Espionnage
Le grand duc Constantin, peu satisfait de ce qu il découvrait lui-même avec ses yeux de lynx, voulut encore savoir tout ce que chacun pensait ou faisait. Pour que rien n'échappât à sou odieuse surveillance, il institua la police secrète, dont un des plus actifs directeurs fut le général Rozniecki. Une foule d'individus, soudoyés à grands frais, se répandaient et circulaient dans le pays; les uns prenant le masque de l'amitié, employaient mille artifices pour s'introduire dans la confiance des sociétés, dans l'intimitié des familles; d'autres jouaient le rôle d'agents provocateurs, cherchant à surprendre les pensées des citoyens et dénon" cant tous ceux qui avaient le malheur de tomber dans leur piège. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que l'empereur Alexandre avait des espions qui l'informaient de ce que faisait son frère Constantin, et que celui-ci, à ion tour avait les siens qui lui rendaient compte des moindres actions
d'Alexandre (17). Quand les espions n'avaient rien à dénoncer, ils inventaient les contes les plus absurdes pour ne pas perdre leur salaire, et gagner une récompense particulière. Ils exposaient par leurs mensonges des personnes qui ne se doutaient de rien, à la colère et à la vengeance du grand duc. Ceux que les espions avaient signalés dans leurs rapports étaient jetés en prison, sans qu'on se donnât la peine de les confronter avec leurs accusateurs ou de leur faire connaître les motifs de leur arrestation; et Dieu sait combien de temps ils étaient détenus, et quel traitement ils avaient à subir! Cefntencorelegénéral Rozniecki qui organisa des prisons d'état qui pouvaient rivaliser avec les plus sombres cachots, etou d'abord on enfermaitles détenus. 11 y réunit tout ce que la cruauté pût imagiuerdeplusdur et de plus affreux, pour tuer lentement les prisonniers, ou pour les forcer à avouer des crimes qu'ils n'avaient pas commis. Dans la prison des Carmes, à Varsovie, le prisonnier, enfermé dans une petite cellule privée de la lumière du jour, qui ne pénétrait que faiblement par une ouverture très-élevée, et scellée de forts barreaux, ne pouvait voir aucun être humain excepté le geôlier et n'entendait que le bruit des fers , le cliquetis des armes, le grincement des verroux et les gémissements étouffés de ses compagnons de captivité. Personne, en ville • ou à la campagne, n'était sûr du lendemain. Des personnes enlevées au milieu de la nuit, au sein de leurs familles et conduites devant le tribunal de la police secrète, ne sachant de quoi on les accusait, et ayant à répondre à des questions captieuses, tombaient souvent victimes de leur propre inexpérience. Quand ce premier moyen d'instruction ne réussissait pas, on avait recours à la faim, à des peines corporelles, à . toutes les tortures physiques et morales, pour forcer les pré-
(17) Le général Sass était le double espion du grand-duc et de l'empereur. Toutes les branches d'espionnage du grand-duc se concentraient dans le général Kourouta. — Voyez Michael Hube, russiches scbrékens und vcrfolguns-systéme.... Méthode russe de terreur et de persécution , exposée d'après les actes officiels ( en allemand ). Paris ,
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venus à avouer le crime que le grand duc avait envie de punir. En 1821, le major Lukasinski, Tun des premiers, tomba v ictime de cette procédure infernale.
3/|. Lukasinski.
