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Poitou.
Lièrent prendre à tâche de ruiner successivement son œuvre dans le duché aquitain. L'aîné, Henri le Jeune, caractère faible et vaniteux, aidé de son frère Geoffroi de Bretagne, se laisse séduire par l'idée de devenir le chef de la féodalité poitevine et aquitanique. Il vient disputer à Richard la possession de l'Aquitaine. Un grand poète, Bertran de Born, dans des strophes enflammées sonnait la charge contre le roi et contre le comte de Poitiers. Ce nouveau Tyrtée animait de son ardeur la nouvelle ligue féodale, où étaient entrés la plupart des barons poitevins, notamment les seigneurs de Lusignan, de Givrai, de Mauléon et de Thouars, outrés du brutal despotisme de Richard. La coalition échoua encore, et son chef Henri le Jeune mourut subitement au cours de sa folle équipée (1183). Mais, à ce moment, entre en scène un nouvel et redoutable adversaire des Plantagenets. Le Capétien Philippe-Auguste va mettre à profit la turbulence de la féodalité aquitanique et poitevine, ainsi que les divisions des princes angevins, pour saper la domination de ces derniers dans l'Ouest, afin de lui substituer celle de l'Etat français. Plus diplomate que général, il est surtout habile à souffler la discorde parmi « les fils du diable ». Geofl'roi et Richard, qui se vantaient de ce nom, ne tardaient pas en effet à se brouiller avec leur père, contre lequel ils intriguaient. Henri crut faire un coup de maître en enlevant le duché aquitain à Richard. Il voulut le donner à son dernier fils Jean, qu'il jugeait plus docile. Le prince spolié se réfugia en Poitou et déclara qu'il défendrait ses droits sur son apanage les armes à la main (1183). Le père, usant alors d'un subterfuge de Normand, mit de son côté la légalité féodale en rendant à Aliénor les droits et les honneurs de reine et de duchesse, afin de s'en servir comme d'un instru-
ment contre les ambitions de Richard. Celui-ci dut s'incliner ; il céda à sa mère le Poitou et l'Aquitaine (1185). Mais il prit sa revanche, lorsque son père, menacé par une coalition de Philippe-Auguste et de Geofîroi, fut obligé d'avoir recours aux talents militaires du prince disgracié. Il recouvra le duché et le comté à la fois, mais n'oublia pas dans son orgueil blessé l'affront qui lui avait été fait.
La trahison guette dès lors déplus en plus les dernières années du grand roi Plantagenet, dont l'âge a miné le tempérament de fer, amoindri l'esprit de décision et ralenti l'activité. Son propre fils Richard signe avec Philippe-Auguste la trêve de Châteauroux, conspire secrètement avec l'ennemi mortel des Angevins et agit en Aquitaine comme un souverain indépendant. Il fait sentir le poids de son autorité aux barons du Poitou, de Saintonge et d'Angoumois, de nouveau révoltés contre lui. Il va humilier l'adversaire traditionnel des ducs aquitains, le comte de Toulouse, jusqu'aux portes de sa capitale. Bravé par ses fils, abandonné même par son bien-aimé Jean, Henri II meurt désespéré à Chinon, le 26 juillet 1189, dans la solitude et l'abandon. L'œuvre d'assimilation politique qu'il avait entreprise en Poitou, restait à jamais compromise, bien que son fils l'ait un moment maintenue.
Richard, que les poètes appelaient le comte de Poitou, était plus Poitevin et plus Aquitain que Normand et qu'Anglais. Il n'en a pas moins hérité des plans de son père, et il s'efforce dans les dix années de son règne de reprendre pour son compte, après avoir tant contribué depuis 1184 à le ruiner, le système d'unification des Etats des Plantagenets. Le brillant fils d'Aliénor, spirituel, lettré, éloquent comme les Guilhem, l'idole et l'ami des troubadours, dont il partage les jeux poétiques, l'objet de Fadmi-
LA CHUTE DE l'iNDÉPENDAXCE DE l'ÉTAT. 91
ration des chevaliers à cause de sa bravoure héroïque, fut mieux qu'un soldat batailleur. Il avait les talents d'un véritable chef d'armée. Supérieur sur ce point à son père et surtout à Philippe- Auguste, il montra une réelle entente de la tactique, des manœuvres et des marches rapides. Ses campagnes décèlent en lui une décision et une sûreté de coup d'œil peu ordinaires. Il avait de plus, sous des dehors généreux, la hardiesse, l'énergie, voire même la froide cruauté d'un politique, capable de mener de front l'intrigue diplomatique et la guerre, de concevoir un programme politique et d'en poursuivre l'exécution avec persévérance. Il releva ainsi passagèrement la fortune de sa maison. Pour la seconde fois, l'Etat anglo-angevin se trouva en mesure de réaliser ses desseins antérieurs et d'arrêter l'Etat capétien son rival sur le chemin de la fortune.
A peine couronné, Richard s'appuie en Aquitaine, comme l'avait fait son père avant 1170, sur les hommes d'Eglise, dont il peuple son conseil. Il appelle sa mère Aliénor à la régence pendant la troisième Croisade, et il se sert du prestige de la vieille reine pour affermir son pouvoir. Il se crée un parti parmi les féodaux ; il a pour compagnons d'armes les Lusignan, auparavant ses adversaires, et un héros de roman, André de Ghauvigni, auquel il donne la main de l'héritière de la seigneurie de Châteauroux. Souvent, on le voit résider dans sa ville favorite, Poitiers, au cours de ses rapides chevauchées. A l'aide de ses mercenaires, que conduisent les féroces Mercadier et Algais, il écrase trois révoltes de la féodalité poitevine, dirigées par les vicomtes de Brosse et de Limoges, par le comte d'Angoulême et par le sire de Taillebourg (1192, 1194, 1199). Pour l'aider dans l'administration du Poitou, il confie pendant deux années le comté à son neveu, Othon
de Brunswick. 11 fait éprouver à Philippe-Auguste, l'allié de ses vassaux rebelles, défaite sur défaite, et il promène de la Basse-Seine à la Charente ses armes victorieuses. Une dernière révolte des barons de rOuest lui coûte cependant la vie. Il est blessé mortellement à la fleur de l'âge au siège de Ghalus en Limousin (26 mars 1199).
Ce fut pour l'Etat capétien un coup de fortune inespéré. Philippe-Auguste allait en quelques années rattacher le Poitou et le nord de l'Aquitaine à son royaume, grâce non seulement à son génie tenace, à sa diplomatie active et habile, mais encore et surtout grâce aux fautes de son rival, Jean Sans- Terre. La mort de Richard déchaînait une crise, dont le nouveau Plantagenet, aidé de sa mère Aliéner, qui montrait, quoique octogénaire, une activité surprenante, vint d'abord à bout aisément. Jean avait en effet l'intelligence, l'esprit, l'aptitude aux affaires des membres de sa famille. Au premier moment, il fit preuve de véritables qualités politiques. La bourgeoisie aquitanique hésitait. De concert avec Aliénor, il rattache à sa cause Poitiers, Niort, la Rochelle, Saintes, S*-Jean-d'Angély, Oléron, Cognac par une série de concessions de privilèges. Il gagne une partie des féodaux, tels que les seigneurs de Mauléon, de Mauzé, de Surgères, de Chauvigni, par des avantages considérables, et la puissante maison de Lusignan par la cession du comté de la Marche (1199-1200). Il accorde le comté d'Eu à un autre Lusignan, frère du nouveau comte. 11 fait la paix avec le comte d'Angoulême et avec le vicomte de Limoges, en leur restituant leurs possessions. Philippe-Auguste doit ajourner ses desseins secrets et conclure un accord avec le dernier fils d'Aliénor. Celui-ci prend les titres de comte de Poitou et de
duc d'Aquitaine. Il oblige le roi de France à abandonner la cause de son concurrent, Arthur de Bretagne, que les Poitevins du nord, avec le vicomte de Thouars, avaient soutenu vigoureusement (mai 1200).
Mais bientôt les vices du roi Jean se révélaient sans détours. Sa nature vindicative, sanguinaire, dépravée, cupide, sa déloyauté, sa cruauté, sa lâcheté et sa mollesse éclatèrent à tous les yeux. Il perdit en peu d'années tout le bénéfice de la politique énergique et avisée de son avènement. Il s'aliéna la grande famille poitevine des Lusignan par une série d'injures. Au chef de cette maison, Hugues IX, il enlevait le comté de la Marche pour se l'approprier. Au fils de ce grand vassal, Hugues X, il prit sa fiancée Isabelle d'Angoulême (août 1200), au mépris du droit féodal, et il se hâta d'occuper TAngoumois à la mort de son beau-père, Aimar (1202). A un autre Lusignan, il enleva le château de Moncontour. Au frère de Hugues IX, Raoul d'Exoudun, il confisqua Neuchâtel-en-Brai. La féodalité poitevine menacée brutalement se leva presque en totalité contre le tyran. Les Lusignan, Hugues, Raoul, Geoffroi, les Mauléon, les Thouars, les Chauvigni, les Châtellerault, les Brosse, s'unirent. Ils portèrent leur cause devant la cour du suzerain du comte de Poitou, c'est-à-dire devant l'ennemi naturel de €6 dernier, le roi de France. Philippe-Auguste s'empressa d'accueillir leur requête. Jean ayant refusé de comparaître et de livrer à son neveu Arthur le Poitou, que ce dernier revendiquait (mars-avril 1202), la cour du roi prononça au détriment du Plantagenet la confiscation de tous les fiefs détenus par celui-ci. Arthur, devenu le gendre du Capétien, devait être investi de l'Aquitaine, du Poitou et de l'Anjou. Il envahit aussitôt ces provinces, tandis que Phi-
lippe entrait en Normandie. L'attaque fut soudaine. Jean n'avait rien préparé pour la prévenir. Son sénéchal de Poitou dut recourir encore à Aliénor qui, sortant de sa retraite de Fontevrault, se jeta à la hâte, avec une poignée de fidèles, dans la place forte de Mirebeau, pour y barrer la route à son petitfils et à l'armée des féodaux poitevins. Ceux-ci enlevèrent sans peine la forteresse, mais Aliénor se réfugia dans le donjon. Jean, prévenu par elle à temps, gagnait par ses promesses les nobles angevins. Il accourait à marches forcées du Mans en Poitou. Il surprit les conjurés qui se gardaient mal, et après une âpre mêlée, les écrasa sous le nombre (1" août 1202). Grâce à cette brillante victoire, il avait pris, comme en un coup de filet, presque tous les membres de la haute féodalité poitevine révoltée et son propre neveu Arthur. Il assassina probablement ce dernier à Rouen (1203). Il fit torturer ses captifs poitevins ou leur extorqua d'énormes rançons. Il ne relâcha les Lusignan qu'en se faisant livrer leurs châteaux. Il se réconcilia enfin avec le vicomte de Thouars par l'entremise du sire de Parthenay et il crut ainsi en avoir fini avec la rébellion.
Il se trompait. Sa perfidie et son atroce conduite lui firent perdre le bénéfice de la victoire. Les Angevins, auxquels il devait le succès de Mirebeau, ne lui pardonnèrent pas le meurtre d'Arthur, dont ils auraient voulu faire leur souverain autonome. Les barons poitevins s'empressèrent de trahir l'homme qui les avait spoliés ou maltraités. Dès la fin de 1203, le puissant vicomte de Thouars, auquel Philippe-Auguste promit la charge de sénéchal de Poitou, livrait au roi de France l'accès de la province. Les Lusignan se tournèrent vers l'alliance française. Le 31 mars 1204 enfin, Jean perdait sa
mère Aliénor, son meilleur appui. L'héritière de la dynastie aquitanique s'éteignit à Fontevrault, où elle fut ensevelie avec les rois de sa famille. Elle ne vit pas la fm de l'indépendance de son Etat. Quatre mois après sa mort, Philippe-Auguste, qui venait de conquérir la Normandie, l'Anjou, le Maine et la Touraine en quelques semaines, se présentait aux portes du Poitou. Sa diplomatie fit plus que les armes pour lui assurer la rapide conquête de ce vaste comté. A peu près tous les barons, sauf Savari de Mauléon, abandonnèrent la cause de l'assassin d'Arthur. Le sire de Parthenay lui-même, jusque-là attaché au parti de Jean, se rallia au roi de France. Le vicomte de Thouars lui ouvrit les portes de Loudun. Le comte de Périgueux s'empressa de prêter hommage. Jean ne parvint à garder que le comté d'Angoulême et la seigneurie de Cognac. La puissante abbaye de Saint-Maixent se prononçait pour le roi de France. Les bourgeois de Poitiers livraient la puissante enceinte de leur ville le 10 août 1204, gagnés par les privilèges que Philippe leur concéda, Niort, la Rochelle, Saint- Jean-d'Angély suivaient cet exemple. En 1205, le sénéchal anglonormand du Poitou était fait prisonnier avec les dernières troupes du Plantagenet, qui perdait aussi les derniers boulevards de sa puissance au nord de la province, Loches et Chinon.
Il était toutefois plus facile de conquérir le Poitou que de le garder. Jusqu'en 1242, la conquête française resta précaire. La féodalité poitevine, en secouant le joug du Plantagenet, n'entendait pas subir celui du Capétien. Elle aspirait à les opposer l'un à l'autre, de manière à se rendre en fait indépendante et à se faire payer chèrement ses changements de parti. Ainsi, pendant longtemps se prolongea cette comédie, qui valut aux barons poitevins
un renom d'instabilité, de perfidie et de cupidité assez mérité. Le rôle des livres sterling et des livres tournois fut souvent plus décisif auprès d'eux que celui des armes. D'autre part, la bourgeoisie du Bas-Poitou, qui s'enrichissait par le commerce avec l'Aquitaine du sud et avec l'Angleterre, préférait la domination anglo-angevine à la domination capétienne. De là, une lutte souvent vive entre les deux partis français et anglais, dont l'influence se contrebalançait dans la province, au point que pendant trente-huit ans la victoire resta indécise entre l'un et l'autre.
A peine en effet Philippe-Auguste a-t-il conquis le Poitou que Jean y retrouve de nombreux partisans. Il met à leur tête, avec le titre de sénéchal, un vaillant baron, le troubadour Savari de Mauléon, qui reprend Niort par surprise aux Français en 1205. Il ramène dans son alliance les membres des puissantes maisons de Thouars et de Parthenay. Philippe n'a que le temps de mettre en défense Poitiers, Loudun et Mirebeau (1206). Jean débarque à la Rochelle, occupe le Bas-Poitou, s'avance même au delà de la Loire, repousse l'attaque de l'armée française devant Thouars, accepte, il est vrai, une trêve avec son rival (octobre 1206), mais reste en possession de la moitié du territoire poitevin. Il la perd en grande partie l'année suivante, lorsque les Français, prenant à leur tour l'offensive, ravagent le Thouarçais, prennent Parthenay, occupent Fontenay, défont en bataille rangée les seigneurs de Mauléon et de Thouars (1205-1208).
Néanmoins, les fidèles de Jean restés maîtres du sud du Poitou avec Niort préparent une revanche. Elle leur est offerte par la grande coalition de 1214. Tandis que les alliés du roi d'Angleterre tentent au nord l'invasion qui aboutit à la bataille de Bouvines,
au sud Jean en personne vient agir en Aquitaine. Il débarque à la Rochelle avec des troupes et des tonneaux pleins de sterlings. La féodalité poitevine, gorgée de faveurs par Philippe -Auguste, avait quelques années auparavant abandonné sans hésitation le Plantagenet. Les Mauléon, les Ghauvigni, les Lusignan, le comte de Périgord s'étaient déclarés pour le roi de France. Jean n'eut qu'à paraître pour amener un revirement. Le vicomte de Thouars et le sire de Parthenay se faisaient ses honnêtes courtiers. Savari de Mauléon et presque tous les barons du Poitou se prononcent pour sa cause. Le vicomte de Limoges écrit ingénument au roi de France que la situation ayant changé, il ne faut plus compter sur sa fidélité.
Vainement, Philippe-Auguste essaie-t-il de rallier les Poitevins. Il vient lui-même à Loudun et à Châtellerault; il prodigue les caresses aux bourgeois de Poitiers . Il mêle la manière forte à la manière douce, et pour donner une leçon auxféodauxles plus opiniâtres, il va incendier Bressuire et Thouars. Mais à peine a-t-il quitté les bords de la Loire pour courir au Nord, que Jean écrase la résistance des seuls féodaux restés les partisans fidèles de la France, les Lusignan. Il leur prend leurs places de Bas-Poitou. Puis, en homme habile, il les gagne aussi à sa cause; il leur restitue leurs biens; il donne au comte de la Marche, chef de cette maison, Saint- Jean-d'Angély; il promet en mariage sa fille Jeanne au fils aîné du comte. Cette alliance semblait assurer au Plantagenet la possession du Poitou. Jean parlait même de marcher sur Paris. Il occupait Angers, et mettait le siège devant h. Roche-aux-Moines, place forte qui commandait la route entre Nantes et le Poitou maritime. C'est là qu'il trouva la fin de ses succès. Le 2 juillet 1214,
il y essuyait une écrasante défaite. La noblesse poitevine, qui se souciait fort peu d'assurer au roi anglais une supériorité trop marquée sur son rival, avait lâché pied et refusé de soutenir le choc des Français.
Le roi d'Angleterre s'enfuit jusqu'à Saint-Maixent. Il essaya ensuite quelques démonstrations en Bas-Poitou, puis, soit par découragement, soit par lassitude, il laissa le prince Louis, fds de Philippe-Auguste, ravager le vicomte de Thouars et détruire de fond en comble le château des Lusignan à Moncontour. Les Thouars et les autres barons poitevins abandonnèrent aussitôt leur allié de la veille . Philippe-Auguste , victorieux à Bouvines , n'eut qu'à s'avancer jusqu'à Loudun, pour obliger son rival à accepter la paix de Chinon (18 septembre 1214), par laquelle celui-ci renonçait complètement à la possession de la majeure part du Poitou. Ce traité fut renouvelé en avril 1216. Une longue minorité s'ouvrait d'ailleurs qui allait paralyser pour longtemps les tentatives de revanche des Plantagenets.
