‹ Histoire de PoitouChapitre 9 sur 11 · PI. XI · texte numérisé non relu

PI. XI

Poitou.

énorme contingent d'hommes dociles, instruits, exacts, d'une fidélité inébranlable à l'autorité du prince.

La royauté a eu l'habileté d'utiliser les aptitudes spéciales de chacune des catégories de ses fidèles sujets de l'Ouest. A la haute noblesse, aux Longueville, aux Bourbon-Montpensier, aux la Trémoille, aux Gouffier, elle a confié les gouvernements de province, qui confèrent le droit de recruter les troupes et de veiller à la police générale, au nom du roi. Aux nobles de rang un peu inférieur, mais encore élevé, elle a attribué les offices de lieutenants des gouverneurs et de sénéchaux. Aux plus méritants et aux plus braves, elle a réservé les grandes charges de la cour, de la diplomatie et de l'armée. Elle a fait d'Artus Gouffier, seigneur d'Oiron, un grand-maître de la maison royale et une sorte de premier ministre au temps de François P'", de son frère Bonnivet un amiral de France et un général de l'armée d'Italie. Elle a su tirer parti des talents du chevalier sans peur Louis II de la Trémoille, le vainqueur de Saint-Aubin-du-Gormier, d'Agnadel et de Marignan, glorieusement tombé sur le champ de bataille de Pavie. Elle enrôle dans ses compagnies d'ordonnance et sa gendarmerie la belliqueuse petite noblesse du Poitou. Ce sont les régiments poitevins, où brillent au premier rang les Daillon du Lude, les la Roche-Posay, les la Guerche, les la Roche-Baritaux, les Ghémerault, les du Plessis-Pilon, les des Cars, les Ghavigny, les la Châtre qui arrosent de leur sang les champs de bataille d'Italie, de la frontière d'Espagne et des Pays-Bas. Dans l'épopée militaire du xvi^ siècle, à côté du roi des braves, François P^ ce sont trois paladins poitevins, Sansac, Montalembert d'Essé, la Châtaigneraie-Mortemart, que le roi proclame capables de combattre en lice

contre tous allans et venanSy comme les héros de la légende chevaleresque.

En même temps, d'autres gentilshommes, les la Rochebeaucourt, les Vivonne, les la Rocheposay, servent le roi dans les ambassades, de même que les gens d'Eglise et de robe le servent dans les conseils et dans les charges d'administration, de justice et de finance. Des rangs de ces derniers sortent des fonctionnaires actifs, rompus aux affaires, dociles exécuteurs de la volonté royale, qui travaillent dans tout l'Ouest à étendre et à régulariser l'action du pouvoir central. Lieutenants généraux et particuliers du sénéchal du Poitou, conseillers membres de la Cour présidiale, sorte de Parlement au petit pied créé en 1551 à Poitiers, juges des trois tribunaux de sénéchaussée, des neuf sièges royaux judiciaires de la province, prévôts, sergents, chargés d'administrer la justice; généraux et trésoriers de finances, investis de la mission de répartir les impôts et d'en surveiller la perception, avec le concours des membres des quatre tribunaux d'Elections, institués dans la province; agents de toute sorte des divers services publics, tous travaillent avec zèle à faire triompher le principe d'obéissance monarchique et propagent le culte de la royauté. Poitiers prend dès lors cet aspect de capitale bureaucratique de l'Ouest qu'il a depuis gardé. Le Palais y devient le centre le plus actif de la vie provinciale, où, suivant le mot d'Etienne Pasquier, l'historien des Grands Jours de 1579, les gens de loi font « assaut de belles procédures ».

En dépit de ses imperfections, l'administration royale réalise en Poitou une œuvre bienfaisante. Si elle fait triompher les principes de centralisation et d'obéissance, elle respecte encore les libertés de la province, des villes et des communautés. Elle ne

porte aucune atteinte aux privilèges non politiques des ordres. Moins absolue que celle des Bourbons, la monarchie des Valois laisse subsister dans l'Ouest les Etats provinciaux, qui ne sont plus, il est vrai, que rarement réunis et dont on limite les attributions. Les deux grandes communes du Poitou, Poitiers et Niort, gardent une large indépendance administrative, judiciaire et financière, bien que les dignités municipales soient réservées de plus en plus aux officiers royaux, et que les agents du roi interviennent trop souvent dans l'élection des maires ou s'efforcent à limiter les prérogatives communales. Peu partisans de la concession ou du maintien de libertés politiques, les Valois ont surtout concédé aux communautés locales des libertés administratives. Fontenay, Parthenay, Noirmoutier, les Sables, Châtellerault, par exemple, ont obtenu, soit des immunités fiscales, soit le droit de s'administrer, avec des conseils, des maires, des échevins, placés sous la tutelle des gens du roi. Dans les bourgs et les villages, se sont généralisées les assemblées d'habitants, qui sont chargées de répartir l'impôt, de nommer les collecteurs, d'administrer les communaux et les biens des fabriques, d'organiser la police rurale.

La justice royale, coûteuse, lente, compliquée, a du moins assuré aux populations du Poitou le bienfait de l'ordre. Elle a fait pénétrer partout le respect de la loi et la notion de l'équité. Elle a remanié et fixé la législation. Elle a préparé, en présidant à la rédaction des Coutumes du Poitou et du Loudunais (1514-1518), et en faisant prévaloir la jurisprudence du Parlement de Paris, cette unité de législation, qui a rendu possible plus tard l'égalité civile. Aidée des prévôts de maréchaussée, elle a mis fm au brigandage; elle a fait presque disparaître les

guerres privées. Elle a assuré la répression rigoureuse des crimes, la sécurité des personnes, des biens et des routes. Ainsi, le gouvernement des Valois racheta, du moins en partie, les excès d'autorité de ses agents politiques et de ses officiers de justice, Tavidité et l'arbitraire de ses officiers de finance, les exigences croissantes de sa fiscalité, qui porta de 18.000 à 181.000 livres en cinquantedeux ans (1447-1519) le chiffre des tailles de la province, qui accabla les villes d'emprunts forcés et de taxes extraordinaires, qui essaya même d'imposer l'odieuse gabelle aux populations poitevines (1549) et ne renonça à ce projet que sous la menace de Finsurrection, ainsi que moyennant le paiement d'une énorme rançon. La généralité de Poitiers, l'une des six grandes divisions de la France qui supportaient à elles seules, au dire des ambassadeurs vénitiens, la presque totalité de l'impôt royal, payait de cette façon les bienfaits que lui avait valus le gouvernement des Valois : la paix publique, la régularité administrative, la prospérité économique et la stabilité sociale.

Jamais en effet, sauf dans le siècle antérieur à la guerre de Cent Ans, le Poitou ne présenta le spectacle d'une richesse égale à celle à laquelle il parvint au temps de la Renaissance.

Les campagnes, qui offraient encore à l'époque de Charles Vil et de Louis XI l'image de l'abandon et de la désolation, présentent auxvi® siècle, avant les grands ravages des guerres de religion, faspect de l'activité et de l'abondance. L'agriculture poitevine fleurissait. Un heureux équilibre s'établissait entre les formes de la production agricole. Les forêts, qui couvraient encore un sixième du sol, mieux aménagées, réglementées sous l'influence de l'ad-

ministration royale, fournissaient à la consommation quantité de bois d'ouvrage et de chauffage, renfermaient une proportion extraordinaire de gibier, que pourchassaient les gentilshommes, dont le célèbre veneur poitevin, Jacques du Fouilloux, a décrit le sport favori. La pêche fluviale et côtière était très active ; sur le littoral, elle faisait vivre une bonne part des habitants, de concert avec la récolte du sel des marais salants, qui « y fructifiait moult abondamment », dit un document de cette époque, et dont 40.000 paludiers tiraient leur existence. Les peuples du Nord, les Anglais et les Flamands achetaient en effet à Noirmoutier, à Yeu, à Oléron et à Beauvoir le sel gris du Poitou, réputé le meilleur de l'Europe avec celui de Saintonge. Dans les gras herbages et les prairies naturelles, on élevait des races de chevaux célèbres, surtout pour la chasse, et qu'améliorèrent les haras privés des gentilshommes, ainsi que l'un des premiers haras royaux, créés à l'exemple de l'Italie à Oiron par Claude Gouffier, grand-écuyer de Henri IL En Haut- Poitou, comme en Bas-Poitou, prospérait l'élevage des bêtes à cornes ou aumailles, surtout des bêtes à laine, des porcs et des chèvres. On voyait en certains domaines du Marais desséché jusqu'à 3.000 têtes de bétail. La viande, les cuirs, les peaux, les fromages étaient autant de produits lucratifs pour l'éleveur poitevin du xvi^ siècle. Les ânes de la Plaine de Niort et du Mirebalais, surtout les mulets et les mules du pays de Melle, faisaient Tobjet d'un important commerce, spécialement avec l'Espagne. Les étrangers qui visitaient alors le Poitou s'émerveillaient de l'abondance et du bon marché de la volaille et des animaux de bassecour, chapons du Loudunais, oies de la Plaine, auxquelles dans la seconde moitié du siècle s'adjoi-

gnaient les dindons ou poulets d'Inde. Partout, au village ou à la ferme poitevine, la garenne, le colombier, les ruches d'abeilles, apparaissaient comme les compléments obligés des exploitations rurales. La culture avait fait de grands progrès, encouragée par la hausse des produits agricoles et du revenu foncier, favorisée par le morcellement de la propriété et par la croissance de la population. Les paysans défrichaient avec ardeur les landes, les terres abandonnées, les jachères. L'Etat limitait les droits de vaine pâture et réglementait l'usage des communaux. Il obligeait les grands propriétaires du Bas-Poitou à rétablir les digues et à reprendre les travaux de dessèchement, pour rendre à l'agriculture les terres du Marais occidental, envahies par les eaux. En 1528, un gentilhomme ouvre spontanément le canal de Langon à Marans qui contribue à cette œuvre utile. Malgré l'infériorité des méthodes culturales et en dépit des obstacles apportés à la circulation des grains, le Poitou est, à cette époque, considéré comme l'un des greniers de la France. Dans les bonnes années, il peut exporter à l'étranger l'excédent de ses blés. A côté du froment, de l'avoine, du seigle, de l'orge qui y donnent d'abondantes récoltes, apparaît à la lisière méridionale de la province, dès la fin du xvi^ siècle, le maïs importé d'Amérique. La province est un des principaux centres de production des primeurs, tels que les petits pois, des fruits, comme les noix, les pommes, les poires, les cerises. La culture de la vigne y a pris un développement extraordinaire. Les vins de la Plaine de Niort et de Fontenay s'expédient dans l'intérieur du royaume et au dehors. « En Poitou et à la Rochelle, dit un proverbe, le bon vin blanc qui étincelle ». Les lins et les chanvres du Ghâtelleraudais, de l'Olonnais, du Marais, de

la Plaine alimentent les ateliers de la province et leur renom est attesté par le célèbre ouvrage de Rabelais.

La renaissance industrielle accompagna la renaissance agricole. Le gouvernement central l'encourageait. 11 stimulait l'essor de la petite industrie, en multipliant, de concert avec les corps locaux, les concessions de privilèges et la formation de corporations jurées. En 150 ans, 37 de ces dernières surgirent à Poitiers. Les autres villes, Fontenay, Châtellerault, Niort, Thouars ne restèrent pas en dehors du mouvement. Pour répondre au progrès de la consommation, le travail se spécialisait davantage et une foule de nouveaux métiers s'organisaient. Les corps municipaux et l'Etat s'ingéniaient à provoquer la création de grands établissements industriels : tanneries, mégisseries, moulins à blé ou à draps des Glaveurier, fabrique d'armes de Bote, fonderie d'artillerie, fabrique de poudres et salpêtres, manufacture royale collective privilégiée de draps à Poitiers, créations plus ou moins éphémères qui ne purent du reste rivaliser avec celles de l'initiative privée. L'Etat et les corps locaux intervenaient enfin pour réglementer la fabrication, la police des métiers, les prix et les salaires. Leur tutelle, parfois abusive, inspirée d'une sollicitude inquiète, contribuait du moins à assurer le bon renom des produits de l'industrie poitevine.

On est frappé, à cette époque, de la prodigieuse vitalité des métiers de l'alimentation, meunerie, boucherie, boulangerie, pâtisserie, du nombre extraordinaire des poissonniers, des taverniers, des hôteliers. On ne l'est pas moins de la diffusion de l'industrie des draps de laine, dont Poitiers, Niort, Saint-Maixent, Parthenay, Bres-

suire sont les principaux centres déjà anciens, mais à laquelle les campagnes de la Gâtine, du Bocage et de la Plaine, libérées de la tyrannie des règlements et des gardes jurés, apportent un concours nouveau, de plus en plus important. Les solides lainages du Poitou demi-fins et grossiers se vendent, à l'égal de ceux du Haut-Languedoc, dans les foires de France et s'exportent même au dehors. A côté des grosses toiles, fabriquées dans les campagnes, les fines toiles du Ghâtelleraudais sont tellement recherchées, que seules elles apparaissent dignes de fournir les langes du héros de Rabelais. Les ateliers de mégisserie, de tannerie, de chamoiserie et de corroierie de Niort, de Poitiers et de Châtellerault, où l'on inventa l'art de préparer les peaux avec l'huile de poisson, ont acquis une réputation européenne. Ils commencent même à utiliser, en même temps que les peaux de la province, les cuirs importés d'Amérique. Leurs produits sont recherchés pour l'équipement militaire, la cordonnerie, la sellerie, la maroquinerie, la ganterie. Le travail du bois, tabletterie, tonnellerie, boissellerie, est devenu très actif. Croutelle, près de Poitiers, fournit des chefs-d'œuvre de l'art du tourneur qui, sous le nom de « finesses » du Poitou, se rencontrent jusque dans les inventaires princiers.

En dehors des nombreux ateliers de poteries communes, le Poitou doit un moment, au caprice d'un grand seigneur, la création du célèbre centre de fabrication de faïences d'art d'Oiron, et à d'autres amateurs les faïenceries moins connues de Rigné, de Fontenay et d'Apremont. Les fours de verriers s'allument en grand nombre dans les forêts; on y produit, outre la verrerie commune, la verrerie de luxe à Ghizé et à Lapostolle. L'Italien Fabiano

Salviati vient inaugurer à l'Argentière la fabrication des verres à la façon de Venise. Le Poitou a ses orfèvres, ses potiers d'étain, ses fourbisseurs d'épées et ses arquebusiers, héritiers de la vieille tradition médiévale, principalement à Poitiers et dans les villes. Châtellerault avec ses 70 ateliers, où on travaille l'acier, où on fabrique les armes blanches, les instruments de chirurgie, surtout la coutellerie commune et de luxe, celle-ci incrustée de pierres fines, devient le premier centre métallurgique poitevin, dont le renom dépasse les limites de la France. Les moulins à papier, les ateliers de copistes, d'enlumineurs de manuscrits, de parcheminiers, les boutiques de libraires se sont multipliés autour de la capitale du Poitou et dans son enceinte, où siègent l'Université et les Cours de justice. Poitiers est une des métropoles de l'industrie nouvelle des imprimeurs depuis 1478. Elle a compté au xvf siècle douze établissements d'imprimerie, qui rivalisent avec ceux de Paris et de Lyon, comme les noms des Bouchet et des Marnef avec ceux des Estienne et des Gryphius.

Le commerce a pris un essor jusque-là inconnu. Le pouvoir contrai s'est appliqué à faciliter la circulation des marchandises, en rétablissant, à l'aide de la première administration et du premier budget des travaux publics qui aient été institués en France, le réseau des grandes routes pavées et les ponts sur les rivières. Dans le tableau des chemins du royaume, dressé en 1551 parCh. Estienne, le Poitou apparaît comme une des provinces le plus largement dotées de chemins royaux. A deux reprises, sous les règnes de Louis XI (1461-64) et de François \" (1538-1542), la canalisation duGlain est essayée ^ntre Vivonne, Poitiers et Châtellerault. Anne de Beaujeu et le connétable de Bourbon améliorent la

navigation de la Vienne, depuis Ghâtellerault jusqu'à la Loire. En 1531, on projette de rendre la rivière navigable jusqu'à Limoges. Dans la seconde moitié du xv^ siècle et au xvi^ les Valois se préoccupent de restaurer la navigation du Marais, de l'étendre à la Vendée, à la Vie, au Thouet. La Boutonne devenait navigable. La Sèvre Niortaise, ensablée ou envasée, était remise en état sous Louis XI et surtout sous Henri II (1554). Les moyens de transports terrestres étaient organisés. Les relais de la poste royale se créaient dans la province, de même que se multipliaient les services de messageries, dus à l'Université de Poitiers, au corps de ville poitevin et au roi lui-même, sans compter les services de messageries privés. Les principales villes du Poitou, des provinces voisines et du royaume ont dès lors entre elles des relations plus faciles et plus rapides.

Le nombre des foires et marchés va croissant. Les grandes foires de Poitiers, de Niort et de Fontenay au premier rang, celles de Ghâtellerault, de Bressuire et de Parthenay au second, attirent une foule de marchands de toutes les parties du royaume et de l'étranger. Les produits agricoles, les matières premières nécessaires aux industries locales, les articles fabriqués forment les principaux éléments du trafic. Le commerce des marchandises de luxe lui-même, épicerie, vins fins, draps de soie et de laine fine, fourrures, joyaux, livres, objets d'art, grandit à ce point que les corps marchands qui s'y consacrent prennent une place éminente dans les centres urbains.

Le commerce intérieur a tellement prospéré à Poitiers et à Niort, que lorsque la royauté institue les premières juridictions consulaires ou tribunaux de commerce (156*3-66), ces deux villes figurent

parmi les six premières places marchandes qui en furent dotées. Presque aussi grande est l'activité de Châtellerault et de Fontenay. Sur la côte, se développent les petits ports de Noirmoutier, d'Yeu, des Sables-d'Olonne, de Marans, surtout le grand port de la Rochelle, véritable débouché du Poitou, qu'enrichissent la course, en temps de guerre, le trafic avec l'Angleterre, les pays du Nord, l'Espagne, le Nouveau Monde en temps de paix. Déjà les marins poitevins s'enhardissent et se hasardent aux expéditions lointaines. Le pilote vendéen Garcie Ferrande au xv® siècle, et le navigateur rochelais Jean Fonteneau, dit Alphonse le Saintongeais, vulgarisent dans le Ponant les connaissances nautiques, nécessaires aux voyages au long cours. Les regards se tournent vers les « Terres Neuves ». L'amiral de France, Philippe Chabot, un grand seigneur du Bas-Poitou, figure parmi les associés du célèbre dieppois Ango. Il contribue à l'expédition de Jacques Cartier au Canada. Olonnais et Rochelais vont pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Un gentilhomme des environs d'Olonne, René de Laudonnière, fils d'un armateur des Sables, devient un des premiers gouverneurs de la Nouvelle-France et participe avec Ribaud aux glorieux, mais infructueux essais de colonisation française en Floride (1562-68). Dans tous les champs de l'activité matérielle, le Poitou a laissé ainsi à cette époque la trace de son activité débordante.

La vie sociale, comme la vie économique, a pris, grâce au rétablissement de la paix intérieure, un aspect tout nouveau. Les hautes classes réparent, avec plus ou moins de succès, les atteintes que la guerre de Cent Ans avaient portées à leur fortune. Les classes moyennes et inférieures continuent ou

recommencent leur ascension vers l'aisance et le bien-être. La société poitevine se police et dépouille en partie la rusticité et les mœurs violentes du passé. La structure traditionnelle du corps social poitevin se consolide.

Au sommet, FEglise, avec ses trois évêques, les centaines de prébendes de ses chapitres, les abbés et les moines de ses 50 abbayes, les titulaires de ses 557 prieurés, les nombreux curés, vicaires et chapelains de ses 1.260 paroisses, représente l'élément le plus riche et le plus puissant. Elle a, en soixante ans, reconstitué sa puissance territoriale. Elle possède la moitié ou les deux cinquièmes du sol; elle entasse les richesses dans les trésors de ses cathédrales ou de ses basiliques ; elle intervient dans la direction de la vie sociale toute entière. Mais, de plus en plus asservie aux volontés du prince, envahie en haut par les grands seigneurs sceptiques, pénétrés de l'esprit de la Renaissance et dédaigneux de leur rôle spirituel, livrée en bas à la cupidité, au fanatisme, à l'ignorance, à l'immoralité de moines et de prêtres, recrutés sans discernement, elle provoque, dans presque toutes les classes, le lent travail de désaffection et d'irrespect, qui aboutira à la crise de la Réforme.

La noblesse, de son côté, dépouillée des prérogatives de souveraineté politique, dont elle avait si longtemps abusé, n'a rien perdu de son prestige social, auquel la royauté n'a porté aucune atteinte. Elle a même gagné au service du roi la considération et des moyens nouveaux d'existence. Mais sur les quinze cents familles nobles du Poitou, il en est peu qui rappellent, même de loin, l'ancienne féodalité du xf et du xif siècle, par l'étendue des revenus et de la puissance. Un petit nombre seulement, celle des la Trémoille, par exemple, avec

ses 3.000 vassaux, peut encore donner l'illusion du pouvoir des anciennes maisons féodales. D'ailleurs, haute, moyenne, petite noblesse s'affaiblissent par le relâchement croissant des liens de vassalité, par la diminution constante de leur fortune territoriale, due au luxe effréné des uns, au gaspillage, à la dissipation, à l'incurie, à la négligence de presque tous. Raffinée, élégante, lettrée en haut, en bas grossière, violente, peu morale, cette classe, encore à demi engagée dans les survivances du passé médiéval, déploie du moins des qualités de bravoure, de hardiesse, parfois même de dévouement, qui contre-balancent ses défauts. L'esprit d'entreprise, le sens de la solidarité familiale y sont fort développés. Elle est dans le siècle de la Renaissance un des éléments de la grandeur de l'Etat et du progrès social, malgré son inaptitude aux affaires, son vieux fonds de turbulence, et en dépit du déclin de sa richesse.

Mais ce siècle est surtout marqué par l'ascension de la bourgeoisie urbaine et du tiers état rural. Dans les villes, grandit une haute classe de bourgeois qui confinent à la noblesse, officiers de justice, de police, de finance, et autour de laquelle gravite la classe moyenne de plus en plus nombreuse, formée des gens de loi de toute sorte, des maîtres des métiers, des hommes de négoce. Ils s'enrichissent par leur âpre économie, par l'exercice des professions lucratives, par le commerce de l'argent, par la ferme des impôts et des grands domaines. Ils accroissent l'importance de leurs biens fonciers par les acquisitions qu'ils font aux dépens de la noblesse et de l'Etat obérés. Plus éprise du confortable que du luxe, intéressée, avide, entreprenante, cette bourgeoisie affermit son influence, grâce à la simplicité de sa vie, à l'esprit d'ordre, à la dis-

cipline familiale, dont elle conserve la tradition.

Dans les campagnes, le tiers-état des petits et des moyens propriétaires est devenu une force sociale, dont le rôle a grandi rapidement. Il s'est affranchi presque entièrement des liens de sujétion d'autrefois. Il est arrivé, grâce à la multitude des nouveaux accensements, grâce aux défrichements, aux achats des terres domaniales et seigneuriales, aux empiétements sur les communaux, à se rendre maître d'une partie considérable du sol, qu'il a morcelé en une infinité de parcelles. Il s'augmente graduellement des éléments les plus énergiques de la catégorie nombreuse des fermiers et des métayers, qui, associés à la culture des grands domaines, ont su s'enrichir par leur savoir-faire et bénéficier de la hausse des produits du sol. Mieux logés, mieux vêtus, mieux nourris, les paysans poitevins apportent à la société de la Renaissance l'appui solide de leur esprit traditionnel d'attachement au travail et de respect de l'ordre établi, tempéré par leur humeur indépendante à l'égard des clercs et des nobles. Ils furent, avec la bourgeoisie, l'assise fondamentale de l'édifice social que la crise des guerres de religion ne parviendra pas à ébranler.

Cette société ordonnée a cependant des tares qui vont apparaître au milieu duxvi^ siècle. La condition du peuple ne s'est pas améliorée autant que celle du tiers-état et des hautes classes. Elle a même parfois empiré. Dans les villes du Poitou, pas plus que dans les campagnes, ne se forma point à vrai dire ce prolétariat industriel et rural qu'on a pu observer dans les provinces, où se développèrent la grande industrie et la grande propriété. Les ouvriers {compagnons ou varlets) des métiers jurés ne furent en pays poitevin que la minorité à côté 'de ceux des métiers libres. D'ailleurs, les uns et les autres

menèrent longtemps la même existence paisible, laborieuse et rude, dans le milieu familial du petit atelier. Toutefois, au xvi^ siècle, commençait à se manifester l'esprit d'exclusivisme des maîtres. L'accès du patronat devenait plus malaisé. L'opposition se manifestait parfois entre ouvriers et patrons, qui se groupaient en confréries distinctes. La multitude des journaliers et des salariés domestiques grandissait aussi dans les campagnes, à mesure que le tiers-état arrivait à accaparer la terre, de concert avec les hautes classes. La condition des gens du peuple resta néanmoins longtemps sortable, tant que la communauté d'une existence simple, le sentiment hiérarchique et l'esprit de soumission prévalurent. Mais les excès de la réglementation économique et de la fiscalité royale, l'élévation graduelle du prix de la vie, conséquence de la révolution monétaire du xvi® siècle, et les tentatives de tarification officielles pour arrêter la hausse des salaires, amenèrent à la longue un état d'inquiétude, de malaise et de mécontentement, dont on allait apercevoir les manifestations à l'époque des troubles.

Déjà, aux temps les plus heureux de la Renaissance, le problème du paupérisme, aggravé par la décadence des institutions charitables du Moyen Age, se posait nettement. Le passage continuel d'ouvriers forains, qui allaient chercher du travail de ville en ville, l'accroissement persistant du nombre des quaïmans^ c'est-à-dire des vagabonds et des mendiants qui s'entassaient dans les bas quartiers des villes du Poitou ou qui parcouraient ses routes et ses campagnes, indiquent, de même que la rigueur des ordonnances rendues contre eux, le développement progressif des ferments de désordre dans une société en apparence ordonnée.

Ces ferments se trouvèrent longtemps dissimulés sous le bien-être général qui apparaissait partout, dans les bourgs comme dans les villes, et qui frappait les regards des meilleurs observateurs, tels que les Vénitiens. Poitiers avait l'aspect d'une vraie capitale régionale, la troisième de France après Paris et Lyon, au dire de Rabelais, et bien que Charles-Quint, habitué aux grandes agglomérations des Flandres, l'eût traité de a grand village ». Les autres villes du Poitou étaient toutes en progrès, plus vivantes qu'elles ne le sont de nos jours. Les campagnes s'embellissaient de riches maisons de plaisance et de châteaux. Dans les centres urbains, s'élevaient les hôtels des nobles et des riches bourgeois. On commençait à s'y préoccuper de l'hygiène, de la sécurité et de la salubrité publiques. Le goût de la Renaissance s'y mariait au pittoresque médiéval dans les rues irrégulières à enseignes, à auvents, à encorbellements originaux. Les mœurs populaires étaient empreintes d'exubérance et de grosse gaieté. Le peuple des villes et des campagnes se livrait avec entrain aux divertissements que lui procuraient les entrées ou les passages des grands personnages, les fêtes civiles et religieuses, les foires et assemblées, les incidents de la vie domestique. Les jeux, les danses, les bals, les mascarades, les tavernes, se partageaient la faveur de toutes les classes. Active, laborieuse, entreprenante, la société poitevine du xvi^ siècle se ressentait du bien-être général et goûtait au sortir des épreuves passées la douceur relative d'une nouvelle existence.

Elle n'échappait pas cependant aux vices enracinés d'autrefois, à l'ivrognerie, à l'extrême licence des mœurs, à la superstition. L'esprit de violence, de rapine, de grossièreté y apparaissait encore jusque dans les plus hautes catégories sociales.

Fontenay-le-Comte, Cheminée du Cliùteau. — ibid. Portail de l'Église. Apremont, le Château {Sites et monuments du T. c. F.).

PI. XII. — Poitou.

Toutefois, la criminalité y semblait en décroissance ; la chicane avait remplacé les sévices d'autrefois. L'ignorance reculait; l'instruction se répandait largement. La foi devenait moins aveugle. Le sentiment religieux n'était pas atteint dans les masses, ni même dans la bourgeoisie et la noblesse. Mais les idées nouvelles commençaient à pénétrer. Le scepticisme et l'esprit d'éclectisme ou de tolérance dans une élite intellectuelle, les aspirations vers une rénovation des croyances ou de la vie religieuse chez un grand nombre, trahissaient les préoccupations d'un milieu social où les soucis de l'existence matérielle ne dominaient plus exclusivement.

La vie intellectuelle a pu s'épanouir de nouveau à une époque où la prospérité économique et le progrès social étaient parvenus à un aussi haut degré de développement.

Le goût de la culture littéraire et scientifique s'est répandu dans les classes supérieures et moyennes de la société, voire même dans le peuple, grâce à la multiplicité des fondations en faveur des petites écoles et surtout des collèges. Le Poitou ne compte pas moins de quinze de ces derniers au XVI® siècle, dont 9 à Poitiers, les autres à Ghâtellerault, à Fontenay, à Parthenay, à Bressuire, à Niort. Les grands seigneurs, pour diriger l'éducation de leurs enfants, font appel à des précepteurs de premier mérite, comme les François des Moulins, les Scévole de Sainte-Marthe et les Viète. Le haut enseignement brille à l'Université de Poitiers, depuis 1432, d'un éclat incomparable. Si les Facultés de médecine et de théologie ne parvinrent pas à sortir d'une demi-obscurité, la Faculté de Droit, la seconde de France, après celle de Paris, attira autour des chaires de ses maîtres, les Régnier, les

Irland, les Longueil, les Le Sage, les Sainte-Marthe, une foule d'étudiants venus des diverses parties de l'Europe. La Faculté des Arts, avec ses neuf collèges, compta à côté des représentants des vieilles traditions, des humanistes fameux, tels que Marc- Antoine Muret et Jacques Peletier du Mans. Les 4.000 étudiants de l'Université, groupés en quatre nations, France, Aquitaine, Touraine, Berry, animent alors la vieille capitale du Poitou des éclats de leur gaieté et du bruit de leurs disputes. La forte culture qu'ils y recevaient contribuait à la formation d'une multitude de juristes, d'hommes d'Église, démembres de la bourgeoisie. Elle agit sur l'esprit d'un grand nombre de futurs administrateurs, de futurs magistrats, d'hommes de lettres et de savants, en développant en eux la souplesse et la gravité de l'esprit, la solidité et la netteté de la raison, qui se manifestent dans ses plus illustres élèves, les de Thou, les Harlay, les Cheverny, les Tiraqueau, les Brisson, les de la Porte, aussi bien que chez les Rabelais, les du Bellay, les Ronsard, les Bacon et les Reuchlin. En même temps, les imprimeurs de Poitiers livraient au public les nombreux ouvrages de tout genre qui attestent l'étendue de la curiosité du milieu cultivé poitevin et l'intensité de la production intellectuelle du Poitou.

