INTOLÉRANCE
Dès le moment de la dispersion des rokoszans, rîutolérancc et la persécution firent des progrès sans réserve. Le sentiment national, comme possédé par un esprit malin , ne s'effraye plus; mais il s'irrite; sa bonne foi, sa conscience, sa crédulité sont séduites et entraînées par la voix de la piété et du zèle. La Prusse résiste plus long -temps à la violence, parce que le luthéranisme y est plus solidement établi, mais l'antagonisme y fermente, la dévotion de part et d'autre s*anime. Mazovie et sa capitale suivent aveuglément l'impulsion conforme à leurs dispositions; livrés aux pratiques sévères et bigotes, elles enveniment leur aversion contre les hérétiques et les impies (314). Dans les deux Polognes, à la veille du dernier
(313) Une émeute scandaleuse à Krakovie précéda celle de Posen, elle arriva en 1580 contre les luthériens, plusieurs y périrent et la maison où ils se réunissaient, fut démolie. Cet accident révéla les dispositions de la population des villes capitales plus rapprochées des frontières de rÀllemagne, où Ton avait tant d'exemples d'intolérance et d'acharnement. Les tumultes se renouvelèrent à Krakovie en 1591 et 1606, toujours contre !es luthériens.
(314) En 1612, Jean Tiszoviecki, bourgeois de Bielsk, fut condamné à mort sur les instances de la reine; et exécuté à Varsovie comme impie , parce qu'il parlait contre la trinité , se moquait du culte des images, et avait maltraité le crucifix. C'est l'acte sauvage dont Mazovie et sa capitale sont témoins. Cette capitale est plus renommée par la bigoterie de cette époque. — «Toute la semaine sainte, dit en 1644 Laboureur {Voyage de Guêbriant, t. I, p. 208), nous fûmes témoins du zèle excessif des Polonais, et particulièrement du peuple, qui s'écorche du fouet dans les églises. Tous les samedis de carême, sur le soir, il ne manquait jamais de se fustiger ainsi : mais depuis le mercredi saint jusqu'au jour de pàques, c'était une chose pitoyable de les voir aller par
danger» une désertion funeste éelaircit les r^ngs des dissi' dents. Des conversions nombreuses de grandes maisons et de toutes sortes de familles nobiliaires» diminuèrent leurs forces, privant leur existence de protecteurs. La petite Pologne» toujours scandalisée et indignée de Timpiété des sociniens» prit des mesures plus efficaces pour Tarréter, et» suivant l'exemple de la grande Pologne, agit de même contre les dissidents, si Ton peut dire» avec moins d'acharnement que contre les sociniens (315). Les passions de la grande Pologne furent plus hautes etplus violentes. Dans l'espace de quinze ans (1606-1 620). les frères-bohémes y furent privés de ^ux tiers des églises. Certes» la proportion des pertes des autres dissidents n'était pas si élevée, mais partout» par les décrets des tribunaux ou par les voies de fait, on leur reprenait les églises et les pa-
diverses compagnies de 50 et de 100, après un crucifix , les disciplines au côté, teintes de sang, plusieurs desquelles avaient des pointes de fer, hurlant horriblement parles rues et cherchant les églises tout le jour et la nuit avec des vilains flambeaux de poix ; ils étaient vêtus d'un capuchon percé à l'endroit des yeux avec un froc de môme toile blanche ou bien de toile noire semé d'ossements et de têtes de mort blanches, avec ces mots : mémento mon. Le vendredi saint, ils ne cessèrent de se fouetter dans les églises de la ville et des faubourgs , où ils entraient avec cette prière : Jésus pius, Jésus fortis, deus immortalis, miserere nobis. Ils se couchaient après le ventre contre terre, et baissaient aussi leurs croix, puis, se relevant, ils se découvraient les épaules nues et s'écorehaient vigoureusement l'espace d'un lamentable miserere , et Ton eo voyait plusieurs dont les plaies étaient enfoncées de l'épaisseur d'un doigt. Ce qui se faisait dans la ville se pratiquait encore à la campagne avec plus d'austérité, et de la galerie du château de Varsovie, nous voyons les villages de la rive de la Vistule, tous en feu de la lumière des flambeaux, et mille sortes de processions avec ces cris épouvantables. Je plaignais beaucoup leurs épaules et plus encore leur superstition, car ils croyaient avoir beaucoup avancé leur salut, en «e fouettant ainsi, et en ne mangeant point de beurre le carême,
(315) En 1627, àLublin, on a démoli le lieu de la réunion des sociniens ; en 1637, on a puni leurs étudiants qui ont insulté la croix à Rakov ; en 1638, les temples des sociniens sont fermés par le décret de la diète. — En 1616, les étudiants du collège des jésuites à Lublin, pillèrent la synagogue des juifs, et tuèrent huit israélites, ils en furent punis-
ÎV. PERTURBATIONS. t\l