Le fils de Jean, Henri III, qui lui succédait en 1216, se trouvait aux prises à la fois avec les barons anglais et avec les barons aquitains, empressés à pronter de sa faiblesse. De 1219 à 1224, une effroyable anarchie désolait le sud du Poitou, resté aux mains du roi d'Angleterre. La bourgeoisie des villes, telles que Niort, la Rochelle, Saint- Jean, soutenait la cause des agents du souverain anglais, tandis que les féodaux, méconnaissant l'autorité de son sénéchal, rançonnaient le plat pays et bravaient leur suzerain. A la tête de cette coalition féodale était le nouveau comte de la Marche, Hugues X, qui venait d'épouser la veuve du roi Jean, Isabelle d'Angoulême, et qui revendiquait à la fois l'Angou-
mois et le pays de Niort, au nom de sa femme. Avec lui, dans cette ligue féodale figuraient les Thouars, les Rançon, les Parthenay, les Surgères, qui saisissaient à l'envi cette occasion de piller les riches communes de l'Ouest. Le désordre frayait la voie à une nouvelle intervention française. Philippe-Auguste la prépara en accordant aux bourgeois de Poitiers de nouveaux privilèges (1222), et en négociant avec les barons rebelles des accords que son fils devait mener à bonne fin.
Quand il mourut, l'achèvement de la conquête du Poitou ne fut plus qu'un jeu pour son successeur, Louis VIIL Celui-ci gagna les vicomtes de Thouars, de Limoges, de Ghâtellerault, les sires de Parthenay et de Bressuire, s'assura l'appui du plus puissant des Lusignan, le comte de la Marche, en lui promettant Saintes, Oléron, même Bordeaux (mai 1224), gagna les villes par des concessions de chartes de communes, et entra en Poitou par le val du Thouet. 11 n'eut qu'à paraître : les Anglais n'avaient ni argent, ni soldats. Tandis qu'une partie de son armée occupait Saint-Maixent, le gros faisait capituler Niort (3 juillet) sans le moindre effort; puis ce fut le tour de Saint-Jean-d'Angély. La Rochelle seule fit une courte résistance. Ainsi, le Poitou se trouva pour la première fois entièrement conquis par l'Etat capétien. Louis VIII, en vertu de son testament, put le constituer en apanage pour son fils Alfonse. Tous les efforts des Plantagenets en vue de le reconquérir devaient dès lors rester stériles.
Ils essayèrent pourtant de rentrer en possession du Poitou à la faveur des embarras de la minorité de Saint Louis et des intrigues de la féodalité poitevine. A la tète de cette dernière, se trouvait défi-
nitivement placé un des plus puissants seigneurs de France, le comte de la Marche, chef de la maison des Lusignan. Cette maison, dont les domaines primitifs commandaient les passages entre le seuil du Poitou et la Plaine, n'avait cessé de grandir depuis le milieu du xii^ siècle, soit par les mariages, soit par les hasards du conflit entre Capétiens et Plantagenets. Son chef possédait, outre les seigneuries de Lusignan, de Prahecq, de Fontenay et d'autres encore en pays poitevin, les comtés de la Marche et d'Angoulême, la Saintonge et Oléron. Ses parents détenaient Melle, Civrai, Loudun, Châtellerault, Moncontour, Vouvent et Mervent, places importantes de la province. La plupart des barons suivaient son impulsion. Aussi Henri III, roi d'Angleterre, n'eut-il aucune peine à entraîner les seigneurs du Poitou dans la ligue féodale formée contre Blanche de Castille (déc. 1227). 11 lui suffit de promettre à l'avide Lusignan la possession de Niort. Les Parthenay, les Thouars, toute la noblesse du Bas-Poitou s'engagèrent dans cette sorte de Fronde aristocratique. Elle était moins dangereuse en effet que ne l'avaient été les révoltes précédentes. La domination française s'établissait solidement tous les jours en Poitou. Elle y trouvait un ferme appui dans le clergé, dans la bourgeoisie des villes et même dans une partie de la noblesse. Aussi, les nouveaux assauts livrés aux Capétiens n'eurent-ils point, pendant cette dernière période critique, la gravité des précédents.
En 1227, il suffit que Saint Louis parût avec sa mère à Loudun et à Vendôme pour que la coalition, travaillée par des dissensions intérieures, se brisât d'elle-même. Les Lusignan, qui avaient figuré au grand conseil tenu à Thouars par les rebelles, s'empressèrent de faire la paix, lorsque la régente
Blanche de Gastille eut promis à Hugues une indemnité considérable pour Niort et pour la dot d'Isabelle d'Angoulême , outre la conclusion d'un mariage entre le fils de celle-ci et une sœur du roi de France. La Reine eut l'habileté de faire intervenir ensuite le Pape, de manière à rompre les projets dangereux de mariage intervenus entre le fils du puissant Lusignan et la fille du comte de Toulouse. Plus tard même, elle fit annuler, sous prétexte de parenté, l'union projetée entre Elisabeth, fille du comte de la Marche, et Alfonse de Poitiers, frère de Saint Louis, encore mineur. Quant au vicomte de Thouars et au sire de Parthenay, ils durent subir les conditions du roi de France. Lorsqu'en 1230 le roi d'Angleterre, Henri Hl en personne, vint, appelé secrètement par les Lusignan, et ouvertement par le comte de Bretagne, tenter de recouvrer l'Aquitaine du nord, la diplomatie capétienne ne manœuvra pas avec moins d'habileté. Par le traité de Clisson (mai 1230), elle détacha de nouveau les Lusignan de la coalition, moyennant une forte somme d'argent, outre la reconnaissance de leurs droits sur l'Aunis, Saint-Jean-d'Angely et quelques autres terres.
Ainsi, tous les efforts du Plantagenet pour recouvrer le Poitou restèrent vains. Ses alliés, les sires de Pons, de Surgères, de Parthenay, demeurèrent exposés sans secours aux représailles du Capétien, tandis que les Thouars et les Rançon refusaient de se déclarer contre Saint Louis. Bien mieux, les Lusignan prirent les armes contre Henri III, qui refusait de leur rendre l'île d'Oléron. Ils lui enlevaient même Blaye; il fallut l'intervention du Pape pour les obliger à se contenter d'une indemnité en argent, à la place de l'île convoitée. Quand un dernier et formidable effort fut
tenté par les féodaux, aidés du roi d'Angleterre, pour secouer le joug français, douze années après, il était trop tard. La période déjà longue, écoulée depuis la conquête du Poitou tout entier, avait permis aux Capétiens d'affermir leur puissance. Bientôt, les plus grands barons du Poitou, les Lusignan, l'apprirent à leurs dépens. Leur ambition inquiète éprouva échec sur échec. Dès 1236, Hugues X, furieux de voir la main d'Isabelle de France échapper à son fils, avait marié celui-ci à Yolande de Bretagne, fille du célèbre adversaire de la royauté capétienne, Pierre Mauclerc. Il était entré dans la coalition organisée par ce dernier et par Thibaut de Champagne contre le roi. Mais, avant qu'il pût se mettre en mouvement, ses alliés étaient vaincus. Il dut s'estimer heureux de renouveler le traité de Clisson.
Cinq ans plus tard, Toccasion parut propice à l'ambitieuse veuve de Jean, Isabelle, femme du comte de la Marche, pour frapper un nouveau coup et essayer d'enlever l'Aquitaine aux Français. Une vaste coalition s'organisa, où entrèrent l'empereur Frédéric II, le roi d'Angleterre, Henri III, les rois de Navarre et d'Aragon, le comte de Toulouse, Raimond VII, tous les Lusignan, le comte de la Marche à leur tête, et presque tous les grands barons poitevins. Six mois auparavant, dans de belles fêtes données par le roi à Saumur, Alfonse de France, devenu majeur, avait été armé chevalier. A cette occasion, le comte de la Marche avait pris place à la table de Louis IX. Les barons poitevins, et à leur tête les Lusignan, étaient même venus au château de Poitiers prêter l'hommage au nouveau comte de Poitou. Hugues X avait dû restituer à cette occasion à son suzerain Saint-Jean-d'Angély et l'Aunis. Il n'avait pas osé refuser au roi et à Alfonse
l'accès de son château de Lusignan. Les allures dominatrices de Saint Louis et de son frère en cette circonstance inspirèrent à la féodalité poitevine son dernier accès de révolte impuissante. La comtesse de la Marche, Isabelle, qui avait porté une couronne, fut l'âme de cette prise d'armes. Elle était ambitieuse et passionnée. Sa vanité ulcérée ne pardonnait pas les humiliations qu'elle s'était vu infliger par Blanche de Gastille et par les femmes de la famille royale. Aussitôt après le départ du roi elle se rendit â Lusignan, pour faire enlever les draps, les coffres, les matelas, les sièges, les vases qui avaient servi à la visite royale. Elle tint trois jours son mari suppliant à sa porte au château d'Angouléme. Elle pressa vivement l'organisation du vaste complot qui fut formé à Parthenay contre la domination française entre tous les barons du Poitou. Elle souffla dans leur cœur son esprit de vengeance, en leur remontrant que « le moindre sergent royal faisait son bon plaisir » à leur détriment et les traitait « comme des esclaves ».
Toute l'Aquitaine féodale se souleva et Hugues X vint le jour de Noël 1241 à Poitiers, renier l'hommage rendu auparavant; il défia publiquement son suzerain. On ne doutait point parmi les conjurés de la restauration de la domination des Plantagenets. Le frère d'Henri III, Richard, prit le titre de comte de Poitou. Henri lui-même débarqua avec une armée, 300 chevaliers et force argent, à Royan (mai 1242). On avait promis monts et merveilles aux alliés. Le comte de la Marche en particulier se voyait déjà le maître de l'Aunis et de l'île d'Oléron. On confirmait de plus tous ses droits sur la Marche, l'Angoumois et la Saintonge. L'or coula à flots dans l'escarcelle des autres barons. La vigoureuse offensive de l'armée royale fit écrouler ce château
de cartes. Conduite par le roi lui-même et divisée en trois corps, elle occupa rapidement les forteresses de Lusignan et de Béruges, puis Montreuil-Bonnin, aux portes de Poitiers, ensuite Frontenay, la clef de Niort, Vouvent et Mervent, les clefs de la Gâtine et du Bas-Poitou (avril-mai 1242). Bressuire fut enlevée à Savari de Mauléon. L'impéritie du roi d'Angleterre, qui démoralisait ses troupes par des marches et contremarches sans résultats, le long de la Basse-Charente, acheva d'assurer le succès des Français dans cette facile campagne. Un ennemi mortel des Lusignan, Geoffroi de Rançon, seigneur de Taillebourg, livra cette dernière place à Saint Louis, de manière à lui rendre aisé le passage de la rivière. En dépit de la légende, il n'y eut même pas de combat (21 juillet 1242). Craignant d'être enveloppés par l'armée française, supérieure en nombre, et dont le camp ressemblait « à une populeuse cité », les Anglo-Poitevins se replièrent en hâte sur Saintes, livrèrent le lendemain dans les prairies autour de cette ville un court et peu sanglant combat et s'enfuirent sur la route de Bordeaux (22 juillet).
Ce fut la fin peu glorieuse d'une équipée inconsidérée. Déjà, l'un des Lusignan, Geoffroi, seigneur de Vouvent, avait dû faire sa soumission en juin. Le comte de la Marche lui-même implora son pardon du roi, par l'entremise du comte de Bretagne et de Tévêque de Saintes. Après avoir livré son fils en otage, il se rendit au camp de Saint Louis et d'Alfonse de Poitiers, placé auprès de la petite ville de Pons. Là, accompagné de l'ex-reine Isabelle et de deux de ses fils, il se jeta en pleurant aux pieds du roi, implorant sa clémence et se mettant à sa discrétion (1" août 1242). Les conditions de la paix furent dures. L'in-
St-Savin-sui-Gartempe, Ancienne église abbatiale, le clocber. — Ibid. La nef centrale de l'église abbatiale.— ibid. Fresque du xii« siècle, [Phot. Robuchon.)
PI. VII.— Poitou.
dépendance des Lusignan, chefs de la féodalité poitevine, ne se releva jamais de ce coup, ils durent concéder à Alfonse de Poitiers tout FAunis, Saintes, Pont-l'Abbé, cinq ou six de leurs grands domaines poitevins, tels que Saint-Gelais et Tonnay-Boutonne, lui abandonner leur suzeraineté sur les fiefs des Pons, des Rançon, des Exoudun et des autres membres de la maison de Lusignan en Poitou. Ils furent contraints de livrer trois de leurs forteresses. Ghâteau-Larcher, près de Poitiers, Merpins en Angoumois, Crozant dans la Marche; le roi et son frère y mirent garnison à leurs frais. A ce prix, on accepta leur hommage pour la Marche, l'Angoumois et les débris de leurs possessions poitevines. Dès lors, toute opposition se trouva brisée.
Lé Poitou ne devait plus pendant plus de cent ans être soustrait à la domination des rois de France. Il allait même, grâce à la force et aux bienfaits d'une administration ordonnée, oublier le temps de son orageuse liberté et se fondre si intimement avec la nationalité française, qu'il fut impossible désormais de l'en séparer d'une manière durable. Les souvenirs de la vieille indépendance aquitanique s'effacèrent peu à peu, et l'ancien Etat des Guilhem, avant le reste de l'Aquitaine, se trouva pour toujours absorbé dans la France, dont il suivit librement les destinées.
L'ADMINISTRATION FRANÇAISE APRES LA CON- QUÊTE ET L'APOGÉE DE LA CIVILISATION MÉ- DIÉVALLE EN POITOU JUSQU'A LA GUERRE DE CENT ANS (1204-1339).
Les Capétiens se tirèrent à leur honneur de la lourde tâche que leur léguaient les Plantagenets dans l'Aquitaine du Nord. Elle ne laissait pas d'être lourde.
11 fallait en effet rétablir en Poitou l'ordre compromis par un demi-siècle de luttes sanglantes. Il était non moins nécessaire d'assimiler graduellement sans violence cette province, jalouse de son autonomie, au reste de l'Etat français. Il était enfin indispensable d'y asseoir fortement la domination capétienne, pour éviter un retour offensif des Anglo- Aquitains. Le besoin le plus urgent était celui de la paix publique. Les guerres continuelles dont le Poitou avait été le théâtre de 1173 à 1214, de 1219 à 1230, et finalement en 1242, avaient laissé après elles un triste legs de ruine et de misère. Elles avaient compromis la prospérité de l'Etat florissant des comtes-ducs. Féodaux et mercenaires y avaient promené l'incendie, le meurtre, le pillage et la dévastation. Pendant cinquante ans, le pays avait souffert les pires maux. Les chroniques, aussi bien
que les actes publics et privés, permettent de se représenter le sinistre tableau de ces expéditions analogues à celles des Mongols et des Sarrasins. On y mutile, on y assassine les laboureurs et les commerçants. On y vole les marchandises, les bardes, les troupeaux. On détruit les maisons, les fermes, les arbres fruitiers, les vignes et les moissons. Le commerce avait reçu une rude atteinte. Les routes étaient interceptées. Un temps d'arrêt s'était produit ainsi dans la civilisation aquitanique. En même temps, l'autorité s'effondrait. Le despotisme d'Henri II et de Richard n'avait pu contenir une féodalité turbulente, qui devint maîtresse de la situation pendant les quarante premières années du xiii^ siècle. La bourgeoisie urbaine aspirait de son côté à l'indépendance. Tiraillés entre deux dynasties également françaises, les Poitevins avaient oscillé d'un parti à l'autre, sans autre règle que leur intérêt. Les contemporains n'avaient cessé pour ce motif de flétrir leur perfidie et leur versatilité. Le pis est que de cette abdication du pouvoir souverain était née l'anarchie.