Artistes, savants, lettrés trouvent des encouragements et une protection éclairée parmi les princes, les Valois-Angoulême, les Bourbon-Montpensier, les Longueville ; chez les grands seigneurs, les la Trémoille, les Gouffier, les Parthenay, les Chabot, les Rochechouart, les Vivonne, les la Roche-du- Maine; chez les prélats pénétrés de l'esprit de la Renaissance, tels que les d'Amboise, les Saint- Gelais, les du Bellay, les d'Estissac. Une émulation bienfaisante s'établit entre eux. Le génie d'un Ra-

bêlais, d'un Viète, d'un Palissy, d'un François Charpentier doit beaucoup à cet intelligent mécénat, sans parler de l'action que cette protection exerça sur une foule d'hommes de mérite. La bourgeoisie riche, de son côté, aide à l'éclat de ces manifestations des lettres, des sciences et des arts. Les Tiraqueau, les Bouchet, les Sainte-Marthe, les Berthelot, les Fumée ont leur place parmi les promoteurs de la Renaissance. Les femmes apportent à ce mouvement l'appui de leur gracieuse influence. Nulle part, elles n'ont contribué plus heureusement qu'en Poitou à l'essor de la Renaissance. Louise de Savoie et Marguerite d'Angoulême, Anne de Bourbon, duchesse de Châtellerault, Anne et Catherine de Parthenay, Diane d'Escars, Gabrielle de la Trémoille, Hélène d'Hangest, Jacqueline de Bourbon-Montpensier, grandes dames cultivées et savantes, groupent autour d'elles les humanistes, les lettrés, les savants et les artistes. Catherine de Parthenay tient en Bas-Poitou une sorte d'académie dont Rivaudeau est le poète et Viète le savant le plus en vue.

Des dames de petite noblesse ou de bourgeoisie, comme la belle Gelonis, la femme de l'humaniste Macrin, comme Madeleine de Ghémerault, comme Madeleine Neveu, dame des Roches, et Catherine, sa fille, ont aussi leurs cénacles de beaux esprits. Le salon de Mesdames des Roches à Poitiers est une sorte d'ébauche d'hôtel de Rambouillet, auquel les Grands Jours de 1579 donnèrent une célébrité inattendue, grâce aux graves magistrats qui allèrent s'y délasser de l'atmosphère pesante du Palais. Là, l'esprit encore lourd des contemporains s'affina. Là, s'éveilla leur imagination encore lente tandis que dans les cercles savants, ceux de Fontenay et de Fontaine-le-Comte, autour des Tira-

188 HISTOIllE DE POITOU.

queau et du docte abbé Ardillon s'éveillait l'esprit de libre critique avec Pierre Amy et François Rabelais. Les classes riches, haute noblesse, haut clergé, haute bourgeoisie montrent un intérêt croissant pour les manifestations des lettres, des sciences et de l'art, pour les collections de livres et de manuscrits, pour les institutions scientifiques, pour les productions des humanistes et des lettrés, des hommes de science et des artistes. Aussi Poitiers occupe-t-il la troisième place après Paris et Lyon dans l'histoire de la Renaissance, et se laisse-t-il flatter du nom ambitieux d'Athènes de la France. Des villes secondaires, Loudun et Saint-Maixent, surtout Fontenay, la patrie des La Réau, des Amy, des Tiraqueau, des Brisson, des Viète et des Rapin, sont de vrais foyers de vie intellectuelle. Richelieu pouvait rappeler sans exagération, au début du XVII® siècle, que son pays natal, le Poitou, avait pendant les cent années passées donné ainsi « à la France une infinité de beaux esprits ».

Dans tous les domaines en effet, aussi bien dans celui des lettres que dans ceux des sciences et des arts, le Poitou mérita pour une bonne part cet éloge de son plus illustre représentant. Les classes populaires s'y passionnaient pour les représentations des moralités et des mistères, dont le procureur Jean Bouchet fut un des grands organisateurs au XVI* siècle, et dont la vogue fut si grande, que Bordeaux, Issoudun, Saumur faisaient appel aux entrepreneurs poitevins de spectacles. L'esprit railleur des masses populaires se faisait jour dans des poésies en dialecte local, telles que celles du recueil intitulé la Gente Poitevinerie^ édité à cette époque. Il inspirait la verve satirique de l'auteur de Pantagruel. Aux cercles aristocratiques et lettrés, les Saint-Gelais, Octavien et Mellin offraient leurs

poésies légères, mièvres et fines ou leurs mordantes satires, et Jean Bouchet ses amplifications poétiques, morales, descripitives ou laudatives, imitées de celles des rhétoriqueurs de la cour de Bourgogne. Villon lui-même avait paru un moment en Poitou pour y jeter un peu du sel de son esprit parisien. L'ancien courant littéraire se manifestait encore à la fin du xy° siècle et au début du xvi° par la vogue des romans de chevalerie, que vulgarisaient les presses des imprimeurs de Poitiers, et par les dernières publications annalistiques à la mode médiévale, dues à Jean Bouchet et à son ami Jean d'Authon, abbé d'Angles. Bientôt après, le Poitou lettré devenait un des foyers de l'humanisme et se renouvelait au souffle de la Renaissance. On éditait et on expliquait à Poitiers les classiques grecs et latins. A Fontenay le cordelier Pierre Amy initiait Rabelais et Tiraqueau à l'étude du grec. Le Niortais Macault, secrétaire de François I", traduisait Isocrate, Gicéron et Erasme. Le célèbre latiniste Muret commentait Plante au collège Sainte- Marthe et publiait à Poitiers ^es>Jui^enilia, Le poète loudunais, Salmon Macrin, dans lequel les contemporains saluèrent un émule d'Horace ; « le grand » Scévole de Sainte-Marthe, président du Bureau des Trésoriers de France, dont on vanta le génie littéraire comparable à celui des premiers poètes latins; d'autres membres de sa famille, ainsi que les humanistes AdamBlacwood, Louis de la Ruelle, Nicolas Rapin, passèrent presque en leur temps pour les égaux des Politien, des Bembo et des Sadolet.

En même temps, l'influence italienne trouvait en Poitou un terrain favorable. Le platonisme florentin et le pétrarquisme eurent pour principal promoteur en France un professeur de Poitiers, Charles de

Sainte-Marthe (1537), poète de la petite cour de Marguerite d'Angoulême. D'Espagne, se propageait dans l'Ouest le goût de la littérature romanesque. C'est un Poitevin, le président Aubert, qui publia vers le milieu du xvi^ siècle une des premières traductions de VAmadis des Gaules, type de ces romans d'aventure dont on raffola jusqu'à l'apparition de la satire de Cervantes.

C'est encore Poitiers qui fut l'un des berceaux de l'Ecole poétique nouvelle, celle de la Pléiade. Joachim du Bellay y venait étudier le droit et s'initier à la poésie avec Salmon Macrin, Jean de la Péruse et Muret. Il y rencontrait Pierre de Ronsard, dont la famille était en partie d'origine poitevine, et dont le père avait été l'un des protecteurs de Jean Bouchet. Ronsard et du Bellay y recevaient les conseils du savant grammairien Jacques Peletier du Mans, qui professait à l'Université. En 1552, s'organisait dans la capitale du Poitou le cénacle lettré, l'un des inspirateurs des poètes novateurs, où Jacques Tahureau avait groupé le conteur Guillaume Bouchet, et les poètes Scévole de Sainte- Marthe, Vauquelin de la Fresnaye, Jean de la Péruse, Jean Antoine de Baïf. Tahureau puisait à Poitiers les idées ou les motifs de ses odes, de ses sonnets, de ses dialogues poétiques. C'est une Poitevine qui inspirait au plus original des poètes de la Pléiade, après Ronsard, à Baïf, le célèbre recueil des Amours de Francine. A l'école de ces maîtres, des Poitevins, la Péruse, André de Rivaudeau, Jean Yver, Jacques Béreau s'essayaient dans la poésie dramatique et lyrique. La vie rustique du Poitou revivait dans les œuvres poétiques de Tahureau et de Vauquelin de la Fresnaye; la vie des nobles campagnards dans la pittoresque Vénerie de Jacques du Fouilloux, gentilhomme de Gâtine ; la

vie bourgeoise dans les Sérées du conteur Guillaume Bouchet, marchand de Poitiers.

La Renaissance poitevine contribuait enfin à la formation du génie de Rabelais et d'Agrippa d'Aubigné. L'un, Tourangeau d'origine, dut au Poitou son éducation; il subit à Fontenay, à Poitiers, à Fontaine-le-Comte, à Ligugé l'influence des Amy, des Tiraqueau, du docte Ardillon, du prélat lettré Geoffroy d'Estissac, sans parler de celle des juristes de l'Université de Poitiers. Son épopée en prose, l'œuvre la plus riche, la plus originale, la plus vivante de son siècle, est une œuvre mixte, tout imprégnée de la saveur du terroir et de l'esprit poitevin et tourangeau, dans laquelle se confondent les génies de deux provinces. L'autre, d'Aubigné, Saintongeais de naissance, Loudunais par ses origines familiales, redevenu Poitevin pendant la dernière partie de sa vie, concentre à la fin du XVI® siècle la sève originale de la Renaissance littéraire poitevine dans des œuvres puissantes, les Tragiques^ les Aventures du baron de Fœneste, chefs-d'œuvre de notre langue. Il recueille en Poitou les matériaux de ses vivants Mémoires ou de son Histoire Universelle, destinée à effacer les récits des autres mémoralistes locaux de son temps, témoins précieux de l'époque de nos guerres civiles, les Régnier de la Planche, les Barnabe Brisson, les Voisin de la Poupelinière, les Jean Ghoisnin.

Dans la rénovation scientifique du xvi° siècle le Poitou a marqué également sa trace. Le Loudunais Lefevre aide Robert Etienne à éditer la Vulgâte. Un autre Loudunais, Boullenger, est l'un des meilleurs érudits de ce temps qui aient fait connaître les institutions de l'antiquité. A Fontenay, dans le cercle des Tiraqueau, ont été agitées quelques-unes des plus graves questions morales,

comme celles du féminisme et de l'éducation. On retrouve l'écho de ces controverses dans les meilleures pages de Rabelais. Rivaudeau contribue par sa traduction d'Epictète à la renaissance du stoïcisme en France. A Poitiers, la monarchie absolue trouve un théoricien en Adam Blacwood, le précurseur de Hobbes. André Tiraqueau, l'émule de Cujas et d'Alciat, renouvelle la connaissance du droit romain par l'étude des textes anciens; il ruine l'autorité des commentateurs médiévaux, Bartole et Accurse. Le Fontenaisien Pierre Brissot remet en honneur la médecine grecque, celle d'Hippocrate et de Galien, plus observatrice et plus voisine de la science moderne que celle des Avicenne et des Rasés, les commentateurs du Moyen Age. Un Poitevin, médecin d'Henri III, Pidoux, 1 un des ancêtres maternels de La Fontaine, est l'un des précurseurs de l'hydrothérapie, préconise les cures thermales et fait la fortune des eaux de Pougues. Le Fontenaisien Michel Tiraqueau et l'apothicaire poitevin Contant organisent des jardins et des collectionsde minéralogie. C'est à un médecin du Poitou, Jean Robin, que revient la première idée du Jardin des Plantes, qu'il créa surtout pour faire connaître les plantes étrangères. A Poitiers, chez les Marnef, Jacques Peletier publie la première arithmétique française dont la vogue fut prodigieuse. C'est à un Fontenaisien, à François Viète, un homme de génie, qu'on doit enfin les plus importants progrès de l'algèbre avant l'époque de Descartes, de même que la découverte des applications de l'algèbre et de la géométrie. La Renaissance littéraire et scientifique, dont le Poitou fut le foyer, eut donc une portée qui dépassa les limites de la province. Elle a exercé une action décisive sur l'orientation de l'esprit français. Elle a préparé avec les Sainte-Marthe, les

Tiraqueau, les Baïf, avec les Rabelais et les Viète, ces générations éprises de clarté, de précision, de logique, dotées d'une intelligence fine, vive et pénétrante, d'où sortiront ces autres génies représentatifs de la floraison du génie poitevin, les Richelieu, les Descartes, les La Fontaine et les Voltaire.

La Renaissance artistique complète l'aspect de cette activité de la vie intellectuelle en Poitou au xvi^ siècle. Sous l'influence des progrès de la richesse et des goûts raffinés des hautes classes, les diverses formes de l'art s'épanouissent en une foule d'œuvres charmantes, gracieuses et légères. Les grands seigneurs font appel auxartistes de l'école delà Loire. Ils suscitent même par leurs commandes la formation et le progrès d'une école provinciale poitevine, où figurent le Poitevin Jean Guibert, les Fontenaisiens Sylvestre Ernaut, Guillaume Mercier, Liénart de la Réau, Jehan Morisson, Lucas Bienvenu, Jean Petinière, Mathurin Berthomé, JeanCoiraut. Les architectes construisent d'abord leurs édifices d'après l'ancienne tradition. Ils édifient dans le style gothique flamboyant les églises de Bressuire, de Saint- Antoine de la Lande, d'Argenton, de Saint-Médard de Thouar^ et de Luçon, le chœur de celles de Ghampdeniers et de Javarzay, les chapelles de Menigoute et de Verruyes, ainsi que le portail de Noirmoutier. A Fontenay, Mercier et Ernaut bâtissent l'église Notre-Dame avec son magnifique portail et sa flèche d'une grâce aérienne. Liénardde la Réau la restaure, la décore plus tard de belles chapelles dans le style de la Renaissance.

Jean d'Amboise et Geoffroy d'Estissac font bâtir ou restaurer l'église deMaillezais et l'abbaye de Ligugé. Le futur cardinal de Tournon, alors commandeur de Tordre des Antonins, fait exécuter par les deux

HISTOIRE DE POITOU. lU

Ameil la belle église de Saint-Marc la Lande, mélange du style gothique et du style de la Renaissance. Les architectes Gendre et Ordonné élèvent la belle et haute tour de Notre-Dame de Bressuire (1538). Des artistes tourangeaux inconnus exécutent à Loudun le riche et élégant portail de l'église de Saint-Pierre du Marché. Le Niortais Mathurin Berthomé, auteur de la belle tribune de Téglise Notre-Dame de Niort, construit dans la même région les portails de Ghizé et de Magné.

Les préférences des grands seigneurs et même des riches bourgeois vont à des constructions plus réduites, aux chapelles qu'ils font édifier à leurs frais dans leurs châteaux et dans les églises. Ainsi, sont élevés ces gracieux édifices, chefs-d'œuvre de l'architecture religieuse de la Renaissance, la chapelle de Thouars, due à Jehan Ghachereau et à André Amy; la collégiale d'Oiron, exécutée en partie par Charpentier et terminée par l'artiste inconnu auquel on doit aussi la Sainte-Chapelle du château des Montpensier à Champigny-sur-Veude .

Les anciennes résidences féodales, masses sombres, mal conçues pour les agréments de la vie, ne satisfont plus l'aristocratie de la Renaissance. Aussi les châteaux sont-ils transformés , et la transformation apparaît dès la seconde moitié du xv^ siècle, à la Forêt-sur-Sèvre, à Gençay, à Dissay, manoirs des Beaumont, des la Trémoille, de l'évéque de Poitiers, Pierre d'Amboise. Puis, sous l'influence du mouvement artistique, qui se propage sur les bords de la Loire, à l'imitation des résidences princières et seigneuriales nouvelles, l'amiral Bonnivet fait édifier par François Charpentier son magnifique château, aujourd'hui détruit, qui fut une des merveilles de la Renaissance et dont Rabelais a immortalisé le souvenir dans la description de l'abbaye de

Thélème. Le père de Bonnivet, Artus Goufïier, et le fils de ce dernier, Claude, font élever le grandiose château d'Oiron, autre chef-d'œuvre, qui domine de sa masse élégante la plaine de Moncontour. Une émulation, favorable à l'art, s'établit entre grands seigneurs. Tandis que les la Trémoille restaurent leur château de Thouars, les Montmorency élèvent celui de Berrye. Un vaillant soldat des guerres d'Italie confie aux artistes qui avaient édifié Bonnivet le soin d'élever le château de la Roche-du- Maine. Des artistes de l'école de la Loire bâtissent les beaux châteaux de Chitré, de Boisrogues, de la Chapelle-Bellouin, de Coussay, d'Apremont, pour les d'Appelvoisin, les Sanglier, les d'Escoubleau,les Briçonnet, les Chabot. Les architectes fontenaisiens qui s'inspirent de l'antiquité et qui tendent à introduire dans l'art la régularité classique édifient de leur côté une série de belles résidences, Coulonges-les-Royaux, l'Hermenault, Coulonges-surl'Autise, pour les d'Estissac, pour les Puy-du-Fou, pour les seigneurs de la grande famille de ce nom, alliés aux Laval et aux la Rochefoucauld ; la Grange- Cathus, près de Talmond, pour un compagnon de Louis II de la Trémoille ; la Guignardière, pour le feeigneur de Bessay.

Dans les villes, à Fontenay, à Niort, à Loudun, à Poitiers, nobles et riches bourgeois rivalisent, pour se faire élever de beaux hôtels délicatement sculptés dans le goût nouveau. Tels sont à Poitiers l'hôtel du lieutenant général de la sénéchaussée, Adam Fumée, celui d'un autre magistrat, René Berthelot, les maisons du marchand de draps de soie, Beaucé et de Nicolas Delbenne, le logis de la Grande-Barre, l'hôtel Herbert, le doyenné de Saint-Hilaire; à Fontenay, le logis de Nicolas Rapin à Terreneuve, œuvre de Jean Morison;

l'hôtel de Sainte-Marthe, à Loudun; l'élégant petit hôtel d'Estissac à Niort et près de cette ville le logis des Saint-Gelais. Leurs élégantes tourelles, leurs appartements lambrissés aux plafonds élevés, leurs fenêtres et leurs façades sculptées, leurs amples terrasses s'harmonisent avec de beaux jardins à l'italienne, ornés d'un lacis d'allées de buis (ou labyrinthes)^ de cabinets de verdure, de fontaines, de bassins, de statues, de devises, de rocailles, de figurines rustiques, comme ceux d'Oiron, de Thouars, deLigugé, de l'Hermenault, de Lusignan. Les villes elles-mêmes travaillent à s'embellir en faisant construire de beaux hôtels de ville, tels que celui de Niort (1532-36), œuvre originale de Berthomé, où, à côté de réminiscences de Ghambord, se révèle une inspiration vraiment personnelle. D'autres édifient des fontaines monumentales, comme l'édicule exquis, arcade élégante à fronton triangulaire supportée par deux colonnes doriques, dont Liénard de la Réau dote (1542-43) la place de Fontenay.

Pour décorer les églises, les chapelles, les façades et les appartements des châteaux et des hôtels, prélats, grands seigneurs, riches bourgeois font appel aux meilleurs sculpteurs des écoles tourangelle, angevine et poitevine. Dans les églises, ils font élevef des mausolées ou tombeaux rehaussés de figures et ornés de statues agenouillées ou couchées. C'est ainsi que l'ymagier poitevin Jehan Guibert sculpte le tombeau de Louis d'Amboise, vicomte de Thouars ; que Michel Colombe exécute le bas-relief de Saint- Michel-en-l'Herm et la sépulture de Louis Rohault, évêque de Maillezais. A Oiron, les deux grands sculpteurs tourangeaux, Jean I et Jean II Juste, sculptent dans le marbre de Carrare les tombeaux et les effigies des Gouffier et de Philippe de Montmorency, chefs-d'œuvre de l'art de la Renaissance.

A Thouars, François Charpentier et Martin Claustre ont travaillé aux tombeaux de marbre et d'albâtre des la Tréraoille, rivaux en beauté de ceux d'Oiron. A La Châtaigneraie, le sculpteur Orléanais Aulbier a exécuté le bas-relief en marbre blanc d'André de Vivonne. A Poitiers, en l'église Saint-Didier, la fille du chancelier de France, Fumée, fait exécuter celui de son mari, François Palustre. L'art sculptural se manifeste sous les formes les plus diverses dans la décoration des châteaux et édifices publics et privés : médaillons représentant des personnages, comme ceux qu'exécutent les Bomberault au château d'Oiron et Charpentier à Bonnivet; statues équestres, comme celles des châteaux d'Oiron et de la Roche-du-Maine ; scènes de chasse, animaux, paysages, comme celles du château de Chitré. Les sculpteurs y prodiguent toutes les richesses de l'ornementation nouvelle, rinceaux de feuillage, entrelacs et arabesques. Leur art délicat n'a rien produit ailleurs qui soit supérieur aux merveilles de Bonnivet, d'Oiron, de Thouars et de Coulonges. Ils fouillent le bois comme ils sculptent le marbre, avec la même supériorité, ainsi que le prouvent le panneau de Renée d'Amboise à Sainte-Radegonde et les boiseries des châteaux ou des logis de ce temps. Pour satisfaire aux commandes des riches collectivités ou des grands, travaillent des miniaturistes et des enlumineurs, auxquels on doit les compositions remarquables et parfois exquises du bréviaire d'Anne de Prye, abbesse de la Trinité de Poitiers; celles du livre d'heures de l'abbaye de Charroux ; des missels de Nouaillé et du fonds de la Vallière; du manuscrit de la Cité de Dieu, ce dernier œuvre de l'enlumineur poitevin Pierre de la Nouhe ; enfin, celles du psautier et du livre d'heures de Claude Gouffier. La peinture à fresque triomphe

encore à l'église de Chauvigny et avec Noël Jullien au château d'Oiron; la peinture sur verre avec Pierre de Lapostolle dans la décoration des châteaux des la Trémoille et des Rochechouart ; la peinture sur bois avec Nicolas Froment, l'auteur d'un chef-d'œuvre, la Vierge de Loudun. Louis II de la Trémoille fait exécuter par Benedetto Ghirlandajo le célèbre portrait qui se trouve aujourd'hui au Musée de Chantilly.

Les céramistes des ateliers d'Oiron et de Saint- Porchaire, près de Bressuire, fabriquent, grâce à la protection d'Hélène de Hangest, veuve d'Artus Gouffier, et à celle des la Trémoille et des Montmorency, ces admirables faïences artistiques qui n'ont pas été dépassées au xvi® siècle. Bernard Palissy lui-même est venu travailler un moment à Fontenay. Tapissiers flamands et marchois, orfèvres parisiens et poitevins, s'ingénient pour orner les appartements et fabriquer les trésors d'argenterie des châteaux, des églises, des hôtels seigneuriaux ou bourgeois. Dans la vie de la société poitevine, se répand le goût de la musique instrumentale, tandis que les psallettes ou maîtrises des cathédrales forment des compositeurs et des artistes de premier ordre, tels que le maître de chapelle de Catherine de Médicis, Gaspard le Franc.

Tels avaient été les effets de cent années de paix, d'ordre et de prospérité matérielle. La Renaissance en Poitou avait succédé aux effroyables épreuves de la guerre de Cent Ans. Elle était parvenue à son apogée au moment où se déchaînèrent les guerres de Religion, dont les conséquences devaient être si funestes pour les pays de l'Ouest.

*La crise religieuse qui secoua la France dans la seconde moitié du xvi« siècle a eu en effet pour centre principal la région de l'Ouest et spécialement le Poitou. Sous le brillant décor de la Renaissance couvaient en effet des passions auxquelles la Réforme protestante allait fournir les moyens de se faire jour. La noblesse appauvrie, impatiente de saisir les riches domaines d'Eglise et d'arracher à la royauté une part des bénéfices du pouvoir ; la bourgeoisie et les classes lettrées, travaillées par des aspirations religieuses nouvelles; le peuple enfin, mécontent des excès de la fiscalité royale et en partie ébranlé dans son attachement traditionnel à l'orthodoxie, toutes les catégories en un mot de la société poitevine prêtèrent aux novateurs un appui grandissant. Pendant près de soixante-dix ans, le Poitou fut la citadelle du calvinisme français, le réservoir inépuisable des forces militaires, des hommes d'action et des hommes de pensée du parti calviniste. Il fut le champ de bataille où à plusieurs reprises se décidèrent les destinées du royaume. Peu s'en fallut qu'à l'abri de son cercle de forteresses ne se constituât un Etat indépendant, une République

protestante, dont la Rochelle eût été l'Amsterdam. Encore une fois, la province se trouva appelée à jouer un rôle capital dans l'histoire de la France.

Pendant près de trente années se prépara lentement Forage. Dès le premier tiers du xvi® siècle, des étudiants, des moines, comme Pierre Amy, des lettrés avaient propagé obscurément dans les Universités et les cercles savants les idées hétérodoxes. L'autorité morale du clergé poitevin avait été très ébranlée.

En 1534, Jean Calvin paraissait à Poitiers; il y créait pendant son séjour le premier groupe de novateurs, séduits par sa parole et ses idées. Dans la maison du prieur des Trois-Moutiers, rue des Basses-Treilles (aujourd'hui rue des Carmélites), dans les jardins du lieutenant général de la sénéchaussée, Doyneau de Sainte-Soline, ou même dans les grottes de la vallée du Clain près de Croutelle, il instruisait ses disciples, des professeurs et des étudiants de l'Université, des clercs et des magistrats. Il célébrait même, dit-on, la Cène pour la première fois dans la petite église qu'il forma. A Poitiers et en Poitou, le célèbre fondateur de la Réforme française recrutait quelques-uns de ses plus ardents apôtres, Vernou et le professeur de droit Babinot, surnommé le Bonhomme, qui allèrent propager la doctrine, l'un dans le Sud-Est, l'autre dans le Midi, ainsi que le procureur Véron, appelé le Ramasseur, parce qu'il « battait aux champs 3>, dit un contemporain, « et ne laissa coin du Poitou, « Saintonge et Angoumois où il n'allait sonder pour ce ramasser des âmes à sa foi ». Une propagande active organisée par des moines dissidents, des lettrés, voire même des bourgeois et des gens du peuple, remua la province et toutes les classes de la société.

Lusignan, le Cbàteau. — Poitiers, le CluUeau de Jean de Berry {Phot. Robuchon, d'après le livre d'heures de Chantilly) {Vm xiv« siècle). — Poitiers, Plan de la ville au xvi« siècle. {Phot Robnchon.)

PI. XIII. — Poitou.

En 1560, le Poitou comptait 16 églises calvinistes, dont les principales étaient celles de Poitiers, deLoudun, de Châtellerault, de Niort et de Fontenay ; un an après, il en avait 22. La noblesse du Bas-Poitou et une partie de celle du Haut-Poitou se déclarait pour le calvinisme, à la suite de James Hamilton, duc de Châtellerault, des seigneurs de Saint-Georges-Vérac, des la Rochefoucauld, des Parthenay- Soubise,des Rochechouart, des Saint-Gelais, des du Vigean, des Sainte-Gemme. Dans le clergé, des abbés, tels que ceux de Laréau, de Valence, de Saint-Maixent favorisaient la Réforme. Une abbesse, celle de Saint-Jean de Bonneval, s'enfuyait à Genève. Une partie de la bourgeoisie des marchands et des légistes, à l'imitation des Herbert et des Beaucé, notables de Poitiers; une foule de gens du peuple, surtout des artisans du Bas-Poitou et des villes, adoptaient avec ferveur les principes calvinistes. En dépit des édits de persécution, vers le milieu du xvi" siècle, le Poitou «se trouva être le plus grand foyer du calvinisme dans l'Ouest. Dès 1554, il a ses consistoires, ses pasteurs et ses diacres qui bravent les édits. a Si ne faut-il point, écrit Calvin à ses fidèles de Poitiers, que la crainte des persécutions vous empêche de chercher la pasture de vie ». Effectivement, ils avaient réussi à grouper, rien que dans cette ville, 7 à 8.000 adhérents. C'est dans la capitale du Poitou que fut rédigé à la fin de 1558, dans la maison du marchand de drap de soie Beaucé, la première confession de foi de l'Eglise calviniste française, et que furent arrêtés les principes de l'organisation démocratique de ce parti religieux, événement capital dans l'histoire du protestantisme et du monde, puisqu'il a ouvert la voie au régime représentatif. Après le synode général de Paris, c'est encore à Poitiers que se tint la seconde As-

semblée générale des députés des églises réformées de France (mars 1561). Plus tard seulement, la Rochelle, située dans une position militaire plus avantageuse, à proximité des secours du calvinisme étranger, devait prendre la place de Poitiers à la tête de la France protestante de TOuest. Quand la royauté voulut enrayer le mouvement, il était trop tard. La guerre civile éclata.

Malgré l'expansion du calvinisme, la religion traditionnelle avait conservé en Poitou l'avantage du nombre, l'appui du gouvernement, l'attachement d'une bonne partie de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple, ainsi que l'adhésion de l'immense majorité du corps ecclésiastique. Les catholiques s'organisèrent en parti comme les calvinistes. Une mêlée de près de quarante ans les mit aux prises. Elle favorisa les desseins des ambitieux, les rapines des bandes de brigands qui couvraient du prétexte religieux leur ardeur cupide. Elle entraîna les esprits aventureux. Elle bouleversa les conditions de la vie. Elle déchaîna les pires atrocités en même temps que les dévouements chevaleresques. On y vit paraître des hommes de grand caractère, tels que La Noue, le Bayard protestant poitevin, et de véritables chefs de bandits, comme un Sainte- Gemme, le boucher des catholiques, ou comme un Montpensier et un Richelieu le Moine, qu'on appela les bouchers des huguenots.

Les troubles commencés en 1559 par une grave émeute calviniste, qui fit explosion à Poitiers le lundi de Pâques, se poursuivirent jusqu'à Fédit de Nantes. Dès le début, les princes, chefs du calvinisme, Antoine de Bourbon et Condé, faisaient de Poitiers et de Lusignan leurs places d'armes (1560), et le parti protestant inspirait à deux reprises aux Etats

de la province des motions en faveur de la tolérance religieuse, dont il profitait. Jeanne d'Albret osait faire tenir le prêche au monastère Sainte-Croix. De part et d'autre, la passion religieuse était arrivée à son comble, lorsque la première guerre civile éclata en 1562.

