COMMERCE ET INDUSTRIE
La cessation des Croisades et la chute des colonies chrétiennes en Orient portèrent un rude coup à la prospérité commerciale de Marseille. Cette ville ne trouva qu'un faible dédommagement dans le commerce qu'elle put faire en Sicile et à Naples, car ce commerce , assez borné, était troublé sans cesse par les flottes puissantes des rois d'Aragon . ennemis jurés des comtes de Provence. D'ailleurs le commerce maritime de Marseille avait vu s'élever des concurrens heureux contre lesquels toute lutte était impossible. Et en effet que pouvait cette ville contre Venise ? Au quatorzième siècle la République Vénitienne avait un crédit immense , un pouvoir extraordinaire. Elle tenait dans ses mains presque tout le commerce des côtes de la Romanie. Candie et Négrepont lui appartenaient. Une partie de la Grèce et de l'Archipel fléchissait sous ses armes victorieuses. Elle dominait à l'embou-
(i) Statistique des Bouches-du-Rhône , t. m.
chure des fleuves de l'Adriatique. Sa formidable marine 9 sillonnant en tout sens la Méditerranée, fréquentait aussi les ports de la Flandre et de l'Angleterre (i). Son immense entrepôt engloutissait les trésors des autres nations, et sa banque, fondée, dit-on, dès le douzième siècle, facilitait par ses billets toutes les affaires commerciales du monde (2). Gènes, qui avait devancé Venise dans ses établissemehs au Levant et qui partageait avec elle l'important commerce de la mer Noire , n'atteignit jamais au même degré de splendeur, etfinit même par succomber aux coups portés par sa rivale. Néanmoins , dans sa décadence, elle l'emportait encore sur Marseille, qui se voyait aussi éclipsée par Florence, par Pise et par Barcelone. On vit cette dernière , riche de toutes les institutions d'une cité du premier ordre , déployer au moyenâge une puissance maritime, un esprit commercial et industriel, qui portèrent au loin la gloire catalane (3).
La seconde maison d'Anjou se fit aimer en Provence; cependant on cite d'elle peu de dispositions favorables au commerce. Les soucis d'une guerre ruineuse agitèrent constamment son règne. René
(i) Marin , Storia dcl Commercio de reneziani, %, iv à vi. — Daru , Hist. de Venise, 3® édit. , t. m, liv. ix.
(a) Depping , Hist. du Commerce entre le Levant et l'Europe, etc., t. I , ch. III,
(3) Id. ch. III et IV.
s'efibrça en vain de ranimer en Provence les af- £siires commerciales. Il fit un traité avec la ville de Bonne sur la cote d'Afrique pour assurer la liberté de la navigation. Il accorda en 1472 un sauf-conduit à toutes les nations chrétiennes ou infidèles qui viendraient négocier à Marseille. Dans le préambule de cet édit il déclare que les Marseillais sont déchus de leur florissant état moins par leur faute que par les caprices de la fortune (i). Il avait certes bien raison. Les Marseillais n'avaient rien négligé pour rendre la vie à leur commerce j et les nobles s'y livraient eux-mêmes sans déroger, tandis que la même industrie exercée en France eût sottement laissé sur leur nom une tache indélébile. La famille de Candole, qui possédait en Provence onze fiefs considérables, s'était enrichie à Marseille par le négoce , comme les Médicis à Florence. La maison de Montolieu , qui remontait aux premiers temps de la chevalerie, donnait à sa fortune la même origine (a).
Marseille laissait entrer, moyennant des droits modiques, la draperie de France, la toilerie de Bourgogne, les maroquins, les savons, les ouvrages en fer, et d'autres produits des fabriques étran-
(x) De VilleneuTe» Hist. de René d'Anjou , t. m.
(a) Fauris de Saint-Vincent, Mémoire sur Tétat du Commerce en Provence, dans le moyen-âge. — Marchetti, Discours sur le Négoce des Gentilshommes de la ville de Marseille.
gères. £Ue continuait aussi d'importer son sucre du Levant. On en fesait en Provence une grande consommation au quinzième siècle. René, lors du tournois donné à Tarascon , distribua aux dames du vin et des confitures faites avec des épices et du sucre. Ce prince essaya de naturaliser à Hyères la culture des cannes; mais elle n'y réussit pas à cause du mistral (i).
Le commerce des cuirs et des peaux préparées était toujours cultivé à Marseille. Le corps des tanneurs avait acquis des richesses. Ils firent dériver proche de Marseille les eaux de l'Huveaune, d'abord pour leurs fabriques , ensuite pour l'utilité commune. La ville les aida dans cette entreprise , mais les premières dépenses restèrent à leur charge (2).
Marseille possédait des magasins de verreries à l'usage des provinces voisines. On en transportait une grande quantité en Espagne et une quantité moins grande dans les Échelles du Levant. René établit des fabriques de verres à deux lieues d'Apt, près de l'abbaye de Valsainte et du village de Gault. Il accorda des privilèges aux verriers qu'il avait fait venir du Haut-Dauphiné , les affranchit de toutes impositions , et se plaisait quelquefois à les voir travailler. De bons peintres, occupés à orner
(i) Pierre de Quiqueran, de Laudibus Provinciœ. (a) Fauris, ouv. cité.
les vitraux de couleurs vives et variées, perfectionnèrent cet art , déjà pratiqué en Provence dès le onzième siècle (i).
