Dragon
On dit que Krakus, prince polonais, transféra sa capitale dans la ville deKrakovie fondée par lui et à laquelle il donna ce nom, imité du croassement des corbeaux. Aux environs de cette ville apparut un dragon qui faisait de grands ravages. Il attaquait les villages, dévorait le bétail et les hommes. Pour le faire périr on lui jeta en pâture le corps d'un mouton rempli de soufre allumé. Ce soufre brûlant continuellement, fit un embrasement terrible dans le ventre du monstreet le feu le consuma. D'autres disent que ce fût le filscadetde Krakus qui l'acheva dans son agonie, de quoi son frère atné fut si jaloux qu'il le fit périr par trahison, ce pourquoi il fut chassé de la Pologne. Gomme il ne se trouvaitplusde fils de Krakus pour lui succéder, sa fille Yanda prit les rênes du gouvernement. Ne voulant point pour mari d'un allemand nommé Rittiger, elle lui fit la guerre, le vainquit et se noya ensuite volontairement danslaVistule. Tous ces récits sont encore dépourvus de sens et d'imagination. Il n'a jamais existé nulle part de dragon comme celui dont il vient d'être question et tout ce qu'on en raconte n'est que mensonge. Ge qu'on dit de la manière dont on le fit périr n'est pas moins absurde, car le soufre
ne peut brûler privé du contact de Taîr, dans le corps d'un mouton, et bien moins encore dans le ventre d'un dragon. Quant au fratricide, c'est une chose si abominable, que cette invention ne doit pas donner une haute idée de celui qui l'a conçue, quoiqu'il ait essayé de parodier l'histoire de Caïn. Enfin le conte de Rittiger a été tiré d'anciennes histoires d'autres nations et appliqué à Vanda. Donc , nous ne pouvons retirer aucun fruit de tels contes et mensonges.
bé Alexandre et les Leszek»
On dit, qu'a deux reprises, au lieu de princes, régnèrent douze palatins, et que les Polonais choisissaient de différentes manières leurs Leszeks. Un d'eux fut élevé au trône pour avoir vaincu Alexandre-le-grand d'une façon trèsingénieuse. Il exposa aux rayons du soleil des armures , des boucliers et autres pièces de métal poli, ce qui fit croire à l'ennemi qu'il avait en face une armée polonaise très-nombreuse, lui fit perdre courage et prendre la fuite. Un autre Leszek devint roi pour avoir triomphé dans une course de chevaux. Il sema la carrière de morceaux de fer pointus, recouverts d'une légère couche de sable, à l'exception d'un sentier étroit qu'il s'était réservé. Les chevaux de ses rivaux tombèrent, et lui, arriva au but. Mais la trahison découverte, on le détrôna et on mit à sa place un autre Leszek qui avait dévoilé la trahison , en parcourant la carrière à pied, ou, comme d'autres disent, sur un cheval qu'il avait ferré de plaques de fer. Un autre Leszek fit la guerre et des conquêtes. Il partagea son vaste empire entre ses vingt fils, réservant à l'aîné Popiel la puissance souveraine. Mais ce sont encore des fables tirées de livres étrangers et appliquées très-maladroitement aux Leszeks polonais , car Alexandrele-grand, roi de Macédoine , le plus fameux conquérant de son temps, régnait à une époque bien antérieure à celle des Leszek, dans une autre partie du monde, et ne mit jamais le pied sur le sol polonais. La ridicule anecdote d'une élection par la course des chevaux , est tirée d'une fable très-ancienne. Il y avait autrefois une puissante république phénicienne en Asie, nommée Tyr. On dit (Jue là les tyrans concoururent de la même façon pour se saisir du pouvoir
Certes, nulle part une pareille absurdité n'a eu lieu, surtout en Pologne où Ton procédait aux élections des rois par des votes universels. Vous voyez donc, mes chers enfants, que outes ces fables sont ineptes et pitoyables. Mais je vous en raconterai une plus stupide et plus ridicule sur Piast et Popiel fils.
6, Les rats dévorent Popiel.
Le vieux Popiel, en mourant, laissa à son fils Popiel la souveraineté, même sur ses oncles, dont le nombre allait jusqu^à vingt. C'était un homme méchant et inhumain. Un jour, deux pèlerins vinrent lui demander l'hospitalité, il les repoussa; alors les pèlerins se rendirent chez un simple villageois, nommé Piast, charron de profession, qui justement ce jour-là célébrait la cérémonie de la tonsure de son fils. C^était une cérémonie païenne qu'on pratiquait lorsqu'un enfant arrivait à un certain âge; à cette occasion on invitait beaucoup de convives et on régalait ses voisins. Les pèlerins furent invités à cette fête, et, après avoir coupé les cheveux du fils de Piast, lui donnèrent le nom de Ziemovit, en prédisant qu'il monterait un jour sur le trône. Ils persuadèrent à I^ast d'inviter le prince Popiel à venir partager le repas dans sa cabane. Quoique la foule des convives fût très-nombreuse, il ne manqua de rien à Piast , car les pèlerins firent un tel miracle, qu'une petite mesure d'hydromel se trouva si multipliée qu'on en remplit tous les vases et que la viande d'un seul porc remplit un tonneau entier. Le prince Po^rtel fut donc copieusement régalé. A l'instigation de sa fenAhe^ allemande d'origine, il feignit une maladie dangereuse, et, comme se préparant à mourir, il invita tous ses oncles et les fit empoisonner dans un repas. De leurs cadavres, jetés dans le lao de Goplo, il sortit unequantité énorme de rats et de souris qui se dirigèrent vers le palais du prince, à Kruszvica. A cet aspect, tous les courtisans prirent la fuite et Popiel s'enfuit lui-même : mais les souris le poursuivirent. 11 fuyait dans les champs : les souris l'y suivaient; il se jeta dans une barque, sur le lac Goplo : les rats nagèrent après lui; il se sauva dans une île, où il chercha asile dans une tour, avec sa femme et ses deux fils : les souris y
g HISTOIRE DE POLOGNE.
pénétrèrent. Enfin l'ayant atteint dans cette tour, elles le dévorèrent, lui, sa femme et ses deux fils. Cette catastrophe finit la race de Popiel, et les Polonais se rassemblèrent en diète pour se choisir un prince. Après de longues diseussions , on donna la couronne au charron Piast, au moment où il traversait le lac revenant de la récolte de miel. Ce même Piastfut la souche d'une race qui régna longtempsen Pologne. Voici comme l'on contrefait la vérité pour la faire dégénérer en fable. Ce Piast ne régna jamais, et ne fut ni roi, ni duc. Vous n'ignorez pas, mes enfants, qu'aux noces de Cana en Galilée, le Christ remplit miraculeusement de vin tous les vases de la maison et que par la même puissance, dans le désert ,11 multiplia cinq pains et deux poissons. C'est d'après cela que l'on a feint une pareille multiplication dans la cabane de Piast. Que dirai-je encore du grand nombre des oncles de Popiel, des rats et des souris? de cet atroce empoisonnement? Quant aux rats et aux souris, je n'ai rien à dire à cet égard , car vous savez par une expérience journalière que ces petits animaux s'enfdient à votre approche, tout enfants que vous êtes. Comment auraient-ils donc pu dévorer des personnes plus âgées. Et de plus, que n'y aurait-il pas à dire sur cet engendrement de rate et de souris, puisque les souris se produisent et croissent d'une manière commune à tous les autres animaux. Tout cela n'est qu'une invention ridicule et privée de bon sens.