terrail la regarda toujours comme telle , et un an après la mort de son père , ses trois oncles la dotèrent et la marièrent à François de Bocsozel, seigneur de Châtelard. Dans son contrat de mariagè et dans tous les actes qu'elle passa depuis , elle fut qualifiée purement fille de Pierre de Bayart et nièce de Georges , Philippe et Jacques Terrail. Elle se montra digne fille de son père , et toute sa vie les parens et les amis de Bayart reconnurent et honorèrent en elle la vivante image du Bon Chevalier Sans Peur et Sans Reproche.