On ne doit pas se laisser tromper par les apparences
Le luxe des seigneurs, pendant cette période, ne doit pas vous en imposer, mes enfants; l'opulence d'une petite partie de la nation n'est point un indice de sa richesse et de son bonheur. Pensez bien à l'indigence des classes inférieures , qui tous les jours retombaient dans la misère et offraient un contraste effrayant. Les succès des armes et les victoires
obtenus au commencement de cette époque, ne doivent pas vous illusionner, ils n'ont pu contribuer à augmenter ni le bonheur ni la force du pays. Quel avantage un enfant peut-il retirer d*une lutte, où en battant son adversaire il aurait déchiré ses propres habits et se serait blessé et estropié. Ainsi la Pologne, par ses victoires, subit quelquefois plus de dommage que ses ennemis vaincus. Ne vous étonnez donc pas de ce que je compte les règnes de Sigismond III et de Vladislav IV à l'époque malheureuse. Vous lirez dans le cours de votre vie le récit des grandes invasions , batailles et triomphes de ce temps, souvent vous citerez les noms des hommes illustres qui s'y sont distingués; alors , ne négligez pas d'observer avec soin les causes des malheurs de votre patrie et de sa décadence. Votre cœur ne peut être indifférent aux funestes destins du pays , et je crois satisfaire vos désirs en vous faisant un fidèle tableau de ces événements.
152. Sigismond IIL La maison de Habsbarg veut acquérir la couronne*
La puissance de la maison autrichienne de Habsburg était depuis quelque temps très-grande en Europe. Elle possédait plusieurs trônes. Une branche régnait sur l'Allemagne , la Bohème et la Hongrie ; l'autre , sur l'Espagne et les pays qui en dépendaient. Elle porta aussi ses vues sur la couronne de Pologne. Voyez la table généalogique , et vous y trouverez les candidats à la couronne de Pologne, dans la personne de Maximilienll, de son fils Ernst et de son neveu Maximilien. S'ils ne réussirent point à se faire élire, ils cherchèrent d'allier leur maison à celle de la Pologne , de sorte que cette famille fournit pendant quatre générations des reines à la Pologne. Vous le voyez très-clairement sur la table généalogique. Mais cette maison se montrait peu favorable pour les libertés, par conséquent elle n'était pas agréable à la noblesse , qui craignait pour ses privilèges et ne voulait pas s'exposer aux perÇdes hostilités des Habsburgeois , contre les diètes et autresjnstitutions républicaines. Non-seulement elle s'en défiait, mais elle se plaignait encore des intrigues quela maison d'Autriche ne cessait d'ourdir depuis Sigismondle-vieux. La noblesse éprouvait déjà pour elle une grande
lie POLOGNE £N DËCADEKCE
aversion, lorsque après la mort d'Etienne Aatori, on appela au trône Sigismond III, Vasa, fils du roi de Suède, né d'une Jagelione. Ce prince rappela aux Polonais et aux Litvaniens les beaux souvenirs du sang qui soutint pendant tant d'années la splendeur de la Pologne. ZamoYski ayant toute la prépondérance dans la nation, concourut avec elle à ce choix. Il se forma cependant un parti contraire qui tourmenta la concorde. Les Zborovskiet leurs partisans, ennemis de Zamoïski, insensibles à l'intérêt de leur patrie, ne se bornèrent point à oflrir leurs suffrages à la maison d'Autriche, mais ils conduisirent au trône Maximilien, archiduc d'Autriche, à main armée. Zamoïski repoussa, en 1588, tout ce parti des portes de Krakovie, le poursuivit jusqu'en Silésie et le battit près de Byczyna (Pitschen), où Maximilien fut fait prisonnier. Conduit à Krasnystav, Maximilien ne recouvra sa liberté que sous la condition de renoncer à toutes ses prétentions au trône. Cependant la maison d'Autriche continua ses menées afin de s'ingérer dans les affaires de Pologne.
1 53. La maison d'Autriche cherche a entraluer la Pologne dans ses vues poUUques.