Aussitôt, les bandes des huguenots se ruèrent sur les abbayes et les églises, les pillèrent, les détruisirent ouïes convertirent en temples pour leur culte. Elles mutilèrent les statues, fondirent les châsses, les vases, les ornements sacrés, exercèrent leur vandalisme sur une foule d'œuvres d'art. Du 23 au 28 mai, Poitiers, surpris par les troupes poitevines de Sainte-Gemme et gasconnes de Grammont, vit son abbaye de Montierneuf incendiée, ses basiliques profanées, ses prêtres et ses moines mis en fuite, les trésors de ses églises spoliés ou brisés. Puis à leur tour, les huguenots poitevins refoulés de la Loire sur la Vienne par les soldats catholiques de Montpensier étaient jetés à l'eau, brûlés, assommés, pendus, ou même égorgés en masse de sang -froid, comme à Vendeuvre, par Richelieu le Moine et Montpensier. « Il n'y a que trop de peuple ici, disait « ce dernier en ricanant; j'en ferai tant mourir que « les vivres y seront à bon marché. » Poitiers, repris après un assaut par le maréchal de Saint-André (29-31 juillet), subissait un nouveau pillage. Les catholiques victorieux faisaient pendre sur la place Notre-Dame le maire Herbert, chef des huguenots poitevins. L'assassinat du duc de Guise et la paix d'Amboise (19 mars 1563) sauvaient toutefois le parti protestant du Poitou, lui permettaient même de se réorganiser sur les terres des seigneurs hauts justiciers et dans les cinq villes du pays où le culte réformé était permis.

Il put affronter un nouveau choc qui se pro-

duisit entre 1567 et 1570. Pendant la seconde guerre civile que termina la paix boiteuse de Longjumeau, les deux factions locales portèrent leurs ravages en Bas-Poitou. Au cours de la troisième, le théâtre principal des hostilités se trouva transporté dans FOuest. Les protestants sous les ordres de Gondé, de la Rochefoucauld, de Coligny et d'Andelot enlevaient Fontenay, Parthenay, Saint- Maixent, Niort, dont la garnison était passée au fil de l'épée, puis Ghauvigny, et refoulaient les catholiques commandés par les ducs d'Anjou et de Montpensier dans Poitiers et Ghâtellerault (septembrenovembre 1568). Les deux grandes armées qui comptaient chacune 40.000 hommes se heurtaient ensuite au printemps (13 mars 1569) entre Bassac et Jarnac sur la Gharente, au moment où Gondé et Goligny projetaient une marche vers Paris avec les forces combinées des huguenots français. Cette victoire valait aux catholiques la reprise des places de la Sèvre, à l'exception de celle de Niort que défendait le brave La Noue. De plus, Goligny, qui avait un instant rétabli la fortune de son parti, échouait complètement au siège de Poitiers, que desauxiliaires allemands, avides de pillage, l'avaient contraint d'entreprendre. La capitale du Poitou, défendue pendant sept semaines (24 juillet-septembre 1569) par l'élite du parti catholique, sous les ordres du jeune duc de Guise et de Mayenne, repoussait trois assauts et bravait tous les efforts de l'Amiral, auquel les assiégés criaient ironiquement, en lui montrant la partie la plus vulnérable de leurs murs, rendue inaccessible par les eaux du Glain débordé : « Sur cette mer-là, vous n'avez nul pouvoir! » Le nouveau triomphe catholique, qui coûtait 2.000 hommes aux calvinistes, était suivi à bref délai de la victoire du duc d'Anjou et de Tavannes dans la plaine de

Moncontour (2 octobre 1369), où Goligny, assailli par des forces supérieures et obligé par ses lansquenets de livrer bataille, perdit 4.800 de ses soldats, toute son artillerie et ses bagages.

Le parti huguenot eût été écrasé, si le jeune duc d'Anjou n'avait commis la faute de s'attarder au siège des places fortes du Poitou, Parthenay, Niort, Lusignan, Saint-Maixent, Fontenay qu'il reprit. Il laissa ainsi aux protestants le temps d'organiser la résistance en Saintonge et en Aunis, tandis que Coligny par une marche audacieuse à travers la France pénétrait jusque sur la Haute-Seine.

Le résultat des victoires de Jarnac, de Poitiers et de Moncontour fut anéanti, si bien que le nouveau chef des protestants poitevins, La Noue, put reconquérir en quelques mois Niort et presque tout le Bas-Poitou à la cause calviniste. Après dix ans de luttes, contre toute attente, le parti huguenot triomphait à la paix de Saint-Germain (8 avril 1570). Cette paix permit aux calvinistes poitevins de consolider leur puissance et de traverser sans grand dommage la période de terreur qui suivit la Saint -Barthélémy (août 1572). Ce massacre ne trouva pour ainsi dire pas d'écho en Poitou. Bien mieux, l'énergique résistance que La Noue et les milliers de réfugiés poitevins enfermés dans la Rochelle opposèrent à l'armée royale (octobre 1572-février 1573) releva une seconde fois la fortune du parti et lui valut la paix inespérée de la Rochelle (8 juillet 1573).

Sorti de ces épreuves plus fort que jamais, développant le réseau de ses églises, organisant sa propagande de prédications, créant ses collèges, le parti calviniste du Poitou tirait encore profit des intrigues qui agitaient la fin du règne de Charles IX

et le début de celui d'Henri III. La faction des politiques formée par le duc d'Alençon, frère du roi, et par les Montmorency, trouvait dans la province deux adeptes influents, la Trémoille, devenu le beau-frère du jeune Condé, et le lieutenant général de la sénéchaussée de Poitiers, la Haye. Elle s'alliait avec les calvinistes, nommait La Noue généralissime des forces combinées du Poitou, occupait Talmont, Fontenay, Melle, Lusignan, tentait à deux reprises des coups de main infructueux sur Poitiers. Puis, au moment où Montpensier et les catholiques reprenaient l'avantage, politiques et protestants, groupés à Parthenay, sous le commandement du duc d'Alençon et du jeune roi de Navarre, le futur Henri IV (décembre 1575-mai 1576), arrachaient à Catherine de Médicis cette paix de Beaulieu en Touraine (6 mai 1576), qui, en paraissant donner aux politiques la direction des affaires, consacrait surtout la victoire du parti protestant. Dans le Poitou, théâtre de leur succès inespéré, ils purent professer partout leur culte dans les villes et les campagnes, en vertu des concessions que le roi Henri III leur confirma par l'édit de septembre 1577, lors de son passage à Poitiers.

En 1584, vingt-quatre de leurs églises étaient en pleine prospérité. Leur organisation était régularisée par la réunion périodique de synodes provinciaux. Le tiers de la population de la province était alors passé, semble-t-il, au protestantisme. Le calvinisme dominait, dès ce moment, en Bas-Poitou ; dans le Haut- Poitou, il formait une minorité grandissante. D'ailleurs, une sorte de tolérance s'établissait entre Télément catholique et l'élément protestant. Pendant neuf ans, la paix religieuse fut maintenue. Bien mieux, les ministres calvinistes, d'accord avec la bourgeoisie et le peuple de leur

parti, refusaient de seconder les effets des batailleurs de la noblesse huguenote turbulente qui essaya à deux reprises dans la province de reprendre la guerre civile. De leur côté, les catholiques du Poitou accueillaient froidement les émissaires de la Sainte-Ligue naissante (1577-1584). Il fallut la mort du duc d'Anjou et la menace de l'accession au trône d'un prince protestant, le roi de Navarre, pour rompre cette sorte de trêve, si conforme à la pondération de l'esprit poitevin.

Dès lors, le problème religieux se posa d'une manière nouvelle, inquiétante au plus haut point pour les catholiques. Ils purent craindre que la prépondérance passât aux calvinistes. Les exaltés, qui ne formaient qu'une minorité, entraînèrent la majorité de leurs coreligionnaires plus tièdes, auxquels la tolérance semblait acceptable, mais non la domination du parti adverse. Le clergé, la noblesse orthodoxe, la bourgeoisie et le menu peuple restés fidèles aux vieilles croyances se rallièrent aux conseils de violence. Quand Henri III, inquiet pour sa couronne, révoqua par l'édit de Nemours (juillet 1585) la liberté de conscience accordée aux protestants et proclama son adhésion à la Sainte-Ligue reconstituée, Poitiers et la plupart des villes du Poitou s'empressèrent de suivre le mouvement. Les protestants de la province étaient contraints d'abjurer en masse ; on saisissait leurs biens. Beaucoup s'enfuirent à la Rochelle ou même à l'étranger. La guerre civile se déchaîna encore une fois, pour une nouvelle période de dix ans.

Les calvinistes du Poitou, un moment surpris, se ralliaient à la voix de leurs ministres et s'organisaient fortement, sous la direction du roi de Navarre, du prince de Condé, du duc Claude de la

Trémoille, son beau-frère, de la Noue et d'Aubigné. Henri de Navarre bravait dans Marans les efforts des troupes royales de Biron, puis prenait Fontenay et Saint-Maixent (1586-87), tandis que la Trémoille repoussait l'armée de l'un des Guise, le duc de Mercœur. Le rusé Béarnais donnait à la reinemère et au roi, qui croyaient l'amuser par des négociations, une rude leçon, en écrasant à Goutras l'armée royale commandée par Joyeuse (20 octobre 1587). La valeur des régiments poitevins qui rétablirent le combat, au moment où les Gascons pliaient, lui assurait la victoire et lui permettait par contre-coup d'occuper solidement le Bas- Poitou, d'où il chassait Mercœur et Nevers, de pénétrer même dans le Haut-Poitou, où il prenait Niort et Saint-Maixent. Un nouveau coup de théâtre, l'assassinat du duc de Guise, suivi de l'alliance entre les rois de France et de Navarre, valait aux protestants du Poitou l'appui des royalistes et des politiques. Le Béarnais par le manifeste de Châtellerault (4 mars 1589) promettait à tous la tolérance religieuse, le respect des coutumes du royaume et la politique d'apaisement, en faisant appel à leur patriotisme, « pour sauver la maison en danger ». Le Haut-Poitou acceptait la domination du roi de Navarre, dont les troupes entraient à Thouars, à Ghâtellerault, àLoudun, àVivonne et à Saint-Savin.

Ainsi s'ouvrit dans l'histoire des guerres de religion une nouvelle période, où le Poitou devenu le quartier général de la cause royaliste et nationale lui apporta le concours des deux partis réconciliés au service du pays. La plupart des calvinistes, ralliés autour du sage Duplessis-Mornay, restaient fidèles à leur habile chef, le roi de Navarre, devenu l'héritier du trône. Celui-ci sut ce gagner les uns,

sans perdre les autres », séduire les ambitieux par la perspective de la gloire militaire et les avantages du pouvoir; rallier les modérés par le rétablissement de la liberté de conscience et de la tolérance religieuse (avril 1589), tandis qu'il désarmait les huguenots fanatiques en restant fidèle pour le moment à la Réforme. De leur côté, les catholiques modérés et les politiques savaient gré au prince de ses engagements favorables au respect de la tradition française et au maintien de Tordre établi. L'aristocratie orthodoxe, avec les Montpensier, les Longueville, les Mortemart, les la Rocheposay, les Richelieu, se déclarait pour les deux rois réconciliés et unis. Le gouverneur du Poitou, Malicorne, en fidèle serviteur de la royauté, se prononçait pour eux. Il en fut de même de la majeure part de la bourgeoisie qui suivit l'exemple du chef des politiques poitevins, Scévole de Sainte-Marthe, président des trésoriers de France, en se prononçant résolument pour la cause royale.

Au contraire, le parti de la Ligue ne trouva dans la province que l'adhésion d'une minorité, composée de catholiques intransigeants et de démagogues brouillons, dont les violences, l'attitude révolutionnaire, les intrigues antinationales devaient plutôt effrayer que séduire l'esprit poitevin. En effet, la capitale du Poitou seule, avec sa petite bourgeoisie frondeuse et son menu peuple famélique, soulevés par les prédications furibondes des Cordeliers Porthaise et Péchot, se trouva isolée dans son entêtement de ville rebelle, en face du courant qui entraînait le . reste du pays d'Ouest dans le parti royaliste et national. En avril 1589, elle chassait les envoyés d'Henri III, François du Plessis-Richelieu, le père du cardinal, et M. de Ghémerault. Puis, la populace faisait sauter par-dessus les remparts

le gouverneur Malicorne (11 mai). Elle fermait enfin les portes à Henri III lui-même et tirait le canon sur le roi. Le 25 juillet, un conseil de la Sainte- Union catholique était installé aux Gordeliers, sous la présidence de l'évêque de Poitiers, qui reconnaissait la Ligue, tandis que les évêques de Maillezais et de Luçon se prononçaient pour les souverains légitimes. L'avènement d'Henri IV confirma les Ligueurs poitevins dans leur fanatisme obstiné. Ils opposèrent le vicomte de la Guerche comme gouverneur du Poitou au gouverneur royaliste Malicorne. Ils chassèrent les corps administratifs. Bureau des finances et présidial, fidèles à la cause royale, et les obligèrent à se réfugier à Parthenay, auprès des Sainte-Marthe. Ils conçurent la folle entreprise de reconquérir la province à la cause des Guise et des Ligueurs parisiens, complices des Espagnols.

Par contre, tout le reste de la province donnait au grand roi national un appui inébranlable. La noblesse poitevine, flattée dans son orgueil, ses ambitions, son ardeur belliqueuse, accourait enthousiaste sous le drapeau d'un prince qui savait aussi bien gagner les cœurs que les batailles. Elle combattait avec lui à Arques, à Ivry, sous les murs de Paris, où succomba François du Plessis, sous ceux d'Amiens, où fut tué le duc Gilbert du Puy-du-Fou, vaillant homme de guerre, ami du roi. Dans le Poitou lui-même, le fidèle d'Aubigné veillait à la sécurité delà côte. Henri IV lui confiait à Maillezais la garde du concurrent que la Ligue avait voulu lui opposer, ce vieux cardinal de Bourbon, affublé du nom de Charles X, dont la mort le débarrassa à Fontenay en mai 1590. La fidèle aristocratie poitevine refoula devant elle les Ligueurs de Poitiers qui essayaient d'enlever Parthenay et d'occuper le Haut-

Poitou. Gonti les chassa de Mirebeau ; les troupes royales leur reprirent Chauvigny, Mont morillon, Angles et Saint-Savin. La Rocheposay infligea au gouverneur de la Ligue, la Guerche, une écrasante défaite entre la Creuse et la Vienne, à Genon (février 1592). Bientôt Malicorne et Gonti purent resserrer le blocus de Poitiers, où les Ligueurs se débattaient, comme ceux de Paris, dans une sorte de terrorisme anarchique.

La démagogie poitevine, en correspondance avec les Seize et avec l'ambassadeur d'Espagne, proscrivait les éléments modérés de son propre parti, enlevait le château au gouverneur Boisseguin, bien que ce dernier eût combattu contre le roi à Ivry, refusait même d'admettre le nouveau gouverneur du Poitou, le duc de Brissac, envoyé par Mayenne pour remplacer la Guerche, tué à Genon, et ne consentait à remettre la garde de la ville qu'à l'un des Guise, le duc d'Elbeuf lui-même. Mais la bourgeoisie et le peuple, lassés de cette tyrannie, en proie à la misère, prêtaient l'oreille aux émissaires des royalistes, des la Trémoille, des Saint- Gelais, surtout des Sainte-Marthe. La Satyre Ménippée, l'immortel pamphlet dont le Poitevin Nicolas Rapin fut l'un des rédacteurs, eut son écho jusque dans la ville rebelle. Les catholiques, déjà ébranlés par la promesse que Henri IV avait faite à l'évêque de Maillezais, au sujet du maintien des privilèges de la religion orthodoxe, furent tout à fait désarmés par la conversion et le sacre du roi (février 1594). Les Sainte-Marthe, ces fins politiques, d'esprit vif et délié, s'entremirent pour réconcilier Poitiers avec le nouveau souverain. En juillet 1594, Henri IV reçut avec sa bonne grâce souriante les délégués de la ville rebelle à son camp devant Laon, accueillit leur soumission, accorda une amnistie, confirma

les privilèges des Poitevins (édit de juillet). Il fallut acheter la capitulation du gouverneur ligueur, le duc d'Elbeuf, par une pension de 30.000 livres et l'octroi du gouvernement du château de Poitiers. Il en coûta au roi près de 1 million (environ 6 millions de notre monnaie) pour réduire les autres chefs de la Ligue dans la province. Dès lors, le mouvement agonisa. Les derniei;s soubresauts du parti dégénérèrent en un brigandage, dont le duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, favorisait les entreprises. Des bandes installées à la Flocellière, à TifTauges et à Mirebeau ravagèrent et terrorisèrent le pays, jusqu'à ce que Henri IV lui-même fût venu en Poitou, pour y acheter la soumission de Mercœur et détruire les repaires des brigands (1595- 1597).

En même temps, le grand roi mettait fin aux guerres religieuses, en accordant aux protestants les garanties nécessaires à l'exercice de leur 'culte. Les calvinistes intransigeants, dont le chef était le duc Claude de la Trémoille, agitaient leur parti par leurs diatribes contre un prince qui favorisait, disaient-ils, « l'idolâtrie papiste ». Ils avaient soulevé au colloque de Saint-Jean-d'Angély la question d'une sécession des provinces de l'Ouest. Ils excitaient leurs soldats à abandonner le camp royal devant la Fère. Les réformés poitevins, émus de la conversion du roi, réclamaient aux synodes généraux de Loudun et de Châtellerault (avril 1596-janvier 1597) le redressement de leurs griefs. Henri IV négocia. Il leur accorda par l'édit de Nantes (13 avril 1598) toutes les concessions compatibles avec l'intérêt de la monarchie et de l'Etat. Il leur octroya l'égalité civile, ainsi que le libre exercice du culte dans les terres seigneuriales, dans tous les lieux où il était établi avant 1577, et en outre dans deux villes ou

villages par sénéchaussée. Les cinquante et une églises protestantes du Poitou obtenaient que leurs ministres fussent en partie salariés par l'Etat. On concédait même aux calvinistes poitevins, pour calmer leurs appréhensions, le droit de mettre garnison et d'avoir des gouverneurs de leur religion, payés aux frais du Trésor, dans onze places de sûreté de la province, notamment à Châtellerault, à Loudun, à Thouars, à Niort et à Saint-Maixent, en Haut-Poitou, à Fontenay, Maillezais, Talmont et Marans en Bas-Poitou. Les catholiques de leur côté, satisfaits d'avoir obtenu la conversion du roi, retrouvaient dans l'Ouest leur situation privilégiée, recouvraient leurs biens et leurs prérogatives essentielles ; ils obtenaient en faveur de leurs ordres religieux et de leurs corps ecclésiastiques de multiples concessions. C'est ainsi que, après quarante années de discordes, la paix générale fut restaurée, grâce à l'habile politique d'un souverain de génie.

Toutefois, les guerres civiles avaient porté au Poitou un coup dont il ne se releva point pendant deux siècles.

Depuis les temps de l'anarchie féodale et de la rivalité anglo-française, jamais ce pays n'avait autant souffert. Pendant près d'un demi-siècle, ce fut l'alerte presque perpétuelle, la lutte atroce et inexpiable, de ville à ville, de château à château, de village à village, avec son cortège d'horreurs. Catholiques et protestants rivalisaient de fureur dans l'œuvre de pillage et de destruction : « Pour les soldats qui viennent à notre défense, disaient les Poitevins dans une requête au roi en 1575, entre l'ami et l'ennemi, aux déportements de l'un et de l'autre, nous ne connaissons pas de différence ». « Depuis vingt ans en ça, ajoutait le maire

de Poitiers en 1581, la province a été agitée et travaillée par l'incursion des gens d'armes et des guerres continuelles, par lesquels le plat pays a été mangé et le peuple appauvri » . Toutes les classes avaient souffert. L'Eglise avait vu ses abbayes, ses prieurés, ses basiliques dévastés et incendiés, ses biens usurpés et vendus par les deux partis, ses presbytères désertés, la plupart de ses paroisses abandonnées par les curés qui se réfugièrent dans les villes. A part quelques gentilshommes qui s'enrichissaient parla guerre ou le brigandage, la plupart des nobles se trouvaient ruinés par la désertion de leurs domaines et par les dépenses continuelles des expéditions militaires. La fortune de la bourgeoisie avait souffert du déclin de l'industrie et du commerce. Le peuple des villes végétait dans une affreuse misère.

Plus malheureux encore, les paysans perdirent en quelques années le bénéfice d'un siècle de paix. Gens de guerre et brigands, sans distinction de religion, « pillent les maisons, les meubles, les bes- « tiaux, dit un chroniqueur poitevin du temps, telce lement qu'ils ne laissent rien, voire emportent (( le chanteau (le dernier morceau de pain), et « aussi tout le monde crie à la fin miséricorde)). De toutes les poitrines s'échappe, assure-t-il, le même cri de désespoir : ce Nous sommes las! » En 1580, les commissaires enquêteurs du roi constatent (( que le peuple et gens de labour est tellement mo- « lesté, qu'ils sont contraints abandonner leurs mai- « sons, se retirer es bois, comme pauvres bestes « sauvages, leurs biens pillés, quelques-uns d'entre « eux tués, leurs femmes et filles violées )), leurs maisons incendiées. En maintes parties de la province, à la place des champs cultivés, on n'apercevait plus que des friches et des broussailles. Dans

LE POITOU PENDANT LES GUERRES DE RELIGION. ilb

le Marais, les belligérants avaient crevé les digues ; le pays submergé revenait à l'état sauvage.

L'activité industrielle n'avait pu survivre aux troubles. Les routes cessèrent d'être entretenues. On avait coupé les ponts. On arrêtait les marchands. Les grandes foires du Poitou furent désertées par le commerce. La vie économique reçut une atteinte profonde. La vie intellectuelle avait décliné au milieu du bruit des armes. L'Université de Poitiers elle-même périclitait. En 1595, certains de ses collèges n'avaient plus ni professeurs, ni élèves. La criminalité s'accroissait dans d'effroyables proportions, indice indéniable de la perturbation profonde apportée dans la vie sociale par les guerres civiles.

Un auteur contemporain, dressant en 1580 pour les deux diocèses de Poitiers et de Luçon le bilan des troubles de vingt ans , renonce à énumérer le nombre des viols, mais constate que dans les deux tiers du Poitou on avait compté 3.000 incendies, 70 assassinats de clercs et 700 de séculiers. Il estime que dans les rencontres dont la province avait été le théâtre, 720 gentilshommes et 26.000 soldats poitevins, catholiques et protestants, avaient trouvé la mort, outre 1.600 Français ou étrangers tombés sur les champs de bataille du Poitou. En 1598, la terre poitevine était rouge du sang de tant d'hécatombes et pleine des ruines accumulées par la barbarie des deux partis. L'œuvre désastreuse, poursuivie parla haine aveugle des belligérants, s'achevait par les famines et les épidémies. La faim enlevait en 1563, 1565, 1568, 1569, 1582, 1597, des milliers de malheureux. La peste en 1563, 1586, 1597 déchaînait ses ravages, si terribles, qu'en dépit de la peur des gens de guerre, les habitants des villes, où le fléau sévissait, s'enfuyaient aux champs.

L'autorité royale enfin sortait elle-même fort affaiblie de la crise. Elle avait montré trop longtemps, en dépit des tendances autoritaires des derniers Valois, son impuissance à accomplir sa tâche primordiale, le maintien de l'ordre. Elle n'avait pu, en dépit de ses commissions de juges, de ses Grands Jours, tels que ceux de Poitiers (1579), réprimer le brigandage. Elle avait irrité les populations par les excès de l'arbitraire administratif et par les exigences de sa fiscalité. Elle avait perdu avant 1595 sa popularité et son prestige. L'esprit d'indépendance communale s'était réveillé dans les villes, notamment à Poitiers. De la noblesse poitevine renaissait une féodalité turbulente et pillarde, qui « suscitait les bians (corvées), charrois et autres oppressions à la charge du pauvre peuple », dit l'enquête de 1580. Elle rétablissait les châteaux-forts, pour « y abriter ses voleries ». Elle recommençait les guerres pri- A'ées, traitant « les manans comme des esclaves », bravant les officiers du roi, se servant bien plus des partis et du souverain qu'elle ne les servait.

Cependant, les guerres civiles avaient eu d'autres résultats, ceux-ci favorables à la restauration prochaine de l'unité nationale et de l'autorité monarchique. L'excès des maux supportés et la lassitude provoquée par tant de troubles prolongés allaient jeter les classes moyennes et populaires aux pieds du pouvoir assez fort pour rendre à la province la paix et l'ordre perdus. La royauté absolue des Bourbons devait profiter de cette abdication volontaire de la masse de la population. De plus, les épreuves subies pendant ce demi-siècle avaient retrempé les caractères, suscité de nouveau les énergies dans une province amollie par le bien-être de la Renaissance. L'esprit de décision engourdi se réveilla. Les discordes ci-

Riclielieu, d'après lin portrait attribué à Philippe de Champaigne. — Rabelais, d'après un portrait conservé à la Bibliothèque de Genève. [Phot. Robuchon.) — DcsCùl'tQS, d'après l'ranz Hais. {Musée du Louvre.)

PI. XIV. — Poitou.

viles affermirent les âmes d'une élite, surexcitèrent l'esprit militaire, provoquèrent les dévouements, développèrent le goût des entreprises hardies. Elles préparèrent à la monarchie absolue du XVII® siècle cette lignée d'administrateurs, de généraux, de soldats et de diplomates; à la société nouvelle cette phalange de réformateurs religieux et de penseurs originaux qui devaient faire sa force. C'est dans l'atmosphère des guerres civiles que se formait en Poitou la génération vigoureuse, énergique, d'esprit ferme et lucide, qui allait donner à la France le plus grand de ses hommes d'Etat, Richelieu, et le plus profond de ses philosophes. Descartes, legs suprêmes de la vieille province au royaume, dont elle avait tant contribué à fonder la grandeur.

Pendant près de deux siècles, en revanche, le Poitou paya de la décadence de sa vie politique, économique et sociale, raffermissement de Tunité nationale et du pouvoir monarchique. S'il fut le théâtre d'une renaissance religieuse et morale remarquable, il en vit les effets altérés par le réveil de l'intolérance. Bien plus, il connut, après un suprême effort, une lourde torpeur intellectuelle qu'il ne parvint pas à secouer dans l'espace de cent cinquante années.

Durant la première moitié du x\if siècle, la province respira d'abord un moment sous le règne réparateur d'Henri IV. Mais elle ne tarda pas après la mort de ce prince à retomber dans l'anarchie, pour n'en sortir que sous l'administration impitoyable de Richelieu. A celle-ci devaient succéder les troubles de la Fronde, terminés par le triomphe de l'absolutisme.

Court intermède entre deux périodes de désordre, le gouvernement du premier des Bourbons restaurait l'autorité et l'ordre, autant par la douceur que par l'énergie. Le pouvoir des gouverneurs du

Poitou tendait auparavant à devenir héréditaire. Henri IV rendit leur charge amovible. Le fidèle Sully, pourvu du gouvernement de la province (1603), y fit prévaloir la prérogative royale, avec l'aide de commissaires extraordinaires, les maîtres des requêtes en mission, précurseurs des intendants. Il réorganisait la police, rétablissait la justice royale dans ses droits, mettait fin au brigandage que des bandits, les Guillery, perpétuaient en Bas-Poitou (1604), nettoyait la région des troupes de faux colporteurs (mercelots) et de bohémiens qui la rançonnaient, rétablissait la discipline dans l'armée et terminait les guerres privées. Il diminuait de moitié pour les campagnes de la province le poids de la taille (impôt direct), empêchait l'établissement des douanes intérieures et du monopole du sel, négociait avec les villes qui résistaient aux prétentions du fisc. Le roi et son ministre, à la suite d'une émeute provoquée à Poitiers par le sol pour livre ou pancarte, établi sur les marchandises et denrées à Tentrée des villes, supprimaient cette taxe impopulaire (1602), qu'ils remplacèrent par des subventions extraordinaires, moins onéreuses.

Ils pratiquaient la politique d'apaisement, tenaient la balance égale entre catholiques et protestants, favorisant l'établissement des ordres religieux, pour complaire aux orthodoxes, laissant aux huguenots la liberté de tenir des synodes, d'ouvrir des écoles, d'organiser leur propagande. Ils tentaient de ranimer Tactivité économique. Mais ne perdant point de vue la restauration du pouvoir de l'Etat, ils réservaient aux royalistes fidèles, à un Richelieu, à un Sourdis, les évêchés de Luçon et de Maillezais. Ils récompensaient leurs serviteurs, sans distinction de religion, par l'octroi de bénéfices

ecclésiastiques. Ils maintenaient dans le devoir la fraction intransigeante des réformés et la coterie aristocratique brouillonne, dont Claude de la Trémoille à Thouars était le chef. Ils bridaient la bourgeoisie « hargneuse » de Poitiers, en restreignant son autonomie municipale et en réglementant l'élection de son maire et de ses échevins. Déjà se préparait, sous l'administration d'Henri IV et de Sully, l'œuvre de Louis XIII et de Richelieu.

La mort du premier, la disgrâce du second valurent au Poitou dix-neuf ans de troubles et de misère, à la monarchie un nouvel affaiblissement momentané (1610-1629). Sous une reine sans autorité, Marie de Médicis, gouvernée par des favoris, le Poitou redevenait un foyer de discordes. Trois partis s'y disputaient l'influence, les armes à la main. Les catholiques « à gros grains », ennemis du système de tolérance d'Henri IV, groupés autour des évêques de Poitiers, la Rocheposay, et de Luçon, Richelieu, y entraient en conflit avec les protestants. Ceux-ci se donnaient pour chef le gendre de Sully, le jeune et ambitieux duc de Rohan, plein de talent et d'énergie, dont le rêve était de former dans l'Ouest, qu'il fit diviser dès 1612 en cercles militaires, une république calviniste fédérative, analogue à celle des Provinces-Unies. Entre ces deux adversaires, le parti des politiques dirigé par les sages Sully et Duplessis-Mornay, du côté des huguenots, parles Sainte-Marthe, du côté des catholiques, cherchait en vain sa voie. Il se voyait entraîné à favoriser les menées de l'aristocratie, qui, sans distinction de religion, sous la direction des Gondé, des Roannès, des la Trémoille, cherchait à prendre la direction du gouvernement, pour son profit et pour celui de sa clientèle.