Le gouvernement capétien eut le mérite de mettre fin à l'un et à l'autre de ces maux. II rétablit le principe d'autorité. Il fit renaître la prospérité matérielle. Ce double bienfait eut pour résultats l'assimilation définitive du Poitou à la France et l'attachement inébranlable des populations à la royauté française. Pour se conformer aux habitudes féodales, aussi bien que pour ménager la transition entre l'ancienne autonomie provinciale et l'union complète avec le reste de leur Etat, les Capétiens et les Valois constituèrent souvent le Poitou en apanage. Pendant un siècle, cette province a été confiée à quatre reprises à des princes de la famille royale. Alfonse de France, frère de Saint Louis,
fut comte de Poitiers pendant 29 ans. Puis le même titre appartint aux deux fils de Philippe le Bel, Philippe le Long (1311-1316) et Charles le Bel (1316-23). Enfin, le fils du premier des Valois, de Philippe VI, à savoir Jean le Bon, duc de Normandie, fut aussi pourvu du comté de Poitou depuis
Le premier de ces princes a exercé une influence profonde sur l'administration de la province. Son gouvernement, tout à fait remarquable, prépara l'union du Poitou avec le reste de la monarchie. Alfonse de Poitiers avait vingt ans lorsqu'il prit possession de son apanage poitevin. Mais il ne commença réellement à l'administrer que neuf ans plus tard, après son retour de la croisade d'Egypte. Jusque-là, c'est Blanche de Castille, aidée des agents royaux, qui gouvernait au nom d' Alfonse. Celui-ci, pourvu de trois vastes Etats, Auvergne, Languedoc et Poitou, fut un prince d'humeur assez casanière, de santé chétive, qui ne parut pas souvent dans l'Ouest. Il résidait de préférence aux environs de Paris. Mais il avait un vrai tempérament d'administrateur, ordonné, attentif, exact, scrupuleux, défiant et autoritaire. Tous les jours, il expédiait par courriers ses ordres aux fonctionnaires de Poitou. Tous les jours, il veut être informé des moindres affaires. Très jaloux de ses droits, il entend les faire respecter de tous. Il correspond sans relâche avec ses agents. Il donne le premier modèle d'une bureaucratie régulière, appliquée, zélée, paperassière sans doute et avide, mais soucieuse à la fois de l'intérêt du prince et de l'intérêt général. L'administration d'Alfonse, plus originale que celle de Saint Louis, sut s'adapter à la diversité des provinces qu'elle était appelée à gouverner. Aidé d'un Conseil ou Parlement, dont les membres
sont recrutés parmi les clercs, tels que son homme de confiance, Philippe, trésorier de Saint-Hilaire, ainsi que parmi les hommes de petite noblesse et parmi les légistes les plus expérimentés, le comte donne l'impulsion à toute la machine administrative et décide en dernier ressort de toutes les affaires d'administration et de justice. Tous les rapports, même ceux des enquêteurs, lui sont soumis. Le Poitou, gouverné par un sénéchal, homme d'épée, à la fois administrateur civil et militaire, qui nomme les agents secondaires, prévôts et sergents, n'échappe néanmoins à aucun moment à la surveillance stricte du pouvoir princier. Le contrôle du prince y agit à tous les degrés de la hiérarchie, aussi bien en haut, au moyen d'inspecteurs ou enquêteurs, choisis parmi les clercs, qu'en bas, au moyen d'autres commissaires ou agents temporaires. Le nombre des agents responsables a été multiplié. Us se surveillent les uns les autres. Déjà apparaissent dans le système administratif d'Alfonse la tendance à la centralisation, la recherche d'une sorte d'équilibre entre les pouvoirs dérivés de son autorité, le goût de la précision et de l'information bureaucratiques. On est en présence d'une sorte d'ébauche de monarchie absolue, tempérée par le respect de la tradition et des droits établis.
Le comte a mis la main sur tous les ressorts de l'autorité. Il nomme lui-même, non seulement ses enquêteurs, mais encore les châtelains, qui commandent les forteresses du Poitou, les receveurs qui perçoivent les taxes, et les agents de ses domaines. Jaloux de son autorité. Alfonse se réserve toujours le droit d'approuver les actes de ses officiers; au besoin, il se passe de leur entremise. Excellent administrateur de ses finances, admirablement renseigné sur ses revenus et ses charges, économe et
prévoyant, il a donné le premier modèle d'une organisation fiscale, claire et ordonnée. Autoritaire et exigeant pour ses agents, impitoyable pour les négligents et les incapables, bienveillant pour les bons serviteurs, il a su faire prévaloir l'ordre sur le désordre, la discipline sur l'anarchie. Pour la première fois, on entend même dans une correspondance administrative, invoquer l'intérêt « des pauvres laboureurs quil ne faut pas Laisser pâtir des fantaisies des puissants » et proclamer ainsi la mission supérieure de l'Etat, protecteur des faibles. Au demeurant, ce prince, pénétré de l'importance de ses droits et de ses devoirs, et qui fit sentir parfois lourdement le poids de son autoritarisme formaliste, procura au Poitou un grand bienfait qu'il n'avait jamais connu au même degré depuis l'époque romaine. La province eut un vrai gouvernement, régulier, moins oppressif que ceux qui l'avaient précédé, guidé par les principes d'équité, préoccupé du bien-être des administrés. Sans doute, on y relève encore des abus de pouvoir, des extorsions, des injustices. Les enquêtes des commissaires d'Alfonse prouvent que ses agents n'évitèrent pas toujours l'arbitraire et les violences. Mais le Poitou connut du moins un ordre, une tranquillité qu'il avait depuis longtemps perdus. Les souvenirs de l'annexion et des déchirements qui l'avaient précédée s'effacèrent. L'administration d'Alfonse achemina la province vers l'assimilation.
Un premier essai en ce sens fut tenté après sa mort. En 1270, Philippe le Hardi put, sans éveiller la moindre opposition, réunir cette province au reste de l'Etat capétien. L'administration royale y fut installée sur le même pied que dans l'ensemble de la monarchie. Elle y devint de plus en plus puissante. Le nombre et les pouvoirs des agents royaux
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s'y accrurent. Sénéchaux et lieutenants de sénéchaux, procureurs, avocats du roi, prévôts et sergents y assurèrent l'obéissance absolue de la part des sujets et le respect de la justice royale. Des capitaines souverains et des lieutenants du roi révocables y vinrent recruter et commander les troupes, imposer le service militaire aux nobles comme aux roturiers. Les ressources financières de la royauté y furent développées par les confiscations, faites aux dépens des féodaux, et par l'institution de taxes nouvelles extraordinaires, levées sur les diverses catégories de la population. Le Parlement de Paris, le Conseil du roi, la Chambre des Comptes y firent reconnaître leur juridiction supérieure. La centralisation s'accrut à tous les degrés. En dépit de l'arbitraire administratif et des excès de la fiscalité royale, la royauté acheva, soit directement, soit par l'entremise des princes apanages, dociles exécuteurs des volontés du pouvoir central, l'œuvre commencée en Poitou par le frère de Saint Louis.
Respectueux des prérogatives sociales de la noblesse, le gouvernement capétien enleva néanmoins aux féodaux poitevins toute indépendance politique. La seule grande maison qui portât encore ombrage à la royauté était celle des Lusignan, qui détenait toujours une bonne partie de l'Aquitaine et dont les membres restaient profondément attachés aux Plantagenets. Henri III les appelait à sa cour et leur donnait les plus grandes charges, les fiefs les plus importants de l'Angleterre. Les Capétiens s'appliquèrent à abaisser la superbe des Lusignan, en les soumettant à l'autorité du Parlement et en laissant les agents royaux empiéter sans cesse sur leurs prérogatives. Enfin, Philippe le Bel, en invo-
quant la trahison du dernier comte de cette maison, Guiart, et en réclamant le paiement d'énormes amendes encourues par celui-ci ou ses prédécesseurs (1308), parvint à confisquer les domaines des Lusignan (1309) dans le Poitou, la Marche, l'Angoumois et la Saintonge. Il désintéressa les héritiers par une série de transactions. 11 fit disparaître ainsi le dernier grand Etat féodal qui gênait l'action de la royauté dans le nord de l'Aquitaine. Déjà, en 1245, la maison de Mauléon avait dû céder au roi l'importante seigneurie de Fontenay. Les derniers représentants de la haute féodalité poitevine, les Parthenay, les Bressuire, les Thouars, les Belleville, les Rochefort, les comtes d'Eu, les vicomtes de Châtellerault ne sont plus bientôt que des auxiliaires dociles de la royauté, qu'ils servent dans les grandes charges militaires, au conseil et à la cour même. Fort réduite en nombre dès le début du XIV® siècle, la noblesse du Poitou perd chaque jour son ancienne puissance. La police royale lui interdit les guerres privées et le brigandage. Les tribunaux seigneuriaux s'effacent devant les tribunaux du roi. Les fonctionnaires royaux surveillent l'administration des seigneuries. Leurs usurpations de pouvoirs aux dépens des seigneurs sont continuelles. Loin de les blâmer, la royauté encourage ces agents par ses complaisances. La noblesse voit restreindre même ses attributions économiques. Le gouvernement royal lui interdit l'altération des monnaies et Pinterruption du commerce. Les nobles sont astreints à répondre régulièrement aux convocations militaires, obligés de se rendre avec leurs vassaux aux expéditions lointaines. L'unité politique est enfin réalisée en Poitou, au grand avantage des administrés.
Capétiens et Valois sont assurément des princes
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pieux qui multiplient les dons et les privilèges en faveur des églises et des monastères poitevins. Mais ils exigent en retour du clergé une obéissance illimitée. Evêques et abbés sont avant tout les serviteurs du roi. Quand ils essaient quelque résistance, soient-ils même de saints personnages, comme le vénérable Gauthier de Bruges, évêque de Poitiers, qui osa tenir tête à Philippe le Bel, ils sont brisés. C'est d'ailleurs d'en haut que l'exemple part. Depuis les premières années du xiv® siècle, la Papauté est incapable de disputer la prééminence au pouvoir royal. C'est à Poitiers, pendant leurs célèbres entrevues du printemps et de l'été de 1308, que Clément V et Philippe le Bel concluent cet accord relatif aux Templiers, qui marque le point de départ de la déchéance morale de la puissance pontificale, au bénéfice de celle du roi. Le souverain impose aux dignitaires de l'Eglise poitevine le serment féodal, le service d'ost sous condition de rachat en argent, la reconnaissance de la supériorité de la justice du Parlement sur celle des tribunaux ecclésiastiques. S'il accorde sa protection ou sauvegarde aux clercs, c'est moyennant obéissance et octroi de prestations pécuniaires. Il exige le paiement de taxes spéciales pour l'acquisition des nouveaux biens ecclésiastiques. La soumission politique du clergé poitevin s'achève. Elle est un épisode de cette union étroite entre l'Etat et le clergé, par laquelle le fils aîné de l'Eglise s'est assuré l'avantage capital de l'appui d'un corps, sans lequel aucune domination stable n'aurait pu se fonder en Poitou.
Une autre classe avait grandi dans la province. La bourgeoisie urbaine avait pris une telle importance que Plantagenets et Capétiens durent à tour de rôle briguer son concours. Dès 1199 et jusqu'en 1226, ils firent assaut de bonne grâce à l'égard des
villes. Mais le tiers-état poitevin ne montra jamais l'esprit de fière indépendance qui distingua les communes du Nord. Il se contenta de libertés mitigées. Les chartes de commune concédées d'abord par Aliénor et Jean, puis par Philippe-Auguste et ses successeurs à Poitiers, à Niort, à Saint-Jean-d'Angély, à Oléron, à la Rochelle ne contenaient aucune concession qui fût de nature à porter atteinte à l'autorité souveraine. Les bourgeoisies de ces villes privilégiées furent dès lors en droit de s'administrer au moyen de leurs assemblées de pairs, de conseillers et à'éche^ins, élus par la communauté des bourgeois. Mais elles n'eurent que la prérogative de présenter leurs maires au choix du roi ou de son délégué. Leur autonomie fut toutefois assez large. Elles eurent leur domaine, leurs tribunaux, leur police, leurs fonctionnaires. Elles purent élaborer des règlements administratifs et économiques, organiser leurs milices et leur défense militaire. Mais elles étaient astreintes à prêter serment de fidélité au roi. Elles restèrent subordonnées aux agents supérieurs du prince, à sa justice, à ses commandants militaires. Elles durent lui fournir des troupes dans ses expéditions, lui octroyer des subsides, quand il les en requérait, soumettre leurs décisions à l'approbation royale, subir en un mot la tutelle administrative. De plus, les bourgeoisies privilégiées restèrent en Poitou des minorités restreintes. Enfin les libertés concédées aux trois ordres de la province, noblesse, clergé, tiers-état, ne sont au fond que des apparences. Au début du xiv^ siècle, ces ordres délèguent aux Etats-Généraux. Mais ces dernières assemblées, jusqu'en 1356, restent purement consultatives. Elles n'ont d'autre rôle que de seconder l'administration royale dans ses embarras politiques et financiers. Dès la même époque, appa-
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laissent les Etats provinciaux du Poitou. Mais ces assemblées, dont les réunions sont irrégulières, dont la composition est arbitraire, n'ont pas des prérogatives plus réelles dans une sphère plus étroite. Le Poitou a néanmoins accepté sans opposition la politique de la monarchie française. 11 est devenu si paisible, si soumis à l'autorité souveraine, qu'il ne prend aucune part à l'agitation provinciale ou à cette sorte de réaction contre l'absolutisme qui marque le règne des fds de Philippe le Bel.
Les progrès accomplis dans l'ordre social et économique rendaient, à vrai dire, les populations du Poitou à peu près indifférentes à la perte d'une indépendance politique, dont elles n'avaient recueilli dans la période précédente que les fruits amers.
L'évolution sociale qui se poursuit au xiii^ et au xiv^ siècle, avant la guerre de Cent Ans, aboutit à la substitution d'une noblesse nouvelle à l'ancienne féodalité. Cette noblesse, éprise de luxe et de plaisirs, gaspilleuse et imprévoyante, aliène ses domaines et vit surtout du service ou des largesses du roi. Le corps ecclésiastique reste le plus riche du Poitou. Bien que le mouvement des donations en faveur du clergé séculier se soit ralenti, évêques et chapitres bénéficient de la richesse acquise, de la plusvalue de la propriété foncière, de l'accroissement de la richesse mobilière. Les créations de nouvelles divisions paroissiales et la progression du revenu des dîmes sont des indices certains de la stabilité de la puissance sociale de l'Eglise séculière poitevine. Le diocèse de Poitiers en arrive à compter plus de 1.000 paroisses. Il est devenu si difficile à administrer qu'en 1317, le pape Jean XXII en détache une partie (les 2/5) pour former les évêchés nouveaux de Maillezais et de Luçon en Bas-Poitou.
L'Eglisemonastique rencontre alors plus de faveur que l'Eglise séculière. On ne crée plus guère, il est vrai, de chapitres; on ne fonde plus qu'un petit nombre d'abbayes, quatre ou cinq seulement, dans cette période. Mais celles qui s'étaient créées à l'époque précédente comptent parmi les plus riches de France. La générosité des fidèles se porte au XIII® siècle et au xiv® sur les nouveaux ordres religieux. Ainsi s'établissent des couvents de Dominicains ou Jacobins, dont les membres se vouent à l'enseignement et à la prédication, à Poitiers, à Saint- Maixent, à Fontenay, à Parthenay, à Thouars. Les Franciscains ou Gordeliers de leur côté, moines populaires par leur piété, leur charité, leur éloquence, sont appelés dans les mêmes villes, ainsi qu'à Niort, à Châtellerault et à Loudun. Un peu plus tard, apparaissent des couvents de Carmes à Poitiers, ainsi qu'à Loudun, et d'Augustins dans la capitale du Poitou. L'influence sociale de ces ordres fut très considérable; les donations affluèrent en général à leur profit.
Au-dessous des grands corps aristocratiques et ecclésiastiques, la classe bourgeoise avait beaucoup progressé, surtout dans les villes et les bourgs murés. Son ascension, due d'abord au développement de l'industrie et du commerce, fut accélérée par l'accession de la plupart de ses membres à la propriété foncière urbaine ou rurale, et par les services qu'ils rendirent dans les fonctions administratives, judiciaires et financières. De puissantes familles bourgeoises surgissent alors qui se classent bientôt dans une nouvelle noblesse, celle des fonctionnaires. Elles acquièrent des biens nobles. Parfois, elles sont anoblies par les rois. Certaines, celles des Berlandà Poitiers, des Gilliers à Lussac, entrent même dans la vieille aristocratie. Les des-
rendants de la dernière figureront dans la plus haute noblesse de France, bien que le fondateur de sa fortune ait été un simple hôtelier. La masse du tiersétat, économe et laborieuse, soucieuse avant tout d'ordre, a été en Poitou le plus solide appui du gouvernement capétien. Elle s'est contentée de libertés restreintes. La plupart des bourgeois poitevins ont vécu, non sous le régime communal ou des chartes de commune, mais seulement sous celui des privilèges restreints ou coutumes, comme celles de Gharroux, de Parthenay, de Bressuire, de Thouars, d'Argenton, de Fontenay, qui leur assurent la liberté civile, la liberté commerciale, des exemptions de redevances onéreuses, et une faible participation à la vie administrative.
De même, le peuple des artisans et des paysans 6st parvenu à une amélioration si réelle de son sort qu'il n'aspire guère à l'émancipation politique. Dès la fin da xif et du xuf siècle, les colliberts et les serfs du Poitou achèvent de devenir des hommes libres, c'est-à-dire des villains et des hommes de métier francs. Le servage n'est plus qu'une exception qui survit à peine sur quelques points, notamment dans la Marche poitevine. Presque partout, les détenteurs de la terre sont devenus de vrais propriétaires, en possession de la liberté personnelle, libres de se marier où il leur plaît, de vendre, d'acheter, de tester. Ils ne sont plus tenus à l'égard des anciens détenteurs du sol qu'au paiement de rentes ou cens en argent et en nature. D'innombrables transactions ont limité leurs obligations envers l'autorité seigneuriale. Ils ont fait abolir ou ont racheté les anciens impôts les plus onéreux, tailles et capitations, limité leurs corvées, leurs fournitures de vivres et de logement, leurs obligations militaires, déterminé d'une manière
précise les monopoles, les droits de police et de justice seigneuriaux. L'union du paysan avec la terre est au XIII® siècle un fait accompli. Les grands domaines restés aux mains de la noblesse et de l'Eglise se concèdent dès lors surtout à des métayers ou censitaires. Le fermage ou bail à temps apparaît au XIV® siècle et progresse rapidement. La terre est déjà occupée par une multitude de petits exploitants, qui s'en disputent la culture, si bien qu'une nouvelle catégorie, celle des salariés agricoles ou journaliers^ vignerons, hotteurSy se constitue à côté de celle beaucoup plus nombreuse des petits propriétaires, des métayers et des fermiers. Les salaires qu'on lui attribue paraissent assez élevés pour le temps. Jamais la condition des artisans libres des villes et des habitants des campagnes n'a été supérieure pendant toute la période médiévale et moderne à celle qu'ils avaient atteinte au xiii® siècle et au xiv^. L'aisance est très répandue, l'alimentation abondante et confortable, la vie matérielle assez large. Parfois même, le goût d'un luxe solide se manifeste dans l'habillement et l'ameublement. La population s'accroît; elle atteignait en 1328 à peu près 500.000 âmes réparties entre 116.000 feux. Aussi, est-il permis de placer l'apogée de la prospérité du Poitou au Moyen Age pendant le siècle antérieur à la guerre de Cent Ans.
