Retraite du gr,md-duc Constantin. — Gouvernement
provisoire.
Le grand-duc Constantin, logé dans une petite auberge appelée Vierzbna, s'informait de tout ce qui se passait en ville. Ayant manifesté le désir d'être éclairé verbalement par quelqu'un du conseil d'administration , les princes Lubecki et Czartoryski, accompagnés de Yladislav Ostrovski et de Lelevel, se rendirent auprès de lui. Dans cette entrevue, Lubecki, prétendait que la révolution de Varsovie n'était qu'une émeute contre les ministres et autres fonctionnaires publics, ayant pour but la défense de la constitution; Lelevel soutenait que c'était bien plutôt une insur*
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rcction nationale, et que la nation entière n'attendait que ce signal pour se lever et réclamer les armes à la main ses droits imprescriptibles. Après cette explication, le grand-duc déclara que, pour éviter l'effusion du sang, il ne ferait aucune démarche hostile envers le royaume, ni contre la capitale, et permit de rendre publique sa déclaration. Il se peut bien que dans l'entrevue de Vierzbna, les princes qui étaient de la députation se soient concertés avec le grandduc sur ce qu'ils devaient faire. Ce qu'il y a de certain, c'est que pendant qu'Ostrovski et Lelevel lui représentaient la nécessité de quitter immédiatement la Pologne, les princes l'engageaient à rentrer à Varsovie, et quand ils furent de retour au conseil, ils lui écrivirent pour l'engager à sortir du royaume (33). Il suivit leur avis. Le lendemain, 3 décembre, le grand-duc congédia les détachements polonais qui étaient avec lui, en déclarant qu'il se mettrait en marche avec les troupes impériales, et qu'il espérait de la loyauté polonaise qu'ils ne seraient pas inquiétés dans leur retraite. Il marchait à petites journées, n'étant tourmenté que parle mauvais temps. Après le retour de la députation de Vierzbna, il se lit un grand changement dans le conseil d'administration. Aussitôt qu'on eût décidé d'établir un gouvernement provisoire, Lubecki déclara qu'il se retirait du conseil et qu'il ne garderait que le ministère des finances. 11 lui tardait de se rendre en mission à Pétersbourg, et il se mit à rédiger des rapports sur ce qui s'était passé à Varsovie. Avant que la nuit fut arrivée, le conseil d'administration se sépara pour ne plus se réunir. Le prince Czartoryski, Léon Dèmbovskiet Lelevel, formèrent dans la nuit le gouvernement provisoire en y appelant Niemcevicz, Pac, Ostrovski et Kochanovski, auxquels se réunit bientôt le prince Michel Radzivill. Je vous cite les noms de ces citoyens, parce que dans le cours des événements politiques, plusieurs d'entre eux reparaissent plus d'une fois sur la scène. Ce fut Lubecki qui les appela d'abord, en grande partie, comme ayant la confiance de la nation, confiance qu'ils possédaient en effet, puisqu'il leur
(33) La description de l'entrevue à Vierzbna, rédigée par Lelevel < t retouchée par Liad. Ostrovski, avait été publiée à Avignon, 1832..
fût permis de s'imposer ainsi de leur propre chef sans qu'aucune voix ne s'élevât contre eux. Bien que plusieurs d'entre eux aient obtenu plus tard les suffrages de la diète, il n'en résulta rien de bon pour la cause nationale. Le premier soin du gouvernement provisoire fut de convoquer la diète.
&7. Insurrection générale. Allégresse.
La nouvelle de la révolution qui venait d'éclater à Varsovie, se répandit dans le pays avec la rapidité de l'éclair ; et partout où elle arriva, il n'y eut ni ville ni canton où les sentiments nationaux ne se manifestassent dans toute leur force. L'armée se montra animée du même sentiment, prête à voler à la défense de la patrie. En deux jours, tout le royaume fut en pleine insurrection. La nation sentit que, depuis la chute delà Pologne, jamais une occasion plus favorable ne s'était présentée pour essayer de combattre ses tyrans et de se relever par ses propres forces. Pénétrée de la grandeur de son devoir et prête à tous les sacrifices, elle appelait avec confiance le jour du combat, et se livrait aux émotions que lui inspiraient le bonheur d'être délivrée du joug qui pesait sur elle, et l'espoir de voir renaître de ses cendres une Pologne libre et indépendante. Tout le monde se livrait aux transports de la joie, se félicitait. Chacun voulait transmettre ses élans aux autres. Les membres du gouvernement recevaient les assurances d'une foule de citoyens qui accouraient de tous les points du royaume pour exprimer tout ce que leur patriotisme et leur enthousiasme leur inspiraient dans ces jours de bonheur. Quel cœur eût été assez dur pour rester indifférent à la vue de toute une nation qui, s'étant levée pour défendre la cause sacrée de la liberté, et à la veille de commencer une guerre à mort, se livrait avec le plus touchant abandon aux espérances de l'avenir. Aussi, ce n'est pas sans un pénible sentiment de regret, que je me vois obligé de vous dire, mes enfants, qu'au milieu de l'allégresse générale, Chlopicki, qui sortit enfin de sa cachette pour prendre le commandement de l'armée, fut le seul qui se montra sombre et mécontent. Un jour, les membres du gouvernement furent frappés d'étonnement par
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un autre événement. Ils virent entrer d'un pas léger un officier qui venait déclarer froidement qu'il accédait à la révolution, mais qu'il n'oublierait jamais le serment de fidélité qu'il avait prêté à Nicolas. C'était un colonel, et ceux de mes lecteurs qui le connaissent, qui se rappellent son nom, qu'ils le nomment.
/18. Gblopicki prend la dictature.