La reine et ses ministres se débattaient dans

cette anarchie, donnant à tous le spectacle de leur faiblesse, cédant aux catholiques et négociant avec Rohan, de manière à lui reconnaître le rang de chef du protestantisme. Ils accordaient aux grands (avril 1614) des avantages, qui, loin de les désarmer, accroissaient leur audace, au point qu'ils tentèrent, sous la direction de Gondé, du marquis de Rochefort et de Bonnivet, de se saisir de Poitiers. Le parti catholique, dirigé par l'énergique la Rocheposay, ayant fait échouer le complot (mai 1614), en forçant les Sainte-Marthe et le duc de Roannès à s'enfuir, la reine éperdue gâta tout par son irrésolution. Elle vint avec le roi à Poitiers (28 juillet - 4 août) tenter une réconciliation générale impossible, convoqua les fameux Etats-Généraux de 1614, où son confident, l'évêque de Luçon, Richelieu, se mit en vedette, et ne put empêcher une nouvelle révolte des grands et des protestants. Les premiers, Gondé, Longueville, la Trémoille, entraînant avec eux Sully mécontent, occupaient Ghâtellerault, Parthenay, Mirebeau, Saint-Maixent, Fontenay, envoyaient leur émissaire, Bonnivet, solliciter l'appui des Anglais, obligeaient le roi, qui se rendait à Bordeaux pour y épouser l'infante d'Espagne, à se faire escorter d'une armée, et liaient partie avec Rohan, chef des huguenots poitevins au traité de Sanzay (1615).

Au lieu de frapper la rébellion, la reine négociait encore cette paix de Loudun, qui fut pour elle un vrai marché de dupe (16 mai 1616). Les grands se partagèrent 6 millions. Les politiques devaient être rétablis dans leurs offices à Poitiers, sous la protection d'un intendant, Ghampigny, escorté de troupes. Les protestants obtenaient qu'on garantît pour six ans leur droit de garder leurs 11 places de sûreté dans la province. Ils faisaient

augmenter la solde de leurs garnisons et le traitement de leurs pasteurs. Un instant, on put croire que la royauté allait mettre fin au désarroi croissant, lorsque la Reine-mère et Goncini firent appel à deux hommes énergiques, deux Poitevins, Tévéque de Luçon, Richelieu, et l'avocat Loudunais, Mangot, premier président au Parlement de Bordeaux, qu'ils nommèrent, l'un secrétaire d'Etat à la guerre, et l'autre garde des sceaux. Ils firent arrêter Gondé (i*''" septembre 1616) et réprimèrent un nouveau soulèvement des grands. Mais une révolution de palais amenait la disgrâce de Richelieu et de Mangot, ainsi que l'avènement de Luynes. Les désordres reprirent avec plus de gravité. Les protestants obligeaient la cour à donner à Rohan le gouvernement du Poitou. A Poitiers, les factions s'entredéchiraient. La Reine-mère disgraciée, réfugiée en Angoumois, fomentait en Poitou l'opposition des ducs de la Trémoille et de Roannès. Elle rentrait à la cour, après « la drôlerie » des Pontsde-Cé, grâce au traité d'Angers, négocié par son fidèle Richelieu, qu'elle ramenait auprès du roi. Les ministres et les favoris, en butte à toutes les intrigues, laissaient grandir l'audace des protestants. Malgré Sully et Duplessis-Mornay, Rohan et la Trémoille faisaient décider à l'assemblée de la Rochelle (10 mai 1621) une sorte de sécession des provinces de l'Ouest, qui s'organisèrent en une fédération politique et militaire. L'unité française se trouvait menacée par cette révolte, dont le Poitou, placé sous les ordres de Soubise, l'Angoumois et la Saintonge, confiés à la Trémoille, étaient les principaux centres, et dont Rohan devait être le généralissime. Le jeune roi, plus énergique que son premier minisire, Luynes, surprit les rebelles par sa décision. 11 n'eut qu'à paraître.

LllrOQUE DE LA MONARCHIE ABSOLUE. 223

Mornay lui livrait Saumur; la Trémoille, Thouars ; Parabère, Niort; Sully, Saint-Maixent. Fontenay, Parthenay, Châtellerault ouvraient leurs portes sans résistance. Marie de Médicis était reçue en triomphe à Poitiers (juin 1621). Soubise et les pasteurs calvinistes s'enfermaient à Saint-Jean-d'Angély, pour y capituler à la première sommation. Mais l'échec de l'armée royale devant Montauban (août 1621), les hésitations de Gondé, devenu le vrai chef du pouvoir, après la mort de Luynes, rendaient inutiles ces succès, bien que Louis XIII les eût complétés, en écrasant à Rié en Bas-Poitou une dernière prise d'armes de Soubise (1622, 16 avril). La paix boiteuse de Montpellier (18 octobre 1622), en restituant aux calvinistes la plupart de leurs privilèges politiques, montrait que le gouvernement central manquait d'autorité et de décision.

Mais dans le Poitou même, troublé par les factions, ruiné de nouveau par la guerre civile, la monarchie venait de trouver l'homme de génie qui allait établir l'absolutisme monarchique, sauver l'unité nationale menacée, et fonder la grandeur de la France, en dépit des souffrances de sa province natale. En 1624, Richelieu devenait premier ministre. Résumant en lui la forte tradition de la noblesse royaliste poitevine et de la bourgeoisie des légistes, dont il descendait par les du Plessis et les La Porte, ses ancêtres, il arrivait à 38 ans aux affaires, mûri par l'expérience qu'il avait puisée dans l'administration de son diocèse de Luçon, dans le spectacle des troubles de sa petite patrie provinciale, et dans le maniement des intrigues de cour. C'est en Poitou qu'il avait fait ce stage salutaire, où il apprit à réfléchir, à observer, à travailler, à agir, à se dominer et à commander. C'est là que sa jeunesse acquit rapidement les dons de la maturité. Devenu

tout-puissant, il choisit parmi des Poitevins les principaux auxiliaires de son œuvre : en premier lieu, ses parents Charles de la Porte, futur maréchal duc de la Meilleraye, grand-maître de l'artillerie; le maréchal Urbain de Maillé-Brézé, futur vice-roi de Catalogne ; l'intendant général de la marine, Amador de la Porte; le général des galères, Pont-Courlay. C'est à Luçon qu'il a connu les Bouthilier, dont l'un devient chef de la correspondance diplomatique, l'autre surintendant des finances. C'est à Poitiers qu'il a pu apprécier les talents du P. Joseph du Tremblay, l'Eminence grise, et la valeur morale de BéruUe. Des marins du Poitou, Razilly, des Roches, Nuchèze secondent ses entreprises coloniales et navales. D'autres Poitevins, les Turquant, les Mangot le servent aux Conseils et au Parlement. Le médecin poitevin Citois est son confident, et le Loudunais Renaudot met à son service la puissance naissante de la presse, tandis que Sourdis, évêque de Maillezais, puis archevêque de Bordeaux, l'aide à triompher de la révolte protestante.

Son premier soin est d'écraser dans l'Ouest les germes de la sécession. Il gagne les la Trémoille. Il fait de Poitiers le centre de ravitaillement de l'armée royale pendant le siège de la Rochelle. Il réunit à Fontenay (1628) l'assemblée du clergé de France qui lui fournit les moyens financiers de réduire la ville calviniste rebelle. Il fait siéger à Poitiers le Grand Conseil, organe principal du gouvernement, pendant la durée des hostilités. Le parti protestant est enfin abattu, et la fière Catherine de Parthenay invite elle-même ses fils Rohan et Soubise à abdiquer leurs ambitions de chefs du parti, pour devenir les fidèles serviteurs de la monarchie triomphante (1629). La noblesse plia sous le joug. On rasa les

l'époque de la monarchie absolue. 225

forteresses où elle abritait ses révoltes, de concert avec les huguenots. Ainsi tombèrent les vieux donjons de Loudun, de Saint-Maixent, de Talmont, de Parthenay. Les Grands Jours de 1634 vinrent jeter une salutaire terreur parmi les gentilshommes coupables de brigandage, en condamnant 200 des plus compromis. Les complots princiers ne trouvèrent plus d'écho. L'Eglise du Poitou ne se distinguait plus que par son dévouement. La bourgeoisie s'inclina, se résignant à la perte des Etats provinciaux et à la ruine des libertés municipales. L'administration passa presque tout entière aux mains de commissaires départis, les intendants, qui résidèrent désormais à la Rochelle et à Poitiers, et qui firent régner sur l'Ouest le respect de l'autorité royale. Le plus remarquable, le Breton Villemontée, type de l'administrateur froid, dur, énergique, implacable, souple et fin à l'occasion, gouverna onze ans la province avec les pouvoirs illimités d'un vice-roi, serviteur aveugle de la volonté de Richelieu (1632-43)» Entouré d'un appareil militaire, escorté d'une garde de 500 hommes, il était reçu dans les villes avec des honneurs extraordinaires. Il brisa toutes les résistances, façonna ses administrés à l'obéissance passive, et pressura sans pitié les populations, pour fournir des ressources aux grandes entreprises du cardinal. Villes et campagnes furent écrasées de réquisitions, pour nourrir, loger, solder les troupes royales, qui traitant la province en pays conquis, « pirement que si elle eût été à la merci des étrangers » , y semèrent le meurtre, le vol, le pillage et l'incendie. Une légion d'agents du fisc s'abattit sur la généralité de Poitiers, accablant les villes de demandes de subventions, d'octrois de taxes extraordinaires, ruinant l'industrie et le commerce par la multiplicité des contributions

de tout genre prélevées sur les denrées, les matières premières, les produits fabriqués, la fabrication et la vente de toutes sortes d'objets de première nécessité. Elle poussait les campagnes au désespoir par l'exagération des tailles, qui sextuplèrent en quinze ans, ainsi que par les procédés vexatoires des collecteurs, des receveurs, des garnisaires, des fermiers prévaricateurs de l'impôt.

Les paysans abandonnaient la culture. La disette, les épidémies, la misère, provoquaient des explosions impuissantes de fureur populaire. L'émeute gronda dans les villes, à Poitiers, où les hôteliers poursuivirent le maire aux cris de : « Tue ! tue ! » ; à Niort, à Ghâtellerault, aux Sables, à Chauvigny. On ne compte pas moins de sept à huit soulèvements entre 1624 et 1643. Dans les campagnes, une formidable tempête populaire se déchaîne en 1636, entre la Gironde et la Loire. Les croquants du Poitou courent sus aux commis des aides, aux traitants, aux gabeleurs, à Charroux, à Fontenay et à Olonne, depuis la Plaine jusqu'au Marais. Le pouvoir réprime ces insurrections par la terreur. Mais Richelieu lui-même, « le mangeur de tailles », comme on l'appelait en Poitou, à la fin de sa vie, s'émeut au point de redouter « une révolution pareille » à celle de Portugal. Il meurt dans une atmosphère d'impopularité, mêlée d'admiration et de crainte, sans avoir vu éclater la crise qu'il pressentait.

Elle se déclara quand Louis XIII eut disparu à son tour (mai 1643), mais ne servit qu'à rejeter la province, après un nouvel accès d'anarchie, dans les bras du gouvernement despotique. Pendant dix années, la noblesse poitevine intrigua. Elle forma à Lusignan un plan de confédération, tandis que le peuple s'agitait de nouveau à Poitiers. Le Poitou obtenait à deux reprises la disgrâce du tyrannique

intendant Villemontée (1644-1648). Mais il ne gagna rien aux jeux de princes, où l'aristocratie essaya de rentraîner,avec l'appui de sa clientèle démagogique urbaine. Pendant que les fermiers de l'impôt royal redoublaient d'exigences, les bandes des grands seigneurs, du prince de Marsillac, le futur auteur des Maximes, et du duc de Thouars, la Trémoille, chefs de la Fronde aristocratique, livraient le Bas-Poitou au pillage et Poitiers à la populace ameutée (1649). L'armée royale, à son tour, apparaissait avec la régente Anne d'Autriche, le jeune roi et Mazarin. A deux reprises, ils firent de la capitale du Poitou le quartier général de leurs opérations (juillet 1650, octobre 1651-janvier 1652). Ils y gagnèrent la bourgeoisie et le peuple par des réductions temporaires d'impôt, par le rétablissement momentané des Etats provinciaux et des libertés municipales. Ils laissèrent ainsi à leurs maréchaux, la Meilleraye et Glérembault, le temps d'écraser en Haut et en Bas-Poitou les compagnies indisciplinées, levées par les Frondeurs, Marsillac, la Trémoille, la Rocheposay. En 1652, une assemblée de nobles était dissoute à Niort par l'arrestation du principal meneur. Ce fut le dernier épisode de la Fronde poitevine. Elle n'avait valu à la province, pillée par les traitants et les soldats des deux partis, qu'une recrudescence de la misère. En 1654, les intendants y étaient rétablis. Avec eux reparurent la centralisation et la fiscalité royale, mais aussi l'ordre et la paix, dans une servitude qui devait se prolonger pendant près d'un siècle et demi.

Le Poitou devenait une simple unité administrative delà France monarchique. La province, à l'issue d'une période séculaire aussi agitée, s'assagit, s'apaise, s'endort presque, sous un gouvernement dont

personne ne conteste plus l'autorité illimitée. Le culte monarchique y inspire l'enthousiasme et les démonstrations de toutes les classes, au passage des rois et des princes, et aux fêtes qui célèbrent les événements de leur vie ou de leur règne. Lorsque, en 1687, un intendant flagorneur, Foucault, fait élever par le sculpteur Girouard sur la Place royale la statue équestre de Louis XIV, on voit se reproduire à Poitiers le spectacle idolâtrique que Saint-Simon a décrit, quand la Feuillade inaugura à Paris le fameux monument de la place des Victoires. Pendant plus de cent années, le prestige de la royauté ne s'affaiblit point en Poitou. Cette province, qui dans le passé avait tempéré d'accès d'indépendance son dévouement à la cause monarchique, semble alors rompue à la passivité d'une obéissance aveugle. Clergé, noblesse, bourgeoisie font preuve d'un égal dévouement.

Dans les villes, les charges municipales passent à une oligarchie de fonctionnaires. Les mairies deviennent même des offices qu'on vend et qui sont conférés à vie. Les attributions de justice, de police et de voirie passent aux mains des agents directs du roi. Dans les campagnes, les seigneurs ne participent plus à la vie publique, d'où ils ont été évincés par l'administration royale. La noblesse ne peut se réunir sans autorisation. Elle n'est plus bonne qu'à servir à la cour ou à l'armée. Les clercs sont traités en auxiliaires des agents du roi, chargés de seconder leur action. Les communautés d'habitants perdent le droit d'élire leurs maires, qui, sous le nom de syndics perpétuels^ sont devenus des administrateurs locaux viagers, placés dans la dépendance des subdélégués des intendants. La centralisation administrative étouffe toute liberté et toute initiative locale.

A la place des gouverneurs de la province et de leurs lieutenants généraux, au nombre de deux, dont les attributions, depuis le ministère de Richelieu, sont devenues honorifiques, les intendants du Poitou possèdent la toute-puissance administrative, par délégation révocable du roi. Les agents de la centralisation monarchique, dont le ressort administratif amputé d'abord de TAngoumois, a été rattaché à la généralité de Limoges, puis de l'Aunis, réuni à celle de la Rochelle (1694), enfin des élections de Richelieu et de Loudun, unies à la généralité de Tours, exercent leur autorité sur la majeure part de la province, groupée dans l'ancienne division financière, appelée généralité de Poitiers et formée au XVI® siècle, antérieurement à l'intendance.

Au milieu de l'enchevêtrement prodigieux des anciennes divisions, les intendants de Poitiers, aidés de leurs secrétaires, de leurs bureaux au personnel très réduit, et de leurs 23 subdélégués, répartis dans les principaux districts de la province, ont su grouper sous leur direction l'armée pullulante des fonctionnaires de tout ordre, administratif, financier, judiciaire, technique, qui s'occupent des diverses fonctions du gouvernement. Administration, finances, police, recrutement militaire, contrôle de la vie économique et sociale, tout dépend d'eux.

Choisis généralement avec soin, les vingt vicerois qui ont gouverné le Poitou de 1654 à 1789 furent parfois des hommes du plus haut mérite. Tels ont été, au xvii^ siècle, les intendants Claude Pellot, futur premier président du Parlement de Rouen; Croissy, le frère du grand Colbert (1664); Lamoignon de Basville, le futur « roi » de l'intendance de Languedoc, qui donna à celle de Poitiers les preuves de sa rare capacité. Ils se

détachent au milieu d'autres, dont le renom a été moins enviable, comme le brutal Marillac, l'inventeur des dragonnades, le rampant et mielleux Foucault, type du courtisan sans caractère. Au xviii® siècle, l'intendance de Poitou compte deux hommes de premier ordre. Le plus remarquable, Le Nain (1732-42), a été le véritable précurseur des administrateurs de la génération des Tourny et des Turgot. Esprit plus ouvert et plus fin que Blossac, il devait mourir après avoir géré l'intendance de Languedoc, à la veille d'être appelé au contrôle général des finances, première charge de l'Etat. L'avant-dernier intendant, La Bourdonnaye de Blossac, a surtout fixé l'attention, parce qu'il administra 34 ans le Poitou (1751-1784), avec une intégrité, une activité, un esprit de philanthropie admirable. Sans talents supérieurs, lent, routinier d'esprit, il fut cependant le type de l'intendant ce citoyen », comme on disait alors, soucieux du bien-être matériel et moral de ses administrés, parmi lesquels il laissa une mémoire vénérée et qui méritait de l'être. Tous les intendants eurent d'ailleurs le double souci de développer les ressources de la province, tâche dans laquelle ils échouèrent pour la plupart, et surtout de réduire le pays à l'obéissance illimitée. Ils furent avant tout les agents convaincus, les uns habiles et souples, les autres durs et impitoyables, d'un système de gouvernement bureaucratique et niveleur.

S'ils n'osèrent néanmoins, malgré les projets de Colbert, pratiquer des coupes sombres dans le fonctionnarisme parasitaire, qui, sous le nom d'offices de finance et de judicature, prévalut jusqu'à la Révolution, du moins, sous leur surveillance, le Poitou connut les avantages d'une justice plus régulière et plus équitable, celle des 14 juridictions royales

L ÉPOQUE DE LA iMONARCHlE ABSOLUE. 231

ordinaires, présidial, sénéchaussées, prévôtés, de même qu'une police plus efficace. Celle qu'assura la maréchaussée, avec ses neuf prévôts, ses lieutenants, et une centaine de cavaliers, suffit à faire cesser le brigandage. La sécurité des personnes, des biens, des relations fut complète, à partir du règne de Louis XIV.

Mais c'est au prix de la perte de ses libertés et de sa prospérité que la province paya les bienfaits de l'ordre et de la paix publique. Livré sans défense aux exigences de la fiscalité monarchique, le Poitou acquittait, à la fin du xviii® siècle, deux fois plus d'impôts directs (de tailles) qu'au début du xYii® siècle. A la taille, s'étaient ajoutées la capitation, les vingtièmes^ la corvée royale ou prestation pour les routes. Le taux de l'impôt direct sous ses diverses formes se trouva sextuplé en moins de 200 ans. Il parvint à 5 millions 1/2 de livres, et si on y joint les taxes indirectes, on arrive à un total de 12 millions 1/2 de francs d'impositions publiques, décuple de celui de 1610. Ce faix énorme, pesant surtout, grâce à la mauvaise assiette des impôts, aux exemptions et aux privilèges, sur la partie la moins riche de la population, contribua plus que tout le reste à la décadence du Poitou.

Les charges militaires s'étaient aussi aggravées. La noblesse ne suffit plus au recrutement des armées; celle de la province fournit encore un nombre considérable d'officiers. Mais c'est au peuple qu'on a surtout recours pour le recrutement de la flotte et pour celui des troupes de terre. Le Bas-Poitou donne des matelots à la marine royale, outre des miliciens garde-côtes, en nombre double de celui des inscrits. Depuis 1688, les éléments populaires les plus pauvres, paysans et

ouvriers sont mis à contribution pour former les régiments de milice. La province, avant 1789, fournissait ainsi 2.846 miliciens. Au point de vue numérique, cette charge était sans doute moins lourde que la conscription. Mais elle était au plus haut degré impopulaire, à cause des vexations, des exemptions, des abus qu'entraînait le tirage au sort, tout autant que l'avaient été au xvii^ siècle le logement et le service des subsistances militaires, avant que l'institution des casernes et l'organisation d'une administration régulière, celle des étapes et lournitures, ne fût venu faire disparaître, depuis 1730, cette dernière cause d'oppression.

Tandis que l'administration monarchique anéantissait toute vie politique par l'excès de la centralisation, et écrasait la masse des populations sous le poids des charges fiscales ou militaires, un lent travail de désorganisation brisait les anciens cadres sociaux. Le régime des privilèges, injustifié depuis que les classes privilégiées avaient cessé d'exercer d'utiles fonctions sociales, excitait la jalousie des classes non privilégiées.

L'indiscipline gagnait chacun des ordres et la hiérarchie s'affaiblissait. En face du haut clergé poitevin, représenté par ses trois évêques, riches chacun de 30 à 40.000 livres de revenu et quelquefois même de 100.000 livres; par les 51 abbés de ses opulentes abbayes; par les dignitaires de ses 12 chapitres, de ses 27 églises collégiales, de ses 165 prieurés, recrutés parmi l'aristocratie ou la haute bourgeoisie ; se dressait le bas clergé, avec ses 3.000 membres, curés, vicaires, chapelains, qui se plaignaient de voir 5 à 600 privilégiés de leur corps accaparer les charges supérieures, l'autorité sociale et les deux tiers de la fortune ecclésiastique, tandis

Thouars, Portail de la Sainte-Chapelle. — ibid. le Cliàteau (xvii« siècle). {Sites et monuments du T. C. F.)

PI. XY. — Poitou.

l'époque de la monarchie absolue. 233

qu'eux-mêmes végétaient dans la gêne et se voyaient fermer l'accès des dignités. De leur côté, les neuf dixièmes des 1.500 familles nobles de Poitou, qui vivaient médiocrement des débris de leurs domaines et surtout des droits féodaux, jalousés des bourgeois des villes et de la Plaine, se plaignaient de l'indifférence et de l'arbitraire du pouvoir central à leur égard, ainsi que de la faveur excessive dont jouissait la haute noblesse de cour. Les princes apanages en Poitou, Orléans, Conti, Artois, avec une dizaine de chefs de grandes maisons, les la Trémoille, les Boannès, les la Feuillade, les la Rochefoucauld, les Mortemart, les Châtillon, les Richelieu, les la Meilleraye-Mazarin, les Montmorency-Luxembourg, les Navailles, les Montausier, les Grussol d'Amboise, les des Cars, les Parabère, les Vérac, et une cinquantaine de représentants des familles de moyenne noblesse, avaient accaparé la majeure part de la fortune territoriale de la classe nobiliaire, outre les charges lucratives, les pensions et les dons. Tandis qu'un la Trémoille avait 500.000 livres de revenu, beaucoup de gentilshommes vivaient pauvrement de quelques centaines de livres de rente dans leurs manoirs délabrés, à peine aussi heureux que leurs tenanciers, outrés de leur déchéance, aussi hostiles à la cour qu'aux grands seigneurs qui y fréquentaient.

Divisées contre elles-mêmes, les deux classes supérieures déclinaient, au moment où l'ascension des classes moyennes devenait plus rapide. Si la haute bourgeoisie des officiers de finance et de justice, riche et peu nombreuse, tendait à confondre ses intérêts avec ceux de la haute noblesse, la bourgeoisie des gens de loi, procureurs, notaires, huissiers, avocats, pullulant auprès des 300 justices seigneuriales, des nombreuses justices

ecclésiastiques et municipales et des 32 justices royales, se rapprochait étroitement des titulaires des professions libérales, médecins, chirurgiens, apothicaires, dont le nombre croissait, ainsi que celui des industriels et des marchands. Elle s'appuyait sur la petite bourgeoisie des artisans, des agents d'affaires des villes et des bourgs, sur les petits et moyens propriétaires roturiers des campagnes. Elle devenait une force sociale, avec laquelle il fallait compter de plus en plus. Au xvii^ siècle, de ses rangs, d'une famille de médecins châtelleraudais était sorti Descartes. D'une autre famille de même origine provenait, par son ascendance maternelle, La Fontaine. A la fin de la même période centennale. Voltaire allait naître de bourgeois du Thouarsais transplantés à Paris. Fournissant déjà à la royauté la plupart de ses fonctionnaires, à la société ses éléments les plus actifs, enrichie peu à peu par l'âpreté de son économie, et devenue maîtresse d'un tiers ou d'un quart des terres, ainsi que de la majeure part de la fortune mobilière, la bourgeoisie poitevine, d'abord docile et peu novatrice sous le règne de Louis XIV, devint, pendant le siècle suivant, la promotrice des idées égalitaires, en haine des privilèges de la noblesse et du clergé.

C'est elle qui introduisit dans les masses populaires le levain des revendications sociales et qui secoua, pendant les cinquante années qui précédèrent la Révolution, la résignation passive du peuple des villes et des campagnes. Ce peuple, en regard des trois autres ordres privilégiés à des degrés divers, supportait tout le poids de l'édifice politique et social. Les ouvriers formaient dans les villes la moitié ou le tiers de la population, et dans les campagnes généralement le sixième. Ils souffraient

dans les centres urbains des obstacles que leur opposaient les monopoles excessifs du patronat, groupé en corporations jurées. Dans les bourgs et les campagnes, la liberté du travail existait, mais gênée, depuis le temps de Golbert, par les tyranniques prescriptions des règlements de fabrication et de police. Partout, l'ouvrier, sans crédit, sans instruction, sans organisation, réduit à des salaires de famine, variant de 15 sous au maximum à 6 sous par jour, .végétait dans le dénuement, exposé à tous les contre-coups du chômage et des disettes. La catégorie la plus heureuse des salariés était celle des domestiques, qui formaient le tiers de la population adulte, et qui nourris, logés, souvent vêtus, souffraient beaucoup moins de la modicité de leurs gages, compensée par la stabilité et la sécurité de leur condition.

Les petits propriétaires, déjà fort nombreux, détenaient à eux seuls en Poitou un cinquième ou un sixième du sol, mais le morcellement excessif de leurs domaines, joint à l'accumulation des dîmes, des charges féodales et surtout des impôts royaux, dont leurs terres étaient grevées, rendait leur condition précaire et souvent misérable. Au dernier degré du peuple viennent alors enfin après les métayers, sur lesquels pèsent les plus fortes charges, les journaliers qui forment un véritable prolétariat agricole, dont l'importance atteint parfois au tiers de la population, et qui, sujets à de fréquents chômages, doivent vivre de salaires quotidiens infimes (15 sous à 8 sous), obtenus pendant la belle saison. La majeure part des classes populaires du Poitou apparaît donc au xvii® et au xviii® siècle en proie à une profonde misère. Dans les campagnes, l'aspect minable des villages et des hameaux, des huttes et des chaumières, frappe tous les observa-

teurs de ce temps. Les classes populaires se contentent d'une nourriture grossière, de pain noir de seigle ou de méture, de légumes ou de laitage, n'ont pour tout luxe qu'un peu de viande de porc, boivent de l'eau ou de la vinasse, s'habillent d'étoffes, toiles ou lainages, grossièrement tissées, heureuses quand elles ne connaissent pas la famine et l'absolu dénuement.

Aussi, la contrebande du sel [faux saunage), le vagabondage et la mendicité ont-ils fait de nouveaux progrès. En 1789, un sixième de la population du Poitou, d'après des rapports officiels, se compose de mendiants. Vainement a-t-on essayé de diminuer l'intensité de cette crise de la misère, en créant, à l'aide de la générosité privée et des subsides publics, l'assistance aux malades et aux enfants trouvés dans les hôpitaux, dont on a doté, depuis 1656 surtout, les principales villes et bourgs. On a inauguré aussi l'assistance par le travail dans les hospices des pauvres renfermés, pourvus d'ateliers, et dans le Dépôt provincial de mendicité, formé en 1724. Ces institutions, de même que les distributions gratuites de pain, de blé, de riz, organisées par l'administration, en temps de disette, se trouvent insuffisantes, pour enrayer un mal aussi profond . Parfois , comme pendant les 20 dernières années du règne de Louis XIV, comme en 1709, comme en 1710, comme en 1784 et en 1787, d'affreuses famines se déchaînaient, soulevant des émeutes, provoquant une recrudescence de la misère « qui tara trembler les siècles à venir », ainsi que le dit un registre paroissial du xviii^ siècle. Qu'on ajoute, à ce dénuement chronique et à ces disettes, les épidémies, dont on tente, sans grand succès, d'enrayer le retour, et qui, sous des formes diverses, en 1603, en 1624, en 1625, de 1629 à 1634, en 1637, en

l'époque de la monarchie absolue. 237

1642, en 1742 par exemple, déciment la population misérable, au point qu'en une seule fois, sous le règne de Louis XIII, Poitiers perd 4.000 de ses habitants. On a ainsi les raisons qui expliquent la dépopulation des campagnes, l'abandon de villages entiers, le développement effrayant de la mortalité, bref la crise du peuplement, qui a réduit de deux tiers le nombre des habitants de certaines villes, fait déchoir à 612.000 âmes en 1698 et à 690.000 en 1784 le chiffre de la population, et précipité le Poitou à un des derniers rangs (le 27^), parmi les provinces du royaume.

La région poitevine n'est pas moins atteinte pendant ces deux siècles dans sa prospérité économique. Elle est tombée, à la veille de la Révolution, à la vingtième place au point de vue de la richesse, parmi les trente-cinq grandes divisions du royaume. Intendants, économistes, agronomes, voyageurs, signalent à l'envi le dépérissement de cette pauvre et triste province, énervée par la misère et les épidémies, qui voit décroître d'année en année ses ressources, et qui ne produit pas en moyenne la moitié de ce qu'elle devrait produire. En dehors de quelques zones fertiles et bien cultivées dans le Marais desséché et la Plaine, en dépit de quelques essais partiels pour défricher le sol, propager au xviip siècle le mûrier, la pomme de terre, la marne, la charrue de Brie, les sociétés d'agriculture, la production agricole languit et décline. Sur la côte, où la population trouve dans la pèche de la sardine, l'élevage des moules et des huîtres, des ressources nouvelles, la principale industrie dupasse, l'exploitation des marais salants, tombe en décadence, par suite de la concurrence des sels marins du Midi et des sels gemmes d'Europe centrale. Si, sur la côte, des compagnies de capita-

listes, nobles, bourgeois ou financiers, avaient entre 1643 et 1664 conquis 20.000 hectares d'excellentes terres dans le Marais occidental; si, au xviii^ siècle (1742-52), on conquérait plus de 4.000 hectares vers la Glaye et Moricq; si enfin Jacobsen à Noirmoutier créait un vaste domaine agricole (1767-1772) au moyen de digues et de plantations ; il restait encore cependant, en 1780, dans le Bas-Poitou plus de 70.000 arpents de marécages improductifs, et dans les domaines de l'Etat, à Tintérieur de la province, plus de 4.000. Les landes couvraient d'immenses espaces, formant, suivantles régions, un huitième à trois cinquième du sol, quoiqu'on eût essayé depuis 1766 d'encourager les défrichements, et bien qu'on eût, après la perte du Canada, tenté de coloniser les terres incultes du Ghâtelleraudais avec des colons Acadiens et Westphaliens. Malgré les belles ordonnances de Golbert et la création de pépinières, les forêts avaient été dévastées, ici transformées en maigres taillis, là en landes ou pâtures; ainsi l'une des richesses de la province se trouvait presque anéantie.