La rapide amélioration de Tétat social provint à la fois de la restauration du principe d'autorité et du développement de l'activité économique. Aux formes anciennes et encore importantes de la production, c'est-à-dire à l'exploitation des eaux et des forêts, et à la culture pastorale, s'ajoutent d'autres variétés de mise en valeur des ressources du sol, plus considérables encore. De nouvelles conquêtes sont faites
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par les défricheurs, petits ou grands propriétaires, aux dépens des landes, des broussailles et des bois. Les marais du Bas-Poitou sont assainis, en partie desséchés, convertis en admirables prairies et en terres de culture ou en vignobles, au cours du xnf siècle, par le syndicat des grandes abbayes de cette région. La prospérité agricole du pays fut alors à son comble. L'exploitation des bois, l'élevage du gros et du menu bétail, la production des laines, la culture des céréales, des châtaigniers et des arbres fruitiers, l'apiculture qui fournit en abondance le miel et la cire, la viticulture qui prit une grande extension, enrichirent le Poitou à un point presque incroyable : « Etait le pays, dit Froissart à propos « de l'invasion de 1346, rempli de vivres et les gran- « ges pleines de tous biens, de blés, de foins et (( d'avoines, et les celliers pleins de bon vin. »
L'activité industrielle ne le cédait guère à l'activité agricole. Sur la côte, les sels du Bas-Poitou faisaient vivre une partie de la population. L'exploitation de minerais de fer et des carrières de pierre était particulièrement développée. Les métiers se constituaient en grand nombre dans les villes et dans les bourgs, spécialement ceux de l'alimentation. La fabrication des draps de laine et des toiles; le travail des cuirs et des peaux, tannerie, corroierie, mégisserie; celui de la construction, maçonnerie, menuiserie, serrurerie; le façonnage du bois ; la verrerie et la céramique occupèrent un nombre croissant d'artisans, répartis en petits ateliers urbains ou ruraux. Il en était de même du travail des métaux communs et précieux, armurerie, ferronnerie, métallurgie du fer et de l'acier, orfèvrerie, fabrication des monnaies. Les principaux centres industriels qui se développèrent furent ceux de Poitiers, de Ghâtellerault, de Saint-Maixent, de
Parthenay, de Niort et de Thouars. Au xiii° siècle certaines spécialités poitevines, par exemple les produits métallurgiques, acier et fer, et les armes et pièces d'armes, gardent encore leur renommée européenne. Emancipés de la servitude ancienne, les artisans se groupent en métiers libres et en métiers assermentés ou jurés. A Poitiers, on compte jusqu'à 18 de ces derniers, qui se constituent entre 1243 et 1380, sur un ensemble d'environ 60 professions industrielles. L'accès de ces professions est alors aisé. Si une hiérarchie s'établit, comportant la distinction entre '^dXxow.'è {maîtres)^ ouvriers [yarlets) et apprentis, elle n'a rien de rigide ni d'oppressif. Des règlements très simples, destinés à assurer la loyauté de la fabrication et de la vente, régissent les métiers, qui sont placés sous le contrôle de l'autorité souveraine, municipale ou seigneuriale. Dans le petit atelier, des rapports fraternels existent entre maîtres et varlets, affermis par la communauté de la vie quotidienne et par la confraternité religieuse. L'horizon de la petite industrie est borné. Mais la vie des artisans, simple et étroite, est, comme celle du paysan à la même époque, parvenue à réaliser cet idéal de médiocrité paisible qui est peutêtre la véritable forme du bonheur matériel.
C'est surtout la classe commerçante qui arrive avec le plus de facilité à accroître sa fortune. Bien que les moyens d'échange soient encore limités, bien que la réglementation douanière manque de souplesse, une certaine tendance à l'unité se fait jour. Les mesures en usage dans le domaine royal et la monnaie royale se généralisent. Les Templiers, les Juifs, les Lombards organisent le crédit; ils ont des maisons en Poitou, de même que les changeurs. La libre circulation des produits du sol et de l'industrie est devenue plus sûre, grâce aune meilleure
Poitiers, Calhédrale St-Pierre (xii^, xin« et xiv« siècles), vue extérieure. ibid. Chœur et stalles du xiii« siècle. {Phot. Robuchon.)
PI. VIII. — Poitou.
police. A Niort et à la Rochelle, il a suffi au xiii* siècle de décréter une sorte de franchise douanière pour amener l'essor du commerce extérieur. Les routes sont remises en état. On améliore les fleuves et la batellerie y circule plus activement. De véritables ports fluviaux apparaissent alors, tantôt spontanément, comme celui de Châtellerault, tantôt grâce à l'octroi de franchises et à l'exécution de travaux, comme ceux de Niort et de la Boutonne. Des services de messagers ou de chevaucheurs sont organisés par les princes, les corporations religieuses et marchandes. Les commerçants obtiennent, par des saufconduits et des sauvegardes royales, la protection de l'autorité.
Aussi, la circulation commerciale prend-elle une intensité jusque-là inconnue. La prospérité des grandes foires de Poitiers, de Niort et de Fontenay date de cette période. Les halles {cohues) de ces villes voient affluer à certaines époques les marchands de France et de l'étranger. Une multitude de marchés se créent, en vertu d'autorisations royales ou seigneuriales. Le Poitou qui n'avait guère sur sa côte, basse et sablonneuse, que de petits ports, tels qu'Olonne, Talmont, Beauvoir, possède enfin trois grands centres de trafic avec l'extérieur. Au nord, c'est Noirmoutier, où les Hanséates viennent charger le sel et les produits agricoles de la province. Au sud, c'est Niort, qui reçoit par son avantport Marans et par la Sèvre les métaux bruts, les peaux, l'huile de poisson, le blanc de baleine, les épices, importés par les navires de la Hanse, de Bruges ou de Venise. C'est surtout la Rochelle, devenue depuis la fin du xif siècle le grand port de l'Aquitaine du nord et le débouché naturel du Poitou. Par la côte et par la mer, la province envoie en quantités croissantes ses blés, ses laines, ses sels, ses
vins, ses bois bruts et ouvrés, sa poterie et ses produits métallurgiques en Espagne, dans la Flandre, en Angleterre et dans le Nord. C'est la plus belle période que le commerce poitevin ait connue pendant les dix siècles du Moyen Age. Elle n'a pas été de longtemps égalée.
L'essor de la richesse donne à la civilisation matérielle un éclat qui dépassa de beaucoup celui de la civilisation morale et intellectuelle. L'ardeur des croyances s'amortit dans cette atmosphère nouvelle. Sans doute, la féodalité poitevine se porte d'abord encore avec enthousiasme aux Croisades : un Lusignan ceint à la fin du xu siècle la couronne de Jérusalem. Cette maison poitevine possède au xnf et au xiv^siècle le royaume illusoire de Terre Sainte et la souveraineté plus réelle de Chypre. En 1204, en 1218, de grands seigneurs du Poitou participent activement aux expéditions en Terre Sainte. Mais depuis 1248, c'est à grand'peine que l'on recrute des Croisés dans l'Ouest. Bien que les croyances y soient restées fortes, elles n'y sont pas à l'abri des grands mouvements hostiles à l'orthodoxie. Les mystiques franciscains ou fraticelles, puis les flagellants trouvèrent parmi les Poitevins un certain nombre d'adeptes. La lignée des frondeurs spirituels s'y continue au xiv*" siècle; le seigneur de Parthenay, fortement suspecté d'hérésie, est inquiété un moment par l'Inquisition. Dans les masses, des accès de fanatisme, dirigés surtout contre les Juifs et contre les lépreux, accusés de pactiser avec eux, alternent avec des crises mystiques et avec l'esprit de dénigrement à l'égard du clergé officiel.
La moralité de cette société est d'ailleurs médiocre. Les habitudes sont restées grossières. L'ivrognerie, les attentats contre les mœurs, les rixes et les meurtres sont encore très répandus. Ils attestent
que le vieux fond primitif persiste, en dépit du progrès de l'ordre et de la paix. Mais le milieu social poitevin de ce temps présente déjà aussi des traits qui sont la contre-partie de ce tableau. L'esprit d'économie, l'ardeur au travail, l'énergie du caractère, la solidité du lien familial et communautaire s'affirment, en même temps que se manifeste l'esprit de charité. La multitude des créations d'hôpitaux, d'aumôneries et de léproseries montre que les hommes de ce temps pratiquèrent vraiment la solidarité. Le souci de l'instruction se répand. Il gagne la bourgeoisie. Le clergé et la haute noblesse cessent d'en avoir le monopole. La diffusion des connaissances littéraires et scientifiques, assurée par la multiplication des écoles ecclésiastiques, s'accompagne, il est vrai, d'une décroissance dans l'originalité des manifestations de la culture intellectuelle. Aux générations positives du xiif et du xiv^ siècle, il faut en Poitou un aliment plus substantiel que la poésie courtoise. Celle-ci a atteint au plus haut degré d'éclat à l'époque d'Aliénor et de ses fîls. La tradition du ^ai savoir se maintient quelque temps encore dans la haute noblesse poitevine, parmi les Mauléon et les Lusignan. Mais à partir du second tiers du xiii° siècle, ce mouvement s'affaiblit progressivement. Philippe le Long, comte de Poitou, est le dernier protecteur de cette littérature aristocratique, devenue de plus en plus factice et raffinée. Elle s'éteint au début du xiv« siècle, avec Emeric de Rochefort et Hugon de Dompierre.Déjà, naît obscurément une littérature populaire poitevine qui s'exprime d'abord dans les légendes, et qui se fera jour plus tard dans les mistères du xv^ siècle. La langue d'oc, langue des cours d'amour et des cénacles de l'aristocratie poitevine, recule devant la langue du peuple et finit par dis-
paraître. Le dialecte poitevin apparaît déjà au XII® siècle et triomphe au XIII^ Il est une variété de la langue d'oil, celle-ci destinée à remplacer toutes les autres. Le français est employé en effet dès 1250 dans les actes du Poitou. Peu à peu aussi, se confinent dans les écoles ou dans les cloîtres les derniers représentants de la langue latine et de la littérature savante, moines, professeurs de théologie, chroniqueurs. L'Etat capétien conquérant impose sa langue sans effort et la vie intellectuelle du Poitou s'assoupit sous son influence pour quelque temps. C'est dans l'Ile-de-France que se concentrent les grandes écoles, que se compilent les vastes encyclopédies scientifiques, que se livrent les grandes batailles de la pensée, que s'écrivent les chroniques officielles. L'art lui-même jette en Poitou un dernier éclat, mais à partir de 1250 environ, la sève artistique y semble comme épuisée. Dans la seconde moitié duxif siècle, sous l'impulsion des Plantagenets, à l'école romane finissante avait succédé une nouvelle école d'artistes. Elle avait marié ingénieusement les coupoles romanes aux croisées d'ogives et aux arcs-boutants, pour créer un nouveau type d'architecture, précurseur de l'architecture ogivale. Elle avait lancé hardiment les voûtes, élevé des forêts de colonnes, tracé de vastes nefs, fait pénétrer avec profusion dans les édifices le jour tamisé par les verrières, et préludé par la construction de la cathédrale de Poitiers, des églises de Châtellerault, de Saint-Laon de Thouars, de Sainte-Croix de Parthenay et de Saint- Maixent, aux merveilles de l'architecture ogivale du nord de la France. Les sculpteurs avaient aussi donné la mesure de la perfection de leur art dans les façades des églises, dans les statues équestres des portails, dans les effigies des tombeaux. L'abbaye de Fontevrault, où les sépultures des Plantagenets
l'administration française après la CONQUETE. 125
furent décorées par eux au xiif siècle, a gardé longtemps les témoignages de leur habileté artistique. Mais déjà ces sculpteurs se sont dégagés des influences de l'école poitevine. De même, les peintres ne s'inspirent plus des procédés des ateliers de Saint-Savin et de Poitiers. C'est aux écoles de Saint- Denis et de Chartres que la peinture sur verre demande ses inspirations. C'est d'après des modèles français que les peintres verriers qui travaillent en Poitou exécutent les admirables verrières de la cathédrale Saint-Pierre et de Sainte-Radegonde de Poitiers. Peut-être les belles boiseries sculptées delà cathédrale portent-elles aussi la marque du savoir des artistes sur bois de l'Ile-de-France.
La conquête politique du Poitou avait été ainsi accompagnée d'une véritable conquête intellectuelle. L'Etat français, en absorbant pour la première fois l'Etat aquitanique, faisait en quelque sorte de la perte de l'indépendance politique et de l'autonomie intellectuelle provinciale, la rançon des bienfaits matériels qu'il apportait au Poitou.
Entre 1340 et 1453, l'histoire de l'ancien domaine des Guilhem, devenu province de l'Etat français, présente de nouveaux aspects. Après avoir connu une prospérité sans égale au cœur du Moyen Age, il éprouve, au cours de la guerre de Cent Ans, les déchirements et les misères qui résultèrent de la crise terrible où faillit disparaître la nationalité française. A cette époque, la gravité de la rivalité anglo-française est bien plus grande qu'au xii® siècle. Au temps des Angevins et des Capétiens, le Poitou s'était trouvé disputé plutôt entre deux dynasties, également françaises, qu'entre deux pays ennemis. Au xiv® et au xv®, à une époque où la province avait confondu ses destinées avec celles de la France, le conflit séculaire qui sépara les Valois et les Plantagenets, devenus les représentants de deux nationalités ennemies, radicalement divisées de sentiments et d'intérêts, devait avoir dans l'Aquitaine du nord un» retentissement bien plus profond. C'est sur le sol même du Poitou que se décida à deux reprises le sort de la France. C'est là que la nationalité et la monarchie française allaient trouver leurs plus solides appuis. Le loyalisme politique et le patriotisme national des Poi-
tevins, trempés par la communauté des périls et des souffrances, devaient sortir affermis d'une épreuve où le rôle historique du Poitou fut encore une fois de première importance.
La guerre surprit l'Ouest dans une quiétude profonde. Le souvenir des Plantagenets s'était à peu près complètement effacé en Poitou, abstraction faite de quelques familles féodales qui avaient conservé avec les rois anglais, ducs d'Aquitaine, des relations particulières. Personne ne s y doutait que la grande préoccupation d'Edouard III était la reconstitution de l'Etat anglo-normand-aquitain, au profit de l'Angleterre. Le gouvernement des Valois fondait sur l'attachement des populations poitevines une juste confiance. Mais il n'avait rien prévu, rien préparé, pour repousser une offensive dont nul ne soupçonnait la possibilité, tant était puissant le prestige de l'Etat français. Les lieutenants-généraux, capitaines, châtelains du roi n'avaient fait aucun préparatif de défense. Une longue paix avait répandu un tel sentiment de sécurité que les murailles des villes et des châteaux-forts tombaient en ruines ; les garnisons manquaient ou se trouvaient réduites à quelques soldats. Les contributions extraordinaires, dont l'administration royale avait frappé le pays depuis l'ouverture des premières hostilités (1331-1340), avaient été gaspillées. La centralisation excessive des derniers Capétiens et des premiers Valois avait si bien détruit l'esprit d'initiative des pouvoirs locaux que les diverses classes, attendant les ordres du prince et escomptant sa protection, firent preuve de la plus complète inertie, en présence du péril subit qui leur fut plus tard révélé. A l'incurie gouvernementale répondit d'abord la faiblesse des grands corps provinciaux, noblesse,
clergé, bourgeoisie. Le Poitou tout entier fut frappé de stupeur quand la guerre, dont il était désaccoutumé, reparut, avec son cortège d'horreurs, sur son propre territoire.
Pendant neuf ans, les hostilités n'atteignirent pas vraiment en effet le nord de l'Aquitaine. Le gros de la noblesse poitevine guerroyait au nord de la France sous les ordres du roi ou au sud sur la Garonne avec le (( plaisant » connétable Raoul d'Eu. Cependant, malgré les mesures que le sire de Parthenay, lieutenant royal, avait prises, pour faire garder le littoral du Bas-Poitou, quelques incidents fâcheux trahissaient la négligence du gouvernement français. Les Anglais avaient pu incendier sans difficulté dans une descente l'abbaye d'Orbestier, aux portes des Sables. La flotte ennemie en 1342 avait tenté de surprendre le port de Beauvoir, en face de Noirmoutier. Edouard III s'était enfin assuré le concours d'un puissant allié en Bas-Poitou, Olivier de Clisson, seigneur de Belleville et autres seigneurs de cette région (1343). Confiant dans la fidélité des nobles poitevins, qui, sous la conduite du sire de Parthenay et de Guichard d'Angles, faisaient campagne en Angoumois etenAgenais, le fils de Philippe VI, Jean, duc de Normandie, s'attardait au siège des places de la Garonne (1345-1346), lorsque éclata le coup de foudre de Crécy (26 août 1346). Cette défaite révéla à l'Europe la supériorité militaire des Anglais. La belle campagne d'Henri de Lancastre, comte de Derby, lieutenant d'Edouard III en Aquitaine ne produisit pas une moindre surprise.