Ceux qui ne croyaient pas que la Pologne pût jamais se relever par ses propres forces étaient divisés d'opinion sur la puissance dont on pouvait espérer des secours. Les uns comptaient sur la France, les autres sur la Russie, et, depuis la chu te de Napoléon un troisième parti s'était forméplaçantses espérances sur l'Autriche. Cette diversité d'opinions fit avorter l'insurrection nationale. Pendant les quinze années de l'existence du royaume depuis le congrès devienne, les hommes du système russe se multiplièrent. Ils se glissèrent dans le parti du mouvement révolutionnaire, et, possédant quelque crédit dans le pays, ils surent s'emparer de la révolution et l'entraîner dans des voies opposées aux vœux et aux besoins de la nation. Nous avons signalé que le coryphée du système russe était le prince Lubecki. Il n'avait jamais déclaré avoir changé d'opinion, et s'en cachait si peu, qu'au moment de partir pour Pétersbourg avec les rapports qu'il avait préparé», il di ait qu'il espérait gagner Nicolas à la révolution. On ne peut pas douter, qu'avant son départ, il ne se fui concerté avec les partisans russes , sur les meilleures mesures à prendre pour étouffer l'insurrection, et l'apparition de la dictature ne fut que le résultat du plan qu'ils avaient adopté. Chlopicki, qui n'avait pas encore déridé son front, que la nouvelle de la révolution avait couvert de nuages, s'abandonnait aux plus violents emportements quand on venait lui annoncer que des citoyens se rassemblaient pour délibérer sur les affaires publiques, que des plaintes s'élevaient contre la mauvaise direction imprimée à la révolution ; mais ce qui enflammait sa colère, c'était le club patriotique, où des orateurs dévoués exposaient avec beaucoup de justesse leur manière de comprendre la situation du moment, et propo-
saicnt des mesures énergiques pour sauver la révolution. Le îi décembre, il ordonna une revue de l'année rassemblée autour de la capitale. Revêtu de son ancien uniforme, coiffé d'un chapeau à la Napoléon et entouré d'un petit cortège d'officiers, il se rend d'abord à la salle des séances du gouvernement, où il déclare qu'il s'empare de la dictature, et qu'il la gardera jusqu'à l'ouverture de la diète. De là, il se dirige vers la place où il devait passer la revue; la foule qui le suit, ne se possède plus de joie à la vue du chapeau qui avait alors un charme indéfinissable. Le gouvernement provisoire, en partie complice du mystère qui couvrait l'origine de ce nouveau pouvoir, ne s'oppose guère à cette usurpation, et le peuple croit que le dictateur est institué par le gouvernement.
(9. Chlopickl révèle ses plans.
La dictature à Rome était un pouvoir extraordinaire, illimité, de courte durée , ne pouvant être établi que dans des circonstances difficiles, comme dans les dissensions intérieures; elle cessait aussitôt que les troubles étaient apaisés; le dictateur avait le droit de vie et de mort, et pendant qu'il gouvernait seul , tous les anciens pouvoirs étaient suspendus. On s'imagina de faire parade avec quelque chose de semblable à Varsovie. Quand la dictature fut établie, le club interrompit ses délibérations, et les innocents tapages cessèrent; on dansait seulement et on chantait en l'honneur de Chlopicki, dans le lieu du rendez-vous général, appelé Honoratka. Tout le monde s'armant et s'apprètantau combat, en attendant l'ouverture de la diète, et espérant qu'alors la situation des affaires se dessinerait plus nettement. C'était le calme majuesteux qui précède l'orage, mais un calme plein d'activité : chacun prenait en silence ses précautions pour ne pas périr pendant l'ouragan qui allait tomber sur le pays. Chlopicki jouissait d'un grand crédit parmi ses compatriotes, et quoiqu'on connût ses emportements et son humeur brusque, cependant la haute idée qu'on avait de ses talents militaires et de sa bravoure personnelle, lui conciliait l'amour des soldats et faisait
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naître la confiance générale que partageait la jeunesse de l'université alors animée d'une grande activité. 11 maintint sous sa dictature le gouvernement provisoire nommé par les ministres, et se mit à gouverner. Mais il ne faut pas croire que ce fussent des ministres réels. Les anciens ministres conservèrent leurs pensions et se reposèrent pendant que les nouveaux, nommés par intérim, remplissaient leurs fonctions et ne servaient qu'à contrôler et à régulariser les actes de l'administration. Le dictateur Chlopicki ne croyait pas avoir le droit de déplacer des fonctionnaires nommés constitutionnellement par l'empereur-roi. En attendant l'ouverture deladiète, les nonces déjà arrivés à Varsovie se réunissaient préparatoirementet faisaientdes conciliabules; afin de connaître les intentions de Chopicki, ils lui envoyèrent des députations. Ces démarches investigatrices peu convenables de la part des représentants, n'étaient pas du goût du dictateur môme. Une fois, il demanda que les délégués des chambres se réunissent dans la salle du gouvernement. Là, il déclara dans sa mauvaise humeur et dans les termes les plus précis, qu'il était toujours le» fidèle sujet de Nicolas , qu'il ne se proposait autre chose, que de maintenir le royaume dans ses limites actuelles, et qu'à l'avenir , la constitution serait plus strictement exécutée; il promettait même que les troupes russes ne tiendraient plus garnison dans le royaume, et il finit par dire qu'il ne voulait plus entrer dans aucune autre explication. Les délégués, après avoir entendu cette étonnante déclaration du dictateur, et craignant d'elTrayer la diète et le public, si elle parvenait à leur connaissance, s'engagèrent mutuellement à la garder secrète, sûrs qu'ils étaient que Chlopicki serait obligé de changer d'opinion (35).