Le Poitou vivait surtout des produits d'une agriculture redevenue à demi primitive, de l'élevage du gros bétail dans la zone des prairies; de celui du cheval, en Bas-Poitou, amélioré par la création de haras depuis Golbert; de la vente, des mulets et des baudets, dans le Poitou calcaire; du commerce des bêtes à laine et des peaux de chèvre, dans la région immense des pacages. Encore avait-on à faire face à de fréquentes épizooties. Quant aux cultures proprement dites, elles ne progressaient pas, faute de capitaux, d'engrais, d'amendements, de bonnes méthodes d'exploitation et de matériel agricole perfectionné. Dans la Plaine, qui dans les bonnes années produisait deux ou trois fois plus de

céréales que n'en exigeait la consommation du pays, on n'obtenait que 3 hectolitres à l'hectare; l'extrême variation des récoltes y ouvrait la voie à de fréquentes disettes. Le seigle couvrait plus d'espace que le blé, et les céréales pauvres, méteil, sarrasin, orge, l'emportaient sur les céréales riches, froment, maïs, avoine. La culture du turneps, de la pomme de terre, de la betterave champêtre, débutait à peine à la fin du xviif siècle. La vigne, fort répandue, ne donnait qu'un produit irrégulier et de vente malaisée ; l'administration en entravait le développement, pour ne pas nuire aux emblavures. Quelques essais de cultures industrielles, relatifs aux mûriers et à la sériciculture, à la garance, à la soude, tentés sous les auspices des intendants, n'avaient pas donné de résultats appréciables. Le lin et le chanvre seuls occupaient une part des meilleures terres. Le progrès agricole s'était trouvé enrayé par la fiscalité royale et par l'appauvrissement des masses rurales. Malgré les efforts de Sully, de Colbert et des intendants du xviii^ siècle, la décadence de l'industrie poitevine fut encore plus profonde que celle de l'agriculture. Elle tenait à d'autres causes que « la fainéantise » des Poitevins, dont parle parfois Colbert. Elle était due surtout à la spécialisation croissante des régions de production, aux excès du fiscalisme et de la réglementation administrative, à l'exode des protestants et à la crise sociale, à « la gueuserie » enfin d'une province ruinée. En dehors des petits métiers de première nécessité, dont la vitalité ne fut pas atteinte, la plupart des industries anciennes du Poitou périclitèrent et un certain nombre disparurent pour toujours. Ainsi succombèrent les vieilles exploitations minières, les anciennes industries métallurgiques, jadis si florissantes, représentées à peine, en 1789, par trois forges et par les

ateliers de coutellerie fort déchus de Ghâtellerault ; les verreries de verre commun d'autrefois et les verreries italiennes de verre fin créées sous Henri IV; la plupart des faïenceries, dont on fit l'essai au xvii® et au XVIII® siècle; les fabriques de dentelles installées à Loudun et à Poitiers ; la manufacture de draps fins de la même ville, et la tannerie châtelleraudaise de cuirs façon d'Angleterre, instituées au temps de Golbert. Des créations industrielles de l'époque colbertiste, une seule garda quelque vitalité : la fabrique de bonneterie et de bas au métier de Saint-Maixent et de Poitiers. Celles duxviii® siècle, manufacture poitevine de toiles à voiles, filatures et fabriques de cotonnades, filatures de soie, végétèrent péniblement. Les deux grandes spécialités industrielles provinciales, la fabrication des lainages communs à bon marché, prospère jusqu'en 1685, et la préparation des cuirs et peaux, déclinèrent rapidement par suite de la Révocation de l'édit de Nantes, de la concurrence de la draperie et de la tannerie étrangère, de la fermeture des marchés d'Espagne, de Portugal, du Nouveau Monde, qui échappèrent à la France. La première n'occupait plus en 1778 que 11 à 12.000 ouvriers, et ne produisait plus que 1.600.000 francs de tissus, outre 600 000 francs de toiles. La seconde, complètement tombée à Ghâtellerault et à Poitiers, ne se maintenait plus, réduite d'un tiers, qu'à Niort. L'agonie commença donc pour la vie industrielle poitevine.

L'activité commerciale avait d'abord profité de la bienfaisante administration d'Henri IV et de Sully, qui fit remettre en état les routes, construire le beau pont de Ghâtellerault, au prix de deux millions, établir la canalisation du Clain moyennant une dépense d'un million et demi, restaurer celle de la

Sèvre et du Bas-Poitou, et qui développa les moyens de transport. Mais, malgré les efforts de Golbert, qui créa un budget régulier des travaux publics et en septupla les dépenses pour la province; malgré le zèle des intendants du xviii® siècle, notamment de Blossac, qui, à l'aide de la corvée royale, firent construire 700 kilomètres de belles routes ; en dépit du développement des postes et messageries royales, la généralité de Poitiers demeurait, de l'aveu de Necker, « dépourvue de voies de communication dans la plus grande partie de son territoire, et par conséquent sans débouchés ». Des régions entières restaient presque inaccessibles, aumoment de la mauvaise saison, par exemple la Gàtine et le Bocage. La navigation intérieure, à l'exception de celle de la Vienne, avait été négligée. Le Clain, la Sèvre, la Vendée envasées étaient presque abandonnés par le trafic. Des nombreux projets de canalisation éclos pendant cent ans, aucun ne fut exécuté. Le crédit était rare et cher; le taux de l'intérêt atteignait en Poitou 9 à 15 %.

Le seul trafic intérieur actif, celui des produits agricoles, alimentait de nombreux marchés locaux ou régionaux, mais les grandes foires de Poitiers étaient tombées. Celles de Niort et de Fontenay se maintenaient mieux, avec un chiffre d'affaires de 2 millions 1/2 vers 1775. Le commerce de transit enrichissait Ghàtellerault. Partout ailleurs, sauf sur la côte, la vie commerciale stagnait, réduite à l'horizon immédiat de la province. Le commerce maritime s'était d'abord développé auxvif siècle. Ce fut l'époque où, à la suite de la Popelinière qui avait tenté sans succès une expédition auxterres australes, d'autres Poitevins allaient, avec Champlain et de Monts, coloniser le Canada. Des gentilshommes du Poitou, la Ravardière et les Rasilly, essayaient

d'occuper la France Equinoxiale (Amazonie). La Roche Saint- André, un Vendéen, s'établissait à Madagascar. Enfin les Olonnais s'emparaient des Antilles et s'y groupaient sous la conduite d'un Poitevin, Ogeron de laBouère, pour la colonisation de la reine de nos colonies, Saint-Domingue, dans laquelle une foule de familles du Poitou conservèrent jusqu'à la Révolution de riches plantations.

Les armateurs des Sables arrivaient à employer à la pêche de Terre-Neuve jusqu'à 300 barques ou navires. Les petits ports du Bas-Poitou avaient d'actifs rapports avec les Hanséates, les Hollandais et les Anglais. Les guerres et l'augmentation du tonnage de la marine marchande à laquelle les havres poitevins purent de moins en moins donner asile, la perte de notre Empire colonial, la concurrence des armateurs anglais, enfin la concentration du trafic maritime à la Rochelle, amenèrent au xviii^ siècle la décadence du commerce extérieur et des ports du Poitou. Un seul, celui des Sables, grâce aux grands travaux (1762), qui coûtèrent plus de deux millions, au moyen desquels on améliora son accès, ses rades et ses quais, grâce enfin à la liberté du commerce avec l'Amérique (1764), retrouva une partie de son ancienne activité. L'ensemble des échanges de la province n'en demeura pas moins très inférieur à celui des autres grandes régions de la France.

Dans ce pays asservi et appauvri, si les hautes classes et les classes moyennes s'étaient policées et avaient dépouillé la brutalité ou la rusticité des mœurs du passé, les masses populaires étaient devenues plus ignorantes et plus grossières. Elles se contentaient de plaisirs simples, ceux des assemblées de villages et veillées, des distractions équivoques et malsaines des marchés et des foires, jeux

de hasard et de bateleurs, stations aux tavernes. Les rixes et les coups étaient fréquents, la moralité médiocre ; la criminalité encore élevée ; l'ignorance profonde et la superstition sans bornes. Dans les villes foisonnaient les cartomanciennes et les diseurs de bonne aventure. Dans les campagnes persistaient de vieilles légendes sinistres qui terrorisaient les foules. Partout, la sorcellerie avait eu longtemps ses croyants. En 1634, on avait brûlé à Loudun, après un procès retentissant, le curé Urbain Grandier, soupçonné d'avoir ensorcelé un couvent d'Ursulines. En 1642, on brûlait vifs à Poitiers un sorcier et une sorcière. Le Poitou, aux yeux des hommes du xviii^ siècle, qui se piquaient volontiers de vivre à une époque de lumières, était une des provinces les moins éclairées du royaume.

Toutefois la renaissance du sentiment religieux vint atténuer cette misère morale des classes populaires, fournir à leur vie intérieure un aliment réconfortant, et relever la moralité de la bourgeoisie, ou même celle d'une partie des hautes classes. Cette rénovation se fit sentir aussi bien dans la minorité protestante que dans la majorité catholique. La première avait été gâtée par l'afflux des ambitieux et des hommes de proie. Elle fut débarrassée de ces éléments douteux par les conversions. Dès lors, réduite à former un neuvième de la population (65 à 70.000 âmes), la moitié de la noblesse, la moitié de certaines villes, ailleurs le cinquième ou le tiers, elle s'organisa du moins fortement, sous la direction de ses synodes et de ses consistoires. Elle s'instruisit dans ses écoles. Elle subit l'action profonde de ses éminents controversistes, les Duplessis-Mornay, les Daillé et les Beausobre. Les nouvelles générations calvinistes du Poitou, sérieuses, graves, d'une haute tenue morale, d'une

culture remarquable, d'une activité réfléchie et persévérante, comptèrent parmi les meilleurs éléments de la société provinciale.

De son côté, la majorité catholique éprouva l'action bienfaisante de la réforme entreprise après le concile de Trente et après la pacification religieuse, par des prélats administrateurs, Richelieu, la Rocheposay, par de pieux évéques, Saint-Belin, Nicolas Colbert, Barillon, la Poype de Vertrieu, Verthamon, Saint-Aulaire, aussi bien que par les fondateurs d'ordres, Bérulle, le Père Joseph, Olier, saint Vincent de Paul, Grignion de Montfort. S'il y eut encore dans l'épiscopat, les abbayes, les canonicats, des hommes peu pénétrés de leurs devoirs, la masse du haut clergé et la quasi-totalité du bas clergé changea de mœurs et de caractère. Grâce à la fondation de grands séminaires à Luçon et à Poitiers (1681), suivie de l'institution de petits séminaires et de collèges ecclésiastiques, le recrutement et l'instruction des clercs furent assurés. On ne vit plus de cures données en dot ou desservies par des prêtres scandaleux, ignorants et grossiers. La moralité du clergé fut relevée, de même que sa dignité. Le corps ecclésiastique, depuis la fin du xvii^ siècle, se distingue avantageusement par sa tenue, sa culture, son zèle et sa foi, de l'étrange collection de clercs et de moines, dont les enquêtes du temps d'Henri IV révèlent les tares scandaleuses. Dans les paroisses restaurées, dotées de nouveaux édifices, il a reconquis l'estime et souvent l'attachement des fidèles. Les événements de la Révolution devaient le prouver.

La floraison des ordres religieux est un des symptômes de cette renaissance catholique, qui ne se ralentit qu'au milieu du xviif siècle. Non

seulement on essaie de réformer les abus qui s'étaient introduits dans les anciens instituts monastiques, Bénédictins, Augustins, Prémontrés, et que le système de la commende perpétua trop souvent, mais encore une foule de congrégations, mieux appropriées à la nouvelle société, surgirent de tous côtés. Plus de soixante établissements religieux nouveaux se fondèrent en moins de cent cinquante ans. Les Jésuites et les Oratoriens établissaient des collèges florissants, dont le plus important, celui de Poitiers, compta jusqu'à 800 élèves. Les Capucins, les Récollets, les Feuillants, les Lazaristes, les Frères de la Charité de Saint-Jean-de-Dieu, les Minimes s'établissaient dans les centres urbains du Poitou, pour y organiser la propagande religieuse par la prédication et la charité. Les Frères de Saint-Gabriel, que fonda en Bas-Poitou le bienheureux Grignion de Montfort, se préoccupèrent de l'instruction du peuple. Une foule d'ordres féminins, Calvairiennes, Dominicaines, Carmélites, Filles Saint-François, Filles Notre-Dame, Filles de Sainte-Marie, Bénédictines, Ursulines, Visitandines, Hospitalières, Dames de TUnion chrétienne, Filles Saint-Ausone, Fontevristes, Sœurs de la Sagesse, installés dans les villes et parfois dans les campagnes, se vouèrent, les uns à la vie contemplative, les autres aux œuvres d'enseignement et d'assistance. Sous la double influence des ordres religieux et du clergé séculier, l'indifférence religieuse, dont les progrès alarmaient les pieux chefs de l'Eglise poitevine au début du xvii' siècle, fit place à la ferveur des croyances. Des confréries, les unes publiques, comme celle de Sainte- Radegonde, les autres secrètes, comme la fameuse association du Saint-Sacrement, dont Poitiers fut l'une des forteresses, réveillèrent le mysticisme

catholique, développèrent le prosélytisme dans toutes les classes, et propagèrent partout le goût des graves problèmes de la croyance.

Ainsi, le Poitou devint l'une des grandes métropoles religieuses où le célèbre Duvergier de Hauranne, qui fut abbé du monastère poitevin de Saint-Gyran et vicaire général de Poitiers, jeta les fondements de la doctrine janséniste, où il entra en relations avec Arnauld d'Andilly et la mère Angélique (1620), où il se forma au rôle de directeur spirituel et d'où il partit en 1621 pour exercer à Paris son apostolat. Le Poitevin Baudry d'Asson fut un des premiers solitaires de Port- Royal, vers l'époque où le duc de Roannès, gouverneur de Poitou, et le prieur de Saint- André-sur- Sèvre, ancien curé de Saint-Merry, propageaient l'austère doctrine janséniste dans la province. C'est peut-être pendant son séjour d'Oiron, auprès de Roannès, que Pascal se rallia définitivement au parti janséniste. Ce parti, malgré la persécution, conserva dans l'épiscopat, à l'Université, dans une partie du clergé et de la bourgeoisie poitevines, de fervents adeptes jusqu'à la fin du xviif siècle. De son côté, l'ultramontanisme, sous la direction des Jésuites, des Capucins, des Lazaristes, des Frères de Saint-Gabriel, conquérait la majeure part des clercs et des fidèles, propageant la dévotion au Sacré-Cœur et à la Vierge, ainsi que le sentiment d'obéissance absolue à la suprématie pontificale.

La renaissance catholique, en même temps qu'elle ranimait le sentiment religieux, qu'elle relevait la moralité du clergé, et qu'elle provoquait l'essor des œuvres d'enseignement ou d'assistance, eut malheureusement pour résultat de réveiller l'esprit d'intolérance. Non seulement elle influa sur la législation civile qui rendait obligatoire l'exercice du culte et

des prescriptions de la religion orthodoxe, mais encore elle contribua aux mesures de rigueur prises contre la minorité protestante. Les calvinistes du Poitou, dont les rangs furent éclaircis par les défections de la plupart des grandes familles, eurent d'abord à lutter contre les excès des fonctionnaires royaux, des corps municipaux et des propagandistes trop zélés. On ferma leurs collèges; on leur interdit l'accès des fonctions publiques, voire même celui des corporations jurées. On fit la guerre à leurs livres et à leurs prêches. Puis, sous le gouvernement personnel de Louis XIV, Tautorité, préoccupée de rétablir l'unité religieuse, prit l'initiative d'une persécution méthodique, couronnée parla violence. « D'étranges entorses », comme on l'avouait aux députés des réformés du Poitou, étaient d'abord données à l'édit de Nantes. On prohiba en 1665 l'exercice du culte protestant dans 37 villes ou bourgs de la province. On ordonna la démolition de 64 temples ; on interdit les prêches en plein air; on emprisonna leurs organisateurs. « Prenez garde, déclara le Tellier à ceux qui ré- « clamaient la liberté des détenus, qu'ils ne sor- « tent de prison la tête plus courte qu'ils n'y sont « entrés. » On acheta ensuite les conversions. On organisa des missions, sous la protection de la force armée, et, sous le prétexte du logement militaire, l'intendant de Poitiers, Marillac inventa les dragonnades. En un an (1680), 30.000 protestants poitevins, livrés sans défense aux pires brutalités des soldats, furent forcés de se convertir.

Les excès avaient été tels, que Louvois lui-même dut désavouer l'inventeur des missions bottées. Mais Basville et Foucault poursuivirent l'interdiction du culte, ordonnèrent la fermeture des temples, enlevèrent les enfants aux huguenots obstinés,

prohibèrent les mariages mixtes, triplèrent l'impôt sur les calvinistes, décrétèrent les relaps de prise de corps. Il y eut ainsi 38.500 nouveaux convertis en 1682. Basville, déclarait-on au roi, « avait fait merveilles » en Poitou. Foucault 1 acheva l'œuvre des conversions forcées, en faisant de nouveau appel aux soldats. Louvois répondit aux députés des réformés poitevins, en menaçant de les mettre à la Bastille. L'iniquité fut enfin consommée par la Révocation de TEdit de Nantes (1685). La persécution eut le contre-coup le plus funeste sur la vie économique et sociale du Poitou. Une élite de 6.000 à 7.000 calvinistes, formée des éléments les plus riches, les plus entreprenants, les plus instruits, les plus énergiques, alla porter à l'Angleterre, à la Hollande, à la Prusse, à la Suisse ses capitaux, son intelligence, ses talents. Elle leur fournit des marins, des officiers, des soldats, des industriels, des savants. Le Poitou se trouva singulièrement appauvri. La conversion forcée de 55.000 nouveaux catholiques introduisit dans la société poitevine des ferments de haine qui allèrent s'aggravant. Le catholicisme se créa ainsi de nouveaux ennemis secrets. Une minorité calviniste résolue résista même aux lois, perpétua le culte dissident dans les assemblées du désert, brava la ruine et le martyre, et reparut organisée avec 28 églises à la veille de la Révolution. Loin d'aider à la renaissance religieuse, l'intolérance l'avait compromise, de même que la persécution avait porté un coup funeste aux intérêts matériels et moraux de l'Ouest.

L'orthodoxie elle-même, en apparence victorieuse, fut affaiblie par les divisions qui s'aggravèrent entre jansénistes et ultramontains, entre haut et bas clergé. Le recrutement du clergé, de-

Types et costumes : Xeuville-de-Poitou, Coiiïure dite : La Pauline. — Tbouai's, Mariée Tiiouaisaise. — Paysan Poitevin (xvii^ siècle). — Maraîchins de

Soullans [Phot, Robuchon.) Pi. XVI. — Poitou.

puis le milieu du xviii^ siècle, devenait plus difficile. La discipline s'amoindrissait. Si la masse des populations restait fidèle à sa foi et à ses prêtres, l'idéal monastique n'était plus compris d'elle. Les cloîtres se vidaient; il fallut fermer plusieurs des anciens monastères. Les nouveaux ordres religieux, sauf ceux de femmes, étaient eux-mêmes atteints. L'opinion publique ne supportait plus qu'avec impatience les privilèges sociaux du corps ecclésiastique. Une partie de la bourgeoisie et des hautes classes se détachait même du catholicisme, adhérait aux idées philosophiques, au déisme de Voltaire, au spiritualisme de Rousseau, au panthéisme de Diderot, de même qu'aux doctrines novatrices dans l'ordre politique et social. La franc-maçonnerie faisait son apparition à Poitiers, et dans les premières loges maçonniques se formait, pour une part, le futur personnel révolutionnaire.

Le Poitou commençait, à ce moment même, à secouer la torpeur intellectuelle qui l'avait envahi. Depuis le second tiers du xvii" siècle, avaient en effet peu à peu disparu les dernières lueurs de la brillante renaissance poitevine. Les cercles lettrés et savants des la Rocheposay à Poitiers, des Sainte- Marthe à Loudun, des Besly à Fontenay, les salons littéraires où trônaient Villemontée, M"'*'" de Ghémerault et de Bessay, s'étaient fermés, sans laisser d'héritiers. L'Université jetait un suprême éclat, au temps où Descartes, Guez de Balzac, La Quintinie, Barclay suivaient ses cours. Puis la vie s'était retirée de la province pour se concentrer à Paris, c( le pays des savants et de la politesse », suivant la définition du chevalier de Méré, où l'on trouvait à la fois la réputation et le profit. Aussi l'activité de la pensée se ralentit à ce point que les imprimeries poitevines tombèrent du chiffre de 23 à 5 en un

siècle et demi. La pauvreté des productions qui en sortaient au xyiii® siècle est le plus sûr indice de l'indigence intellectuelle du milieu.

La vieille et glorieuse Université, réduite alors à la misère, n'ayant plus qu'un corps professoral très diminué en nombre et en valeur, presque sans locaux et sans ressources, agonise, avec un effectif d'étudiants réduit des neuf dixièmes, ombre pâle d'un corps jadis plein de vie. Les collèges eux-mêmes, nombreux et florissants au xvif siècle, déclinent au xviiis payant les frais du conflit qui a mis aux prises Parlements, ordres religieux et municipalités. Celui de Poitiers, après l'expulsion des Jésuites, a perdu la moitié de ses élèves. Malgré les efforts du clergé et des instituts monastiques, l'enseignement élémentaire reste limité à une minorité du peuple.

Il y avait encore avant 1650 une école provinciale d'humanistes, de lettrés et d'érudits, dont les plus remarquables avaient été Colardeau, le poète îbntenaisien, et Jean Besly, le premier historien véritable du Poitou. Daillé avait pu faire imprimer dans la province les Mémoires de Duplessis-Mornay(1624), Agrippa d'Aubigné les Tiagiqu€s({^i^)^ les Aventures du baron de Fœneste (1617) et sa célèbre Histoire Universelle (1616-20). François Viète y avait préparé ses grandes découvertes mathématiques qu'on éditait entre 1600 et 1615. Mais à partir du second tiers du xvii® siècle, Paris attire tous les hommes avides de savoir et de renom. Le grand cardinal, fils du Poitou, Richelieu, y a créé l'Académie française (1635), Colbert les autres Académies et les centres principaux de recherches. Les beaux esprits de la province s'en vont dans la capitale chercher une réputation temporaire, qui les conduit parfois à l'Académie, comme les Ménardière, les Pilet, les Lavau, les Filleau de la Chaise, les

Nadal, sans les garantir d'un oubli mérité ou de l'immortel ridicule que valent à certains d'entre eux les satires de Boileau et de Voltaire. Le Poitou donne cependant à la France, en dehors des cénacles littéraires, le pénétrant auteur des Maximes, la Rochefoucauld, une femme, moraliste de raison claire et ordonnée, M™' de Maintenon, la petite-fiUe d'Agrippa d'Aubigné, et le spirituel chevalier de Méré, dont l'esprit de finesse a exercé une action si profonde sur le génie de Pascal. Il a surtout fourni à l'érudition française quelques-uns de ses plus illustres représentants, les deux Sainte-Marthe, Louis et Scévole, les auteurs à^V Histoire généalogique de la maison de France et de la Gallia Christiana; le bénédictin dom Rivet, le promoteur de VHistoire littéraire de la France; enfin le grand physicien et naturaliste Réaumur.

C'est aussi à Paris et à la cour que les grands seigneurs, les corps municipaux et ecclésiastiques vont chercher les artistes chargés de construire ou de transformer châteaux, églises, couvents, édifices civils. C'est sous l'inspiration des embellissements de la capitale, que les intendants cherchent à embellir et à régulariser les villes de la province, en y créant des quais, des ponts, un éclairage public, des boulevards, des portes monumentales, des places et des promenades. A Poitiers, l'intendant Foucault fait ouvrir les Cours Saint-Cyprien, à l'imitation du Cours la Reine, et niveler la Place Royale, où s'élève la statue du grand Roi. L'intendant Le Nain crée la promenade du Pont-Guillon. Blossac en fait aménager d'autres à Fontenay, Lusignan, Niort, Châtellerault et forme à Poitiers, sur le modèle du parc de Versailles, le beau parc qui a gardé son nom. A Thouars, Marie de la Tour fait bâtir à grands frais la majestueuse façade, la cour élevée, les balus-

très, l'escalier monumental du château des la Trémoille, sur le plan des résidences royales. Le grand ministre de Louis XIII confie à Jacques Lemercier le soin d'édifier une ville entière, un Versailles ministériel, quasi royal, avec son fastueux château où rien n'est épargné, à Richelieu, centre des domaines de sa famille. Le cardinal de Sourdis de son côté a fait construire le beau château de Saint-Loup dans le style nouveau du grand siècle. Pour le maréchal de la Meilleraye, l'architecte Claude Métezeau bâtit un hôtel à Parthenay et un château au siège seigneurial du duché. La Feuillade enfin, héritier des Gouffier, plaque à Oiron sur les bâtiments principaux, ces merveilles de la Renaissance, un corps de logis central, flanqué de deux pavillons, dans le goût rectiligne et solennel du siècle de Louis XIV. La manie du faux antique, des frontons, des portails ornés de statues, de l'italianisme boursouflé et décadent ou précieux, sévit dans l'hôtel de la Juridiction consulaire de Poitiers, œuvre de Jardret, dans les cloîtres des Augustins et des Visitandines de la même ville, décorés par le sculpteur Girouard, dans les chapelles des Carmélites de Niort et de Poitiers, oeuvres du Breton Leduc, dit Toscane, dans la chapelle du collège Sainte-Marthe à Poitiers. Quelques artistes provinciaux, le sculpteur sur bois Fontenaisien Logeay, le Poitevin Girouard, auteur du portail des Augustins et de la statue de Louis XIV, le Niortais Drouault représentent seuls la vieille tradition provinciale, à côté de nombreux artisans, qui ne s'élèvent guère du métier jusqu'à l'art. C'est à l'Ile-de-France que les grands seigneurs et les évêques recourent en général, pour exécuter les commandes les plus remarquables. Ainsi, Hurtrel vient édifier à Niort le tombeau des Parabère, Nicolas Poussin paraît un moment à Luçon et Mesnier à

Poitiers. Pas un grand artiste ne se révèle alors dans le milieu provincial, à l'exception du célèbre compositeur Michel Lambert, originaire de Vivonne, formé à la Sainte-Chapelle de Ghampigny-sur- Vende, et qui fut le beau-père de Lulli, ainsi que l'émule de gloire de Molière.

C'est seulement à partir de 1740, que le Poitou commença à renaître à la vie intellectuelle. Les intendants Le Nain et Blossac y favorisent les recherches d'érudition, les études d'histoire locale et provinciale, les recherches archéologiques, et la formation de l'admirable collection de documents due aux deux Bénédictins Boudet et Fonteneau. Une émule de Montesquieu, M^'® de Lézardière, surgit en Bas-Poitou ; dans la Théorie des Lois Civiles^ elle recherche les origines des institutions féodales et monarchiques. Des cabinets de lecture s'organisent jusque dans de petites villes. Les premières bibliothèques publiques se fondent. Des cercles lettrés se réorganisent.Fontanes forme son talent naissant dans celui de Niort. La société polie, engouée d'art dramatique, organise à Poitiers le premier théâtre permanent (1775). Les discussions philosophiques sont à la mode. Un Bénédictin, dom Deschamps, précurseur de Hegel, développe le système panthéiste dans le petit cénacle de Voyer d'Argenson. Les expériences scientifiques et les découvertes de tout ordre passionnent les classes cultivées. Le goût de l'art se répand. Un élève de Boucher, Pages, fonde à Poitiers, sous la protection de Blossac (1776), la première Ecole régionale d'enseignement des beaux-arts. Le publiciste Jouyneau-Desloges crée presque en môme temps (1773) le premier journal ou revue périodique, sous le nom à' Affiches du Poitou, L'esprit nouveau se propage peu à peu.

LE POITOU DEPUIS LES DÉBUTS DE LA RÉVOLUTION JUSQU'AU CONSULAT (1789-1799).

La Révolution, qui devait profondément transformer le régime politique et la structure sociale du Poitou, a été pour la province le point de départ d'une ère nouvelle, où l'activité de la vie provinciale s'est peu à peu déployée dans toutes les directions. Mais elle déchaîna d'abord une terrible crise de dix ans, rançon de la future régénération.

Dès la seconde moitié du xviii^ siècle, l'esprit de passivité et de soumission dont le pays avait fait preuve sous le joug de la monarchie absolue tend à s'altérer. Le gouvernement monarchique devenu impopulaire et méprisé, à la fin du règne de Louis XV, a repris, il est vrai, un regain de faveur sous le bon roi Louis XVI. Mais les scandales de cour, tels que le procès du Collier, l'insolente et oppressive administration du comte d'Artois dans son apanage du Poitou, la légèreté, la paresse, l'insouciance, les scandales de la vie privée du dernier intendant Boula de Nanteuil, enfin l'aggravation des charges financières, déterminent la formation d'un courant hostile à l'administration royale. Dans les années

qui précèdent la convocation des Etats-Généraux, un parti d'opposition se forme dans le bas clergé, la petite noblesse et la bourgeoisie. Il se montre défavorable au despotisme ministériel et aux privilèges des grands seigneurs. Il réclame des réformes. Le pouvoir donne le spectacle déconcertant de ses palinodies et de sa faiblesse, de ses velléités de réformes et de ses reculs. Il a supprimé le Parlement de Paris, et créé à deux reprises des Conseils supérieurs ou grands bailliages à Poitiers (1771-1774, 1788), pour rétablir bientôt après la toute-puissance de l'aristocratie parlementaire. Il n'a réussi qu'à mécontenter la masse de la population poitevine, favorable à l'institution des nouveaux tribunaux, aussi bien que la minorité de gens de loi, qui soutient la cause du Parlement. Il éveille pendant les ministères de Turgot et de Necker d'immenses espérances jusqu'au fond des campagnes, et il excite, en répudiant ensuite les réformes, la sourde animosité des opprimés.

