Le grand-duc Constantin
L'armée polonaise avait toujours pour chef le grand-duc , Constantin , frère de l'empereur Alexandre : animal féroce , honte de l'humanité, esclave de ses passions, les dérèglements de sa pensée égalaient les désordres de sa vie; livré aux emportements de sa colère, il tuait les hommes , ou leur faisait les affronts les plus déshonorants. Plusieurs officiers , anciens soldats de Napoléon , ne pouvant supporter les outrages qu'il leur faisait endurer dans ses accès de fureur, aimèrent mieux se donner la mort que de diriger leurs bras contre ce farouche tyran: Grand nombre d'autres donnèrent leur démission. Un jour le grand-duc s'éprit d'amour pour Jeannette Grudzinska , et il se mit en tète de l'épouser.
L'empereur Alexandre y consentit, mais à des conditions onéreuses : le grand-duc devait améliorer ses mœurs et renoncer à ses droits à la couronne de Russie, en faveur de son plus jeune frère Nicolas. Ce fut à ces conditions que la jeune Grudzinska, douée d'une grande douceur de caractère, et d'une santé frêle et chancelante, devint l'épouse du grand-duc avec le titre de princesse de Loviez. 11 fut très-Tacile au grand-duc de remplir la seconde des conditions imposées par l'empereur, et il renonça à ses droits à la souveraineté; mais la première condition était plus embarrassante : cependant il commença à mener une vie plus régulière. On prétendit qu'il s'était corrigé, qu'il était même devenu plus doux, ce qui voulait dire, qu'il ne tirait plus sur les hommes, qu'il ne les tuait plus d'un seul coup, comme il le faisait auparavant, mais qu'il aimait mieux les faire mourir lentement. Figurez-vous, mes enfants , un homme de grande taille, aux épaules larges et robustes, à la voix rauque, au nez retroussé, ne quittant jamais l'uniforme, portant un chapeau à trois cornes, surmonté de plumes de coq, et placé de manière à ne pas gêner ses regards perçants, qui sous des sourcils blancs et hérissés , cherchaient les victimes qui pussent convenir à ses appétits de tigre : voilà l'homme adouci par le mariage. Pour un bouton mal cousu, il mettait aux arrêts le soldat et son officier ; un passant ne Pavait-il pas salué, il l'envoyait au corps-de-garde; déjeunes voyageurs s'offraient- ils à ses regards avec des chapeaux de nouvelle mode, il les faisait amener sur la place de Saxe, où il passait en revue les troupes de la garnison , et après les avoir placés sur un tambour, il coupait lui-même les bords de leurs chapeaux ; un enfant aux longs cheveux avait-il attiré ses regards , il le faisait arracher des bras de sa mère éplorée , et pendant que le pauvre enfant pleurait et tombait en convulsions, on lui coupait sa belle chevelure. Tels étaient les amusements du grand-duc Constantin. Il serait long de raconter combien de citoyens de toutes conditions furent jetés par lui en prison sous les plus futiles prétextes; combien, de personnes civiles, de militaires de tous grades , prévenus de délits imaginaires, furent condamnés aux travaux forcés, le boulet aux pieds. On disait cependant
ROYAUME DE POLOGNE
qu'il aimait les Polonais, et Ton a comparé avec justesse , son amour à celui d'un enfant gâté, qui aime les poupées pour avoir le plaisir de les briser. C'est à ce monstre à face humaine, que l'empereur Alexandre donna le commandement de l'armée, sachant que son plus grand plaisir était de faire manœuvrer les troupes, de punir les soldats pour les fautes les plus légères, de les fatiguer par les exercices des camps, où il réunissait chaque année toute l'armée, de confirmer les arrêts que les conseils de guerre prononçaient selon son bon plaisir. Mais ce n'est pas encore tout ce qu'Alexandre fit pour l'amusementde son frère Constantin : il lui permit de se mêlerde tous les pouvoirs de l'état; lui accorda illégalement un pouvoir discrétionnaire dans le royaume , et soumit à son pouvoir arbitraire cinq gouvernements formés des provinces de l'ancienne Pologne, où le grand-duc se hâta de promulguer la loi martiale, pour pouvoir plus facilement trouver des coupables et les punir plus sévèrement.