Il y avait annuellement à Fréjus une foire renommée , qui pourtant ne pouvait pas rivaliser avec celle de Beaucaire. Montpellier aussi en tenait une où les marchands venaient en foule. Cette ville possédait les comptoirs du fameux Jacques Cœur^ le plus riche négociant de la France au moyen -âge. 11 avait fait construire à Montpellier la Bourse du Commerce. Dix à douze galères lui appartenaient, et ce fut sur sa marine particulière qu'une ambassade française s'embarqua pour l'Italie en 1446. Les productions indigènes du Languedoc étaient à peu près les mêmes que celles de la Provence. Mais le Languedoc avait de plus une industrie importante qui Tenrichissait. On y fabriquait des draps fins de toutes les teintes. On les embarquait au port de Cette, et les Catalans, les Vénitiens et les Génois les transportaient dans les diverses contrées de l'Europe , dans le Levant et surtout à Constantinople. La laine venait en partie de la Barbarie. La Provence en produisait d'une très-bonne qualité. Il y avait des fabriques de draps à Marseille , à Arles et à Grasse. Ces draps , bien que
(i) Dans le quinzième siècle et dans le seizième, quelques Marseillais, entre autres le dominicain Guillaume, obtinrent des succès dans Fart de peindre sur verre. Guillaume embellit les principales églises d'Italie et de Provence.
grossiers , étaient pourtant recherchés par les étrangers, notamment par les Génois. On empêcha ces derniers de charger de draps leurs navires sur les côtes de Provence quand il y avait des vaisseaux marseillais et d'autres bâtimens provençaux prêts à charger (i).
L'usage des lettres de change était général en Provence dès le treizième siècle. Les italiens avaient des facteurs et des comptoirs à Avignon , où depuis la translation delà Cour de Rome s'étaient en outre établis plusieurs banquiers de Florence et d'autres parties de la péninsule italique. IJn statut d'Avignon fait foi de la brutale avidité des marchands qui se disputaient les acheteurs , et il paraît que la même âpreté au gain régnait partout en Provence. Ce statut bien curieux porte que le marchand ou son commis qui osera courir sur l'acheteur et étendre la main sur lui pour l'entraîner dans sa boutique ou devant son établi , sera puni d'une amende dont l'accusateur aura la moi* tié (2).
La réunion de la Provence à la couronne en 148 1 améliora rapidement son commerce et son industrie au préjudice du Languedoc , jusque-là favorisé par tous les rois de France. Quelque fertile que fût cette province, la disette l'affligea souvent.
(i) Depping, oay. cité, 1. 1, ch. yi.
(a) Stat, Avenion. lib, ly , ritb, i , p. a5a.
à cause de la mauvaise culture des terres et du peu de sûreté qui régnait dans les campagnes. Cette, Aigues-Mortes , Narbonne, Montpellier et Toulouse déchurent de leur bonheur. Marseille devint bientôt le principal port des côtes du royaume sur la Méditerranée (i), et le mouvement commercial du midi de la France se concentra dans son sein , qui ne pouvait pas perdre le germe de sa fécondité et de sa puissance. Ce germe précieux n'avait besoin que d'une circonstance favorable pour se développer à l'éclat du soleil , et le pavillon Marseillais , sous la protection de la monarchie française , flotta encore avec honneur, avec indépendance.
MONNAIES (a).
Les monnaies des rois de France de la première et de la seconde race eurent cours en Provence . Ces princes, depuis Clotaire T*" jusqu'à Louis-le- Bègue inclusivement , en firent battre à Arles , Avignon et Marseille.
Charles-le-Chauve, par une ordonnance de 854, fixa au nombre de neuf les villes où il voulait qu'à l'avenir on battît monnaie. On ne trouve dans ce
(i) Toulon n'était encore qu'un gros bourg sans importance.
(9) Le sayant mémoire manuscrit de Fauris - Saint - Vincent ( Bibliot. publique de Marseille) m'a principalement servi de guide dans cette esquisse rapide.
nombre aucune ville provençale , mais il est vraisemblable que Charles dérogea bientôt à cette fixation (i).
La figure du denier d'argent de fioson est à peu près de la même fabrique que les monnaies de Charles-le-Chauve. Il ne nous reste aucune monnaie des souverains de Provence , depuis Boson jusqu'à Alfonse P' , qui ait été frappée dans ce pays.;
Les conquêtes de Charlemagne avaient rendu l'argent très-commun en France. Les malheurs que le royaume éprouva sous les successeurs de ce monarque , et surtout les dévastations des Normands ^ Fépuisèrent bientôt^ de sorte que dans les siècles suivans rien n'était plus rare que les métaux précieux. On y contractait par échange comme aux premiers âges du monde.
Une charte de io34 (2) mentionne plusieurs marchés de cette espèce ^ au sujet de la dotation de l'église du bourg de Saint-Zacharie. Il y est dit que les prêtres de cette église avaient acquis , moyennant un cheval, la troisième partie d'un moulin situé sur l'Huveaune. Ils avaient aussi acheté
(i) Leblanc, en son Traité des Monnaies de France, p. las, mentionne une monnaie de Gharles-Ie-Chauye, frappée à Arles. Sous le règne de Louis-le-Bègue on continua de battre monnaie dans cette ville.
(a) Belsunce, Hist. des Évéques de Marseille , t. i.
un Condamine, c'est-à-dire un champ franc de toute redevance (i), moyennant un cheval, un bœuf et deux cochons. Les plus riches seigneurs ne contractaient pas différemment.