roisses. Maintes fois, les décrets des tribunaux interdisaient l'exercice de leur culte ; la population ameutée détruisait leurs temples et leurs écoles; le feu consumait leurs édi6ces, et cela ne s*est point passé sans des rixes violentes. La guerre avec la Suède continuait alors en Livonie , les Suédois com> mettaient des cruautés sur des jésuites et des catholiques; par répression, les dissidents, sur plusieurs points de la république, furent traités, bien que moins cruellement, mais d'une manière non moins scandaleuse, parleurs compatriotes catholiques. Ils souffraient et enduraient toutes ces persécutions croissantes, se plaignant sans succès de ces violences; cependant, à cette époque si déplorable, les dissidents de Bohême , poussés à Textrémité par la cruauté tyrannique de la maison d'Autriche qui dépeuplait leur pays (entre 1622 et 1627), cherchaient un asile dans la Pologne, et y trouvèrent pendant un certain temps un refuge assez paisible. £n Litvanie , la diminution des non-catholiques allait plus lentement.Gependantelle devint tout de suite très-sensible. Le calvinisme avait prospéré sous la protection des maisons puissantes ; quelques défections le privaient de cet appui ; le socinianisme le déchirait aussi ; or, mal gré la marche tardive des défections , sa résistance se vit dépouillée de tous ses moyens, bien que Tacharnement contre eux devint plus sauvage, par Tempire que prirent les jésti&es (316) et par la variété des cultes sur lesquels les jésuites et la violence pouvaient remporter des victoires. Sous le poids de cette ferveur religieuse, le peuple de la loi de Moïse n'était guère ménagé dans toute la Pologne (*). L'argent et des relations particulières, de petits intérêts, préser-
(316) En 1581, une sédition éclata à Vilna à l'occasion que l'évoque brûla les livres des luthériens, des calvinistes et des schismatiques ; en 1611, les protestants furent maltraités dans leur temple et dans leur école, à la provocation des jésuites ; en 1644, les étudiants firent des tumultes furieux, et calmés par la force armée.
(*) Preclav Moïecki, dans son ouvrage intitulé : Cruautés des Juifs, Krakovie, chezSiebeneicher, 1618; et Miczinski : Miroir de la couronne de Pologne, outrages et perturbations excessives de la part des juifs adressés a la diète de 1618, en ont déversé tout ce que la haine peut imaginer.
vaient ce peuple de la persécution intolérante (*) , mais il n'é* tait pas moins vexé et humilié (**)* Ce n'est plus la calotte jaune (que Gapistran proposait) qui allait distinguer les juifs, mais le costume entier; il ne leur était plus permrs d« suivre les modes de rbabillement de la noblesse. Les adorateurs du dieu de Mahomet, établis en Lityanie, furent en butte à des mauvais traitements encore plus sensibles. Déjà » la troisième rédaction du statut, en 1588, les privait de la faculté de pos-' séder les charges publiques. Plus tard , d'atroces calomnies répandues en 1616 contre eux (317) provoquaient des haines superstitieuses. Leur vertu silencieuse s'arma de résignation, réfutant mieux l'imposture par leur conduite que par la faible apologie publiée tardivement en 1630 en leur faveur (318). Un plus vaste champ des commotions religieuses s'ouvrit au sein du rit grec, qui occupait, non-seulement les provinces russiennes, mais aussi une grande partie delà Lîtvanie. Le prosélytisme des nouveaux unis, marchant avec une ferveur ardente, . provoqua une résistance violente ^ il comptait des martyrs en Litvanie (319), et le peuple, bien que puni, fermentait au plus haut degré dans les provinces plus chaudes du midi, s'ameutait et se préparait à une terrible secousse. Tel était le tableau que, pendant quarante ans, (1607-1648), présentait la république sous le rapport de la religion, plus passive chez les persécutés du côté de l'occident, plus résistante et active chez les opprimés du côté de l'est. Présage sinistre I
(*) Leur presse continuait à être sous Timpriinatur ou sous la protection du haut clorgé, et ils imprimaient librement tout ce qu'ils voulaient. Le haut clergé continuait aussi à donner l'autorisation à chaque demande de l'érection d'une nouvelle synagogue.
(**) Ut tumultus contra judaeos et eorum cèdes in civitatibus Polonis coerceantur, demandaient les états de la province Prusse à la diète de 1664.
(317) Dans l'ouvrage de Pierre Czizevski, intitulé : Àlfurjcan des Tatars, partagé en quatre parties, livré à l'impression en 1616 et
(318) Apologie des Tatars, ouvrage publié en 1630 sous le nom d'Azulévicz.
(319) L'archevêque de Polock, Josaphat Kuncevicz, fut massacré en ieî8 à Vitepsk, par les habitants de cette ville.