La maison d'Autriche ne cessait de s'efforcera faire entrer laPologne dans ses vues politiques. Elle profitait des discordes qui divisaient les aristocrates Polonais, et trouvait toujours un parti disposé à favoriser ses desseins. Elle y était encore secondée parles jésuitesqui exerçaient une influence terrible dans tous les pays, et particulièrement à la cour de Sigismond m. On crut généralement que si les Kosaks envahissaient le territoire turc, ils étaient excités parles suggestions autrichiennes à commettre cette violation qui pouvait provoquer une guerre avec la Turquie. Les conventions secrètes de Sigismond III, avec la maison d'Autriche, donnaient lieu à mille conjectures qui inquiétaient la nation, et qui augmentèrent encore lorsque Sigismond III épousa, contre l'avis de la nation et du sénat, une archiduchesse. On croyait même qu'il, voulait céder le trône aux Autrichiens. En 1592, à la diète d'inquisition , Sigismond III fut interpellé et obligé d'expliquer sa conduite, de se justifier d'avoir violé les lois
et ses serments. Les promesses seules et les assurances de ne plus contrarier le sentiment générai, réussirent momentanément à calmer les esprits. Mais on vit bientôt que la maison d'Autriche n'avait pas discontinué ses intrigues, et que Sigismond III persistait dans son attachement pour elle (51).
(51) DiÈTB DE L*inQuisiTioic, Eif 1592. —Il est rare de voir, même dans les fastes des peuples libres, dit Niemcevicz dans T histoire du régne de Sigismond III, d*uD côté un roi coupable debout dans toute sa majesté, de Tautre côté une nation Taccusant par Torgane de sa représentation. C'était Taspect que la diète d'inquisition présentait à l'Europe en 1592. Une assemblée civique, tenue à lèndrzéïov, sous l'inspiration du vieui Zamoïski, ayant rédigé les griefs contre le roi, provoqua son enquête. Après le choix de Pac, civun de Yitepsk pour maréchal de la diète, plusieurs voulurent commencer l'enquête sur-le-champ; cependant l'avis d'observer les convenances prévalut et le maréchal félicita le roi en l'avisant de la nécessité de l'enquête. Le vice-chancelier, l'abbé Tarnovski, prit ensuite la parole au nom du roi et, dans un long discours, après la revue des relations eitérieures , pensa prouver toute invraisemblance de l'accusation par les vertus, la piété et la conscience du roi qui , placé sur le trône de la république aux dépens du sang de la nation, ne pouvait se montrer ingrat pour les bienfaits que la république lui a témoignés jusqu'au point de l'abandonner. S'il y avait même quelques apparences, ne convenait-il pas mieux de s'adresser an sénat au lieu d'insulter sa miû^^ P^r 1^ lecture des griefs, à lèndrzéïov, et parleur communication aux différents indigènes et étrangers? En terminant son discours, il invita les représentants de vouloir saisir l'enquête sans délai.
Le primat Karnkovski ouvrit le tour du sénat, disant : <x Sire ! je vois que notre république a souffert de grandes atteintes ; je vois que votre majesté s'offense de la grave accusation qu'elle s'est attirée de notre part ; mais je vois que la nation aussi est indignée des liaisons que voire majesté conserve avec les princes étrangers , et de l'intention où elle est de nous quitter. Ce ne sont pas là des atteintes mortelles ; nous saurons y remédier pour peu que nous le voulions. Sire ! songez à votre serment, prenez l'exemple sur votre prédécesseur, Henri, qui périt misérablement pour avoir violé le sien. Vous régnez sur un peuple libre; vous régnez sur des nobles bien nés, qui n'ont point leurs pareils dans aucune autre nation. Ignorez-vous que votre dignité est au-dessus de celle de votre père, qui, comme on sait, ne régnait que sur les paysans ; songez à ce que disait Etienne Batori, de glorieuse mémoire : « Je
1 5/|. Guerre avec la Suède pour la Llvonie.