Rien ne prouve plus la rareté de l'argent pendant les onzième et douzième siècles , qu'une charte conservée dans les archives du chapitre de Marseille. C'est un acte d'acquisition de la moitié d'une vallée aux portes de la ville , fait par ce chapitre, en iii8^ pour le prix de soixante-dix sols melgoriens(a), qui nefesaient pas un marc et demi d'argent.
Les chartes du onzième siècle font mention des monnaies de l'empereur Othon-le-Grand , comme étant à peu près les seules qui eussent cours en Provence (3).
Plusieurs siècles s'écoulèrent sans qu'on frappât aucune monnaie dans ce pays; on se servit, pendant tout ce temps, des monnaies des provinces voisines , et surtout des deniers melgoriens et des raimondins.
La monnaie melgorienne fut ainsi appelée des comtes de Melgueil qui la fesaient battre dans un château de ce nom en Languedoc. Le titre en a beaucoup varié , parce qu'il n'était réglé que par l'intérêt et le caprice .
(i) Glossaire de Ducange , verho Condamîna,
(a) Belsonce, Jbid,
(3) Histoire manuscrite de Tabbaye de Mont-Majour.
Les deniers raimondins ont été frappés au coin des comtes de Toulouse, qui possédaient le Comté- Vcnaissin sous le titre de Marquisat de Provence.
Guillaume-le-Jeune , dernier comte de Forcalquier , mort en 1209, fit frapper des espèces qui prirent son nom . Au commencement du quatorzième siècle, on se servait encore des deniers guillelmins dans le comté de Forcaiquier, ainsi que le prouve un acte d'hommage prêté, l'an i3io, à Tévêque d'Apt.
L'empereur Conrad III, en donnant à Raimonddes-Baux l'investiture de la Provence , lui donna aussi le droit débattre monnaie; mais il parait que Raimond-des-Baux ne fit aucun usage de cette concession.
C'est sous Alfonse I^^ qu'on commence à voir de la monnaie au coin des souverains-comtes de Provence. Les deniers royaux couronnés sont les premières espèces qu'ils ont fait frapper. La plus ancienne charte où il en est fait mention est un acte de l'an 11 84 9 par lequel Hunno, neveu du roi Alfonse , vendit pour deux ans aux recteurs de la confrérie du Saint-Esprit à Marseille, et moyennant la somme de dix mille sols royaux , les cavalcades que cette ville devait au comte de Provence.
Il y a aussi des oboles d'Alfonse P"". Ces pièces portent l'empreinte de la barbarie.
Il paraît , par une charte de Gui de Fos , archevêque d'Aix , que soixante sols royaux couronnés
valaient un marc d'argent en 1196. L'acte de vente du lieu de Château-Gombert , fait en laoi , par Lambert d'Aubagne, à Raymond de Peyroles , prévôt de l'église de Marseille , porte que le prix fut de cinq cents sols royaux couronnés ^ dont cinquante-huit valaient un marc d'argent fin (i). Dans l'acte de vente de la terre de Julians , en iai49 les sols royaux sont évalués à soixante sols le marc (a)
Les deniers royaux frappés sous le règne d'Alfonse P*" continuèrent d'avoir cours sous les Raymonds-Bérengers, au coin desquels on n'en frappa point. La valeur de ces espèces eut des variations fréquentes.
Il est certain qu'on n'a frappé aucune monnaie d'or en Provence sous le règne de la maison de Barcelone .
La plus ancienne charte connue où il est fait mention d'espèces d'or est l'acte de fondation de l'église collégiale de Barjols par Rajambaud, abbé de Saint-Victor, en l'année 1061.
Dès le commencement du treizième siècle l'or et l'argent devinrent un peu plus communs^ et l'on trouve des ventes faites en Provence moyennant des sommes considérables. En jaii Hugues de Cavaillon vendit à l'archevêque d'Aix la terre de Peyroles pour le prix de trente-six mille sols
(i) ÂrchiYes de TÉglifle de Marseille.
(a) ArchÎTes de Tabfaaye Saint-Victor.
royaux couronnés (i). En 1216 Tordre de Saint- Jean*d&Jérusalem acheta des directes dans la ville et le territoire de Manosque pour la somme de deux mille oboles d'or et de cinq mille sols guillelmins (2) , seules espèces qui fussent connues en Provence dans les onzième et douzième siècles. Ce ne fut que vers le milieu du treizième qu'on commença à y connaître les florins.
Les chapitres de paix accordèrent aux Marseillais, en 1^5']^ le droit de régler la fabrication des monnaies comme ils le jugeraient à propos^ et il fut convenu que les espèces ne changeraient jamais de valeur. Seulement , par l'article ao de ce traité fameux , Charles I^^ se réserva douze deniers' menus marseillez par marc pour toute la monnaie qu'on fabriquerait à Marseille , tant en gros qu'en menus marseillez , et en espèces appelées moneta milliarensiumy qui étaient peut-être des oboles (3).
(i) Archives de FÉglise d'Aix.
(2) Histoire manusc. du grand prieuré de Saint-Gilles.
(3) Aucune charte n'évalue les gros marseillez. Us étaient vraisemhlahlement moins communs que les menus.
Les gros marseillez sont d'argent fin et pèsent 3 a grains.
Le plus grand nombre de menus marseillez qui nous restent ont été frappés sous le règne de Charles I®'.