Ce vieux général, qui passait pour le plus vaillant chevalier de son temps, refoulant devant lui l'armée du duc de Normandie sur Moissac, conçut l'idée hardie de frapper au cœur la domina-
tion française dans FAquitaine du nord dégarnie de troupes. Préludant à la manœuvre de 1356, Derby trompa son adversaire. Il pénétrait brusquement en Saintonge avec une petite armée de cavaliers et d'archers, et de là, entrait rapidement sur le sol du Poitou. Les barons poitevins, saisis de terreur, n'osèrent sortir de leurs châteaux pour arrêter l'Anglais au passage. L'évêque de Maillezais, au lieu de mettre la côte en défense, paralysa toute résistance par sa mollesse et sa lâcheté. Des coureurs ennemis arrivèrent jusqu'à Mirebeau et à Loudun, tandis que le gros de la petite armée de Derby remontait vers le Clain, par la vallée de la Vône, assaillait la place de Lusignan, l'enlevait le 3 octobre 1346, et le lendemain, aux yeux des habitants stupéfaits, apparaissait sous les murs mêmes de Poitiers. La garnison, sous les ordres d'Aimeri de Rochechouart, aidée de la milice bourgeoise et des gens du peuple, résista vaillamment, repoussa trois assauts, notamment du côté de Pont-Achard à l'ouest. Mais les Anglais, pénétrant dans la ville par la chaussée d'un moulin, non loin du Pont Joubert, refoulèrent une partie des troupes dans le château, forcèrent le reste à la fuite, et mirent la ville à sac. Plus de six cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent égorgées. Les Anglais pillèrent les maisons et les églises; ils incendièrent le Palais des comtes et les quartiers voisins. Le sac de la ville se prolongea douze jours. L'espoir des Anglais sur le très grand pourflct qu'ils devaient en retirer ne fut pas déçu. De « cette grande cité, moult remplie d'églises et de moustiers » (Froissart), ainsi que de tout le pays d'alentour, qui fut pillé jusqu'aux portes de Ghâtellerault et de Chauvigni, les Anglais enlevèrent un énorme butin. Ils repartirent chargés des manuscrits
précieux, des calices, châsses, trésors, ornements enlevés aux corps ecclésiastiques. Ils emportèrent, dit Froissart, « tout l'avoir de la cité et si chargiés « en estoient, qu'ils ne faisoient compte des draps, « fors d'or et d'argent et de pennes (fourrures) et « de jéviaux ». Avant de s'éloigner, ils essayèrent même de mettre le feu à ce qui restait intact (12 ou 13 octobre). Ils amenaient avec eux de riches prisonniers, auxquels ils imposèrent d'énormes rançons.
Ce coup de main hardi fit trembler tout le pays jusqu'à la Loire, ajoute le célèbre chroniqueur. Prises de panique, les villes, comme Melle et Maillezais, achetaient à prix d'argent la retraite des Anglais. La terreur se répandit plus grande encore, lorsqu'on apprit que non content du sac de Poitiers, le duc de Lancastre avait enlevé d'assaut à son retour le château de Montreuil-Bonnin, passé au fil de l'épée les 200 ouvriers de l'atelier monétaire qui s'y trouvaient (14 octobre), incendié la ville de Saint-Maixent, dont la garnison se retira dans le château, et essayé d'emporter Niort, où Guichard d'Angles fit échouer l'attaque anglaise. Le vainqueur, craignant, en raison de sa faiblesse numérique, un retour offensif des Français, se borna cependant à jeter garnison dans Lusignan, et se hâta d'aller mettre son butin en sûreté à Bordeaux.
L'expérience de la bataille de Grécy, comme celle du sac de Poitiers, eût pu servir de leçon. Il n'en fut rien. Elle ne corrigea en rien Tinfatuation militaire des Valois et ne leur inspira nullement l'idée de la nécessité d'une réorganisation. Dix années se passèrent, où le souvenir des événements de 1346 s'effaça. L'arrêt momentané de la conquête anglaise confirma Philippe VI et Jean le Bon, son successeur, dans leur fausse sécurité. Quelques travaux
de défense entrepris à Poitiers, la mise en état des forteresses, la reprise de Loudun, de Lusignan et de Noirmoutier sur les Anglais, qu'on rejeta entièrement hors du Poitou jusque sur la ligne de la Charente, parurent des mesures suffisantes aux deux rois chevaleresques, prodigues et imprévoyants, auxquels incombait la défense de l'unité française. Des rigueurs malencontreuses contre les Clisson, contre le connétable Raoul d'Eu, seigneur de Givrai, contre le sire d'Harcourt, vicomte de Châtellerault, et divers autres hauts personnages, aliénaient en même temps une partie de la noblesse poitevine à la cause française, tandis que la faveur de Charles d'Espagne, auquel de grands biens étaient concédés en Poitou avec le titre de lieutenant royal et de capitaine de Niort, excitaient la jalousie des nobles restés fidèles. Aucune mesure n'était prise pour réorganiser l'armée, sa discipline, son commandement, sa tactique, son instruction.
En présence de cette royauté qui s'obstinait à ne rien apprendre, surgissait un nouvel et redoutable adversaire, le fils même d'Edouard III, le prince Noir (1355). Celui-ci qui commandait en chef pour la première fois, mais qui avait reçu une forte instruction militaire, dont son génie naturel de grand homme de guerre devait tirer parti, allait faire preuve dans la campagne de Poitou de la bravoure, de l'esprit de décision et d'audace, du sangfroid, mêlé de dureté et de cruauté, qui furent les traits distinctifs de son caractère. Aidé de deux conseillers d'âge et d'expérience, Jean Chandos et James d'Audley, secondé de la fleur de la noblesse anglo-gasconne, où se distinguait le plus « renommé chevalier » d'Aquitaine, Jean de Grailly, captai de Buch, le Prince Noir sut tirer admirablement parti de l'excellent instrument militaire, le meilleur qu'on
eût VU depuis la légion romaine, de cette armée d'hommes d'armes et d'archers d'élite, qu'on lui avait confiée. Il avait avec lui 8.000 de ces archers, auxquels on devait le succès de Crécy, et 4.000 chevaliers de choix. Avec eux, il forma le plan audacieux d'aller rejoindre Lancastre en Normandie. Après avoir pillé le Languedoc, il longeait la lisière orientale du Poitou et parvenait le 7 septembre 1356 à Amboise, aux bords de la Loire. Avec un adversaire moins malhabile, le chef des Anglo-Gascons eût payé cher sa témérité. L'armée française, quatre fois plus nombreuse que la sienne, concentrée sous les ordres du roi Jean lui-même, entre Orléans et Saumur, n'était qu'une tumultueuse assemblée d'hommes d'armes, de brillants chevaliers pesamment équipés, montés sur de lourds chevaux, qui ne savait ni s'éclairer, ni manœuvrer. Elle donna le temps au Prince Noir de se replier de la Loire sur le Poitou, de reprendre haleine à Ghâtellerault (16 septembre), et de s'esquiver rapidement ensuite, en sacrifiant ses bagages, par la route de Chauvigny.
Le roi Jean arrivait à Poitiers, sans se douter qu'il avait laissé échapper l'occasion d'envelopper et de détruire l'ennemi. Il ne s'aperçut de la proximité des Anglais, que lorsque, le 17 septembre, son arrière-garde fut surprise et culbutée à la Ghaboterie. Encore ne fit-il rien pour empêcher le Prince Noir de camper la nuit dans une forêt voisine et d'occuper le lendemain 18, à une lieue de Poitiers, la forte position de Maupertuis et de la Gardinerie. Il lui laissa le temps de s'y retrancher, tandis que les éclaireurs anglais venaient reconnaître les forces des Français jusqu'aux portes de la ville. Le 19 septembre 1356, se livrait la bataille fameuse où pour la troisième fois sur le sol poitevin se décida le sort de la France. La petite armée anglaise, établie sur
un plateau abrupt, protégée à revers par le lit du Miosson, affluent du Clain, en avant par une colline élevée qu'elle occupa fortement, sur les côtés et en face par des marais, des pentes raides, des haies, des fossés, des broussailles et des vignobles, accessible seulement par un chemin creux, attendit avec calme, derrière ses retranchements, l'assaut de la brillante chevalerie du roi Jean. Au lieu d'envelopper et d'affamer l'ennemi, la noblesse française, fidèle à un idéal militaire suranné, allait se briser en trois assauts successifs contre l'infanterie anglaise et pliait finalement sous le choc impétueux de la cavalerie du captai de Buch. Le désastre fut complet. La fleur de la chevalerie française, 2.448 hommes d'armes, jonchait à la fin de la journée le champ de bataille. On put longtemps lire aux chapelles des couvents des Gordeliers et des Jacobins les épitaphes des grands seigneurs qui avaient succombé à Maupertuis et qu'on ensevelit à Poitiers. Tandis que le roi Jean et 2.000 autres prisonniers de marque, parmi lesquels le sénéchal du Poitou, rendaient leur épée, après une valeureuse résistance, au moment même où le Prince Noir, mettant genou en terre devant son royal captif à la ferme de la Cardinerie, l'amenait ensuite à Savigny pour lui offrir une magnifique hospitalité, les archers et les cavaliers anglais égorgeaient la foule des gens de pied français, les poursuivaient jusqu'au Pont Joubert et les massacraient sans pitié devant les portes fermées de la ville. A la faveur de la nuit seulement, la garnison du château osa ouvrir la place à une compagnie de cent lances, qui, sous les ordres de Mathieu de Roye, avait été expédiée en hâte par le Dauphin Charles pour mettre Poitiers à l'abri d'un coup de main. Le Prince Noir n'essaya même pas de surprendre la ville. 11 se hâta d'aller mettre à l'abri à Bordeaux son butin (au-
tomne 1356) et à Londres son royal prisonnier (avril 1357).
Les bourgeois poitevins avaient pris le deuil à la nouvelle du désastre de Maupertuis. Leur douleur n'était que trop justifiée. Le comté de Poitou, donné en apanage l'année même de la défaite au fils du roi, Jean, duc de Berry, ne devait pas tarder, comme le reste de l'Aquitaine, à devenir la proie du vainqueur. Epuisé par les exactions des officiers de finance, tels que le receveur général de la province Ph. Gillier ; en proie à l'arbitraire et à la corruption administratives, comme le montra le procès du procureur du roi à Poitiers, Jean Bonnet; ruiné par le paiement des nouvelles taxes de guerre ou aides, le pays se trouva de plus livré presque sans défense aux entreprises des Anglo-Gascons. A Paris et dans le Nord grondait la révolution. Le Dauphin Charles, malgré l'appui que lui prêtèrent aux Etats- Généraux les députés fidèles du Poitou, avait trop d'embarras du côté de ses adversaires, Etienne Marcel, le roi de Navarre et les Jacques, pour songer à secourir l'Ouest. Deux vaillants hommes de guerre, lieutenants du duc de Berry, le maréchal Boucicaut et le sire de Parthenay, ne parvinrent ni à mettre en état les forteresses, ni à empêcher les pillages des bandes armées qui tenaient la campagne. La population, en proie à la misère, cessa de payer les aides et les tailles. Le brigandage s'étendait. Des compagnies formées d'écuyers et de soldats licenciés après la bataille de Poitiers, commandées même parfois par des moines, se jetaient sur les villages et de préférence sur les églises, ou sur les abbayes, saccageaient, brûlaient, massacraient, rançonnaient tout ce qui leur tombait sous la main. A Charroux, à Montaigu, à Saint-Michel-en-l'llerm, les brigands se signalèrent par leurs excès. Malgré la trêve con-
due à Bordeaux pour deux ans, en mars 1357, des bandes de soldats anglo-gascons joignaient leurs ravages à ceux des aventuriers. La trahison de deux grands seigneurs poitevins, ceux de Morthemer et de Vivonne, leur permit d'occuper Couhé et Valence, de s'avancer jusqu'aux portes de Saint- Maixent, de menacer les possessions du sire de Parthenay, de s'établir à Maillezais et à la Rocheposay, et d'occuper même un moment Dissay , entre Poitiers et Ghâtellerault. En 1359, le roi d'Angleterre faisait acte de souveraineté en Poitou ; il y nommait deux lieutenants, dont l'un était le célèbre Olivier de Clisson, alors attaché au parti anglais.
Aux traités de Londres et de Brétigny (1359-60), les Valois consommaient enfin le déchirement de l'unité nationale. L'Aquitaine était séparée de la France. Le Poitou, après une union de 156 années, retombait sous la domination des Plantagenets. Aux Etats-Généraux de 1359, les députés poitevins avaient inutilement protesté contre cette mutilation. Vainement, les bourgeois de Poitiers protestaient-ils à leur tour, en disant aux Anglais : « Nous cédons à la force, nous obéirons; vous avez nos murs, mais nos cœurs ne se mouveront. » En septembre 1361, le commissaire anglais Jean Ghandos occupa, au nom d'Edouard III, les principales places fortes, Poitiers, Niort, Lusignan, Fontenay, Parthenay, Thouars, Saint-Maixent, que lui livrèrent les commissaires français, le maréchal Boucicaut et Louis d'Harcourt, vicomte de Ghâtellerault.
La séparation avait été douloureuse. Elle ne fut pour le Poitou que de courte durée. La domination anglaise n'y persista guère plus de dix ans. Elle fut d'abord tolérable. Le Prince Noir nommé par son père, sous condition d'hommage, prince d'A-
quitaine, ce qui lui conférait une sorte de viceroyauté (1363), vint déployer à Poitiers, dans l'automne de 1363 et en 1364, les splendeurs de sa cour, la plus brillante d'Europe. Il y reçut les serments de ses vassaux, mais il résidait de préférence à Bordeaux et àAngouleme. Administrateur médiocre, il fut assisté dans le gouvernement par des hommes expérimentés, dont le plus remarquable, le connétable d'Aquitaine, Jean Ghandos, fixa sa résidence à Niort, au cœur du Poitou. Ghandos, issu d'une noble famille du comté de Hereford, était le plus habile des capitaines anglais. D'une bravoure froide et réfléchie, aussi prudent que vaillant, il avait contribué au gain de la bataille de Poitiers; il fut le véritable vainqueur d'Auray et de Navarette. 11 possédait comme administrateur les qualités propres à séduire ses administrés poitevins : la générosité, l'humanité, la douceur, la prudence. Il était, dit Froissart, « si sage et imaginatif qu'il eût trouvé moyen de ramener la paix ».
Un tel homme, qui mourut regretté de tous, eût été capable de rallier le Poitou à la cause anglaise. Il fit preuve dans son gouvernement d'un effort d'impartialité. Si l'administration supérieure fut donnée à des chevaliers anglais, les autres charges de justice, de finance, de police furent attribuées à la fois à des Français, à des Poitevins, à des sujets d'Edouard III. Pour la garde des forteresses, la plupart des châtelains furent choisis parmi les gens de guerre, originaires d'Angleterre, sans qu'on exclût systématiquement les chevaliers du pays. La noblesse poitevine, séduite par Ghandos, se rallia sans difficulté, accepta les fonctions que lui offrirent ses nouveaux maîtres, prit part aux diverses expéditions anglo-gasconnes. Le clergé
Poitiers, Palais de justice, vue extérieure. — ibid. Grande salle (xiv« siècle fin). {Sites et monuments du T. C. F.)
PI. IX. — Poitou.
se montrait froid. On chercha à le conquérir par des donations et des concessions de privilèges, mais il resta au fond du cœur attaché à la cause française. Ou ne parvint pas davantage à réconcilier le peuple avec les vainqueurs; il se renferma dans son hostilité. La bourgeoisie se divisa. Une partie des bourgeois de villes, satisfaite de voir les libertés municipales confirmées et accrues, se rattacha à la domination anglaise; l'autre resta irréductible. La tentative malaisée à laquelle Chandos s'était voué demeura donc dans l'ensemble infructueuse. Bientôt même, le luxe et le gaspillage effréné du prince d'Aquitaine, les énormes dépenses de ses entreprises guerrières l'obligèrent dès 1364 à exiger d'un pays épuisé des taxes extraordinaires ou fouages qui ruinèrent le prestige de son gouvernement et qui le rendirent impopulaire. Malgré une assemblée tenue à Poitiers, les villes et les vassaux se refusèrent à payer ces nouveaux impôts. D'autre part, la justice anglaise et le Parlement créé à Bordeaux violaient les coutumes locales et couvraient les exactions des sénéchaux ou des autres agents princiers. Le réveil économique ne se produisait pas. L'administration anglaise se montrait aussi impuissante que sa devancière à empêcher les brigandages des Compagnies qui s'exerçaient jusqu'au cœur du Poitou. La province regrettait de plus en plus la domination antérieure. Les Anglais n'avaient, en réalité, pour appui qu'une minorité. Lorsque, en 1368-69, Charles V rompit le traité de Brétigny, tout était prêt pour le triomphe de l'offensive française. En cinq années, le Poitou allait retourner, pour n'en plus jamais sortir, au giron de l'unité nationale.
La restauration de cette unité, œuvre d'un grand roi, Charles V, servi par un homme de génie, du
Guesclin, fut facilitée dès le début en Poitou par la défection d'une partie de la noblesse et par les complicités que les chefs de bandes français trouvèrent dans la population. Les seigneurs de Rochechouart, de Pons, de Ghauvigny, d'Aunay, de Rais, de la Trémoille se rangèrent dès le commencement des hostilités du côté de la France. La plus importante de ces défections avait même précédé la guerre. C'était celle du meilleur lieutenant de du Guesclin, Olivier de Glisson, dont les domaines commandaient l'accès du Bas-Poitou et du Bocage. Une campagne d'escarmouches et de surprises, où se distinguèrent les chevaliers français, bretons et poitevins, le comte de Sancerre, Jean de Bueil, Jean de Kerlouët, Guillaume Gouffîer, ancêtre de l'amiral Bonnivet, précéda la campagne décisive. Les bandes franco -bretonnes occupèrent Mirebeau, défirent les Anglais sous les murs de Lusignan, enlevèrent par escalade la Rocheposay. Mais Ghandos et les Anglais de leur côté ravageaient les terres du sire de Ghauvigny, prenaient la Rochesur-Yon, envahissaient le Loudunais. Toutefois, les hostilités ne tardaient pas à tourner définitivement à l'avantage des Français. Les bandes bretonnes entraient par surprise à Saint-Savin sur Gartempe, et dans un combat livré au pont de Lussac, le 1''' janvier 1370, périssait le meilleur homme de guerre d'Edouard III, Jean Ghandos. Dès lors, les succès se multiplièrent. En juillet 1370, les Franco- Bretons surprenaient Ghâtellerault et faisaient prisonnier le vicomte Louis d'Harcourt, partisan des Anglais. A Poitiers, le parti français s'organisait. Un complot de la bourgeoisie était découvert en août; son chef Jean Boschet fut torturé et exécuté. Le dernier effort du Prince Noir, outré du progrès des armes françaises, à savoir le sac de Limoges,
eut pour unique effet de rendre la domination anglaise encore plus odieuse.