Il se désarme enfin lui-même, en organisant, à partir de 1787, l'Assemblée provinciale et des assemblées municipales élues. La première, bien que composée d'hommes pondérés, nommés par l'administration elle-même pour moitié, met en lumière, par ses enquêtes dans les Elections du Poitou, la misère du pays, l'urgence de l'exécution du programme économique, financier et administratif qu'elle esquisse dans sa courte existence de deux ans. Les secondes émancipent les campagnes de la lourde tutelle administrative, ébranlent dans les villes la prépondérance de l'ancienne oligarchie bourgeoise trop servile, et préparent l'émancipation politique de la province. En même temps, la bourgeoisie et le peuple s'unissent dans une opposition commune aux privilèges, devenus plus intolérables depuis

que le clergé prétend étendre les dîmes aux cultures nouvelles ou aux terres défrichées, et que l'aristocratie d'épée ou de robe, travaillant à renouveler ses registres terriers ou censiers, fait revivre une foule de redevances féodales tombées en désuétude. La noblesse provinciale se dresse hardiment contre la noblesse de cour, qui accapare les charges militaires et les pensions. Les curés se liguent contre les hauts dignitaires de leur ordre, qui les relèguent dans une condition précaire et sans issue.

Les assemblées électorales réunies, d'abord dans les paroisses, puis à Poitiers, révélèrent Féveil de l'opinion dans un milieu où presque personne ne s'était douté de ce lent travail de désaffection, précurseur de la chute de l'ancien régime et de celle de la vieille monarchie. Les cahiers des paysans prouvèrent que les masses rurales se préoccupaient surtout des grandes réformes économiques et sociales, qui pouvaient seules transformer les conditions de leur existence sacrifiée. Le parti a patriote », formé en 1788 dans la bourgeoisie éclairée des villes, avait déjà remué la province, au point que l'Assemblée provinciale et les assemblées municipales s'étaient prononcées en faveur du doublement de la députation du tiers-état. Son active propagande aboutit à faire placer en première ligne les vœux favorables aux réformes politiques, administratives et fiscales. Les trois ordres réunis le 17 mars 1789 dans la capitale du Poitou, au collège Sainte-Marthe, furent d'accord pour réclamer le régime constitutionnel, la décentralisation administrative, la réorganisation du système financier et économique. La noblesse, qui revendiqua par esprit de corps le maintien de ses privilèges sociaux, étonna par la hardiesse de ses revendications politiques. Le clergé, dont le cahier des doléances fut

le plus étroitement conservateur de tous, se dédommagea en nommant la députation la plus entreprenante, composée surtout de représentants des curés. Mais aucun des trente-six députés des trois sénéchaussées ou bailliages de Poitiers, de Châtellerault et de Loudun ne dépassait le niveau de la médiocrité. Les événements devaient donner à quelques-uns d'entre eux un moment de célébrité. Ce furent en effet trois curés du Poitou, Dillon, Lecesve et Jallet qui se décidèrent les premiers de leur ordre à s'unir le 13 juin au tiers-état, qui participèrent au serment du Jeu de Paume, qui déterminèrent ainsi l'adhésion du bas clergé à la cause du troisième ordre et qui assurèrent la transformation des Etats-Généraux en Assemblée Nationale Constituante.

Dès lors, la Révolution put accomplir en Poitou, malgré l'opposition d'une minorité de privilégiés, son œuvre de rénovation politique et de nivellement social. Des municipalités élues et des gardes nationales s'organisèrent partout. La bourgeoisie urbaine et rurale y forma l'élément prédominant qui entraîna les masses. La majeure part de la noblesse et du clergé adhéra d'abord au mouvement. Un petit nombre de gentilshommes prirent seuls part à la première émigration, celle qui suivit le 14 juillet. Un véritable enthousiasme souleva la province, à la nouvelle de la prise de la Bastille et de la nuit du 4 août. La modération de l'esprit poitevin se manifestait par le calme, que troublèrent à peine quelques émeutes dues à la famine, avec lequel les populations accueillirent les grands événements révolutionnaires. Nulle jacquerie n'ensanglanta cette aurore radieuse, et la fête de la Fédération attesta en 1790 Tunion de toute la province dans le culte du régime nouveau de liberté

et d'égalité. Le Poitou appréciait, plus que toute autre région, les immenses bienfaits que lui apportaient les réformateurs.

Mais il ne tarda pas aussi à ressentir les effets de leurs innovations hasardées. En dépit des cahiers [ui avaient unanimement demandé le renforcement iu cadre provincial par la création d'une Cour supérieure et d'une Assemblée provinciale à Poitiers, les légistes de la Constituante, soucieux avant tout de briser le particularisme régional, dont ils craignaient la renaissance, et d'empêcher le retour du système centralisateur de la monarchie, détruisirent les provinces, en même temps qu'ils poussaient la décentralisation jusqu'à l'anarchie. Le Poitou, amputé au profit des circonscriptions voisines, les deux Charcutes, l'Indre et l'Indre-et-Loire, d'une bonne part de son ressort historique, déçu dans son espoir d'obtenir une Cour supérieure de justice, fut de plus morcelé en trois départements, Deux-Sèvres, Vienne et Vendée, qu'on subdivisa en districts, cantons et communes. On avait voulu éviter le réveil de l'esprit provincial. On suscita l'esprit d'arrondissement, pis encore, l'esprit de clocher. On vit, dès 1790, les groupements locaux se disputer les chefs-lieux, les nouveaux fonctionnaires, et se livrer à de mesquins marchandages, comme s'il eût été question, dit Thibaudeau, d' « un jardin à partager ». Les autorités nouvelles, directoires de départements et de districts, conseils, municipalités, malgré leur bonne volonté et leur zèle, ballottés entre les courants du suffrage populaire et les suggestions du pouvoir central, manquèrent d'autorité et de prestige. Elles se perdirent par l'incohérence et la faiblesse de leur instable administration.

Le Poitou se trouva de plus livré à la fureur de partis politiques, dont aucun n'avait le vrai sens de la li-

berté. A Tunion primitive succédait l'énervante rivalité des factions. Les contre-révolutionnaires, nobles surtout, complotèrent dès 1 79 1 , dans la province , sous les ordres deLézardière etd'Escars, un soulèvement qui échoua, mais ils ne tardèrent pas à rallier une partie du clergé, devenu réfractaire aux innovations hasardeuses des Constituants. Les éléments avancés de la bourgeoisie urbaine et rurale formaient de leur côté le poirti patriote, qui organisa les associations politiques ou sociétés d'Amis de la Constitution^ depuis mai 1790, à Poitiers et dans les principales villes du pays. Mais, à son tour, le parti patriote, d'abord uni, se divise. Les modérés ou Feuillants, partisans de la monarchie constitutionnelle, d'abord victorieux aux élections législatives, départementales et communales (1790-1791), sont évincés par les révolutionnaires audacieux, qui, bien qu'en minorité, conquièrent de haute lutte le pouvoir en 1792, après le 10 août. Leur triomphe va déchaîner la guerre civile.

Le Poitou admit néanmoins sans difficulté la République et le gouvernement de la Convention. Mais c'est en 1793 que le désaccord apparut profond, entre la vieille province traditionaliste, Bocage, Gâtine et campagnes d'une part, et la nouvelle province attachée à la Révolution, Plaine, Marais et villes de l'autre, ou, en d'autres termes, entre les blancs et les bleus.

Cette scission eut pour causes le schisme religieux et l'application du service militaire obligatoire. Si la confiscation et la vente des biens ecclésiastiques n'avaient d'abord suscité aucune opposition et avaient même été favorablement accueillies jusque parmi les croyants, la Constitution civile du clergé jeta au contraire le trouble dans les conscien-

ces et irrita profondément les populations attachées à l'orthodoxie. Dans la Vienne, les deux tiers des prêtres adhérèrent à cette Constitution, mais l'autre tiers souleva l'opposition irréductible de la masse des fidèles. Dans les Deux-Sèvres et la Vendée, la plupart des membres du corps ecclésiastique rétractèrent le serment qu'ils avaient d'abord prêté, prirent place parmi les réfractaires, et, secondés par divers ordres religieux dissous, fomentèrent l'agitation parmi les populations rurales. Les premiers troubles éclataient à ce propos en Haute- Vendée (mai 1791), puis dans les districts deChâtillon et de Bressuire (mai 1792). Dumouriez, commandant militaire du Poitou, avait en vain signalé le péril d'une application rigoureuse des décrets contre les prêtres réfractaires. Il ne fut pas écouté.

Une autre mesure détermina la guerre civile. Tant que le gouvernement nouveau n'avait eu recours pour le recrutement de l'armée qu'aux engagements libres, il n'avait rencontré aucune difficulté. Les villes et les classes bourgeoises, ainsi que les classes ouvrières, avaient fourni, dans les trois départements poitevins, un excellent contingent de soldats ou d'officiers jeunes, enthousiastes, entreprenants, qui formèrent les premiers bataillons de volontaires de la Vienne, de la Vendée et des Deux- Sèvres, au total près de 6.000 hommes. Mais lorsque la Convention décida, en présence de la coalition européenne, d'abord la levée de 300.000 hommes (février 1793), puis la levée en masse (août), ces mesures de défense nationale se heurtèrent à la résistance des populations rurales du Poitou, pour la première fois assujetties au service militaire obligatoire universel, qui leur rappelait le souvenir odieux de la milice, et absolument réfractaires à l'idée de servir hors de leur province. Dans la Vienne

et dans la partie des Deux-Sèvres, ralliée à la Révolution, on ne put éviter les troubles, qui furent rapidement réprimés, ni surtout les désertions. Mais l'opposition au nouveau système de recrutement eut un résultat plus funeste encore dans les milieux traditionalistes du Bocage, de la Gâtine et du Marais septentrional, ainsi que dans les anciennes régions poitevines du Mauges, de l'Herbauges et du Rais, dont la majeure part avait été rattachée aux nouveaux départements de la Vendée, de la Loire-Inférieure et du Maine-et-Loire. Le tirage au sort y détermina une explosion de fureur contre-révolutionnaire, et la guerre civile commença.

Les Vendéens donnèrent leur nom aux soldats de cette nouvelle Iliade, de cette guerre de géants, comme Ta appelée Napoléon, où revécut aussi bien, parmi les blancs que parmi les bleus, quelque chose de l'âme héroïque d'autrefois. En quelques mois, cent mille hommes, tout un peuple en corps, divisé en paroisses et en bandes, que menaient au combat des paysans, des gentilshommes et des prêtres, se rua de la Loire à la Sèvre, du Thouet à l'Océan, sur les gardes nationales des villes et sur les troupes régulières désemparées. Vêtus d'habits grossiers, d'une veste de drap bleu gris sur laquelle était cousue l'effigie du Sacré-Cœur, de culottes de laine ou de toile, chaussés de guêtres et de sabots, un bonnet de laine sur la tête, les Vendéens ressuscitèrent le type de la guerre populaire à une époque où la guerre savante était seule en honneur. Adoptant d'instinct une tactique qui les rendit longtemps invincibles, ils se dispersaient, à l'approche des bleus, dans les bois, les genêts, les ajoncs, les chemins creux, derrière les rideaux d'arbres et de haies de l'intérieur ou dans les lacis des marécages delà côte. Ils correspondaient au moyen de signaux

mystérieux, donnés du haut des collines. Quand ils se hasardaient à l'offensive, ils substituaient à la tactique savante de l'ordre compact la tactique instinctive de l'ordre dispersé, ébranlaient l'ennemi par le feu de leurs tirailleurs, et enlevaient enfin ses positions par un soudain effort combiné. Vingt fois, on crut les avoir vaincus, et vingt fois ces adversaires insaisissables glissèrent entre les mains des bleus, empêtrés avec leur lourd matériel dans les fondrières du Bocage et dans les canaux du Marais. Ainsi se poursuivit pendant deux ans une lutte épique, ardente et acharnée, qui mit en jeu les pires instincts de la barbarie, qui s'accompagna d'affreux massacres, d'incendies et de pillages, dignes des temps primitifs. La cruauté des guerres féodales et le fanatisme des guerres religieuses sévit de part et d'autre. Mais parmi les paysans et les gentilshommes de la Vendée, aussi bien que parmi leurs adversaires, paysans et bourgeois des villes et des bourgs de la Plaine ou du Marais méridional, on vit aussi reparaître les vertus guerrières, l'énergie, l'audace, la bravoure chevaleresque de l'ancien Poitou.

L'insurrection, commencée dans le Mauges et le Bocage, se propagea comme une traînée de poudre dans la majeure part de la Vendée et des Deux- Sèvres. Les Vendéens prirent pour chefs des plébéiens, le perruquier Gaston, le chirurgien Joly, le voiturier Gathelineau, qu'on appelait le Saint du pays de Mauges, le garde-chasse Stofflet, aussi bien que des gentilshommes, pour la plupart anciens officiers, tels que le jeune et héroïque Henri de la Rochejaquelein, les braves Lescure et d'Elbée, l'audacieux condottiere sans peur, sans pitié et sans scrupules Gharette. D'un élan irrésistible, en trois mois, vainqueurs aux Aubrais et à Beaupréau, ils enle-

valent Bressuire, Parthenay et Thouars, occupaient Noirmoutier, et, vaincus devant les Sables-d'Olonne (29 mars), prenaient leur revanche en entrant à Fontenay, en menaçant Niort, Angers et Nantes (marsmai 1793). Battus au siège de cette dernière ville, cernés dans le Bocage par 100.000 hommes de troupes républicaines, dont les intrépides Mayençais, sous les ordres de Kléber et de Marceau, forment l'élite, les Vendéens, constitués en armée royale et catholique, font, par une série de victoires, autant de brèches dans le mur vivant qui les entoure. Les Mayençais eux-mêmes reculent étonnés à Torfon devant ces paysans. Mais la grande guerre réussit mal à ces troupes, impropres aux opérations de vaste envergure, divisées entre des chefs qui se jalousent, encombrées, comme aux temps primitifs, d'une cohue de vieillards, de femmes, d'enfants, de charrettes et de troupeaux, qui roulent pêlemêle avec le flot des combattants. L'apothéose s'achève en boucherie. Chassés de la Vendée par les Mayençais, acculés à la Loire à S^-Florent, où ils perdent leurs généraux les plus éprouvés (16 octobre), les Vendéens, sous la conduite d'un généralissime de vingt ans, la Rochejaquelein, font encore des prodiges, culbutent à Laval l'incapable Léchelle, et, après leur échec devant Granville (15 novembre), infligent une dernière défaite à Dol au général Rossignol. Bientôt après ils sont à leur tour écrasés à la bataille du Mans par Kléber et Marceau. Dixhuit mille hommes y trouvent la mort, et le reste, troupeau humain désemparé, pourchassé sans pitié jusqu'à Savenay sur la Loire, périt presque en entier, sous les coups du boucher Westermann (décembre 1793).

Tels avaient été les résultats des premières fautes de la Révolution. L'anarchie grandissante, la crise reli-

gieuse déchaînée, la guerre civile enfin menaçaient de compromettre l'œuvre d'abord populaire des réformateurs. La Convention crut y mettre fin, en décrétant le terrorisme; elle nefit qu'aggraver le mal. Vainement envoya-t-elle en Poitou des députés qui y rétablirent l'autorité absolue, à la manière des intendants d'ancien régime ou des proconsuls romains, qui épurèrent les administrations, les tribunaux, qui gouvernèrent avec l'appui des clubs ou sociétés populaires jacobines et des comités révolutionnaires. Vainement supprima-t-elle les Conseils généraux (4 décembre 1793), et créa-t-elle des agents nationaux, délégués du pouvoir central, pour remplacer les administrateurs élus. La centralisation autoritaire rétablie par les conventionnels en mission Piorry, Ingrand, Lequinio, dépassa le but et prépara par ses excès une réaction inévitable. Dans les districts du Poitou fidèles à la République, les lois des suspects, du maximum, des réquisitions, les nouvelles atteintes aux traditions, firent à la Révolution une foule d'ennemis. Dans la Vienne, les couvents de Poitiers et diverses maisons particulières, transformées en prisons, regorgèrent de suspects de tout âge et de toute condition. Sur la place du Pilori tombèrent 28 têtes ; 28 autres Poitevins furent exécutés à Paris, en vertu de sentences du Tribunal révolutionnaire. Dans les Deux-Sèvres et en Vendée, la Terreur fit encore plus de victimes, en dehors des combattants. A Fontenay on compta 218 exécutions capitales.

On blessait les vieilles coutumes par l'abolition systématique des souvenirs du passé, des titres et insignes de l'ancien régime. On brûlait par charretées, notamment au parc de Blossac à Poitiers, les papiers et parchemins féodaux. On grattait les lys et les croix sur les monuments, pour y graver des

bonnets de liberté. On descendait les statues des églises. On fondait les cloches. Le vandalisme sévit avec le jacobinisme triomphant. Il n'épargna même pas les noms des villes, des bourgs et des rues. Saint-Maixent devint Vauclair-sur-Sèvre ; le département de la Vendée fut le département Vengé. A Fontenay, la rue Sainte-Catherine s'appela rue des Sans-Culottes; à Niort, la rue de la Marmite prit le nom de rue de VBumanùé, et la rue Notre- Dame se nomma rue des Préjugés i^aincus. La puérilité et le ridicule se mêlaient ainsi à Todieux.

Le pied des terroristes glissa enfin dans la mare de sang des exécutions et de la guerre civile. Une amnistie et la liberté du culte eussent suffi, au début de 1794, pour désarmer la Vendée. La Convention livra les vaincus prisonniers aux fureurs homicides de Carrier et de Francastel. « C'est par principe d'humanité, délarait le premier à propos des Vendéens, que je purge la terre de ces monstres. » Il fit ainsi périr 4.000 victimes, tandis que Francastel à Angers expédiait par la fusillade au Champ des Martyrs d'autres prisonniers de la grande guerre, et que Lequinio à Fontenay, vivant et mangeant avec le bourreau, faisait exécuter devant lui plusieurs centaines de condamnés. Les décrets des Montagnards qui ordonnèrent la destruction systématique des bois et des moissons, l'incendie des hameaux, villes et villages, l'enlèvement des bestiaux, la capture de tous les habitants sur tout le territoire du pays rebelle, firent renaître de ses cendres la Vendée expirante. Les exploits barbares des colonnes infernales de Turreau, semblables à ceux des Huns ou des Tartares, poussèrent au désespoir les populations, prêtes à la soumission. Des bandes s'organisèrent, contre lesquelles toutes les entreprises des troupes régulières échouaient. La Roche-

jaquelein succomba, il est vrai, dans une de ces rencontres. Mais Gliarette, Stofflet et leurs lieutenants firent aux bleus une guerre d'embuscades victorieuse, et la Terreur finit avant d'avoir pu dompter la Vendée (juillet-août 1794).

Dès lors, sous l'influence de l'anarchie grandissante, malgré des retours de terrorisme, la faillite de l'œuvre politique de la Révolution se poursuit rapidement dans l'Ouest. D'abord, pendant trois ans le parti modéré réagit contre le jacobinisme. Le Poitou fournit à la Convention et aux Conseils des périodes thermidorienne et directoriale quelques-uns des hommes marquants de ce parti : Thibaudeau fils, auquel son attitude énergique valut le surnom de Barre-de-Fer, les suffrages de 33 départements (1794), et la proscription au 18 fructidor; Creuzé- Latouche, l'un des rédacteurs de la Constitution de l'an 111; Cochon-Lapparent, administrateur résolu, qui fut ministre de la police et l'allié du Directeur Garnot, avant le coup d'Etat de 1797. Au contraire, les départements poitevins éliminaient les anciens montagnards. La réaction thermidorienne, accueillie avec joie parl'immense majorité des pays de l'Ouest, mettait fin à la tyrannie des clubs et des comités de surveillance, élargissait les suspects, pacifiait la Vendée. Un homme de génie, un général de 27 ans, Hoche, trouvait la solution simple, qui fit tomber les armes des mains des Vendéens. Il accorda aux populations de la Vendée la liberté complète du culte ; il les dispensa du service militaire. Il leur rendit la paix et la sécurité. La douceur fit ce que la terreur n'avait pu obtenir. Charette et Stofflet conclurent les conventions de la Jaunais et de Varades (février-mai 1794)

Dès lors, les deux minorités hostiles au régime républicain modéré se trouvèrent impuissantes.

Les Jacobins désorganisés, privés de leurs chefs, étaient réduits à l'état de faction sans prestige. Les ultra-royalistes, plus redoutables, dénués de l'appui du clergé et des paysans catholiques, déconsidérés par le programme intransigeant que le prétendant Louis XVIII publiait à Vérone, tentaient vainement de provoquer une nouvelle insurrection de Vendéens. Lorsque les émigrés débarquèrent à Quiberon (juin 1795), quelques bandes, sous les ordres de Gharette et de Sapinaud, prirent les armes, mais la Vendée ne bougea pas. Le débarquement du comte d'Artois à l'île d'Yeu acheva de ruiner l'influence du parti royaliste, en montrant (c la lâcheté i> d'un prince qui voulait bien ramasser une couronne, mais sans « chouanner », c'est-à-dire sans risquer une goutte de son sang. La dernière prise d'armes de Gharette et de Stofllet n'aboutit qu'à leur capture et qu'à leur exécution (mars 1795). Grâce à Hoche et à son lieutenant Travot, la pacification de l'Ouest se trouvait terminée-

Elle ne suffit pas à ramener la stabilité politique et administrative. A Paris, les luttes des partis s'aggravaient. Les Directeurs, dont l'un, le poitevin Larevellière-Lépeaux, aussi contrefait d'esprit que de corps, contribua le plus à l'impopularité du régime, entraient en lutte avec les Conseils. Le coup d'Etat de 1797, qui cassa les élections des départements poitevins, rendait dans l'Ouest l'influence aux Jacobins, qui se firent détester de nouveau par leur tyrannie mesquine et tracassière. Les administrations départementales et cantonales, organisées à la fin de 1794, sans autorité, sans ressources, livrées à toutes les fluctuations des événements, noyées dans une paperasserie débordante, ne furent ni respectées, ni obéies. Elles n'arrivèrent même pas parfois à se recruter. Dans les Deux-Sèvres,

pendant quatre ans, il fut impossible de porter au complet les municipalités de canton. Les fonctionnaires, qu'on ne payait plus ou qu'on payait si mal, qu'ils durent s'estimer heureux de recevoir pour traitement une livre et demie de pain par jour, désertaient les bureaux, pour se porter vers les services plus rémunérateurs des vivres, des fournitures et des charrois militaires. La gendarmerie et les troupes elles-mêmes, cantonnées dans le pays, murmuraient, mécontentes des retards réitérés de la solde et de l'état lamentable des casernements .

Enfin, à partir de 1797, le brigandage se développa d'une façon alarmante dans les Deux-Sèvres et la Vendée. Tandis que des bandes de chouans pillaient et détruisaient les maisons des bleus jusque dans la banlieue de Niort, les nouvelles mesures prises par le Directoire contre les émigrés et les prêtres réfractaires faisaient renaître l'agitation royaliste et catholique. Suzannet en Haut-Poitôu, d'Autichamp dans le Bocage angevin levaient 7 à 8.000 hommes et s'avançaient jusqu'à Fontenay. L'autorité directoriale était bravée. Les levées de conscrits ne se faisaient qu'avec la plus grande difficulté, dans la Vienne et dans les parties de la Vendée et des Deux-Sèvres qu'on n'avait pas exemptées de la conscription. Dans le Bocage, la Gâtine, le Marais septentrional, la cocarde tricolore fut journellement insultée; le nom de la République y était en horreur. L'autorité croulait de toutes parts. Les bleus souhaitaient le maintien du régime républicain, mais avec un pouvoir capable de rétablir l'ordre. Les blancs aspiraient ouvertement à la restauration de la monarchie.

Après dix ans de Révolution, la coalition des in-

térêts alarmés et des consciences opprimées réclamait impérieusement en Poitou l'établissement d'un gouvernement fort, qui rassurât les uns et affranchît les autres, en maintenant les conquêtes de 1789. Les départements poitevins avaient souffert, avant tout, des déchirements de la crise religieuse. Une minorité restreinte s'était associée à l'entreprise de déchristianisation, avait participé au culte de la Raison, puis au culte décadaire ou aux tentatives de théophilanthropie de Larevellière. Une partie beaucoup plus considérable des populations s'était ralliée sans répugnance au clergé constitutionnel et à la tentative d'Eglise nationale, notamment dans la Vienne, dans le sud des Deux-Sèvres et de la Vendée. Mais le clergé patriote, qui avait su à Poitiers se donner un chef intègre et droit dans l'évêque Montault, avait été ailleurs discrédité bientôt par la faiblesse ou l'insuffisance de beaucoup de ses dignitaires et par les attaques passionnées dont il fut l'objet. La période terroriste acheva la ruine de l'Eglise constitutionnelle dans l'Ouest, en lui retirant l'appui de l'autorité officielle.

Le clergé orthodoxe, au contraire, retrempa ses énergies dans la persécution. Vainement en 1792 et en 1793, multipliait-on les décrets contre les prêtres réfractaires. Leur culte, prohibé publiquement, s'organisa en secret dans la partie du Poitou fidèle à la Révolution; dans le Poitou rebelle, il triompha avec l'insurrection. Les excès de la Terreur, la suppression des signes extérieurs du culte, la fermeture ou la profanation des églises, les abjurations de quelques prêtres, l'emprisonnement et l'exécution d'un certain nombre de membres du clergé orthodoxe, ne servirent qu'à froisser le sentiment des masses. Les cultes officiels de la Raison et de l'Etre suprême ne rallièrent qu'une infime

minorité de « patriotes » Jacobins ou de fonctionnaires. Les paysans et les femmes continuèrent à chômer les dimanches, à travailler les décadis, à appeler secrètement les prêtres orthodoxes. Lorsque la Convention, au moment de la réaction thermidorienne, décréta la séparation de l'Eglise et de l'Etat et proclama la liberté des cultes, la renaissance catholique du Poitou frappa les regards. Dans une foule de communes, la pratique du catholicisme fut rétablie. Quand le Directoire essaya, dans les trois dernières années de la Révolution, de proscrire de nouveau les réfractaires et de faire célébrer les fêtes décadaires à la place des fêtes orthodoxes, il provoqua contre lui le mécontentement secret des foules dans la Vienne et les Deux-Sèvres, en même temps que l'hostilité ouverte de la Vendée, D'autre part, les intérêts matériels de la région poitevine avaient beaucoup souffert du contre-coup de la Révolution. Le nouveau système fiscal, d'abord bien accueilli, puisqu'il comportait une réduction de près de 4 millions de francs sur les impositions de l'ancien régime, était devenu bientôt aussi intolérable que celui du passé, parce qu'il fut mis en pratique sans discernement, dans l'incohérence et le désordre. L'impôt des patentes en particulier, auquel le commerce et l'industrie périclitantes ne pouvaient s'habituer, soulevait une opposition irréductible, au point qu'on dut un moment le supprimer. Les contributions foncière et personnelle-mobilière, mal assises, recouvrées avec peine par un corps de percepteurs instable, ne donnaient que des produits très inférieurs aux évaluations. Des arriérés formidables s'accumulaient, s'élevant en trois ans, avant 1794, pour les Deux-Sèvres par exemple, à près de 5 millions, le tiers du total exigible. En 1800, dans les trois dé-

partements du Poitou, les impôts en retard formaient un tel total qu'on le déclarait irrécouvrable. La Convention et le Directoire avaient aggravé la situation et accru l'impopularité du régime fiscal, en recourant aux procédés de l'ancien régime, en déchaînant la nuée des porteurs de contraintes, en décrétant la confiscation des propriétés des récalcitrants, en multipliant les saisies par voie d'huissiers, en envoyant des garnisaires, voire même des troupes, loger chez l'habitant. Les contributions extraordinaires, avec les procédés arbitraires et inquisitoriaux qu'elles mettaient en œuvre, déchaînaient la panique et se heurtaient à l'obstruction. Ni la contribution patriotique du quart, ni les emprunts forcés, ni les contributions extraordinaires de guerre de 1794 et de 1795 ne produisirent les sommes qu'on en avait attendues. En revanche, presque toutes provoquèrent le mécontentement des classes aisées, donnèrent lieu à une infinité de vexations et consommèrent Fimpopularité du gouvernement. Les souffrances provoquées par la crise du papier-monnaie et par la raréfaction du numéraire, furent encore plus vives, atteignant toutes les classes et nuisant à la plupart des transactions.

La crise économique sévissait avec une intensité et une persistance extraordinaire. Vainement la Révolution avait-elle procuré au Poitou l'immense bienfait du dégrèvement de la terre et de l'émancipation de la propriété rurale. Vainement multipliait-on les mesures favorables à l'agriculture. Au paysan manquèrent les conditions primordiales du relèvement de la production, la sécurité et la paix. Les troubles de la Vendée transformèrent en désert une partie du pays et rendirent malaisée la culture de l'autre. Le service militaire enlevait les bras les

plus robustes. Les capitaux apeurés se cachaient. Leur absence ou leur pénurie rendait toutes les améliorations impossibles. De 1789 à 1796, une succession de disettes appauvrissait la région, déjà à demi ruinée par l'émigration et par la guerre civile. Les municipalités et l'Etat, obligés de nourrir les populations urbaines, les journaliers, les ouvriers et les soldats, décrétaient la surveillance des producteurs, la répression des accaparements, la taxation du blé et du pain, sans parvenir à empêcher les émeutes qui éclatèrent à Poitiers, à Fontenay, à Niort, à Montmorillon, en plusieurs circonstances. La Convention édictait les lois du maximum et des réquisitions. Elle ne parvint à se faire obéir qu'à demi, et qu'à troubler profondément le commerce des produits de première nécessité. Quand elle supprima ces lois après Thermidor, à la grande joie des cultivateurs et des marchands, le mal produit ne put être aisément réparé. Les consommateurs obtinrent le maintien de la taxation du pain et de la viande. La liberté économique ne fit pas d'ailleurs renaître la prospérité ni la confiance.

Si quelques symptômes de renaissance agricole commencèrent à se manifester pendant les quatre dernières années de la Révolution, la langueur dans laquelle était plongée l'agriculture du Poitou n'arriva point néanmoins à se dissiper. Les rapports des administrations sont unanimes à dépeindre le triste état dans lequel celle-ci se trouvait à la fin de la période révolutionnaire. Partout, les bois et les forêts, surtout celles de l'Etat et des communes, sont dévastés, incendiés ou épuisés par les coupes ; les communaux mis au pillage, usurpés ou répartis. Des régions entières, comme le Bocage et la Gâtine, offrent l'image de la dévastation et de la ruine. Le gibier est détruit par la liberté illimitée delà chasse.