Les menus marseillez furent beaucoup en usage pendant le i3® siècle. Ils étaient de la valeur du denier royal couronné et pesaient i6 grains. Les oboles pesaient 6 grains. Vingt sols marseillez fesaient la livre royale. Il paraît par une charte de laaS que trois
Dans les statuts municipaux de la ville d'Arles il n'est parlé d'aucune autre monnaie que des livres, sols et deniers raimondins. L'art. a5 donne à Tarchevêque et aux consuls le droit de régler le cours des espèces , et il est défendu d'en introduire sans leur permission^ à peine d'une amende de cent livres raimondines. L'art. ii5 prohibe dans les villages et châteaux de la dépendance d'Arles la circulation des monnaies qui n'avaient pas cours en ville.
Il paraît que la monnaie raimondine avait été successivement affaiblie d'un quart depuis ii^Sg jusqu'en 1 247 , et d'un tiers depuis 1 247 jusqu'en 1253. Le prix de la monnaie tournois n'avait pas varié pendant tout ce temps. On taillait 58 tournois au marc d'argent.
Les archevêques d'Arles ont aussi fait battre monnaie à leur coin particulier, en vertu des concessions du roiBoson , de son filsLouis-l'Aveugle, de l'empereur Conrad II, de Frédéric I, du pape Anastase IV , de Frédéric II (i) ; et ils conservèrent ce droit plus long-temps qu'aucun des autres évêques de France , car ils en étaient encore en possession vers le milieu du seizième siècle. La fabri-
liyres marseillaises valaient une once d'or. Dans le même temps trois livres royales avaient la même valeur. Par une convention passée en 1269 entre Charles P' et les habitans. de Marseille, quatorze deniers marseillais sont évalués à douze deniers tournois.
(i) Gailia 0instiana, t. i. — Saxi, Pontif. Arelat.^ p. 187 et a a6.
cation de leur monnaie était établie à Mondragon , et ils y avaient des officiers , comme on le voit par plusieurs monumens.
En l'année j365 , l'empereur Charles lY permit à l'archevêque d'Avignon de fabriquer des monnaies d'or , d'argent et de cuivre à Noves et à Barbentane; mais il paraît que les chefs de l'église avignonaise n'usèrent pas de cette faculté. Les archevêques d'Embrun , investis du même droit par un diplôme de Conrad II, en 1 147^ n'en firent que très-peu d'usage , et leurs espèces sont fort rares . Les monnaies des évêques de Valence étaient au contraire très- répandues en Provence. Il en est fait mention dans plusieurs actes du douzième siècle et du treizième (i). Le droit de battre monnaie avait été accordé par l'empereur Frédéric P^ à Eudes de Chaponai , évéque de Valence , dans une charte de l'an 1 1 67 .
D'après les principes du droit public observé à cette époque , les monnaies des seigneurs particuliers ne devaient avoir cours que dans leurs fiefs . Quant à celles des évêques , elles avaient quelquefois cours dans tout leur diocèse.
(i) Notamment dans un acte de vente de l'an iiqS, par lequel Rayuier de Thoard, ancien prévôt de TÉglise de Digne , vendit à Guillaume deTurries, abbé de Boscodun, et à ses moines , une terre située dans le territoire des Mées , moyennant la somme de i5oo sols valentinois.
L'historien de la maison de Simiane (i) et un autre auteur (a) parlent d'une transaction passée en îa5a entre la communauté d'Apt, Guirand et Bertrand Raybaud de Simiane , par laquelle il conste que ces deux seigneurs possédaient le droit de battre des espèces dans cette communauté , et d'y connaître du crime de fausse monnaie. Mais il est vraisemblable que la maison de Simiane n'a jamais fait usage de ce droit dont il ne reste aucun vestige.
La vicomtesse Agnès de Cadenet , veuve de Bertrand, dans un acte d'hommage rendu en 1^45 à BéatriXy femme de Charles V^ , confessa etrecori" nui avoir pouvoir et droit souverain défaire battre monnaie d^or et d'argent dans toute sa vicomte , et sur tous ses hommes et sujets (3) . 11 n'y a pas plus de trace des monnaies des vicomtes de Cadenet que de celles de la maison de Simiane.
On peut dire la même chose de la concession que l'empereur Charles IV fit en 1 346 à Gaucher Adhémar , vicomte de Grignan .
Sur la fin du treizième siècle et dans les premières années du quatorzième , sous le règne de Charles II, comte de Provence, on frappait à Saint-Remy des pièces de monnaie qui avaient
(i) Golumby, liv. ii , p. Sga.
(a) L'abbé Robert , État de Proyence, t. m , p. 88.
(3) César Nostradamus, p. a 19.
cours dans les provinces voisines. Philippe-le-Bel, roi de France, voulant proscrire les espèces étrangères , ordonna au sénéchal de Beaucaire de saisir toutes les monnaies fabriquées à Saint-Remy , qu'on avait introduites dans les sénéchaussées de Beaucaire et de Nimes (i).
Charles II fit des réglemens touchant la fabrication des espèces ; il n'imita pas les excès monstrueux auxquels se livrèrent à ce sujet Philippe-le-- Bel et Edouard roi d'Angleterre , qui vivaient en même temps que lui. Sous son règne, les monnaies souffrirent peu d'altération , soit à Naples , soit en Provence. C'est un éloge qu'il partage avec tous les autres souverains-comtes. Quelle que fût l'urgence de leurs besoins, à l'occasion des malheureuses guerres d'Italie, ils n'eurent jamais recours à l'altération des monnaies pour se procurer des ressources passagères qui tournent toujours au grand dommage des peuples.