Sigismond III fut un bon roi , mais il ne sut jamais choisir les hommes qui l'entouraient et souvent il suivit leurs mauvais conseils. Il perdit pour ces motifs la couronne de
réduirai an Jour ces petits rois de Suéde et leur imposerai les régies d*une conduite pacifique. » A ces mots , le roi transporté de colère, fit dire au primat qu'il manquait à sa majesté, à quoi le primat répondit : « Je ne dis pas cela pour offenser la majesté du roi de Suéde, père de votre majesté, mais je voulais comparer les deux royaumes et j'ai dû m'exprimer de la sorte. Je vous prie, sire, de trouver cette comparaison agréable, car je veux corriger un roi et non Tinjurier. » Et comme plusieurs nonces terrestres voulurent ensuite prendre la parole, il les réprimanda : « Messieurs les nonces ! où est votre raison , vous voulez parler sans aucune proposition, sans égard pour Tarchevéque et le sénat (*) ; par Fâgc même, je suis le plus ancien parmi vous. »
A la suite du discours du primat, les sénateurs parlèrent : ZamoTski, pour sa part, rappela leur serment en appuyant sur ces termes : Je dénoncerai tout ce que je verrai de pernicieux à la république (**); elles engageant d'observer scrupuleusement ce serment. Aussi, les sénateurs dirent tous les propos qu'ils savaient sur le roi ; particulièrement le palatin de Troki, Radzivill, qui raconta tous les bruits qui couraient en Litvanie sur sa prochaine évasion. Dans toutes ces relations il n'y avait que des oui-dires. On conclut qu'il fallait faire une inquisition ; seulement on ne s'accordait guère sur la manière dont on devait la commencer, si c'était par les sénateurs, par les courtisans étrangers ou par le roi lui-même. Il y eut beaucoup de vacarme i ce sujet , depuis le 13 jusqu'au 28 septembre.
Sigisn^ond III espérait Interrompre et calmer les débats par son propre discours, dans lequel il répéta tout ce qu'il fît dire aux députés envoyés de l'assemblée de léndrzéïovel ce que le vice-chancelier exposa à l'ouverture de la diète. Il protesta, qu'en considérant les motifs de rassemblée et les bonnes intentions des personnes qui la composaient, il n élait nullement offensé, qu'il déplorait avoir lui-même donné le
(*) Lorsque les deux chambres étaient réunies dans la salle du sénat , lt^> noDces ne devaient pas prendre la parole avant qu'une proposition ne leur ail éié donnée,
{^*) Quidquîd nocivi vtdero avertam.
Suède dont il hérita après la mort de son père. Elle fut usurpée par Charles , duc de Sudermanie, son oncle. Cet événement, engagea la Pologne dans^ une guerre dont la
préteite i des perturbations provenant du bruit de son départ ; il promit d'assoupir toutes ces inquiétudes, de ne pas sortir de la Pologne sans la permission des états, même dans le cas où son royaume héréditaire, par la mort de son père, aurait besoin de sa présence. Il propose, enfin, d'envoyer un ambassadeur en Suède, auprès de son père, et des autres au pape et à Tempereur. Il termine son discours en déclarant qu'il accepte tout ce que les représentants voudront décréter, demandant une prompte clôture de cette affaire qui est un scandale pour les étrangers, car il importe beaucoup à la république que son régne soit d'accord avec la nation et sans offense réciproque. Il ne doute point que, par la grÂce de Dieu, il n'obtienne la concorde.