Les eaux sont pillées. Les renards et les loups pullulent, dévastant les bergeries. Le gros bétail est décimé par les épizooties, telles que celles de 1791. Il se vend à vil prix. L'élevage du cheval a reçu un coup funeste par la suppression des haras. La guerre a ruiné le commerce des mulets et des mules. Les défrichements sont arrêtés; les landes s'étendent. La Plaine du Bas-Poitou et le Haut-Poitou ont mieux résisté à la crise, mais la production des céréales, des vins, du bétail, des fruits s'y trouve enrayée par la stagnation du commerce et par les difficultés des transports.

L'industrie se meurt atteinte par l'exode ou par l'appauvrissement des classes riches. Seules les spécialités industrielles de première nécessité, minoteries, fabriques d'armes, ateliers de salpêtre, de confections et d'équipement, imprimeries, offrent le spectacle d'une certaine activité. Mais l'industrie des lainages, des cotonnades, des toiles, la tannerie, la mégisserie, la chamoiserie, la verrerie, la tabletterie, la coutellerie, l'orfèvrerie ont été presque anéanties. La navigation fluviale a décliné, en dépit des projets destinés à l'améliorer. Faute de surveillance et d'argent, les anciennes routes sont devenues impraticables. Les chevaux et les voitures s'enlisent dans les fondrières. Certains districts sont inabordables pendant les deux tiers de l'année. Les transports, comme au Moyen Age, dans la plupart des lieux ne peuvent se faire qu'à dos d'âne, de mulet ou de cheval. Nombre de chemins ne sont que des pistes tracées dans les champs. Point de crédit : « le commerce est rongé par l'usure et l'agiotage », écrivent les administrateurs des Deux-Sèvres. Il se réduit au trafic intérieur et à la consommation locale, comme l'observent les préfets Cochon et Dupin en 1801. La guerre a détruit l'exportation des fa-

rines de minot, des sels, des blés, des peaux apprêtées, des tissus à bas prix du Poitou. Les ports de la côte languissent dans l'abandon. A Noirmoutier, le havre excellent de l'île est menacé par les dunes. Aux Sables, la jetée a été à demi détruite. La flotte pour la grande pêche y est tombée, en dix ans, de 18 navires à 4, et à Bouin de 20 à 5. Le canal de Luçon envasé est devenu impraticable. A l'intérieur, les grandes foires de Niort et de Fontenay sont tombées ; les halles de ces deux villes gisent à l'état de ruines.

Poitiers, qui vivait de ses communautés religieuses, de son Université, de sa noblesse, de ses grands tribunaux, ne cesse de gémir sur sa pauvreté. Encore le Haut-Poitou et les pays de la Plaine avaient-ils moins souffert que le Bocage, la Gâtine et le Marais septentrional. Là, le spectacle était navrant : « Des bourgades presque détruites, (( écrit Fourcroy en l'an IX, des châteaux incendiés, « des maisons découvertes et démolies, des villages « presque sans habitans, des toits à porcs servant a de retraite à des hommes, des familles nomce breuses entassées en une seule pièce étroite », voilà ce qu'on observe sur trente lieues. A Châtillon-sur-Sèvre il ne restait que trois maisons, et à Bressuire qu'une seule. La plupart des bourgs et des villes, dit le préfet La Bretonnière (1801), ne présentent plus que « des ruines désertes et des monceaux de cendres ». Alors que dans l'ensemble de la France, la population s'était accrue, elle avait diminué en Poitou. Des épidémies, comme celle de 1794 qui enleva à Fontenay 2.000 habitants sur 8.000 en neuf mois, la misère, surtout la guerre civile, fauchèrent en dix ans près de cent mille existences humaines. La Vendée avait perdu plus de 50.000 habitants, les Deux-Sèvres 33.000, la

Vienne 12.000 entre 1790 et 1801. Les campagnes se trouvaient surtout atteintes, mais la plupart des villes, sauf Niort et Parthenay, avaient également beaucoup souffert.

Les plans élaborés par la Constituante pour l'organisation de l'assistance publique n'ont reçu aucune exécution. Aussi, la détresse des classes ouvrières est-elle à son comble, et elle se propage parmi les classes rurales des régions où les troubles se sont déchaînés. Dès 1791, dans les Deux-Sèvres, un cinquième de la population est réduit à la mendicité, et en l'an IX tous les rapports des préfets signalent l'extension de ce fléau. Faute d'argent, on a dû licencier les ateliers de charité. Les hôpitaux, dont on a pris les revenus et auxquels on a essayé d'appliquer une laïcisation irréfléchie, sont sans ressources, livrés au désordre, sur le point enfin de fermer leurs portes. Le nombre des enfants abandonnés s'est accru dans d'effrayantes proportions. La mort décime ces petits êtres, livrés aux soins de nourrices qu'on néglige de rétribuer. Celles des Deux-Sèvres, à l'époque du Directoire, vont jusqu'à menacer d'abandonner leurs nourrissons en pleine séance de l'Administration centrale. Le relâchement des liens de famille se fait sentir dans les centres urbains. Dans les campagnes, les vieilles mœurs ont mieux résisté, mais en certaines parties du Poitou, spécialement dans le Bocage et la Gâtine, le paysan, confirmé dans ses goûts d'isolement par le spectacle de l'anarchie, semble revenir à l'état sauvage.

Pourtant la Révolution avait accompli dans cette région de l'Ouest une transformation profonde. Elle avait retrempé les caractères; elle avait suscité les énergies latentes ; elle avait fait surgir les talents, en ouvrant à tous largement l'accès des

charges civiles et militaires. Elle avait fait l'apprentissage des classes moyennes, formé pour la vie publique et administrative un personnel auquel les gouvernements ultérieurs purent aisément recourir. Elle avait stimulé Fardent patriotisme des classes éclairées et des masses révolutionnaires, de même qu'elle avait surexcité l'ardeur mystique et contrerévolutionnaire des Vendéens. Elle avait en un mot arraché le Poitou à la torpeur où il végétait et jeté dans cette anarchie même des germes vivaces de rénovation. Des plans nombreux d'amélioration économique, des essais infructueux, de l'effort projeté et que les événements enrayèrent, tout ne devait pas être perdu. L'œuvre du xix® siècle allait souvent s'inspirer de celle des administrateurs et des assemblées départementales de la Révolution. La vie intellectuelle avait été émancipée. Si, dans la crise, l'Université, les collèges, les écoles primaires et les congrégations enseignantes avaient disparu; si, pendant la période terroriste, le vandalisme avait sévi; du moins, la constitution d'un enseignement modernisé avait-elle été entreprise. Des trois Ecoles Centrales, créées en Poitou, deux, celles de Poitiers et de Niort, avaient brillamment réussi. On avait commencé à organiser des dépôts d'archives, des musées, des jardins botaniques, des cours de vulgarisation scientifique, des sociétés savantes ou littéraires, telles que les Lycées des sciences et des arts.

La Révolution s'était enfin attaché les populations rurales de la majeure part du Poitou et toute la bourgeoisie urbaine, en leur donnant la première place dans le nouvel état social. Elle avait émancipé la propriété paysanne et bourgeoise du fardeau des dîmes et des droits féodaux. Les paysans, et surtout le tiers-état rural et urbain, béné-

LE POITOU DEPUIS LES DEBUtS DE LA REVOLUTION. 277

ficiaires de la grande opération de la mise en vente des biens ecclésiastiques et nobles, ainsi que du partage des communaux, formèrent dans les régions de la Plaine et du Marais cette légion de moyens et de petits propriétaires qui resta obstinément attachée au régime nouveau. Les journaliers et les domestiques agricoles profitèrent de la hausse des salaires et du bas prix des denrées. Les ouvriers et les rentiers eux-mêmes, qui avaient le plus souffert de la Révolution, se rallièrent aux gouvernements issus de son esprit, quand ceux-ci leur assurèrent Tordre et le travail. Seules, les anciennes classes privilégiées de l'Ouest et les classes rurales du Bocage et de la Gâtine, au milieu desquelles s'était conservée la grande propriété, devaient demeurer longtemps encore fermées aux idées nouvelles. A travers dix années de déchirement et de crise, l'ère révolutionnaire venait de préparer la renaissance dont le Poitou a présenté le réconfortant spectacle au cours du xix' siècle et à l'aube du xx®.

L'ESSOR DE LA VIE POLITIQUE, SOCIALE, ECO- NOMIQUE ET INTELLECTUELLE EN POITOU AU XIX« SIÈCLE ET AU DÉBUT DU XX«.

En maintenant les principes essentiels de 1789, sur lesquels est fondé le régime moderne, les gouvernements qui se sont succédé depuis le Consulat ont restauré l'ordre public.

Le premier de tous, celui de Bonaparte, fut accueilli en Poitou avec un véritable enthousiasme. On y était las de l'anarchie. Les Conseils généraux consultés se prononcèrent en faveur du Consulat à vie et de l'Empire. Le vœu public sanctionna l'établissement d'un pouvoir fort, comme le montrèrent les plébiscites. Recrutés par les soins du pouvoir central parmi les notables de chaque département, les corps régionaux ou locaux, conseils généraux, conseils d'arrondissement, conseils municipaux ne furent plus que des rouages administratifs, dont l'autorité régla la marche. Dans le cadre départemental factice maintenu, où les arrondissements remplacèrent les districts réduits en nombre, l'ancienne centralisation fut restaurée et accrue. La vie publique s'éteignit sans effort. Sénateurs, députés, conseillers généraux, maires, choisis d'ail-

leurs parmi les notabilités provinciales les plus remarquables, avec un éclectisme rare, deviennent plutôt les mandataires de l'administration que ceux des électeurs. Les préfets, investis d'une autorité presque illimitée, reçus comme les anciens intendants avec des honneurs extraordinaires, se signalèrent par leur aveugle dévouement, autant que par leur activité. On vit reparaître en Poitou l'ère des excellents administrateurs, avec des hommes tels que Gochon-Lapparent, premier préfet de la Vienne, et Dupin, premier préfet des Deux-Sèvres.

Une justice impartiale était rétablie ; le personnel de la Cour d'Appel et des tribunaux fut recruté avec soin parmi l'élite des légistes de la région. Le brigandage cessa. Hédouville parvint à obtenir la soumission des dernières bandes vendéennes (1800). La gendarmerie très accrue devint populaire par les services qu'elle rendit à l'ordre public, au point que les diverses régions du Poitou sollicitaient l'établissement de nouvelles brigades. Un centre militaire, création de l'Empereur, Napoléonville, surgit sur l'emplacement du bourg ruiné de la Roche-sur- Yon et devint le chef-lieu de la Vendée. Des routes stratégiques en partirent, ouvrant de tous côtés le Bocage. La tranquillité la plus complète régna dès lors dans les anciens pays rebelles. La pacification morale facilitait d'ailleurs la paix matérielle. Le Concordat mettait fin à la guerre religieuse (1801). Un groupe restreint d'intransigeants refusa seul d'admettre la transaction que ce pacte assurait entre réfractaires et assermentés. Il forma la petite Eglise schismatique, qui s'est perpétuée obscurément presque jusqu'à nos jours.

Bonaparte, poursuivant son œuvre d'apaisement et de réconciliation nationale, imposait son arbi-

trage aux anciens partis. Aux nombreux émigrés du Poitou, il rouvrait les portes de leur province et restituait leurs biens non aliénés. Il faisait appel, sans distinction d'origine et d'opinion, aux hommes les plus capables, pour l'aidera gouverner. L'ancien constituant Thibaudeau devenait député au Corps législatif et premier président de la Cour d'Appel. Son fils, le conventionnel, était appelé au Conseil d'Etat, aux préfectures de la Gironde et des Bouches-du-Rhône ; il fut comte d'Empire. L'ancien ministre de la police, Cochon-Lapparent, entra aussi dans la noblesse impériale et fut préfet des Deux- Nèthes (Anvers). A Jard-Panvillier, ancien député des Deux-Sèvres, fut conférée la première présidence de la Cour des Comptes ; à l'ex-conventionnel terroriste Piorry la présidence de la Cour d'Appel de Liège. Modérés, Jacobins, anciens émigrés, tous, pourvu qu'ils eussent quelque mérite, trouvèrent à s'employer dans les tribunaux, l'administration, l'Université, l'armée. L'ancienne noblesse ralliée n'était pas oubliée. L'émigré Irland de Bazoges, ancien Constituant, recevait la charge de maire de Poitiers et ensuite la fonction de président de Chambre à la Cour d'Appel. Voyer d'Argenson, le descendant d'une famille ministérielle d'ancien régime, Tex-aide de camp de la Fayette, était nommé président du collège électoral et du Conseil général de la Vienne, avant de devenir préfet d'Anvers. On vit d'anciens émigrés ralliés figurer dans l'Université, les tribunaux, les carrières administratives, à côté d'anciens révolutionnaires.

Les populations de l'Ouest s'attachèrent à un gouvernement qui se montrait soucieux de restaurer la prospérité matérielle, de rétablir la viabilité, ' de stimuler les diverses formes de la production, de ménager enfin les forces contributives du pays. Des

dégrèvements opportuns pendant les premières années du Consulat, la remise de l'arriéré des impôts, la modération dans le taux des contributions directes, l'excellence du nouveau système d'assiette et de perception, habituèrent rapidement les départements du Poitou au régime fiscal moderne. On remarquait dès l'an IX l'exactitude avec laquelle s'opéraient les versements des contribuables. Les charges de ces derniers étaient, au temps du Consulat, inférieures d'un tiers à celles qu'ils supportaient sous l'ancien régime. Le rétablissement des impôts indirects, sous le nom de droits réunis, et celui des monopoles, furent, il est vrai, impopulaires. Mais, même à la fin de l'Empire, la fiscalité ne provoqua jamais le mécontentement universel qu'elle avait déchaîné à la fin de l'ancien régime.

Le Poitou supporta aussi sans résistance le fardeau des charges militaires, contre lequel il avait regimbé sous la Révolution. Napoléon ne rendit pas la conscription populaire dans l'Ouest, mais il la fit supportable, en réprimant les abus des levées, en créant des dispenses légales, en autorisant le remplacement, en distribuant des congés réguliers, en n'enrôlant qu'une partie du contingent. Gomme le remarque un contemporain, la Vendée qui s'était soulevée jadis contre le service militaire obligatoire, l'accepta sans opposition, quand l'administration impériale y introduisit la justice et l'impartialité. Un recrutement annuel qui, jusqu'en 1811, ne prélevait guère plus de 1.600 à 1.800 hommes sur le contingent des conscrits du Poitou, apparaissait très tolérable, et le nombre des réfractaires diminua dans la proportion de 10 à 3. En Vendée 1/57" seulement des appelés (au total 14 par an) représentait la fraction des insoumis, dix ans après l'époque où le Directoire n'avait même pas osé y appliquer la cons-

cription. C'est seulement à partir de 1811 que le fardeau du service militaire s'alourdissant provoqua, spécialement dans la Vienne, le réveil de l'insoumission. Une génération avait d'ailleurs grandi, dans laquelle reparut le vieil esprit belliqueux du Poitou d'autrefois. Elle se passionnait pour la gloire des armes et pour l'homme prodigieux, dont le génie ouvrait aux ambitions une carrière illimitée. La Grande Armée compta en 1806 jusqu'à 12.000 soldats d'origine poitevine. Parmi eux, s'illustrèrent les Belliard et les Bonamy, les Rivaud de la Raffinière et les Demarçay, les Aymé et les Auguste^ de la Rochejaquelein, héros des campagnes d'Egypte, d'Italie, de Naples, d'Autriche et de Prusse, d'Espagne et de Russie. L'Empereur lui-même admirait au passage de la Bérésina le calme héroïsme d'un bataillon de Vendéens.

Quand l'invasion précipita la chute de TEmpire, les royalistes ne trouvèrent plus en Poitou qu'indifférence ou tiédeur pour la monarchie légitime. Pendant les Cent Jours, c'est à peine si quelques centaines de nobles et de paysans répondirent à l'appel de d'Autichamp, qui essayait d'organiser contre l'Empereur restauré une nouvelle Vendée. Le général Lamarque remportait sur ces bandes la facile victoire de la Rocheservière. La Restauration fut acceptée passivement, mais ne souleva aucun enthousiasme, sauf dans une minorité formée de gentilshommes, de membres du clergé, de la haute bourgeoisie et des survivants de l'épopée vendéenne.

Sous le régime de la monarchie constitutionnelle, se poursuivit lentement l'évolution politique du Poitou. Le régime censitaire ne donnait d'influence qu'aux grands propriétaires terriens et qu'à la bourgeoisie industrielle et commerçante. De 1815

à 1848, le corps électoral des trois départements réunis varia entre 3.000 et 6.000 membres environ. D'un côté, se groupèrent les libéraux, descendants des bleus de la Révolution, bourgeois de la Plaine et des villes, de l'autre, les royalistes, descendants des blancs^ anciens émigrés, hauts fonctionnaires et possesseurs des grandes fortunes territoriales. Ceux-ci remplirent les Conseils généraux, les assemblées municipales, occupèrent les postes supérieurs de l'administration, et furent envoyés en majorité à la Chambre des députés, tandis que la haute noblesse poitevine contribuait à former la Chambre des Pairs. Le gouvernement s'appuya sur le clergé, dont il favorisa la mainmise sur l'enseignement et la propagande, exercée au moyen des missions. Mais dans le Poitou reconquis à l'idée monarchique persistèrent d'ardents foyers de libéralisme. La bourgeoisie riche de la Vienne et de la Vendée élisait deux des principaux chefs de l'opposition libérale, le général Demarçay et le fameux Manuel, dont l'expulsion en 1823 eut un si grand retentissement. Voyer d'Argenson, l'ami de la Fstyette, faisait de son château des Ormes un des quartiers généraux du carbonarisme et contribuait au complot de Belfort (1821). Une poignée d'anciens officiers bonapartistes et de républicains tentait même, sous la direction du général Berton et du chirurgien militaire Gaffé, un coup de main inconsidéré à Thouars, véritable journée des dupes, où les uns prétendaient restaurer l'Empire, les autres la République. Cette échaufîourée (1822), grossie par le zèle du fougueux procureur général Mangin, le futur préfet de police de Polignac, coûta la vie au général Berton, qui fut exécuté à Poitiers sur la place du Pilori (5 octobre 1822), et à plusieurs de ses complices.

Les masses acceptèrent la monarchie de Juillet avec la même passivité qu'elles avaient montrée au moment de la restauration des Bourbons. Les cadres du personnel politique s'élargirent. La bourgeoisie gouverna sans opposition. Les légitimistes essayèrent vainement de provoquer, sous la conduite de la duchesse de Berry, mère d'Henri V, un grand soulèvement en Vendée. Un groupe de gentilshommes et de paysans du Bocage répondit seul à l'appel de la princesse. Défaits aux combats du Chêne et de la Pénissière (1832), les derniers Vendéens durent déposer les armes, tandis que la duchesse découverte à Nantes était enfermée à Blaye. Le gouvernement de Juillet, plus encore que celui de la Restauration, travaillait au progrès de la prospérité matérielle, développait l'instruction, allégeait les charges des populations. Le recrutement de l'armée n'exigeait qu'un contingent réduit et ne soulevait plus de résistance. En 1840, dans la Vendée on ne compta qu'un insoumis sur 778 soldats enrôlés. Le service exigé- des gardes nationales était aisément accepté. Les impôts directs s'élevèrent à peine en un demi-siècle au-dessus du taux de 1801. La Vienne en 1844 acquittait de ce chef trois fois moins de taxes qu'en 1912, et le budget départemental en 1832 y atteignait à peine le dixième du budget de 1908. C'est aux droits d'enregistrement, aux monopoles et aux contributions indirectes qu'on demandait les ressources nouvelles, dont l'ensemble n'atteignait pas avant 1848 la moitié du taux de la fm du xix® siècle.

Néanmoins, malgré la faiblesse de l'opposition légitimiste, dirigée en Poitou par les la Rochejaquelein, malgré l'impuissance des libéraux de l'opposition dynastique, groupés autour de Chambolle et de Demarçay, la monarchie de Juillet tomba, sans

que sa chute provoquât de profonde émotion.

Le régime du suffrage universel établi en 1848, avec la seconde République, suscita même, après le premier moment de surprise, un enthousiasme général qui des villes se propagea dans les campagnes. Partout la foule planta et le clergé bénit des arbres de la liberté. Mais les 350.000 électeurs du Poitou, appelés sans préparation à l'exercice de la souveraineté politique, effrayés par le spectre du socialisme menaçant et par la crise économique déchaînée, acclamèrent bientôt le Prince-Président, Louis-Napoléon, qui se présentait en restaurateur de l'ordre et de l'autorité. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 ne détermina qu'un petit nombre de protestations dans la bourgeoisie et parmi la jeunesse des écoles, dont l'un des chefs était le futur journaliste Arthur Ranc, neveu d'un ancien recteur de Poitiers,

Aux deux plébiscites de 1852 et de 1870, l'Empire obtint en Poitou d'écrasantes majorités. La popularité du régime impérial, spécialement dans les campagnes, devait survivre près de quinze ans à sa chute. Il coïncidait avec une ère de gloire militaire et de prospérité économique qui contribua puissamment à son prestige. Il avait su rallier à la fois le peuple, la majeure part de la bourgeoisie, le clergé, auquel la loi de 1850 avait donné le contrôle de l'enseignement, et même les hautes classes. Le prince de la Tour d'Auvergne, allié à de grandes familles du Loudunais, et qui fut ambassadeur à Londres, avant d'être ministre des Affaires étrangères, devenait président du Conseil général de la Vienne. Un marquis de la Rochejaquelein acceptait d'être sénateur de l'Empire, et la vieille Vendée envoyait des députés impérialistes au Corps législatif. C'est seulement après 1859, que, la politique italienne de

Napoléon III brouillant l'Empire avec les ultramontains, l'évêque de Poitiers, le futur cardinal Pie, engagea contre le gouvernement une lutte acharnée, où il ne fut secondé que par une minorité de prêtres et de légitimistes, tandis que l'opposition républicaine s'organisait timidement dans la bourgeoisie des villes.

La chute du régime impérial, due à la guerre de 1870, pendant laquelle s'illustrèrent deux vaillants officiers poitevins, le général de Ladmirault, l'un des héros des batailles de Metz, et le colonel Denfert-Rochereau, défenseur de Belfort, amenait les Prussiens jusqu'aux portes du Poitou. Le gouvernement de la Défense Nationale, qui avait proclamé la troisième République (4 septembre 1870), fut secondé activement par la région de l'Ouest. La manufacture de Ghâtellerault lui fournit 1.000 fusils par jour. Cathelineau et Gharette lui amenèrent les Vendéens qui s'illustrèrent à Patay. Les mobiles des trois départements poitevins versèrent héroïquement leur sang aux armées de la Loire et de l'Est. C'est à Poitiers que Chanzy se proposait de rallier ses troupes pour recommencer la lutte, au moment où l'armistice fut signé.

Une nouvelle évolution politique devait signaler la fin du xix° siècle. Les masses rurales du Poitou, auxquelles le régime républicain inspirait encore une profonde méfiance, et qui le confondaient avec le parti de la guerre à outrance, envoyèrent à l'Assemblée nationale une majorité monarchiste, dont l'un des membres, l'avocat loudunais Ernoul, devint ministre de la Justice dans le ministère de Broglie. Le cardinal Pie était le véritable chef de ce parti et travailla avec une ardeur fébrile aux plans de restauration de la monarchie légitime. Il exerça une grande influence sur les négociations de Frohsdorf et sur

l'attitude du comte de Ghambord. L'échec de ces plans renforçait la propagande des bonapartistes qui ressaisirent la plupart des mandats législatifs jusqu'en 1885. 11 favorisa aussi les progrès du parti républicain, dont le chef fut l'avocat Ricard, député des Deux-Sèvres, l'un des principaux lieutenants de Thiers et le ministre de l'Intérieur du cabinet Dufaure (1876). Toutefois, il a fallu plus de vingt ans de luttes, avant que les idées républicaines aient pu triompher, dans la majeure partie du Poitou, de l'hostilité qu'elles suscitaient. A l'exception d'une faible minorité royaliste, maintenue dans le Bocage, grâce à l'influence de la grande propriété, le Poitou presque entier, depuis un tiers de siècle, a accepté la République. L'éducation politique de la région s'est faite peu à peu, grâce aux lois qui, en 1871 et 1884, ont émancipé les départements et les communes. La liberté de la presse, la pratique du droit d'association, l'exercice des libertés politiques ont secoué l'apathie des populations poitevines et les ont formées à la pratique de la vie publique.

Après un siècle de révolutions, la stabilité du régime semblerait complète, si des problèmes nouveaux ne se posaient dans le domaine administratif, fiscal, social et économique, dont la solution est plus malaisée que celle du problème gouvernemental.

Le premier est celui de la décentralisation. L'Etat moderne a fait chèrement payer l'ordre, la sécurité, la régularité qu'il procure, par l'extension démesurée de ses attributions et par le pullulement d'un fonctionnarisme parasitaire, aussi coûteux que gênant. Le groupement du Poitou avec l'Angoumois, la Saintonge et l'Aunis, qui lui sont liés par la solidarité des intérêts économiques nouveaux, de

manière à former une vaste région, pourvue d'une administration décentralisée, semble indiqué pour l'avenir, quand la nécessité imposera la réforme administrative désormais inévitable.

D'autres questions sollicitent l'attention à l'aube du XX® siècle. La progression accablante des charges militaires et fiscales depuis un demi-siècle risque de tarir les sources du peuplement et de la richesse, de compromettre même un jour l'essor de la civilisation, sans qu'il soit possible d'entrevoir le terme d'une double nécessité, née du devoir de maintenir l'intégrité nationale menacée et de suffire aux exigences croissantes du régime démocratique. Il est vrai que le Poitou actuel, presque deux fois plus peuplé et infiniment plus riche que celui de la fin de l'ancien régime, peut supporter sans faiblir un fardeau plus pesant. Mais il n'en est pas moins certain qu'en échange des avantages qu'il lui a donnés, l'Etat moderne lui a imposé des obligations qui seraient autrement onéreuses que celles des derniers siècles, si l'égalité et la proportionnalité de leur répartition ne les rendaient jusqu'ici tolérables. Le service militaire obligatoire a été l'une des rançons des bienfaits du régime nouveau. Il pèse sur l'universalité des populations du Poitou, alors que l'ancien régime en avait épargné le faix à la majeure partie des habitants. Le contingent actuel annuellement enrôlé (9.314 hommes pour les trois départements poitevins en 1911) est même quatre fois supérieur à celui de 1806 et de 1840. Lourde charge que le patriotisme de la région poitevine a acceptée toujours sans murmurer, comme le prouve la proportion infime des insoumissions.

De même, les contribuables du Poitou qui payaient près de 23 francs d'impositions publiques par tête en 1789, et près de 14 en 1801, en paient aujourd'hui

quatre fois plus qu'avant la Révolution et cinq fois plus qu'au temps du Consulat. Les 12 millions 1/2 de contributions directes et indirectes payées par le Poitou à la fin de l'ancien régime, les 8 millions 1/2 qu'il acquittait en 1801, sont peu de chose en regard des 34 millions qu'il versait en 1897 et des 51 millions qu'il verse actuellement. Il n'y a nulle comparaison à établir entre les quelques centaines de mille francs qui composaient encore en 1831 le budget des départements poitevins, ainsi que celui des villes, et les 11 millions 1/2 des recettes départementales actuelles, auxquels s'ajoutent les 20 millions de recettes des municipalités de la région. Au total, c'est un fardeau de 81 millions de francs, sextuple de celui de la fin de l'ancien régime, et septuple de celui du Consulat, qui pèse sur les populations actuelles du Poitou, auxquelles incombe de plus, outre leur part dans les dettes de l'jitat, une dette régionale de 14 millions et une dette municipale supérieure à 20 millions . Telle est dans une province, où la gestion financière est restée cependant prudente, le bilan menaçant qui grève l'avenir.

Le régime moderne a donc coûté et coûte tous les jours plus cher. Mais il a rendu en retour d'incomparables services, en favorisant le développement de la richesse, ainsi que les diverses formes du progrès économique et social.

Cent années de paix et de travail méthodique ont suffi pour transformer l'aspect du Poitou. La pauvre et triste province, dontNecker etYoung déploraient la misère avant la Révolution, est devenue l'une des régions les plus prospères et les plus riantes de la France. Les travaux de dessèchement, poursuivis et complétés par le drainage, ont rendu à l'agriculture 80.000 hectares, et réduit à moins de 5.000 hectares la superficie autrefois vingt fois plus considérable des

marais. Les bois et les forêts mieux aménagés, patiemment reconstitués dans le domaine de l'Etat, forment maintenant un capital de 120millions de francs, en plus-value de 24 millions depuis soixante ans. Les cultivateurs ont conquis les brandes, landes et terres incultes qui couvraient, au début du siècle passé, un douzième du sol. Ils en ont réduit l'étendue des deux tiers. Au moyen de l'irrigation, du drainage, des défrichements, l'étendue des prairies naturelles, herbages et prairies temporaires, s'est accrue, de façon à couvrir un cinquième du territoire, à augmenter en valeur d'un cinquième en un demisiècle et à représenter un capital voisin de 550 millions. Les prairies artificielles et les cultures fourragères, presque inconnues autrefois, ont dépassé en étendue les prairies naturelles. Elles comprennent aujourd'hui, avec celles-ci, le tiers du sol du Poitou, procurent en fourrage un revenu annuel énorme (244 millions) et ont permis à la province de se placer à l'un des premiers rangs parmi les régions d'élevage.