Le revenu modique dont jouissaient les comtes de Provence n'avait pu leur suffire , et ils s'étaient vus obligés de contracter des dettes considérables qu'ils ne purent jamais acquitter. Ce fut des papes qu'ils reçurent les plus grands secours. On lit dans Baluze que Clément V fit remise à Charles II et à Robert de la somme de 366,ooo onces d'or que ces princes lui devaient pour les emprunts qu'ils
(i) Menard, Hîst. de Nîmes , 1. 1, p. 43i-
avaient faits de ses prédéœsseurs . Dans ce siècle où l'argent était si rare, la cour de Rome attirait à elle des sommes immenses de toutes les parties de la chrétienté .
Sous le règne de Jeanne F® on continuait de fabriquer des espèces à Saint-Remy (i). Plus tard , c'est-à-dire au quinzième siècle , il y avait deux hôtels de monnaie en Provence ; Tun était à Âix , l'autre à Tarascon .
Vers la fin de ce quinzième siècle , peu avant la découverte de l'Amérique j les métaux précieux étaient encore très-rares ; et comme le prix de l'usure s'élève toujours en raison directe de la rareté du numéraire en circulation (a) , l'intérêt de l'argent parvint à un taux énorme ; il était souvent au vingt pour cent, et dans aucun état de l'Europe on ne le trouvait au-dessous de dix ou de douze (3).
Les variations rapides dans la valeur des objets de nécessité première engageaient les riches à conserver une quantité plus ou moins grande d'espèces métalliques. D'un autre côté les avanies et les spoliations auxquelles les juifs étaient sans cesse exposés , les obligeaient de cacher leurs trésors. La masse de la population se servait de monnaies
(i) Nostradamufl , p. 4>7*
(a) Montesquieu, Esprit des Lois, t. ii, liv. xxii, ch. y et suiy. (3) Au quinzième siècle, ayec la même quantité d'or on achetait six fois plus que de nos jours de toute espèce de denrées.
de cuivre , ou soldait ses engagemens en denrées et en travail manuel. Les bijoux , la vaisselle et les ornemens de prix ne pouvaient exister que chez les princes et dans les églises . On les fabriquait en Italie, et les Lombards qui se livraient à une industrie lucrative, avaient dans leurs mains la plus grande partie des métaux précieux. Âpres ritalie y les pays les plus riches étaient la Flandre et les villes anséatiques .
Plusieurs années s'écoulèrent après la réunion de la Provence à la couronne sans que Ton fabriquât des espèces au coin des rois de France. Il paraît que l'on n'en battit que sous le règne de François P**.
CHAP^JRE XX
Le Roi de France est généralement reconnu en Provence comme Comte-Souverain. — Administration de Palamède de Forbin. — Sa disgrâce. — Les États-Généraux confir* ment la réunion de la Provence à la Monarchie Française.
— Charles VIII, successeur de Louis XI , accepte aux conditions fixées par cette assemblée. — Troubles à Marseille.
— Nouveau règlement municipal. — Charles VIÎI et Louis XII font la guerre en Italie pour y faire valoir les droits des anciens Comtes de Provence. — Établissement du Parlement d*Aix. — Pouvoir de cette compagnie, -r- Ses différends avec la Cour de Rome. — François V^ en Provence. — Revers des Français en Italie. — La Provence est envahie par le connétable Charles de Bourbon à la tète d'une armée impériale. — Belle défense des Provençaux. — Siégé de Marseille. — Courage et patriotisme des habitans de cette ville. — Le Connétable est obligé de lever le siège.
— On le poursuit dans sa retraite. — Le duc d'Orléans , second fils de François l®**, célèbre à Marseille son mariage avec Catherine de Médicis. — Amélioration de la justice. — Nouvelle guerre entre l'Empire et la France. — La Provence , de nouveau menacée , est mise dans un bon état de défense. — Nouvelles preuves de patriotisme. — Charles- Quint et le duc de Savoie passent le Var. — Leur entrée à Aix. — Ils sont forcés d'évacuer le pays. — Malheureux état de la Provence.
JLouïs XI régnait en France depuis vingt ans lorsque le testament de Charles du Maine , dernier comte de Provence, le fit parvenir, en 1 481 , à la
i04 HISTOIRE
souveraineté de ce pays. Il en confia Tadministralion à Palamède de Forbin, qui Tavait si bien servi dans ses projets ambitieux. Ce seigneur, investi de la confiance du monarque^ fiit récompensé selon ses œuvres. Il exerça en Provence, en qualité de gouverneur et de lieutenant-général , des pouvoirs étendus, semblables à ceux d'un vice-roi. Il reçut aussi en don la vicomte desMartigues (i).
Palamède confirma les privilèges municipaux
d'Arles et de Marseille, et ces villes se déclarèrent
ouvertement pour le roi de France. Il n'en fut pas
ainsi de quelques gentilshommes qui embrassèrent
le parti du duc de Lorraine, petit-fils de René,
lequel réclamait, comme un légitime héritage^ la
souveraineté du comté de Provence aliéné à son
préjudice. Ses raisons pouvaient être bonnes , mais
il n'y avait pas de tribunal pour les apprécier.
C'était là un de ces différends qui ne se vident que
par les armes , et le prince de Lorraine était trop
faible pour soutenir la lutte avec quelque avantage.