Après cette déclaration, l'opinion se divisa, s'il Tallait continuer l'inquisition ou se contenter de la protestation royale. La discussion à ce sujet se prolongea jusqu'au S octobre sans résultat. Aiors , le primat crut la terminer en protestant qu'il ne convenait pas d'irriter le roi. Zamolski, cependant, reprit l'affaire par son discours, déplorant le temps perdu, déplorant que la loyauté de sa majesté et sa reconnaissance se soient affaiblies envers ceuiqui lui avaient rendu des services, et se soient appuyées sur ceux qui ne cherchent que des faveurs. L'assemblée de léndrzéïov démontra qu'il y a des gens qui, loin de chercher leur intérêt particulier, sont gardiens des lois et des libertés. La vérité raisonne toujours et ne s'éclipse point, continua-t-il. Sa majesté m'assurait, par ses écrits, qu'elle n'entrait dans aucune relation clandestine avec les étrangers. Cette assurance s'accorde-t-«Ue avec la parole et la déclaration que sa majesté nous Tait aujourd'hui? Nous vous prions, sire, d'agir avec nous plus franchement, puisque nous sommes membres de la république mais non pas quelque propriété de voire majesté. Il fit une longue analyse de la déclaration royale et , relevant les procédés nuisibles à la république, il invita Cieklinski à lire les griefs contre le roi; il appuyait chaque chef d'accusation par des preuves. On produisit les lettres autographes du roi à l'adresse de l'archiduc Ernst. Dans l'intimité de celte correspondance, il n'y avait que des Suédois et des Allemands; le castellan de Podlasie, Lesniovolski, sénateur, présenta l'accusation, ci-devant podkomorzy du roi, avait aussi rempli plusieurs missions à la cour d'Autriche et semblait être initié dans le secret; Sigismond se disait étranger à toutes ces menées quoiqu'il ne niât point sa signature. Ses partisans contestaient l'authenticité de loules les lettrci
Livonie fut le théâtre et l'objet. Ni les brillantes victoires gagnées par Jean Zamoïski , ni la mémorable bataille de Kircliolm , remportée en 1605 par Jean Charles Chodkievicz , dans laquelle les Suédois laissèrent sur le champ de bataille trois fois autant de morts, qu'il y avait d'hommes , dans toute l'armée polonaise, ne produisirent aucun résultat avantageux. Les Polonais furent vainqueurs avec un trop petit nombre de troupes qui furent insuffisantes pour tirer parti de leur succès. Les Suédois restèrent en possession d'une grande partie de la Livonie et les Polonais, à cause de leurs discussions civiles, ne purent y continuer la guerre.
qui furent déposées en les imputant à quelqu'un de la chancellerie qui savait parfaitement imiter la main du roi ; mais cet homme qui fut arrêté, emprisonné, maltraité, n'avoua jamais le crime dont il fut accusé. On a lu une lettre d'un Suédois où Ton remarquait une expression bien significative : a Vous vous préoccupez du séjour de votre maître , 7 écrivait-il, et par aucun moyen il ne peut rester avec vous. » Le maréchal de la couronne, auquel appartient la juridiction, pria Zamoïski de ne pas nommer ce suédois, car il serait obligé de le faire décapiter surle-champ. Aussi, Zamoïski ne le nomma point, mais demanda Téloignement immédiat de toutes les gardes étrangères et d'un nommé Reder ; il prouvait l'inconvénient de cet entourage mal choisi par des riies qui arrivaient maintes fois, même pendant la diète.
Cette enquête se prolongea bien dans la nuit ; les sénateurs sortirent de la salle et le lendemain envoyèrent à la chambre des nonces, l'évêque de Plock, demandant l'indulgence, puisque l'inquisition en a suffisamment dévoilé toutes les pratiques, et proposant h la discussion ultérieure les questions législatives et la sécurité de l'état. Les nonces s'en offen- ^rent disant que, l'initiative n'appartenant pas au sénat, une semblable proposition dérogeait à la prérogative de leur chambre. La discussion sur les griefs continua avec plus de confusion sans rien conclure. FI semble que Jean Zamoïski, qui était le moteur et l'acteur de celte enquête, n'avait d'autre but que d'humilier Sigismond et de lui donner une bonne admonition; par conséquent, sans pousser au bout cette jitTaire, il laissa la diète se dissoudre. Le roi, afin de calmer les esprits, donna par écrit la déclaration suivante : « Quoi qu'il puisse arriver, je promets à l'avenir de n'abandonner jamais le royaume, de ne déroger en rJen aux privilèges de la nation, de ne pas nommer mon successeur. »