Les éleveurs poitevins ont réussi à accroître d'un tiers l'effectif de leurs chevaux de luxe, d'armée ou de travail, ainsi que celui des ânes, si utiles à la petite propriété, et à conserver, malgré la décadence numérique de leurs mulets et de leurs mules, l'un des premiers rangs pour le commerce de ces derniers animaux, les plus renommés de cette espèce en France. Ils ont quadruplé en cent années leur cheptel de bêtes à corne, jadis si réduit, et qui forme aujourd'hui le 15^ de l'effectif bovin du pays entier, en restreignant la culture pastorale et l'élevage de la race ovine, caractéristiques des régions pauvres. L'accroissement du troupeau des chèvres (1/5*), celui des porcs, qui figure aujourd'hui pour 1/16^ dans l'ensemble du troupeau français, le

développement prodigieux de la volaille et des animaux de basse-cour sont venus compléter cette œuvre, qui a si puissamment contribué à l'enrichissement du Poitou. La province est devenue, surtout depuis un demi-siècle, l'un des grands marchés des cuirs forts et fins, surtout du bétail sur pied et de la viande de boucherie. Elle fournit le quinzième de l'approvisionnement du marché parisien pour le gros bétail, le cinquième pour les porcs, le vingtième pour les viandes abattues. Au moyen de ses laiteries coopératives, elle a pu conquérir le premier rang dans la France entière pour la fabrication du beurre, dont elle a vendu une valeur de 33 millions de francs à Paris en 1910. Elle a pu exporter 40 millions d'œufs en 1906, provenant du seul département de la Vienne, et expédier en Angleterre 5 millions de francs de divers produits des basses-cours des Deux-Sèvres et de la Vendée. Moins exclusivement vouée qu'autrefois à la culture des céréales, l'agriculture poitevine a cependant consacré 110.000 hectares de plus en un siècle à cette production. Elle a transformé les terres de labour par l'emploi des engrais, l'application du machinisme, la généralisation de meilleures méthodes, grâce auxquelles les jachères ont été réduites des deux tiers. Elle a restreint la place jadis accordée aux espèces pauvres, méteil, seigle, sarrasin, millet, pour doubler au contraire l'étendue des champs de froment, dont elle obtient le dix-huitième de la récolte d'ensemble du territoire français, pour quadrupler l'aire de ses avoines et en septupler le rendement, de manière à obtenir aujourd'hui de l'ensemble de ses céréales un revenu supérieur à 150 millions de francs. En même temps, les agriculteurs du Poitou introduisaient la culture de la pomme de terre, quintuplaient la surface dévolue à

ce tubercule, en triplaient le revenu. Ils créaient de nouvelles spécialités culturales, celle des graines fourragères, l'une des premières de France, et celle des légumes secs, qui fournit le onzième de la production française et le dix-huitième de Tapprovisionnement de Paris. Ils ont pu restreindre ainsi, sans les abandonner, les cultures auxquelles la province est moins propre, arbres fruitiers, vigne, plantes oléagineuses et plantes textiles, tout en se constituant un cheptel d'une valeur de plus de GOO millions, et en retirant des produits de l'élevage ou des diverses cultures une valeur brute annuelle de près d'un milliard.

Le Poitou est donc devenu par excellence une des grandes régions de production agricole. L'agriculture y a pris une place telle qu'elle a relégué bien loin au second plan les autres sources de la richesse. Néanmoins, la province possède encore le quinzième de l'effectif des populations qui vivent de la pêche. Le Bas-Poitou occupe le troisième rang en France pour la pêche hauturière de la sole, du hareng, du maquereau, la seconde pour celle du thon, et ses 10.000 pêcheurs retirent plus de 5 millions de leur industrieuse activité. Les marais salants, jadis si importants pour l'économie naturelle du pays, ont décliné devant la concurrence des salins du Midi et des mines de sel gemme, au point de ne plus fournir que le sixième de leur production de 1816. Pauvre en combustibles minéraux, la province n'extrait de son bassin houiller de Vouvant-Chantonnay que 50.000 tonnes, et doit recourir aux houilles d'Angleterre ou du Centre. Il lui manque donc l'élément essentiel de toute grande industrie moderne. Les minerais de fer gisent abandonnés, trop peu abondants et trop chers pour soutenir la rivalité des minerais à bon marché de la région de l'Est. Ainsi

ont disparu les anciennes forges et les vieilles industries métallurgiques, dont il ne reste plus que quelques variétés spéciales, la coutellerie, devenue une industrie rurale aux environs de Châtellerault, et la fabrication des armes de guerre, installée par l'Etat en 1819 dans cette ville. De même ont cessé de battre les métiers à tisser et ont disparu les nombreux petits ateliers qui fabriquaient les étoffes, lainages et toiles à bon marché, jadis réputés, du Poitou.

Toutefois, la province possède encore des industries actives, nées principalement de l'exploitation de son sous-sol ou de la transformation de ses produits agricoles. Elle a de belles carrières de pierres tendres et de pierres dures, qui comptent parmi les plus productives de France; de nombreuses minoteries, des fabriques de conserves, des distilleries, des ateliers de tannerie, de ganterie, de cordonnerie, de peausserie, spécialement à Poitiers et à Niort, de nombreuses briqueteries, des faïenceries, des fours à chaux, enfin des imprimeries florissantes. La petite industrie, à défaut de la grande, y constitue une des forces productives secondaires de la région.

Le pays poitevin ne connaît pas non plus la circulation commerciale intense des zones du bassin parisien. Le Poitou manque de bons ports. Les Sables-d'Olonne, qui sont devenus une des plages les plus renommées de France, ne figurent comme place maritime qu'au trente et unième rang. La Rochelle et Nantes sont les vraies issues de la région poitevine sur la mer. L'activité commerciale est diffuse dans cette vaste province, où les anciennes foires ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que les transports par voie ferrée ont facilité les échanges, et où il n'existe, à vrai dire, aucun

centre de trafic de premier ordre, mais plutôt un grand nombre de marchés agricoles. C'est de là que se répand le flot toujours grandissant des produits de l'agriculture et de la petite industrie poitevines, au sud-ouest vers Bordeaux, au nord vers la région Parisienne, à Touest vers les pays étrangers.

L'ouverture d'un vaste réseau de voies de communications au cours du xix*' siècle a eu en effet, pour le développement commercial du Poitou, une importance capitale. L'étendue des grandes routes nationales a été doublée et portée à 1.389 kilomètres. En soixante-quatorze ans, à partir de 1836, ont été ouverts 22.224 kilomètres de chemins départementaux de grande communication, d'intérêt commun ou vicinaux. Ils ont rendu accessibles les parties jadis le plus inabordables du Poitou. Déjà l'établissement de services de courriers et de messageries avait facilité les relations et mis en 1845 Poitiers à 27 heures de Paris. Une révolution plus importante encore s'est produite dans les rapports économiques, au moyen de la création des voies ferrées. Depuis 1842, 1.588 kilomètres de chemins de fer, construits en soixante années, ont rapproché paMout dans le Poitou les affaires et les hommes. Les distances se sont trouvées abrégées à un tel point, que le trajet entre la capitale de la province et celle de la France a été ramené en deux siècles et demi de six jours à quatre heures et demie. Le réseau des tramways à vapeur, établi depuis vingt ans, et qui va atteindre dans la région poitevine 700 kilomètres, complète ce travail de pénétration. En même temps, les communications postales, jadis si difficiles, sont assurées par près de 300 bureaux, en nombre décuple de celui d'autrefois. Les lignes télégraphiques, apparues depuis 1851 en Poitou, se sont multipliées etont été accrues récemment de lignes téléphoniques.

La seule lacune qui existe dans le système circulatoire économique de la province résulte de l'infériorité de son réseau navigable, qui, après avoir été partiellement restauré dans la première moitié du xix® siècle, a été négligé dans la seconde, et ne transporte plus qu'un tonnage inférieur de moitié ou des deux tiers à celui de 1850. L'établissement d'une ligne de navigation par la Charente et la Sèvre canalisées vers la Loire navigable, vers les régions du Centre et de l'Est, pourrait seul mettre fin à l'isolement des deux grands ports océaniques du Poitou, la Rochelle et Nantes, à l'égard de l'intérieur. On achèverait ainsi de vivifier la région poitevine, dont la prospérité est liée à leur progrès.

Le prodigieux accroissement de la richesse a été le résultat de cet effort séculaire. En soixante années (1852-1908), en dépit de la crise agricole, qui a sévi à la fin du xix® siècle et à laquelle le Poitou, grâce à la multiplicité de ses cultures, a pu en grande partie échapper, la valeur locative des terres doublait presque et la valeur vénale de la propriété non bâtie grandissait d'un milliard, passant de un milliard 881 millions à près de 3 milliards. Le taux des fermages s'accroissait de moitié ou d'un tiers, suivant les régions du Poitou et suivant les cultures. La valeur vénale de l'hectare doublait, triplait même en certaines zones et haussait dans les moins favorisées d'un quart ou d'un tiers. Accrue aussi d'un tiers en importance depuis 1830, la propriété bâtie, bien qu'inférieure encore aujourd'hui de près de moitié à la propriété agricole, représente pour le Poitou un autre élément d'enrichissement, dont la valeur en capital semble avoisiner le milliard. Qu'on y joigne les revenus des professions industrielles et commerciales, infé-

rieurs, si l'on en juge par la valeur locative, des deux tiers à ceux de la propriété bâtie et des cinq sixièmes à ceux de la propriété non bâtie, et on aura une idée approximative de la fortune actuelle de la région poitevine. Le montant des valeurs successorales et des donations, qui s'est élevé récemment à plus de 130 millions par an, permet d'assigner à cette fortune un total voisin de cinq milliards, probablement même dépassé dans la réalité. Cette richesse s'accroît enfin par l'effet de l'économie, dont le goût s'est développé jusqu'aux derniers degrés des classes populaires. C'est ce qu'atteste le développement des caisses d'épargne, qui, nées après 1836, sont parvenues en 1911 à grouper près de cent millions de dépôts dans l'étendue du Poitou.

Grâce à de meilleures conditions d'existence, la population de la région poitevine s'est accrue en cent années plus qu'elle ne l'avait fait en des siècles. Elle a gagné 400.000 âmes, passant de 726.000 habitants en 1801 à 1.131.000 en 1886. La vie moyenne a augmenté de treize années. Le nombre élevé des mariages, la diminution de la mortalité, le chiffre considérable des naissances, surtout en Bas-Poitou, ont longtemps assuré la progression du peuplement, qui ne s'est ralentie que dans les trente dernières années, pendant lesquelles la région a perdu 23.000 âmes. Mais elle présente encore un surplus de naissances qui formait à lui seul le tiers de l'excédent de la natalité de toute la France en 1909. A peine un septième des habitants vivent-ils dans les communes urbaines, dont la croissance est lente. Une seule ville, Poitiers, avec 42.000 âmes, a pu doubler son effectif en cent années. On ne compte dans tout le reste du Poitou que deux centres qui

groupent 20.000 habitants chacun, Niort et Châtellerault.

La masse de la population réside dans les campagnes, ici, dans la Plaine, groupée en bourgs ou en gros villages, là, dans la Gâtine et le Bocage, disséminée en fermes ou hameaux. Presque pas d'émigration dans ce milieu, où la proportion des personnes qui ne sont pas nées dans la province est à peine d'un neuvième. De là une stabilité sociale vraiment remarquable, encore fortifiée par la prépondérance de la petite industrie, du moyen et du petit commerce, de la moyenne et de la petite propriété.

Les classes agricoles, qui forment l'élément le plus vivant de la société poitevine, constituent les neuf dixièmes de la population. Peu de régions françaises renferment un nombre aussi considérable de petits et de moyens propriétaires, aujourd'hui maîtres des deux tiers du sol, dont ils détenaient à peine un sixième un siècle auparavant. Les grands propriétaires, qui occupent un tiers des terres, spécialement en Gâtine i dans le Bocage, dans une partie du Haut-Poitou, voient de jour en jour leur puissance territoriale s'amoindrir, au bénéfice de ces paysans laborieux, tenaces, économes, qui pour la plupart exploitent directement. Ils figurent pour plus d'un tiers dans la classe agricole, dont le surplus est formé d'associés des propriétaires, participant souvent eux-mêmes à la possession du sol, à savoir les fermiers et les métayers, ces derniers moins nombreux que les premiers. La passion de la terre, justifiée par les profits que donne son exploitation, pousse au morcellement, à un degré tel, que le nombre des cotes foncières a plus que doublé depuis l'établissement du cadastre. Cette armée pacifique de 109.000 propriétaires exploitants, de 45.000

fermiers, de 20.000 métayers, s'aide des services de près de 50.000 journaliers dont une partie jouit aussi de quelques parcelles du sol, mais dont le nombre décroît. Au contraire, celui des domestiques de ferme (près de 110.000) augmente, par suite de la sécurité supérieure de la condition de ceux-ci en regard de l'instabilité de celle des salariés à la journée.

La condition de ces salariés ne s'est pas moins améliorée que celle des propriétaires eux-mêmes, qui ont profité de la hausse du prix de la terre, des fermages et des produits du sol. Il y a un siècle à peine, le journalier gagnait 0 fr. 80 pour son travail quotidien. Il reçoit aujourd'hui 2 fr. 50 à 4 francs par jour. Les domestiques de ferme, au lieu de 80 à 100 francs au maximum par an, jouissent, en plus du logement et de la nourriture, de 400 à 800 francs de gages, sans avoir à subir le contrecoup de l'accroissement du prix des loyers et des objets de consommation.

Qu'on ajoute à cette masse rurale, actuellement si prospère, après avoir été autrefois si misérable, une petite et une moyenne bourgeoisie, formée d'un groupe de 50.000 petits patrons, industriels et commerçants, de 16.000 fonctionnaires de tout ordre, de 6.000 personnes qui exercent des professions libérales, et enfin les représentants des anciennes classes aristocratiques dont le nombre a décliné, comme la fortune, et on aura le fidèle tableau de la société poitevine transformée au xix^ siècle. Les privilèges de naissance et de rang n'y existent plus, mais la noblesse locale y conserve dans les campagnes une part de son prestige, sans avoir cependant l'autorité morale qu'exerce la bourgeoisie, surtout celle des gens de loi, des médecins, des fonctionnaires et des propriétaires aisés urbains

OU ruraux. Dans ce milieu social, peu de grandes fortunes; à peine un millier de domaines au-dessus de 200 hectares. Les successions supérieures à 250.000 francs sont l'exception, tandis que les trois quarts ne dépassent pas le chiffre de 10.000 à 250.000 francs.

Avec l'aisance, largement répandue, la vie matérielle s'est améliorée. Peu d'habitants qui ne soient dans les campagnes et les petites villes propriétaires de leur habitation. Celle-ci, bâtie en pierres, couverte d'ardoises ou de tuiles, large, aérée, hygiénique, ne rappelle en rien les masures de torchis, de bois ou de grossiers moellons de la fin du xviii^ siècle. Les villes, sans perdre de leur aspect pittoresque, surtout dans les vieux quartiers, se sont conformées aux nécessités^ de la vie moderne. Elles ont été dotées de jardins, de prome nades, de larges avenues, de halles, de marchés, alimentées d'eau potable, pourvues de services de transports en commun. L'alimentation des masses, où le pain de froment à bas prix remplace le pain d'orge et de seigle, où la viande entre de plus en plus à côté des légumes, où le vin s'est généralisé, à côté du café, du sucre, des épices, ne fut jamais aussi abondante et aussi soignée. Aux vieilles étoffes d'autrefois, grossières et sans variété, se substituent des tissus plus variés et peu chers, mais la mode risque ici de détruire chaque jour les gracieux ou pittoresques costumes d'autrefois, dont l'originalité choque la banale uniformité du présent.

Un autre indice de la transformation sociale profonde intervenue depuis cent ans est la disparition graduelle de la mendicité. Le Poitou est une des régions de France qui compte le moins de mendiants , après en avoir jadis possédé le plus, et où le petit nombre des assistés trouve facilement secours, soit

auprès des bureaux de bienfaisance multipliés, soit dans les hôpitaux et les asiles reconstitués. La vivace émulation développée de tous côtés en faveur de l'enfance abandonnée, du soulagement des malheureux, des infirmes, des aliénés, des vieillards, y a suscité l'organisation d'une foule d'œuvres charitables, témoignages efficaces de la diffusion de l'esprit de solidarité sociale.

Cet esprit se manifeste encore dans cette renaissance des associations qui marque d'un trait heureux l'histoire contemporaine de la vieille province. Moins de trente ans ont suffi pour faire surgir en Poitou les sociétés de secours mutuels (près de 300 avec 50.000 adhérents), les syndicats patronaux industriels etcommerciaux (66avec 3.233 membres), les syndicats ouvriers (84 avec près de 7.000 membres), les Unions commerciales et industrielles, les sociétés coopératives de consommation (207 avec près de 32.000 membres), surtout les syndicats agricoles (159 avec 40.000 membres), les Caisses de crédit agricole (109 avec plus de 6.000 membres), les mutuelles contre la mortalité du bétail, contre l'incendie, contre la grêle, contre les accidents du travail (plus de 300 avec près de 40.000 membres rien que dans la Vendée et les Deux-Sèvres) ; et enfin ces laiteries coopératives (126), les plus puissantes du monde entier, qui assurent à 73.000 familles d'agriculteurs le bénéfice de 46 millions de francs de ventes.

La floraison des associations analogues dans le domaine moral est le plus favorable symptôme de la rénovation graduelle de l'esprit régional. Le Poitou, sorti enfin de son inertie et de la torpeur des derniers siècles de l'ancien régime, recouvre et développe ses anciennes énergies. L'association arrache ses habitants à l'individualisme et à l'iso-

lement. Elle contribue à y fortifier la stabilité sociale ; elle fait peu à peu Fœuvre d'apaisement et d'éducation des masses, qu'on ne saurait attendre exclusivement de l'action administrative ou politique. Cette œuvre est facilitée par la remarquable persistance de l'esprit familial dans le milieu poitevin. C'est ce qu'attestent, outre la proportion très élevée des mariages et des ménages (202.000 en 1908 pour i. 100.000 habitants), la rareté des divorces (140 seulement en 1911 pour toute la province), le chiffre infime des naissances illégitimes (900 sur 23.336 naissances en 1899). De tous ces éléments résulte un heureux état d'équilibre et de santé morale, dont le faible développement de la criminalité et de l'alcoolisme est encore l'indice consolant.

Le travail des idées a aussi singulièrement modifié au cours du siècle passé la physionomie du Poitou. La région poitevine a été en effet l'un des principaux théâtres des conflits qui se sont produits dans le domaine de la conscience.

La renaissance religieuse du catholicisme s'y est manifestée avec une force singulière, contre laquelle longtemps resta impuissante l'action du courant contraire, celui des doctrines de libre examen. Le clergé catholique, qui avait accueilli avec faveur le Concordat (1801), en dépit de l'intransigeance des réfractaires de la petite Eglise, mit à profit la bienveillance du premier Empire, la faveur marquée des gouvernements de la Restauration et du second Empire, pour reconquérir en 80 ans son influence, atteinte à l'époque révolutionnaire. Dans les deux diocèses de Poitiers et de Luçon restaurés, l'un en 1801, l'autre en 1821, une série de prélats actifs et énergiques, dont les deux plus célèbres

furent M. de Bouille et le cardinal Pie, ce dernier fougueux promoteur de la suprématie de l'Eglise, rétablirent les paroisses et en créèrent 222 nouvelles. Ils pourvurent au recrutement du clergé qui se faisait difficilement en 1808, par la création de deux grands séminaires et de onze petits séminaires. Ainsi, le Poitou fut doté d'un réseau de plus de 900 circonscriptions paroissiales, presque aussi serré que celui de l'ancien régime, et d'un personnel de près de 1.100 prêtres, curés ou desservants, auquel fut adjoint lin corps de missionnaires diocésains, et que secondèrent les ordres religieux.

La résurrection de ces corporations se fit avec une extrême rapidité, surtout entre 1814 et 1870. Le Poitou devint une de leurs terres d'élection. En moins de cent années, soixante-deux congrégations d'hommes et de femmes surgissaient dans cette région. A côté des anciens ordres, Dominicains, Bénédictins, Jésuites restaurés, se reconstituaient les missionnaires de S*-Gabriel ou de S^-Laurent-sur-Sèvre, se répandaient les Frères des Ecoles chrétiennes, les Frères de la Miséricorde, les Frères de Ploermel, les Maristes, les Clercs de S*-Viateur, les Assomptionnistes, les Frères de S^-Vincent de Paul. De pieux poitevins, le P. Goudrin et le P. Fournet, créaient deux puissantes associations monastiques, les Pères de la Congrégation du Sacré-Cœur et les religieux de l'Adoration Perpétuelle. Plus tard, le cardinal Pie fondait les Oblats de S*-Hilaire. Plus prospères encore furent les ordres féminins rétablis. Dominicaines, Calvairiennes. Carmélites, Visitandines, Filles Notre- Dame, Hospitalières, Sœurs de S -Vincent de Paul, Augustines. A ces associations s'adjoignirent les ordres nouveaux, nés sur le sol poitevin : Ursulines de Ghavagnes, fondées par le P. Baudouin et M"° de la

Rochette; Sœurs de la Sagesse, rétablies à S^-Laurent-sur-Sèvre parl'abbé Duchêne ; Dames du Sacré- Cœur, instituées à Poitiers par le P. Goudrin et M""^ Aymer de la Chevalerie ; Filles de la Croix, créées par le P. Fournet et M"^ Elisabeth Bichier des Ages ; Sœurs de Sainte-Philomène, dont l'institution est due à Tabbé Guillard ; Filles du Sacré- Cœur de Marie, groupées à Niort par les sœurs Maichin; Dominicaines de Châtellerault, constituées par M"^ Creuzé. Cette organisation puissante permit au clergé de multiplier les monastères et les couvents. Poitiers en eut jusqu'à 32 à l'époque du second Empire, et le Poitou compta plusieurs centaines d'établissements monastiques divers.

L'action de cette renaissance se manifestait par le réveil et l'expansion du sentiment et du mysticisme religieux, par le progrès du dévouement au Saint-Siège et aux dogmes qu'il promulguait. Au concile du Vatican, le cardinal Pie fut un des partisans les plus convaincus de l'infailliLilité pontificale. La formation d'une multitude de confréries pieuses pour tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions, attestèrent la vitalité de ce mouvement et sa propagation dans une bonne partie des hautes classes, de la bourgeoisie et des masses rurales. Le clergé poitevin pouvait même contribuer au dehors à l'apostolat catholique, fournir aux autres diocèses 19 évéques, des centaines de prêtres, aux ordres religieux étrangers à la province plus de 200 membres, aux Missions étrangères un certain nombre de leurs plus fervents apôtres, tels que celui du Congo, le P. Augouard. Le catholicisme réalisait en même temps en Poitou, dans le domaine de la charité, une œuvre vraiment admirable, multipliant les crèches, les orphelinats, les

refuges, les asiles d'aveugles et de sourds-muets, les ouvroirs de bienfaisance, les colonies agricoles, les maisons de retraite pour les vieillards, les infirmes et les incurables, vouant les congrégations féminines au service des malades, soit à domicile et dans les hôpitaux, soit dans les dispensaires et les cliniques.

L'Eglise essayait aussi de marquer de son empreinte les intelligences. Elle monopolisa longtemps en réalité l'enseignement populaire masculin et féminin, grâce à ses ordres religieux. Elle parvint, sous la Restauration, à mettre la main sur l'enseignement secondaire. Entre 1808 et 1850, elle fondait plus de quinze collèges et une foule de pensionnats. La liberté d'enseignement décrétée en 1850 lui facilitait encore la tâche et marquait l'apogée des œuvres enseignantes catholiques. On vit alors le collège des Jésuites de Poitiers, aussi florissant que celui de l'ancien régime, grouper jusqu^à 750 élèves et s'emparer en quelque sorte de l'éducation des hautes classes, tandis que se créaient de tous côtés d'autres institutions d'enseignement, sous l'influence du clergé. A l'aide de sociétés de conférences, de cercles catholiques, d'associations déjeunes gens et de jeunes filles, de bibliothèques, de revues et de journaux religieux, l'Eglise poitevine entreprenait de compléter l'éducation populaire. Elle s'efforçait ainsi d'achever l'œuvre des congrégations enseignantes, qui, avant les lois de 1881, s'étaient attribué en majeure part la tâche d'instruire le peuple. Enfin, reprenant le rêve des anciens âges, elle essayait, à plusieurs reprises, d'exercer sur la direction du gouvernement une action conforme à ses aspirations et à son idéal de domination spirituelle et temporelle.

Ces tendances et cette expansion grandissante

se sont heurtées, sinon à l'action rivale du protestantisme local, réduit à l'état de minorité énergique, probe et laborieuse, du moins à celle des doctrines de libre examen. Celles-ci se développaient d'abord parmi les classes bourgeoises, qui, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, faisaient profession du déisme vague et du scepticisme, propagés sous l'influence des philosophes du siècle précédent. On vit ainsi, après 1830, les conseils généraux de la Vendée et de la Vienne protester contre la formation des nouveaux ordres religieux, demander la limitation des biens de mainmorte, le contrôle de l'enseignement ecclésiastique et même la surveillance des couvents, aussi bien que l'exécution rigoureuse des clauses du Concordat. Peu à peu, dans la seconde moitié du xix® siècle, l'hostilité contre les idées et la propagande de l'Eglise disparaissait des hautes classes; mais elle s'étendait peu à peu à la petite bourgeoisie et gagnait une fraction importante des classes populaires. La lutte est ainsi engagée entre l'esprit de tradition dans l'ordre moral et religieux représenté par l'Eglise, et l'esprit novateur, à ses divers degrés, représenté par les multiples formes des doctrines et les diverses nuances des partis de libre examen.

Le siècle passé, si remarquable par la vitalité qui s'y est manifestée dans le domaine moral et religieux, ne l'a pas moins été par le développement de la vie intellectuelle et le progrès de l'instruction. Négligé dans le premier tiers du xix® siècle, l'enseignement populaire a dû à la féconde émulation du pouvoir civil et des ordres religieux son immense extension, dont les réformes de Guizot, de Duruy et de Jules Ferry marquent les étapes. Le premier créait dans le Poitou les premières Ecoles normales primaires, pour former le personnel enseignant et

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les premières Ecoles supérieures, pour distribuer un enseignement plus élevé à l'élite des élèves des écoles élémentaires. Les deux autres préparaient la voie à l'obligation et à la gratuité. Le personnel enseignant primaire a pu être ainsi quintuplé en cent ans, dans la région poitevine, passant d'un millier de maîtres en 1829 à près de 4.600 en 1910. Le nombre des écoles élémentaires a sextuplé (2.706 au lieu de 436). La population scolaire est passée de 17.823 enfants à 171.207, tandis que le budget provincial de l'enseignement primaire s'élevait de moins de 100.000 francs à plus de 6 millions. L'ignorance s'est dissipée dans les classes populaires, au point qu'aujourd'hui (1911) sur 9.314 conscrits poitevins, on ne compte plus que 235 illettrés.

La diffusion de l'enseignement secondaire a été encore plus rapide. Dès le premier Empire, il était réorganisé, avec de nombreux lycées, collèges et pensions, qui se trouvèrent d'abord placés sous le régime du monopole. Il prenait ensuite, à partir de 1850, avec la liberté, un nouvel essor. Largement distribué aujourd'hui dans les établissements publics (3 lycées, 8 collèges), et dans les établissements privés, à deux milliers de jeunes gens, il n'avait jamais atteint autrefois un degré de prospérité aussi grand. L'enseignement secondaire féminin à son tour s'est développé depuis 1881, atteignant aussi un effectif élevé.

Le Poitou a vu enfin renaître sa vieille Université, dont la Faculté la plus florissante, celle de Droit, restaurée depuis 1804, est aujourd'hui la seconde de France pour l'effectif des étudiants, a formé depuis un siècle des milliers de légistes et d'administrateurs, et a compté parmi ses élèves des jurisconsultes, comme Wheaton et Bétolaud, des hommes d'Etat, comme Waldeck-Rousseau. A leur

l'essor de la vie politique, sociale, etc. 307

aînée, se sont jointes, en 1845 et en 1854, les Facultés des Lettres et des Sciences, qui occupent le 9° et le 11^ rang parmi les Facultés de même ordre en France, ainsi que l'Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie, reconstituée de 1806 à 1840, aujourd'hui la seconde parmi les institutions de même nature. Avec son personnel enseignant doublé, avec ses 1.300 étudiants, ses laboratoires, ses collections, l'Université de Poitiers, qui a recouvré en 1897 sa vieille appellation, a repris une place importante parmi les centres de vie universitaire, où elle détient un rang intermédiaire entre les grands et les petits groupements d'enseignement supérieur.

Elle a retrouvé dans le milieu poitevin le rôle qui lui avait appartenu dans le passé, celui d'éducatrice professionnelle des classes moyennes. Elle y a joint le travail littéraire et scientifique de recherche, dont elle se préoccupait moins autrefois. Autour de ce foyer de vie intellectuelle, en dépit de périodes de ralentissement ou de torpeur, comme celles de la Restauration et du second Empire, se sont allumés d'autres foyers. Des sociétés savantes. Athénées, Lycées des Arts et des Sciences, s'étaient déjà formées au début du xix® siècle. Les associations scientifiques qui leur ont succédé. Société des Antiquaires de l'Ouest (1834), Sociétés des Deux-Sèvres et de la Vendée, ont contribué bien plus activement que leurs devancières à la renaissance des études historiques, archéologiques et scientifiques. Le Poitou a été doté de musées d'art, d'archéologie, d'histoire naturelle, de grandes bibliothèques, de collections scientifiques, de dépôts d'archives, de cercles littéraires, de sociétés musicales, de théâtres et de sociétés de conférences. Jamais la vie intellectuelle ne s'était répandue à de pareilles profon-

deurs, jusque dans les masses, grâce au réveil de l'imprimerie et à la diffusion de la presse périodique. Mais elle a perdu souvent en originalité ce qu'elle gagnait en étendue. La centralisation persistante reste un obstacle sérieux à la renaissance de la vie originale, littéraire, scientifique et artistique de la région poitevine.

Depuis un siècle en effet, le Poitou, qui a compté une foule d'artistes, de savants, de lettrés du second plan, en a fourni fort peu de premier ordre. Les Vendéens Paul Baudry, l'auteur des peintures du foyer de l'Opéra et de tant d'œuvres délicates, le paysagiste Milcendeau, pénétrant observateur du Marais poitevin, sont les seuls grands maîtres de l'art, qui soient issus de la province. Le Poitou a encore donné à la France quelques hommes de science et quelques penseurs, les assyriologues Amiaud et Sarzec, le chirurgien Piorry, le chimiste Grimaux et le physicien Babinet, le médecin Gilles de la Tourette, le philosophe Beaussire, les économistes et sociologues Puynode et de Gurzon. Mais le vieil esprit de la province revit surtout dans la fmesse du prince de la critique contemporaine, Emile Faguet, dans la verve incisive et mordante de deux publicistes, Arthur Ranc et Georges Clemenceau. De même, le goût d'aventure, qui inspirait jadis les Gadifer de la Salle, les Laudonnière, les Ravardière, a reparu parfois dans les contemporains, tels que René Caillé et Largeau, explorateurs célèbres du Soudan et du Sahara.

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