Son parti, après quelques démonstrations stériles,
put se convaincre de son impuissance et n'osa pas
remuer.
Pendant que Palamède consacrait tous ses soins au gouvernement du pays , l'intrigue, l'envie, les mauvaises passions conspirèrent pour le perdre. On l'accusa de vouloir usurper la souveraine puissance ,
(i) Cette yicomté ayait été érigée par René.
et il se vit obligé d'aller se jastifier auprès de Louis XI , après avoir laissé FadmiDistration du comté à son gendre Raymond de Glandevès, grand sénéchal. Le roi de France reconnut l'innocence de Palamède de Forbin et lui rendit toutes ses dignités. Cependant les ennemis de ce seigneur provençal ne se découragèrent pas , et Louis XI, donnant un libre cours à ses soupçons injustes, le suspendit de ses fonctions jusqu'à ce qu'il se fût justifié. En même temps il envoya en Provence Jean de Baudricourt, gouverneur de Bourgogne, pour feireune enquête sur la conduite de Palamède. En cette circonstance le conseil municipal de Marseille donna à l'accusé des marques éclatantes d'intérêt et de sympathie. Les informations prises par Baudricourt tournèrent à la honte des calomniateurs, et Palamède de Forbin fut rétabli dans son gouvernement.
Sur ces entrefaites , les états-généraux de Provence s'assemblèrent extraordinairement à Toulon. Louis XI avait fait annoncer à l'archevêque d'Aix le prochain mariage du Dauphin avec Marguerite d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien et de Marie de Bourgogne. Selon le désir du monarque, l'assemblée des états nomma des députés pour assister à la cérémonie des noces que l'on devait célébrer à Amboise. Les^ députés choisis au nom de la province furent d'Entrevènes , de Beines et de Sénas. Les Terres Adjacentes eurent pour repré-
sentans l'assesseur Jacques de Candole , élu par le conseil municipal de Marseille, l'avocat Louis de Coreïs et Rainaud , nommés par la ville d'Arles (i). Les députés provençaux n'arrivèrent à Amboise que pour être témoins des derniers momens de Louis XI.
Ce prince mourut le 3o août 1 483. Charles YIII, son fils et son successeur , à peine monté sur le trône 9 destitua Palamède de Forbin, mémorable victime de l'ingratitude royale. Il enveloppa même dans sa disgrâce Raymond de Glandevès, son gendre , qui perdit la charge de grand sénéchal, donnée à Aimar de Poitiers , baron de Saint- Vallier. Il confia l'emploi de gouverneur à François de Luxembourg, qui eut aussi la vicomte des Martigues. « Toutefois , dit un ancien historien (a) , a Palamède ne fut pas trop marry de ce nouveau a changement et de la privation de ces belles charte ges ; sachant fort bien que rien du monde n'est a permanent, et que la plus grande récompense <c de l'homme de bien et vertueux , est sa propre (c conscience et la satisfaction intérieure d'avoir « bien fait. »
Le roi de France n avait pas encore rempli auprès de la nation provençale les formalités nécessaires pour consommer l'union du pays à la cou-
Ci) Saxi, Pond/. Arelat. p. Syi.
(a) Hon. Bouche , t. ii , liv. x.
ronne, et le duc de Lorraine, toujours bercé d'un vain espoir, alla demander le comté aux états-généraux du royaume assemblés à Tours. On nomma trois commissaires chargés d'examiner la cause de ce prince dans le délai de quatre ans^ et la cour lui donna par provision une pension annuelle de trente-six mille livres et une compagnie de cent lances entretenues (i). Le duc attendait en silence Fissue de cette affaire, lorsqu'une révolution nouvelle éclata dans le royaume de Naples. Le pape Innocent YIII et les barons napolitains s'étant brouillés avec Ferdinand P^ , successeur du grand Alfonse, se tournèrent vers la Cour de France, et ceUe-ci voulut bien consentir à ce que le prince de Lorraine fît Texpédition pour son propre compte. Mais à peine était-il arrivé à Lyon , qu'il apprit la nouvelle de la paix signée entre le Pape, la noblesse napolitaine et le roi Ferdinand. Alors, sans attendre le délai de quatre ans qu'on lui avait fixé , il renoua ses intelligences avec les seigneurs provençaux attachés à sa cause. Le parti lorrain leva ausitot la tête. Il disposait de plusieurs communes , et le pays pouvait être en proie à toutes les horreurs de la guerre civile. En ce danger pressant , le parti français députa vers Charles VIII, Jean-Baptiste de Pontevès, baron de Cotignac, et Roolin Barthélémy de Sainte-Croix, pour hâter l'union légale et
(i) Mézeray, t vu, édit. d'Amsterdam.
définitive da comté de Provence à la monarchie française. Ces députés furent accueillis par le roi avec une extrême bienveillance , et ils retournèrent à Aix suivis des commissaires delà Gourde France , chargés de convoquer les états-généraux.