Le départ du prince laissa le commandement à des capitaines de second ordre, dont l'un, Robert Rnolles, battu à Pont-Vallain par du Guesclin et par Clisson, se réfugia en Poitou, pour se voir encore culbuté par ses vainqueurs sous les murs de Bressuire (janvier 1371). La prise de cette ville livrait au connétable les clefs du Bocage. Il put dès lors entreprendre avec ses fidèles Bretons, Clisson, Kerlouët, Mauny, Beaumanoir, la conquête méthodique du Poitou. Tandis qu'à l'ouest Clisson rejetait les débris des bandes de Knolles sur Parthenay et Olonne, aunord Kerlouët reprenaitla Rocheposay. Du Guesclin lui-même, avec les ducs de Bourbon, de Berry et de Bourgogne, pénétrait à l'est. Il fit une campagne triomphante, dans l'été de 1372, enlevant en peu de temps Montmorillon, Chauvigny, Lussac, puis se rabattit sur Moncontour qu'il força à capituler, tandis que la bataille navale de la Rochelle ruinait la flotte anglaise, coupant les communications du Poitou avec l'Angleterre. Un coup d'éclat couronnait cette revanche décisive des désastres de 1356. Les émissaires du duc de Berry travaillaient depuis de longs mois le peuple, la bourgeoisie et le clergé de Poitiers. Profitant de l'absence de la majeure part des troupes ennemies, qui, sous les ordres du captai de Buch, du sire de Parthenay et des seigneurs poitevins du parti anglais, s'étaient concentrées à Charroux, pour se porter au secours de la place de Sainte-Sévère, du Guesclin et le duc de Bourbon, prévenus par les habitants, franchirent 30 lieues à marches forcées et arrivèrent dans la nuit du 6 août sous les murs de la capitale du Poitou. Le 7 au matin, ils se firent ouvrir une des portes. Le duc de Berry accourut
de son côté de Chauvigny. A midi, les Anglais, revenus en hâte, trouvaient les remparts aux mains des Français. Un Te Deum fut célébré à la cathédrale, au milieu de l'enthousiasme populaire. Le peuple se rua ensuite, avec les hommes d'armes, à l'assaut du château, où s'était réfugié le reste de la garnison anglaise. Il en combla les fossés avec des fascines et en escalada les murs. Les vaincus furent massacrés ou rançonnés. Le loyalisme du peuple de Poitiers s'était affirmé avec une telle force, que le trouvère Cuvelier, parlant de ces événements, put écrire ces mauvais vers au sujet des Poitevins :
Qui les aurait ouverts, ainsi qu'un porc lardé, On oroit en leur cueur la fleur de lis trouvé.
La prise de Poitiers donna un élan irrésistible aux vainqueurs. En quelques mois, d'août à novembre 1372, du Guesclin, Clisson et les ducs reprenaient les trois quarts du Poitou. Presque chaque jour était signalé par un nouveau triomphe. Le peuple de Niort, à la nouvelle de l'entrée des Français dans la capitale de la province, tentait un soulèvement contre les Anglais. Il expia son infructueux élan de patriotisme par le pillage et le massacre (août 1372). Mais la défaite des Anglo- Poitevins et la prise du meilleur des capitaines gascons survivants, le captai de Buch, à Soubise (23 août), vengea l'héroïque sacrifice des Niortais. Peu après, c'étaient Oléron, Ré, Marans, la Rochelle (août-septembre) qui ouvraient leurs portes, puis Saint-Maixent et Benon. Les barons poitevins du parti anglais, découragés, signaient la convention de Surgères, s'engageant à se soumettre, s'ils n'étaient secourus avant le 30 novembre par Edouard III (18 septembre). De tous côtés, les
villes acclamaient leurs libérateurs. Angoulême, Saint-Jean, Saintes, suivaient l'exemple de Poitiers. L'armée des ducs occupait Givrai, Melle, Lezay, Ghef-Boutonne, enlevait d'assaut Fontenay (9 octobre), dont le roi nt cadeau à du Guesclin. En Haut- Poitou, Montreuil-Bonnin était repris. En Bas-Poitou, Glissonrecevaitla soumission d'unefoulede châteaux. Enfin le 1" décembre 1372, les seigneurs poitevins, restés fidèles à Edouard III, ne recevant pas de secours, capitulaient à Thouars, devant du Guesclin, et le même jour prêtaient hommage au duc de Berry, mandataire du roi, à Loudun. Les vicomtes de Ghâtellerault et de Thouars, les sires de Parthenay, de Vivonne, d'Argenton, d'Angles, de Surgères et les autres hauts barons se ralliaient de bonne grâce à la cause française. On leur facilita le ralliement par de larges concessions, comme on avait récompensé la Bourgeoisie par l'octroi de privilèges. Le M décembre 1372, les conquérants du Poitou faisaient à Paris une entrée triomphale. En 1373, le héros breton achevait son œuvre en écrasant les débris des garnisons anglaises du Poitou à Ghizé (21 mars). Aussitôt après, Niort ouvrait ses portes au connétable. Les dernières forteresses occupées par l'ennemi, Ghâteau-Larcher, Lusignan, Morthemer, Gençay en Haut-Poitou, la Roche-sur-Yon et Mortagne-sur-Sèvre en Bas-Poitou, capitulèrent successivement. En février 1375, il ne restait pas un pouce de terre aux Anglais dans la province. Le Poitou avait fait pour jamais retour à la France.
Le rétablissement de l'ordre et la restauration partielle de la prospérité économique le rattachèrent par des liens plus forts à la monarchie, en attendant que la communauté de souffrances dans une
dernière crise nationale rendît ces liens indissolubles. Pendant près de quarante ans, sous le gouvernement réparateur de Charles V et du duc de Berry, le Poitou connut de nouveau les bienfaits de la paix; il put réparer, en partie du moins, les ruines accumulées par les désastres passés.
Durant un tiers de siècle , gens de guerre et brigands avaient promené l'incendie, le viol, le massacre, le pillage dans les provinces de l'Ouest. Ils les avaient épuisées par leurs rapines. Ils ce vuidaient de vivres tout le pays, dit Froissart au sujet du Poitou, et encore y faisaient-ils moult de maux et de vilains fais, mais en fait de guerre il n'y a nul remède ni point de mercy ». Les paysans, exposés à tous les mauvais traitements, abandonnaient la culture du sol, pour se réfugier dans les lieux fortifiés. Les relations commerciales étaient souvent interrompues, et, comme pour aggraver la crise, des taxes douanières intérieures avaient été malencontreusement établiespar les Valois. Les artisans et lespatrons dans les villes voyaient leurs industries languir. La multitude « des pauvres méchaniques », comme dit Froissart, puisa dans sa détresse un stimulant de plus pour sa haine contre l'Anglais. En 1346, en 1347, en 1350, en 1362, en 1363, en 1364, en 1370, des famines accrurent la détresse des populations. Celles-ci, décimées parla faim, le furent encore par d'effroyables épidémies. La plus fameuse, la peste noire, en 1348, enleva une multitude d'habitants, du tiers à la moitié, spécialement dans les régions de Poitiers, de Lusignan, de Ruffec et de Melle. Elle apparut et fit de nouveaux ravages en 1362. En 1369, dit un document émané de la chancellerie royale, « le pays de Poitou est fort gâté et détruit et tout démuni de vivres ». Les champs sont en friche ; les ruines des villages et d'une foule d'ab-
bayes ou d'églises jonchent le sol. En une seule campagne (1346), 10 monastères et 52 paroisses avaient été détruits. Un certain nombre disparurent pour toujours. Une population misérable végète dans les villes, dont l'enceinte est trop large pour le nombre des habitants. A Niort, la mortalité a été si grande qu'on ne peut trouver assez de gens valides en 1367 pour faire le guet.
Après l'expulsion des Anglais, la sage administration de Charles V et de son frère le duc de Berry donna au Poitou la tranquillité nécessaire pour réparer les effets de ces désastres. Les traditions fermes et prudentes du gouvernement de Saint Louis et d'Alfonse de Poitiers reparurent sous un grand roi, dont les maximes inspirèrent les légistes, serviteurs de l'idée monarchique et conseillers du comte de Poitou. Jean de Berry, qui administra la province pendant près d'un demi-siècle (46 ans), l'avait reçue de nouveau en apanage de son frère aîné, Charles V, en novembre 1369. Il était le troisième fils de Jean le Bon et avait près de trente ans quand il fut pourvu du Poitou. Ce prince, d'une culture si raffinée, avait une tête ronde de paysan madré, au nez camard, aux pommettes saillantes. Il était laid, mais d'une laideur spirituelle ; sa physionomie s'éclairait d'yeux pétillants de malice. De mœurs régulières, époux affectueux et prévenant, il apporta dans ses trois mariages la même tendresse. Il était le type accompli du prince grand seigneur, libéral, courtois, magnifique, dévot et aumônier. Il avait une intelligence fine, souple, vive et pénétrante, des goûts d'artiste et de lettré qui lui ont assuré une place éminente parmi les promoteurs de la première Renaissance en France. Mais il était dépourvu des qualités d'un véritable chef d'Etat. C'était un épicurien sensuel, gourmand, épris de dis-
tractions, de voyages, de chasses, voire même de jeux de hasard, attentif même aux parades des bateleurs, bien qu'il fût raffiné dans sa toilette, sa table et ses distractions intellectuelles. Il promenait sur toutes choses une curiosité amusée. Vaniteux à l'extrême, superbe, crédule, peureux, vindicatif, prodigue et dépensier, endetté à la fin de sa vie de 200.000 écus d'or, il fut d'une âpreté et d'une rapacité peu communes à l'égard d'une partie de ses administrés, ceux des riches provinces du Languedoc. Au contraire, il a été pour le Poitou un administrateur, sinon débonnaire, du moins supportable.
Il y figura pendant onze ans comme l'auxiliaire modeste de Charles V, soucieux, suivant les maximes de ce roi, « d'administrer sagement la chose publique » . Sous le gouvernement de Charles VI, il est vrai, son influence grandit. On lui donna, outre le Berry et le Poitou, le gouvernement de la Guienne, du Languedoc et de l'Auvergne, près d'un tiers du royaume. Il eut alors la manie des grandes alliances pour ses enfants, fit épouser à un de ses fils la sœur du roi, Catherine, établit ses autres fils et ses filles dans les maisons d'Armagnac, de Bourbon, de Montpensier, et parvint aussi à faire passer dans sa famille la Basse-Marche, qui arrondissait son apanage du Poitou. Lui-même en 1405 acquérait du dernier seigneur de Parthenay les importantes possessions de cette dynastie féodale en Gâtine. Mais il n'avait pas l'âpre ambition, ni la forte personnalité de son frère Philippe, duc de Bourgogne. S'il fut hostile aux hommes de petite noblesse et de bourgeoisie, tels que Clisson et la Rivière, qui essayèrent pendant quelques années de restaurer l'administration de Charles V et de la soustraire à l'influence des princes, il s'accommoda de leurs successeurs. Leprin-
cipal de ces derniers ministres, Jean de Montaigu, gagna même les bonnes grâces du duc de Berry en flattant ses goûts de collectionneur. Le Poitou fut donc administré d'après les traditions et suivant l'impulsion du pouvoir central.
Le roi s'était réservé dans l'apanage les droits de souveraineté. L'administration générale continua à y être dirigée dans le même esprit que celle du reste du royaume. Les fonctionnaires supérieurs du comte, lieutenant général, procureur général, avocat fiscal, chancelier, receveur et trésorier général, clercs des comptes, maîtres des eaux et forêts, choisis, les uns parmi les gens d'Eglise, les autres parmi les gens de robe, étaient imprégnés de l'esprit d'obéissance monarchique. Le Conseil du comté, recruté de la même manière, n'avait pas de maximes différentes. Les sénéchaux, pris dans la noblesse, les prévôts, les châtelains, les fonctionnaires subalternes ou sergents, qui remplacèrent les agents anglais, n'eurent aucune peine à rétablir les anciennes pratiques administratives. L'autorité royale fut restaurée sans difficulté.
Une administration régulière, qui ne fut pas d'ailleurs exempte à l'occasion de violences et d'arbitraire, rétablit le bon ordre dans la province. Le pouvoir central s'était d'ailleurs réservé dans l'apanage, outre le droit de surveillance générale, les principales prérogatives judiciaires. A plusieurs reprises, pendant cette période, le Parlement de Paris envoya en Poitou des commissions de magistrats, pour tenir des assises ou Grands Jours, les chargeant de rendre une justice plus stricte. Il y eut même à demeure un fonctionnaire royal, appelé le bailli des exemptions, qui eut la tâche de statuer sur les causes réservées au roi dans la province et de maintenir les droits royaux, avec l'aide de lieu-
tenants. Si la justice royale ne fut pas toujours indemne du reproche d'arbitraire et de fiscalité, elle avait du moins l'avantage d'introduire plus d'ordre et de refréner l'esprit d'anarchie. La jurisprudence était améliorée par la rédaction des coutumes. C'est le secrétaire du duc de Berry, Jacques d'Ableiges, qui eut le mérite de préparer la publication du Grand Goutumier de France, faite à Poitiers en 1418, après trente-six ans de travail. G'est à Parthenay, en 1417, qu'une commission de gens de loi, présidée par le bailli de Gâtine, publia la Coutume du Poitou, premier recueil des lois de la province.
La lourdeur des nouvelles taxes, fouages, aides, impôts sur le sel, qui suppléaient à l'insuffisance des revenus du domaine et que rendaient inévitables, non seulement les besoins de la réorganisation militaire, mais encore les exigences incessantes d'un prince toujours obéré, suscita, il est vrai, en Poitou quelques révoltes populaires localisées, par exemple en 1384. Mais il semble que la province ait été beaucoup moins pressurée par le duc que le Languedoc. La fiscalité royale et comtale paraissait moins insupportable, après l'effroyable crise qu'on venait de traverser. Du moins, une part notable de ces revenus fut employée à l'œuvre utile de la réorganisation défensive de la province. Des compagnies d'hommes d'armes et d'archers, passées régulièrement en revue et payées par des trésoriers des guerres, furent cantonnées sur les principaux points du pays. Les forteresses étaient remises en état et pourvues de garnisons, sous les ordres de capitaines et de châtelains. A Poitiers, le château et l'enceinte fortifiée étaient l'objet de grands travaux de réfection et d'agrandissement, qui firent de la capitale du Poitou une place d'armes formidable. La province fut désormais à l'abri des coups
de main ; elle put, au moment du danger, devenir le réduit central inexpugnable de la défense nationale. Il y eut, sans doute, quelques nouvelles poussées de brigandage de la part des gens de guerre, comme en 1385 et 1392; mais la sécurité publique ne fut depuis 1375 que rarement troublée, soit par les troupes françaises, soit parles garnisons anglaises, pendant les rares intervalles où les trêves entre la France et l'Angleterre, renouvelées depuis 1387, se trouvèrent rompues.
L'administration royale, au temps du gouvernement du duc de Berry, s'inspirant même des principes d'une sorte de monarchie tempérée, maintint une certaine autonomie et assura l'exercice des libertés locales en Poitou. Le clergé poitevin, docilement dévoué à la royauté, vit ses privilèges, franchises, sauvegardes confirmés. La noblesse s'empressa à la cour fastueuse du duc, accepta les charges officielles, les hauts emplois civils et militaires, alla batailler avec Louis d'Anjou, Jean de Bourgogne et Boucicaut en Italie, sur le Danube et en Orient. Elle plia de nouveau la tête sous le joug des gens du roi. La bourgeoisie fournit en foule des agents au prince. Les trois ordres furent autorisés à se réunir en Etats provinciaux. L'existence de ces derniers en Poitou est dès lors assurée; leurs convocations sont fréquentes. On sollicite leur consentement pour la levée des aides ou contributions de guerre. Ils votent l'impôt et en font la répartition générale. Les villes privilégiées de la province, comme Poitiers et Niort, ont gagné à l'expulsion des Anglais la confirmation et l'extension de. leurs libertés municipales. Elles ont une réelle autonomie administrative, judiciaire et financière, sous le contrôle des hauts fonctionnaires royaux, à charge de fournir au roi le secours de
leurs milioes, de leurs subsides financiers, et de reconnaître la supériorité de la justice du roi.
Pendant ce demi-siècle, la stabilité sociale s'accrut, bien qu'on puisse observer dans la société poitevine les traces profondes des vices et les survivances de l'ère des troubles. Dans la noblesse, les goûts de luxe, l'immoralité, le désordre et le gaspillage, l'indiscipline et le faux point d'honneur chevaleresque persistaient, tandis que déclinait la fortune territoriale. Le clergé, que la crise récente venait d'appauvrir, était envahi par les mauvaises mœurs, par la cupidité et l'ignorance. La cour d'Avignon distribuait les bénéfices en Poitou, comme ailleurs, à des clercs non résidents, et pressurait le corps ecclésiastique, qui, à son tour, rançonnait les fidèles.