Les sociétés secrètes n'étaient pas'encore défendues, lorsque plusieurs patriotes se réunirent pour fonder la franche-maçonnerie nationale, dans le but de raviver et de soutenir le sentiment national, de méditer aux moyens de restaurer la Pologne. Lukasinski et quelques autres vieux militaires, dénoncés et jugés par une cour martiale, furent condamnés aux travaux forcés, car telle était la volonté du grand duc. (18). Tous les compagnons d'infortune de Lukasinski furent rendus à la liberté, à l'expiration de la peine qui leur avait été appliquée : lui seul, quoiqu'il eût aussi fait son temps, fut retenu indéfiniment. On l'envoya travailler à la brouette aux fortifications de Zamosc, où] les forçats qui avaient voulu rompre leurs fers, l'accusèrent de les avoir provoqués à ce coup de main. Il attendait avec impatience sa sentence de mort, comme le plus grand bien qui pût lui arriver; mais le grand duc Constantin, qui espérait pouvoir lui arracher quelque aveu, en lui faisant subir de nouveaux tourments, aima mieux lui conserver la vie pour jouir plus longtemps du spectacle de ses souffrances. Pendant les dix années de sa captivité le cœur du tigre épuisa tous les genres de supplices et n'en trouva pas d'assez barbares. Le monstre, en fuyant de Varsovie, après la nuit du 29 novembre ne l'oublia point. Lukasinski, enchaîné à un canon avec les mêmes fers qui ne l'avaient pas quitté depuis dix ans, fut entraîné à la suite de l'armée de Constantin que la vue de son prisonnier consolait de son malheur et de son humiliation. Le grand duc a cessé de vivre, et personne ne saurait dire ce qu'est devenu sa victime, si ce n'est le tyran seul qui en hérita après la mort de son frère. Eh ! combien d'autres sont tombés victimes de leur patriotisme !
(18) Furent jugés et condamnés Valérien Lukasinski , Debrogoïski , Dobrzycki, Koszutski ; les deux, Machnicki et Sireder furent acquittés, mais soumis par te grand-duc à la surveillance de la police ; la détention d'Adolphe Cichovski fut prolongée.
35. Eflrol d'Alexandre : les élèves de l'université de Vilna.
Je vais vous raconter ce qu'on n'a pas encore vu dans les annales du monde, savoir : comment un des plus puissants monarques de l'Europe et de l'Asie se prit à guerroyer avec la jeunesse des écoles. On dit qu'Hérode fit mourir tous les enfants nouveaux-nés pour se défaire du Christ. Alexandre, portant le titre de roi de Pologne, s'acharna de même sur la génération nouvelle, pour exterminer la nationalité polonaise. Il avait appris qu'il se formait en Russie un grand nombre de sociétés secrètes, ayant pour but de détruire le despotisme etde réédifier l'empire sur les bases de la liberté. De là naquit en lui la peur des sociétés secrètes , et cette peur se changea en une véritable manie. 11 crut voir partout des conspirations, des attentats à sa vie, comme si ses prédécesseurs n'avaient pas été assassinés sans l'impulsion des sociétés secrètes. Il y eut des personnes qui ne demandèrent pas mieux que d'alimenter la peur d'Alexandre, afin qu'appelées à remédier au mal , elles pussent se rendre indispensables. Ce fut surtout le sénateur russe Novosiltzov qui sut le mieux exploiter la faiblesse de son maître. Il fut envoyé à Vilna, à la recherche des sociétés secrètes Avare en quelques cas autant qu'il était prodigue en quelques autres, dénué de tout sentiment moral et s'abandonnant aux vices les plus honteux, il saisit avec empressement cette occasion de réparer les brèches que sa vie déréglée avait faites à sa fortune. Il y avait à Vilna une grande affluence de jeunes gens studieux , tant dans les écoles , qu'à l'université et dans les séminaires; recommandables par leur grande application à l'étude et la pureté de leurs mœurs, les étudiants de Vilna se formaient souvent en sociétés pour pouvoir mieux s'entr'aider dans leurs travaux. C'est dans ce but qu'ils établirent en 1821 la société publique des rayonnants et bientôt après deux autres sociétés mais secrètes, celle des Philarètes , et celle des Philomates. Le chef et l'âme de ces associations , était Thomas Zan , élève de l'université, issu d'une famille pauvre, unissant à une douceur incomparable de caraclère, de profondes connaissances , et la morale la plus pure. Il sut de bonne heure
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se concilier l'amour de ses compagnons , et leur communiquer ses belles qualités ; ils en donnèrent plus tard des preuves dans la persécution communequ'ils eurent à subir. Encouragés par l'exemple et par une émulation utile, les élèves de l'université faisaient de grands progrès dans les sciences, et, n'oubliant pas qu'ils étaient enfantsde l'ancienne république de Pologne , dirigeaient leur attention sur les malheurs de la patrie, dont ils firent l'objet principal de leurs études et de leurs méditations , ce fut tout leur crime aux yeux de Novosiltzov , du grand-duc Constantin et de l'empereur Alexandre, qui se disait roi et restaurateur de la Pologne.