Cette assemblée se réunit dans la capitale du comté de Provence au mois de mars i486. La faction du duc de Lorrainç, maîtresse d'un grand nombre de suffrages dans les trois ordres y y souleva des orages y et l'on se sépara sans avoir rien résolu. Le parti français fut plus heureux dans une nouvelle assemblée tenue le mois d'août suivant. Les représentans de la nation provençale n'avaient jamais discuté des intérêts plus graves. On y déli< béra à peu près unanimement «De se donner d'un « cœur franc au roi de France, et le supplier de « recevoir les provençaux en bons et fidèles sujets ; ff les laissant vivre dans leurs statuts , coutumes y ce libertés et privilèges, avec assurance de n'être « jamais désunis et séparés de la couronne à laquelle « ils prétendaient d'être inséparablement attachés, ce non comme un accessoire à son principal , mais «r comme un principal à un autre principal ; et ce ce conformément à la dernière disposition de leur ce dernier comte Charles du Maine (i). » Par lettres-patentes données à Compiègne le ^4 octobre de la même année , en présence des ducs d'Orléans et
( i) Honoré Bouche, ièid.
de Bourbon, des comtes de Clermont, de Montpensier et de Vendôme , de Tarchevêque de Bordeaux y de l'évêque de Périgueux j du seigneur de la Trimouille , du baron de Granville et de plusieurs autres grands dignitaires du royaume , Charles YIII acœpta pour lui et ses successeurs Tofifre des états de Provence y aux conditions fixées par cette assemblée nationale . Les trois ordres derechef réunis à Aix, au mois d'avril de Tannée suivante 14879 supplièrent le roi de France de persévérer dans ses intentions, et déclarèrent, au milieu des plus vifs applaudissemens , confirmer ^ ratifier et homologuer r union (i). Cet acte solennel, fait en toute liberté 9 selon les maximes fondamentales et les règles constitutionnelles du pays , fut le supplément indispensable du testament de Charles II. Cent cinq députés, à savoir, douze pour le clergé, soixante-sept pour les possesseurs de fiefs, et vingtsix pour le tiers-état , garantirent , par cette délibération célèbre, l'indépendance politique de la Provence. Dès ce moment les inquiétudes s'évanouirent, les agitations se calmèrent, les intérêts particuliers disparurent devant l'expression de la volonté nationale, et le parti lorrain, perdant tout son espoir, expira sans murmure.
Marseille cependant vit son sein déchiré par toutes les fureurs d^une horrible anarchie. Depuis
(i) Honoré Bouche, Id,
long->teinps les principales familles se disputaient les charges municipales et entraînaient dans leurs querelles leurs cliens et leurs amis. Deux factions divisaient le conseil de ville. La majorité de l'assemblée subissait l'influence de Jacques de Candole et de Jacques Cépède. La minorité avait à sa tête le sage Adam de Yento, l'un des trois consuls , et Jean Ricaut, ennemi fougueux de la famille Candole. Au dehors le peuple prenait fait et cause pour Tune ou pour l'autre de ces factions acharnées ; mais la minorité du conseil avait dans la cité une majorité évidente. Pour comble d'infortune, François de Luxembourg, gouverneur de Provence, et Aimar de Poitiers de Saint-Yallier, grand sénéchal, vinrent augmenter le désordre par la lutte de leur puissance rivale. En 149^9 Aimar de Poitiers fit un règlement qui portait à soixante-douze le nombre des conseillers municipaux , fixé à quarante-huit depuis dix-sept ans par Jean de Cossa, gouverneur sous le roi René. Louis de Luxembourg, appuyé par la majorité du conseil et par le crédit de la famille Candole, cassa le décret du grand sénéchal, comme entaché d'un excès de pouvoir et comme nul pour cause d'incompétence. Il réduisit à trente-six le nombre des conseillers, et donna la charge de viguier de Marseille à Bertrand , seigneur d'OliouUes. De son côté Aimar de Poitiers pourvut de la même charge Jean Cottier, l'une de ses créatures. I^e seigneur d'OliouUes vint s'instal-
1er à lHôtel de Ville. En même temps Jean Gottier, * appuyé tout à la fois par la minorité du conseil et par la majorité populaire, fit son entrée à Marseille pour y exercer son emploi. Il y eut dès lors deux drapeaux ennemis , deux pouvoirs en présence ; il y eut deux viguiers lançant l'un contre l'autre des arrêts de proscription, en se donnant le nom d'usurpateur. Les haines politiques s'envenimaient tous les jours davantage; l'orage s'annonçait menaçant et terrible. Le !^o avril 149^ l^s partisans du grand sénéchal et de son viguier Jean Cottier prirent les armes en tumulte , s'emparèrent de l'Hôtel de Yille et en chassèrent la majorité du conseil municipal qui siégeait sous la présidence du seigneur d'OliouUes. Aussitôt la populace en fureur, dirigée par l'implacable Jean Ricaut, pilla les maisons des membres de cette majorité proscrite, s'abandonna aux plus coupables excès, traîna dans les rues le seigneur d'OliouUes, Jacques de Gandole, Jacques de Cépède, Jean Yivaux, les deux frères Montolieu , Jean de Bourgogne , lesquels furent accablés de coups, puis jetés dans la tour Saint-Jean. Charles Cassin crut trouver un asile assuré dans l'église de la Major; mais ce malheureux , livré à Ricaut par un infâme prêtre , perdit la vie au milieu des souffrances.
Marseille présentait un spectacle désolant ; on y
voyait les passions déchaînées, les lois méconnues ,
. les crimes impunis, et la multitude sans frein. G'é-
ni HISTOIRE
tait un peu la £aiute de Charles YIII qui avait négligé de renfermer dans des limites invariables , dans des attributions précises, les pouvoirs du gouverneur et du grand sénéchal. Ce prince, voulant porter un remède efficace aux maux d'une ville infortunée, sacrifia au bien public ses affections particulières en destituant Louis de Luxembourg et Âimar de Poitiers , et en nommant à leur place le marquis de Hocbert qui eut le cumul des deux emplois. Charles YIII approuva cependant le règlement d'Aimar de Poitiers sur le conseil municipal de Marseille , et par lettres-patentes il en ordonna l'exécution. Les ressentimens s'apaisèrent, l'ordre se rétablit , la confiance revint , et bientôt il ne resta plus de traces de ces malheureuses discordes (i).