Le tiers-état urbain et rural fut la classe qui profita le plus de cette accalmie de quarante ans. Les campagnes se repeuplèrent peu à peu. Les paysans remirent en valeur les terres. L'agriculture paraît avoir recouvré en Poitou avant 1422 une partie de son ancienne prospérité. Mais les gens des campagnes eurent plus d'une fois à souffrir de la tolérance que rencontrait encore auprès du pouvoir la tyrannie de certains seigneurs, et surtout des excès intermittents des fonctionnaires ou des gens de guerre du roi. On en eut la preuve au moment de la jacquerie des Tuchins, que le duc de Berry dut réprimer dans une partie du Poitou, aussi bien qu'en Limousin et qu'en Auvergne (1380- 84). Les artisans de quelques villes ou bourgs y participèrent aussi. Mais en général la renaissance économique, qui se produisit alors, fut surtout favorable aux centres urbains, dans lesquels se réorganisèrent les industries locales, notamment la draperie, le travail des peaux, du bois, des métaux et
le commerce de l'alimentation, tandis que des ateliers de verrerie se formaient dans les régions forestières. Avec le rétablissement des moyens de communication, avec la réorganisation du crédit, des foires, et le nouveau développement des marchés, le trafic intérieur s'accrut. Niort parvint, grâce aux travaux que le duc de Berry fit exécuter pour y remettre en état le port fluvial (1377-1412), au rang de premier centre commercial du Poitou, où les bourgeois faisaient près de 2 millions d'affaires en 1420. La Rochelle redevint le grand entrepôt du commerce maritime, qui mit en relations le Poitou avec la péninsule ibérique et les pays du Nord. Le génie colonisateur français s'éveillait à ce moment, aussi bien chez les Poitevins que chez les Basques et les Normands. C'est un gentilhomme du Poitou, Gadifer de la Salle, ancien compagnon de du Guesclin et chambellan du duc de Berry, type du chevalier accompli, qui eut l'honneur, après avoir guerroyé contre les païens de Prusse, de fonder pour un moment avec Béthencourt, par son courage et sa décision (1402-1405), la première grande colonie française dans l'archipel des Canaries en face de cette Afrique, où s'est créé depuis le plus important de nos empires coloniaux, et où il médita même la création d'un comptoir au Sénégal.
C'est toutefois dans le domaine intellectuel que le duc de Berry exerça son influence de la façon la plus remarquable. C'était en effet un Mécène, épris de toutes les manifestations de la littérature, de la science et de l'art. Il fut vraiment en Poitou le promoteur d'une première Renaissance qui a immortalisé sa mémoire. Comme son frère Charles V et plus encore que son père Jean le Bon, il avait une curiosité intellectuelle qui s'étendait à tout, et une véritable passion de collectionneur et d'ama-
teur. Comme les Papes, comme les autres princes de la maison des Valois, il eut le goût des collections scientifiques . Il rassemblait dans des sortes de musées, de cabinets d'histoire naturelle, de jardins des plantes, de ménageries, prototypes de nos muséums, à la fois des monnaies et des médailles, des minéraux rares, des végétaux précieux, des animaux de toute sorte, oiseaux, chiens, dromadaires, chamois, jusqu'à un ours qu'on lui vendit à Melle, jusqu'à des pièces de paléontologie. Au pavillon du château de Poitiers, il a une volière remplie d'oiseaux avec un gardien spécial. Il s'est créé également la plus belle collection de diamants, de pièces d'orfèvrerie, de reliquaires, de châsses, de ciselures, d'objets d'art, qui ait été réunie de son temps, et il en confie la garde au trésorier de Saint- Hilaire.
Comme Charles V, il aime à la folie les manuscrits. Il en a réuni, à prix d'or, jusqu'à trois cents. Si sa bibliothèque est moins nombreuse que celle du roi au Louvre, elle lui est supérieure par le choix, le luxe de la calligraphie, des enluminures et des reliures. Cette bibliothèque est l'image des goûts et des connaissances encyclopédiques du comte de Poitou.
Le duc a connu à la cour de son père un Poitevin, qui fut le secrétaire du roi Jean et le principal promoteur de l'humanisme en France, Pierre Bersuire, dont il gardait et lisait les œuvres dans sa collection de manuscrits. Bersuire, qui fut l'ami de Pétrarque, donna la première traduction française de Tite Live, qui eut une immense popularité en France, en Espagne et en Italie parmi les lettrés. Il avait fait ainsi connaître l'histoire romaine, jusque-là déformée par des fables, et contribué à faire passer dans notre langue quelque chose de l'am-
Llî POITOU PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS. 151
pleur et de la précision de la langue latine. Le duc de Berry se faisait aussi traduire Gicéron, Ovide, Valère Maxime, le pseudo-Sénèque, sans compter les humanistes latins d'Italie, Boccace et Pétrarque. Il contribuait ainsi à renouer dans son apanage la tradition littéraire antique, d'où devait sortir la seconde Renaissance, plus brillante que la première. Dans sa cour de Poitiers ou de Lusignan, il aimait également à se faire lire les poésies françaises de ses contemporains, tels que Machaut etîChristine de Pisan, les vieilles épopées et les nouvelles, depuis celles du cycle national et depuis les romans de la Table Ronde jusqu'au Roman du Renart. C'est certainement en Poitou que son secrétaire Jean d'Arras composa, à la demande de Marie de Bar, fille du duc, la fameuse histoire fabuleuse de Mélusine, qui eut, dans les milieux aristocratiques d'abord, puis dans les milieux populaires, une prodigieuse diffusion pendant plusieurs siècles.
Jean de Berry encourageait les comédiens et les jongleurs. Il se délectait aux pantomimes, farces et mistères. Il ne dédaignait pas en 1378 d'assister aux « danses et esbattemens » des joyeux comédiens improvisés de Fontenay en Bas-Poitou. 11 s'intéressait encore aux spéculations scientifiques, aux premières publications astronomiques, aux essais cosmographiques de Pierre d'Ailly, aux compilations d'histoire naturelle et de physique du Poitevin Bersuire, aux traductions des ouvrages d'Aristote, et jusqu'aux ouvrages de médecine que lui fournissait son médecin Simon Allegret, chanoine de Saint-Hilaire. Fort dévotieux, il lisait les livres d'heures et les ouvrages de piété. Il se plaisait aussi aux discussions morales, dont les traductions de Pétrarque, de Boccace, de Sénèque, de Cicéron lui donnaient des spécimens, voire même aux pro-
blêmes de philosophie théologique, que Bersuire avait agités avec une réelle liberté d'esprit. Il était entin curieux de l'histoire de l'antiquité aussi bien que des vieilles chroniques françaises. Les applications pratiques des sciences le captivaient au plus haut point. Il s'occupait d'agronomie, d'explorations géographiques, d'astrologie. A l'exemple de Charles V, qui avait fait exécuter à Paris la grosse horloge de la tour du Palais, le duc de Berry faisait, en grande partie à ses frais, établir à Poitiers, par son horloger Merlin et son saintier Osmont, dans un beffroi en charpente, situé en face de l'église Notre-Dame-la-Grande, la première grosse horloge qu'on eût vue en Poitou.
L'art sous ses diverses formes dut encore plus à ce Mécène d'esprit ouvert, qui appelait auprès de lui les artistes d'Italie, de Flandre, de Bourgogne, d'Espagne orientale, pour leur confier l'exécution de ses travaux. Les anciens corps religieux, soit par égoïsme, soit par suite de leurs embarras financiers, négligeaient la construction de nouveaux monuments. Le xiv® siècle en Poitou n'a guère laissé, comme témoignages de l'art gothique, que les cathédrales de Luçon et de Maillezais. Le duc de Berry contribua au contraire beaucoup à la renaissance architecturale dans son apanage. Il aida à l'achèvement de la belle cathédrale de Poitiers, dédiée en 1379. Peut-être a-t-il encouragé la construction de la flèche de l'église Notre-Dame de Niort. Grand bâtisseur de châteaux et de palais, il restaura le château de Lusignan, et transforma le palais des comtes à Poitiers en une splendide résidence, vrai chef-d'œuvre de l'architecture civile de cette période de transition. Sous la direction de deux grands artistes, Guy de Dammartin et Jehan Guérard, il fit construire la tour Maubergeon, don-
Vouneuil-sur-Vienne, le Salon de chasse du Giiàteau de Gliistré,xv« et xvi" siècles. {Phot. Robiichon.) — Oii'on, Galerie intérieure du Gliàteau, époque de la Renaissance {Sites et monuments du T. C. F.). PI. X. — Poitou.
jon allongé, élégant et gracieux, orné de tourelles angulaires, de salles intérieures, où pénétrait la lumière par de doubles fenêtres, décoré de magnifiques sculptures, recouvert d'une toiture en plomb estampé et doré. Il fit édifier la magnifique façade méridionale de cet édifice, la délicate chapelle et sa sacristie, la grandiose salle des gardes avec sa cheminée monumentale, ses grandes baies ajourées à galbes fleuronnés, sa galerie et sa tribune, d'où des escaliers tournants conduisaient à des chambres et à un oratoire pavé en carreaux peints. Il dota ainsi la capitale du Poitou d'un monument à la fois majestueux dans son ensemble, varié et délicat dans ses détails, qui compte parmi les plus beaux de l'ancienne France.
Les sculpteurs flamands et bourguignons, tels que Jehan de Huy et Hennequin, qu'il appela à Poitiers, exécutèrent à l'hôtel de Vivonne, près de l'abbaye Sainte-Croix, le monument funèbre du duc qui devait être placé dans la cathédrale de Poitiers et qui a été perdu. Mais on peut admirer encore sur la façade du Palais et de la tour Maubergeon, ainsi que dans la grande salle des gardes, des statues d'un art réaliste, plein de sincérité, de vie et de délicatesse, figures de saints, d'anges, portraits de princes, qui ornent les dais placés à l'extérieur et les galeries intérieures. D'autres artistes, Mornant, Arthemon, Regnauldin de Bossu décorèrent la galerie du palais et le château de Poitiers de sculptures sur bois. Un atelier de céramistes, installé rue des Fours en l'hôtel de Vivonne, exécuta dans le goût italien et hispano-moresque, sous la direction de Jean de Valence, les carreaux émaillés, les faïences et les mosaïques dont on orna ces édifices. Le peintre Henry l'Ancien embellit ces monuments de verrières. Les huchiers les plus
fameux, tels que Cirasse, y fournirent le mobilier, y placèrent les lambris et les panneaux. De magnifiques tapisseries de haute lisse et des broderies ornèrent les appartements et la chapelle. Le duc fit travailler, pour accroître les trésors d'orfèvrerie qu'il y entassa, des orfèvres poitevins, parisiens et italiens. Il y amena ses peintres enlumineurs et miniaturistes, les Beauneveu, les frères Van Eyck, surtout le grand artiste Pol de Limbourg, qui peignirent sur ses livres d'heures les admirables groupes, les personnages, les paysages, les scènes de la vie rurale poitevine, observées autour des châteaux de Poitiers et de Lusignan. Dans ces mêmes châteaux, il aimait à entendre le jeu de ses grandes orgues, les joueurs de trompettes, de hautbois, de cornemuses, de cor et d'instruments à cordes qui composaient sa musique de chambre. Depuis l'époque de Guillaume le Grand, de Guilhem V et d'Aliénor, le Poitou n'avait pas connu de princes dont l'activité intellectuelle eût été aussi remarquable. Mais la renaissance dont le duc de Berry avait été le promoteur ne fut qu'une courte lumière entre deux grandes périodes de ténèbres. Le demi-siècle de demi-tranquillité qu'il venait de procurer au Poitou avait été précédé d'une crise effroyable. Une autre crise douloureuse allait lui succéder et clore l'histoire du Moyen Age.
Pendant cette période critique qui dura près de quarante ans, la guerre civile et l'anarchie portèrent une rude atteinte à l'œuvre du gouvernement réparateur de Charles V et de son frère le comte-duc. Mais, si le Poitou souffrit beaucoup des malheurs du temps, il ne connut pas du moins les désastres que l'invasion étrangère infligea à une grande partie du royaume. Bien mieux, il eut l'honneur de devenir l'asile du
gouvernement national et le centre de la résistance contre l'Anglais.
La paix dont la province jouissait depuis 1375 fut troublée d'abord par la guerre civile. Dans la lutte fratricide engagée entre les maisons de Bourgogne et d'Orléans, entre les Bourguignons et les Armagnacs, le duc de Berry, comte de Poitou, se trouva par ses alliances de famille entraîné du côté des derniers. Après avoir vainement essayé de former un tiers parti et de rétablir l'accord entre les deux factions, le duc se déclara pour les Armagnacs, dont il fut proclamé le chef, et il entraîna son apanage dans la lutte. Aussi, lorsque les Bourguignons, victorieux avec l'appui des Parisiens, se furent emparés du pouvoir, s'empressèrent-ils de se créer des alliés en Poitou. Ils entraînèrent les sires de Parthenay et de Taillebourg. Un des assassins du duc d'Orléans, le Picard d'Heilly, nommé gouverneur de Guienne, enleva Fontenay, Saint-Maixent, Melle, Givrai (1411), et entra sans coup férir à Poitiers (janvier 1412), tandis que les Armagnacs se fortifiaient dans Niort. Il est vrai que la paix d'Auxerre (août) rendit le Poitou au duc de Berry, mais le renouvellement des troubles eut encore son contre-coup sur la province, qui se trouva écrasée de taxes, obligée de fournir des contingents militaires contre les Bourguignons, livrée en proie à de nouveaux troubles.
Le duc de Guienne qui s'est avisé de vouloir gouverner seul avec l'appui du Breton Richemont, ayant spolié, au profit de ce dernier, le sire de Parthenay, la guerre se rallume dans le Bas-Poitou, où le grand baron dépouillé se déclare une fois de plus pour les Bourguignons, de concert avec le sire de Bressuire. Elle y dure plus de quinze ans, accumulant les ruines.
Le duc de Berry n'en vit que les débuts. Il mourait le 15 juin 1416, et le Poitou passait, comme apanage, d'abord au nouveau Dauphin, Jean, duc de Touraine, puis, après la mort de celui-ci, au Dauphin Charles (17 mai 1417). La guerre civile ouvrait la voie à la guerre étrangère. Depuis 1375, une sorte d'accalmie s'était produite; quelques courses de garnisons anglaises, une descente à l'île d'Yeu, tels étaient les seuls incidents qui eussent troublé la tranquillité du Poitou. Mais en faisant appel à l'ennemi. Armagnacs et Bourguignons lui offraient les moyens de reprendre les plans d'Edouard III. Henri V, vainqueur à Azincourt (octobre 1415), et allié du duc de Bourgogne, devenait le maître de la France du Nord et de l'Ouest jusqu'à la Loire moyenne. Le traité de Troyes lui livrait le royaume (21 mai 1420), dont il devenait régent en attendant la mort de Charles VI (1422).
Jamais la nationalité française ne fut aussi près de sa perte. Le Poitou fut dans cette crise tragique le refuge du parti national et le réduit suprême, avec la France centrale, de la défense de la patrie. Soustrait par le dévouement de la femme de son écuyer poitevin, Frotier, à la fureur du parti bourguignon, dans la nuit du 28 mai 1418, le Dauphin Charles avait transféré à Poitiers le siège de son gouvernement. 11 y convoquait presque aussitôt des Etats- Généraux « pour y traînailler à V apaisement et au relèvement du pays ». La capitale du Poitou, sa (c bonne ville fidèle » , comme il l'appelait, devint l'une de ses résidences habituelles, celle où il plaça vraiment les organes essentiels de l'administration royale. Celui que les Anglais appelaient le roi de Bourges fut en réalité surtout le roi de Poitiers. Souvent, il séjourne au château, et de là il se rend dans les principales villes ou forteresses du Poitou. Il y
promène ou il y berce son indolente jeunesse de valétudinaire malingre et vieillot. Faible et défiant, bien que judicieux, il y subit l'ascendant de favoris, dont les plus influents sont des gentilshommes poitevins. C'est d'abord Pierre Frotier, personnage avide, brutal, violent, qu'il crée grand-maître de l'écurie, capitaine de Gençay, de Melle et de Poitiers, sénéchal du Poitou, auquel il confie la formation de sa garde écossaise, et qui devient, grâce à ses dons, baron de Preuilly et l'un des plus riches seigneurs de l'Ouest. Puis, quand les Armagnacs sont disgraciés, l'intervention du parti modéré que dirige, avec les princes d'Anjou, le grand-maître des arbalétriers, vieux Poitevin fort populaire, Jean de Torsay, fait un moment prévaloir l'influence de l'énergique Richemont, qui, par ses domaines de Parthenay et du Bas-Poitou, ainsi que par ses alliances avec les principaux seigneurs, domine une bonne part de la province où le roi abrite sa fortune (1425).
Le rude Breton, créé connétable, tient Charles Vil en tutelle. C'est ainsi que, dans un conseil secret tenu à Poitiers, il décide la perte d'un nouveau et indigne favori, le premier chambellan, Pierre de Giac (1426, juin). C'est sous les murs mêmes du château de cette ville, dans une prairie, sur les bords du Clain, que le roi put voir un jour d'été assassiner encore son récent confident, le baron de Beaulieu, auquel il venait de conférer les charges de grandmaître et de capitaine de Poitiers. Le connétable crut alors faire merveille, en plaçant auprès de son maître un nouveau favori, un autre Poitevin, le grandchambellan, Georges de la Trémoille, qui possédait de vastes domaines en Poitou et qui fut par sa rapacité, son esprit de basse intrigue, son indignité morale, son absence de sens patriotique, le mauvais génie de Charles VIL LaTrémoille, supplantant bien-
tôt Richement, engageait contre ce dernier en Bas Poitou une guerre de brigandages (1428), et, pendant cinq ans, paralysait Feffort des partisans de la revanche nationale.
Triste gouvernement que celui de ce roi de Poitiers, aux mains de gens tarés, comme Giac, brutaux, comme Frotier, brigands, assassins et traîtres, comme la Trémoille! Sans autorité sur les nobles qui l'entourent, Charles VII abandonne ce qui lui reste d'Etats à la merci du désordre, vit dans la gêne, et, comme le dit un contemporain, laisse la nef sans gouvernail. Dans cette espèce d'abdication de la royauté, le gouvernement, installé à Poitiers, suppléait par bonheur à l'insuffisance du souverain et maintenait intactes les fortes traditions de l'administration monarchique. C'est là que s'installa la chancellerie royale, centre d'expédition de toute la correspondance et des actes officiels. Là, se fixa également le Grand Conseil du roi, où entrèrent, à côté des princes, certains grands seigneurs du Poitou, comme le vicomte de Thouars, les sires de Mortemart et de Pouzauges, outre le cardinal de Reims, devenu évêque de Poitiers, Simon de Cramaud, son successeur à l'évêché, Hugues de Combarel et d'autres prélats, ainsi que l'élite des hauts fonctionnaires éprouvés, parmi lesquels les Poitevins Claveurier, Rabateau, et Mérichon. Leur expérience, leur souci de l'intérêt général, leur attachement au pouvoir royal se manifestèrent souvent dans cette période troublée. Le Parlement de Paris, transféré aussi à Poitiers, où il resta dix-huit ans et où il recruta une partie de ses membres, y fut le promoteur dévoué de l'influence souveraine. Malgré sa pauvreté, malgré les difficultés sans nombre que lui opposèrent les désordres et la turbulence des nobles, il maintint haute-
ment les prérogatives de la justice royale, la tradition de l'ordre et de la paix publique. Il essaya d'empêcher la dilapidation du domaine de l'Etat. Il prépara ainsi la restauration prochaine de l'autorité. Si Bourges reçut la Chambre des Comptes, c'est Poitiers qui fut le siège de la Courdes Aides, la suprême juridiction financière, gardienne des traditions administratives fiscales. Elle fut présidée par l'évêque de Poitiers, qui avait pour conseiller le lieutenant général de la sénéchaussée, Claveurier. Le Poitou fut donc l'asile des principaux corps administratifs de la monarchie. Il leur fournit de plus un grand nombre de leurs meilleurs agents.
D'ailleurs, le gouvernement royal, attentif à se concilier l'opinion, s'efforçait d'associer la nation à Fexercice du pouvoir. Les Etats-Généraux étaient souvent convoqués pour le vote des subsides et admis à formuler leurs remontrances. Plusieurs de leurs sessions se tinrent à Poitiers. De même, presque chaque année, les trois ordres du Poitou se réunissaient en Etats provinciaux. La royauté semblait décidée à n'administrer qu'avec le concours des classes sociales les plus éclairées. C'est pour le même motif qu'à Poitiers, qu'à Niort, qu'à Saint-Maixent, étalent confirmées, voire même étendues, les libertés de la bourgeoisie. Charles VII, préoccupé d'opposer au gouvernement anglo-bourguignon de Paris toutes les influences, organisait enfin dans la capitale du Poitou un centre d'études qui pût rivaliser avec l'Université Parisienne, dont les docteurs étaient les partisans dévoués de l'étranger. Il créait en 1431, avec l'appui du pape Eugène IV, l'Université de Poitiers qui devait former, en opposition avec celle de Paris, des théologiens, des légistes et des professeurs. Les moyens d'action de la monarchie nationale se trou-
vèrent, de cette manière, groupés dans la province fidèle.
La défense militaire s y reconstituait en même temps. Poitiers est le quartier général où elle s'organise péniblement, avec le concours des milices et de la noblesse du pays. C'est là que se rendent, sous la bannière du roi national, les bandes d'aventuriers Gascons, conduits par La Hire, celles des Ecossais, sous les ordres de John Stuartet du connétable Buchan, celles enfin des Lombards, sous la direction du grand-maître des arbalétriers, Jean de Torsay. C'est en Poitou que ces chefs de bandes reçoivent des dotations en argent et en terres. Un Stuart devient ainsi duc de Châtellerault. L'effort déployé reste d'ailleurs longtemps insuffisant. La ^ petite armée royale échoue en Gâtine au siège de Parthenay. Elle sauve, il est vrai, l'Anjou de l'invasion anglaise par la victoire de Baugé (1421). Mais, travaillée par l'indiscipline et réduite à de maigres effectifs, elle est impuissante, pendant huit ans, à enrayer les progrès des Anglais, qui s'avancent jusqu'à la Maine et à la Loire, et qui viennent mettre en octobre 1428 le siège devant Orléans, clef de la France centrale. Le Poitou luimême est inquiété par les incursions que des bandes anglaises tentent sur ses frontières. C'est le moment que choisissent la Trémoille et Richemont pour y vider leur querelle les armes à la main.
Dans cette situation presque désespérée aux yeux des politiques, le salut vint des masses populaires. Dans le Poitou, frémissant au spectacle du péril national et exalté par une sorte de fièvre patriotique, le bruit se répandit tout à coup, pendant l'hiver de 1429, qu'une jeune fille, inspirée de Dieu, était venue des Marches de
Lorraine trouver le roi à Ghinon, pour prendre en mains la délivrance du royaume. Charles VII, troublé, mais circonspect, n'osait ajouter foi à la mission de la Pucelle. C'est à Poitiers que fut prise la décision d'où devait sortir le salut de la France. « Messire Dieu m'aidera», s'écria Jeanne, lorsqu'elle apprit qu'on la menait dans la capitale de son roi. Elle y arriva le 11 mars et reçut l'hospitalité à l'hôtel de la Rose, logis de l'avocat-général, Jean Rabateau, dont la femme, « bonne » personne, veillait sur l'héroïque jeune fille. Là, dans le petit oratoire de son hôtesse, Jeanne passait de longues heures en prières. Elle n'en sortait que pour aller se confesser et recevoir la communion. Une commission de docteurs, présidée par l'archevêque de Reims, et composée, entre autres membres, de l'évêque de Poitiers et de plusieurs dignitaires du clergé poitevin, Jean Lombard, le premier recteur de l'Université, le chanoine Lemarié, le Carme Seguin, le Bénédictin Pierre de Versailles, abbé de Talmont, se convainquit, après plusieurs séances et interrogatoires, que la Pucelle était de ce bonne naissance^ vie et mœurs » et qu'en elle on ne trouvait que « bien, humilité, dévotion^ honnêteté, simplesse ». Malgré l'hostilité du chancelier et du favori la Trémoille, les enquêteurs conclurent qu'il était permis de croire qu'elle avait bien été chargée d'une mission divine, et qu'on pouvait lui confier le soin de la prouver par des signes évidents, a Les gens d'armes travailleront et Dieu donnera la victoire », avait répondu un jour la Pucelle. Et, une autre fois, le 22 mars, elle avait dit à l'abbé de Talmont : « Je suis envoyée de la part du roi des Cieux pour faire lever le siège d'Orléans et conduire le roi à Reims. » Sa présence soulevait à Poitiers le plus vif enthousiasme. Les matrones et les
dames, qui la virent passer, proclamaient à l'envi la haute vertu de la Vierge Lorraine. Les capitaines et hommes d'armes s'émerveillaient de son sang- froid et de sa bravoure. La confiance gagnait de proche en proche. Quand la consultation des docteurs, favorable à l'entreprise de la Pucelle, fut expédiée dans toute la chrétienté, du Poitou se répandirent l'immense espoir et la foi profonde qui allaient conduire les Français à la victoire.
Avant de partir de Poitiers, Jeanne écrivit le 22 mars, mardi de la semaine sainte, aux généraux anglais qui assiégeaient Orléans, une lettre sublime dans sa simplicité, héroïque dans sa grâce franche et sa vive clarté, où elle les sommait de (( par le Roi des Cieux, de s'en aller en Angleterre » , parce qu'elle avait reçu la mission de les « bouter hors du royaume ». Deux jours après, le 24 mars, revêtue de son armure blanche, elle montait à cheval devant l'hôtel de la Rose, pour aller prendre le commandement de l'expédition chargée de la délivrance d'Orléans, et où elle devait trouver le triomphe, puis le martyre. Pendant ces journées décisives, les gens du roi attendaient anxieux à Poitiers les événements. On y apprenait coup sur coup l'entrée de la Pucelle à Orléans, la victoire de Patay, le sacre du roi à Reims. Le jeudi 18 juillet 1429, le Parlement et les bourgeois reçurent une lettre de l'avocat général Barbin qui leur faisait part de ces événements merveilleux. Les magistrats levèrent aussitôt la séance, pour assister avec la foule à la messe d'actions de grâces et au Te Deum célébrés dans la vieille cathédrale de Poitiers. La jalousie, les intrigues du triste favori Poitevin, la Trémoille, compromirent malheureusement les victoires de Jeanne d'Arc et contribuèrent à l'abandon honteux, dans lequel le roi laissa l'héroïne prisonnière. C'est
en Poitou que vengeance fut enfin tirée du conseiller égoïste, vénal, lâche et traître sur lequel pèse autant que sur l'Anglais la honte du supplice de Jeanne d'Arc. Gorgé d'honneurs, d'argent, de dépouilles, devenu plus riche et plus roi que le roi lui-même, le favori se crut tout permis. Il fit exiler à Parthenay le connétable Richemont qui était accouru avec ses vassaux du Bas-Poitou, pour prendre part à la bataille de Patay. Il tentait même de le faire assassiner. Une première conspiration formée contre le favori par des seigneurs poitevins, Louis d'Amboise, vicomte de Thouars, André de Beaumont et André de Vivonne, échoua, coûta la vie aux deux derniers (1431), et valut au premier la confiscation de ses domaines, au profit de la Trémoille. On fut plus heureux en 1432. Les mécontents s'entendirent à Vannes, à Parthenay et à Poitiers, sous les auspices de Richemont et de quelques princes, pour soustraire le roi à la tutelle déshonorante qu'il subissait. En juin 1433, la Trémoille était saisi dans son lit à Ghinon par les conjurés. Son règne prenait fin. Richemont, qui le remplaça, partagea dès lors avec un prince du sang, Gharles d'Anjou, vicomte de Ghâtellerault, seigneur de Saint-Maixent et de Givrai, la principale influence auprès du roi. Etabli dans ses domaines du Bas- Poitou, le nouveau du Guesclin rendait à Gharles le Bien Servi la plus grande partie du royaume. En 1436, le roi rentrait à Paris. Le Poitou, siège de la monarchie française pendant dix-huit ans, redevenait une province dépendante du vrai centre historique du royaume. Poitiers perdit la chancellerie, le Grand Gonseil, la Gour des Aides, le Parlement qui retournèrent au chef-lieu traditionnel de l'Etat. Une vie nouvelle commençait, où la royauté allait reprendre sa tâche interrompue.
Le roi victorieux, aidé de conseillers d'élite, dont le Poitou fournit un certain nombre, reprit l'œuvre de restauration de l'autorité gouvernementale et de la paix publique. L'Ouest, « mangé », suivant le terme du temps, par des bandes de gens de guerre et de brigands, les Ecorcheurs, que dirigeaient de grands seigneurs du pays, Jean de la Rochefoucauld, André de Vivonne, Louis d'Amboise, Georges de la Trémoille, Gilles de Rais, sire de Pouzauges, fut enfin débarrassé, après quinze ans d'efforts infructueux, d'un fléau destructeur de la vie économique. Les a pauvres laboureurs y) , les industriels, les marchands du Poitou applaudirent à la répression rigoureuse des excès des brigands, et à l'écrasement de la révolte féodale de la Praguerie, qui, sous les ordres du Dauphin Louis et du duc d'Alençon, avait choisi Niort comme quartier général.
Le rude connétable Richemont, vainqueur des rebelles à Saint-Maixent, et son auxiliaire, le grand sénéchal de Poitou, Pierre de Brézé, capitaine du château de Poitiers, nettoyèrent en neuf ans (1440- 1449) la région du brigandage qui l'infestait. La justice royale réorganisée, exercée par les Grands Jours, délégations du Parlement de Paris, et par la Cour supérieure de sénéchaussée instituée à Poitiers (1436), contribua au rétablissement de l'ordre. Des compagnies de cavalerie {lances) de la nouvelle armée permanente étaient cantonnées dans le pays. La petite noblesse s'y enrôlait, tandis que les 1.150 paroisses de la province contribuaient pour un huitième (900 hommes) à la formation de l'infanterie nationale des francs-archers, qui coopéra à Formigny et à Gastillon à l'expulsion définitive des Anglais.
L'administration royale restaurée dans le Poitou,
rattaché irrévocablement au domaine du roi (août 1436), recouvrait peu à peu son prestige et rendait à la royauté son ancienne autorité. Elle mit quelque modération dans l'établissement des nouvelles charges fiscales, impôt personnel et foncier {taillé)^ impôts indirects {aides), ménagea les campagnes et surtout les villes, renonça à imposer aux populations du Bas-Poitou le monopole du sel (gabelle) qui les eût ruinées. Elle n'évita sans doute, ni la dilapidation du domaine, qui, en Poitou, fut aliéné au profit des favoris, Charles d'Anjou, Richemont et Gouffier, ni les abus dans l'assiette, la perception et l'emploi des taxes, dont le procès de Jacques Cœur, jugé à Poitiers, révéla l'étendue, mais du moins le poids des contributions publiques ne dépassa point les forces des assujettis.
Le clergé poitevin put travailler en paix à la reconstitution de sa fortune. La noblesse, réduite à l'obéissance, fut récompensée de sa soumission par l'octroi de pensions et de charges. La bourgeoisie entra en foule dans la carrière administrative et fut pourvue dans les villes privilégiées, telles que Poitiers et Niort, d'une large autonomie. Les Etats provinciaux, représentation des trois ordres du pays, participèrent à la vie administrative et politique. Les petites gens des bourgs et des villages purent se réunir en assemblées, pour répartir l'impôt et délibérer sur leurs intérêts communs. La royauté encouragea le réveil de l'activité économique, la reconstitution des métiers, les nouvelles entreprises industrielles, la création des foires, se préoccupa de rétablir la navigation du Clain et de mettre en état celle de la Sèvre.
Le mal était toutefois trop profond pour disparaître en quelques années. La société souffrit encore longtemps du contre-coup de la crise et de l'anar-
chie passées. Les habitudes de violence, surtout dans la noblesse, l'immoralité, la criminalité, le déséquilibre mental, qu'atteste par exemple le procès du célèbre Barbe-Bleue Gilles de Rais, sire de Pouzauges (1440), l'ignorance, la superstition, parfois même la misère, dans les classes inférieures, comme dans une partie des hautes classes, tels étaient les legs que le Moyen Age finissant faisait au monde nouveau dont l'aurore se levait. Le Poitou eut besoin de tout un siècle, celui de la Renaissance, pour faire disparaître les traces des épreuves de la guerre de Cent Ans, et pour connaître de nouveau une ère de paix et de prospérité, supérieure encore à celles que lui avaient values le gouvernement de ses comtes-ducs et Padministration des Capétiens.
LA CIVILISATION EN POITOU AU TEMPS DE LA RENAISSANCE (XV^-XYI^ SIÈCLE).
Depuis le commencement des temps modernes (1453) jusqu'aux guerres de religion (1560), la province jouit en effet d'une tranquillité profonde, sous un pouvoir fort. La civilisation matérielle y prend un essor prodigieux, qui ne décline qu'au moment des discordes civiles de la fin du xvi" siècle. Le Poitou est aussi le théâtre d'une activité intellectuelle qui se déploie dans tous les domaines de la pensée et qui survit même aux troubles religieux. C'est la plus belle période de son histoire pendant les trois cents dernières années de l'ancien régime.
La province se rallie sans difficulté à la monarchie centralisatrice des Valois, qui sait d'ailleurs concilier le souci de l'autorité avec le maintien d'une certaine autonomie locale. Placé, comme la Touraine et la région de la Loire moyenne, à proximité de ses rois, le Poitou redouble alors encore la ferveur de son loyalisme monarchique. Il est l'un des plus fermes appuis de la couronne. Sa féodalité devient une noblesse, dont les plus hauts dignitaires, les d'Armagnac, ducs de Ghâtellerault, les Bourbon- Montpensier, princes de la Roche-sur- Yon, les
d'Orléans-Longueville , seigneurs de Parthenay et de Marans, les Beaumont-Bressuire, les la Trémoille, princes, ducs ou seigneurs de Talmont, d'Olonne, de Fontenay et de Thouars, de Mauléon, de Bé et de Luçon, sont les premiers serviteurs du prince. Le roi abaisse ou élève les membres de cette aristocratie. Louis XI a dépouillé la maison d'Amboise en Poitou, pour faire la fortune de Gomines et du sire de Beaumont. Charles VIII, Louis XII, François P"" font entrer dans la catégorie des grands seigneurs leurs fidèles vassaux poitevins, les Gouffier, qui deviennent les égaux de la Trémoille, les maîtres d'Oiron et de Bonnivet, les titulaires de grandes charges, et qu'ils créent enfin ducs de Boannès et pairs de France, de même qu'ils attribuent à leurs émules le titre de ducs de Thouars. Alors, apparaissent dans l'histoire, par un acte de volonté de la royauté, les du Fou et les Mortemart, les Bochechouart et les Ghabot, les la Bochefoucauld et les Vivonne, voire même les Ghasteigner, les Ghavigny et les du Plessis, un siècle auparavant encore perdus dans la foule de la moyenne ou de la petite noblesse poitevine, haussés au xvi* siècle à la dignité de collaborateurs éminents de l'œuvre monarchique.
De leur côté, l'Eglise poitevine, peuplée de créatures du prince, et la bourgeoisie, façonnée de longue date à l'obéissance, ne se distinguent plus que par l'ardeur de leur dévouement à l'autorité souveraine. Elles lui fournissent des ministres, tels que le cardinal La Balue et le chancelier Olivier, d'illustres magistrats, comme les Tiraqueau et les Brisson, sans parler de la foule des serviteurs plus obscurs dont elles peuplent l'administration royale à ses divers degrés. Aux offices qui se multiplient, au fonctionnarisme croissant, le Poitou a donné un
Fontenay-le-Gomte, la Fontaine des " Beaux Esprits ", xvi« siècle. {Phot. iiobuchon.) — Niort, le Beffroi de Tliôtel de ville {Sites et monuments du T. c. F.).— Poitiers, Maison de JebanBeauce, xiv« siècle. — iMd. Hôtel Fumé, dit La Prévôté, xv« siècle. (Phot. Robuchon.)