Le dernier comte de Provence avait transmis aux rois de France ses droits , ou si Ton veut , ses prétentions à la couronne des Deux*Siciles. Les revers des souverains-comtes dans la péninsule italienne , les flots de sang provençal si souvent répandus sur cette terre mouvailte , n'apprirent rien aux princes français, rebelles aux leçons de l'elxpérience. Louis XI, dévoré de soucis et de maladies, n'entreprit rien contre le royaume de ]!7aples. Le temps et la volonté lui manquèrent. Mais Charles YIII , plus jeune , tourna de ce côté ses pensées
(i) Voyez mon Hut. de Marseille , t. ii, liv. y , p. 28.
vaniteuses. Ludovic Sforza, usurpateur du Milanais sur la branche française des ducs .d'Orléans qui représentait l'ancienne famille ducale des Visconti y ne cessait d'animer Charles YIII à la conquête des états napolitains , par l'effet d'une politique particulière. Le roi de France perça l'Italie comme un éclair rapide , rendit la liberté aux Pisans soumis aux Florentins , lesquels chassèrent à leur tour Pierre de Médicis, leur dominateur détesté. Les Français entrèrent à Florence , et puis Rome leur ouvrit ses portes. L'épouvante marchait devant eux. Alfonse , roi de Naples , passa rapidement le Détroit et se jeta dans un monastère à Messine, laissant la couronne à son fils Ferdinand. Il ne fallut que quinze jours à Charles pour conquérir tout le royaume. Le 21 février 149^ il fit son entrée à Naples, monté sur un cheval blanc, dans une attitude triomphale. L'exemple de la capitale entraîna les provinces au-devant de la domination française. Cependant, comme au temps des comtes de Provence , après de beaux succès vinrent bientôt des revers déplorables. Tandis que Charles VIII se livrait aux plaisirs, le pape Alexandre VI , TempereurMaxi milieu, le roi d'Espagne , les Vénitiens, le duc de Milan lui-même formèrent une ligue pour lui enlever sa conquête mal affermie. Le roi de France se vit obligé de quitter brusquement Naples, ne laissant en Italie que trois ou quatre mille hommes sous les ordres de Gilbert de Bour-
bon ; comte de Montpensier. Il culbuta à Fornoue , près de Parme, trente mille confédérés, pendant que Ferdinand rentrait dans son royaume. Charles YIII revint en France et mourut au Château d'Amboise, le 6 avril 14989 frappé d'une attaque d'apoplexie.
Louis XII y son successeur, fut aussi engagé dans une guerre funeste , par les illusions de l'orgueil et par des espérances chimériques. S'étant uni aux Vénitiens et au Souverain Pontife pour dépouiller Ludovic Sforza, il envoya un corps d'armée au-delà des Alpes. Le Milanais et l'état de Gènes furent conquis en vingt jours. Parla victoire ou par les alliances, Louis XII se poussa bientôt jusqu'aux frontières du royaume de Naples. Ligué avec Ferdinand -le -Catholique, roi d'Aragon, il partagea avec lui les provinces subjuguées. Il garda la Terre de Labour et l'Abruzze avec le titre de royaume. Ferdinand prit la Pouille et la Calabre avec le titre de duché. Mais aussitôt après ce partage , le roi d'Aragon rompit avec Louis XII.
Au milieu de cette guerre , l'administration de la justice fut réformée en Provence.
Louis XI et Charles VIII avaient souvent reçu des plaintes sur la cour souveraine d'Aix et en particulier sur les nombreuses juridictions intermédiaires qui éternisaient les procès. Charles résolut d'améliorer l'organisation judiciaire, mais la guerre de Naples l'era pécha d'exécuter ce des-
sein. Après sa mort les états de Provence député* rent à Louis XII pour le supplier de fixer son attention sur cet objet important. Occupé à son expédition d'Italie , le roi se contenta ce De décercc ner commission à certains grands et notables ce personnages pour besoigner au fait de la réfor- <c mation et abréviation de la justice^ lesquels fit commissaires, dès ledit temps, se transportèrent «c au pays de Provence et besoignèrent en cette ce matière ; et en rédigèrent par écrit plusieurs « articles (i). » Louis XII, dès son retour en France, promulgua à Lyon, au mois de juillet 1 5oi , un édit dans lequel il parle <c Des défauts et abus « de justice qui avaient cours auxdits pays et a comté de Provence , au très-grand détriment , a préjudice et dommage des habitans et sujets « d'iceux, et obvier aux grandes longueurs, sub- (c lerfuges et délais des parties plaidoyant, lesquels « par le premier train et forme accoutumée de ce ladite justice, pouvaient appeler des sentences a qui sont données par les juges inférieurs, à qua- « tre, cinq ou six fois devant que venir à la <t définitive, tellement que les procès estaient et et sont comme immortels (a). » En conséquence, le monarque institua un parlement à Aix tant pour les comtés de Provence et de Forcalquier que pour
(i) Texte de Fédit royal.
(3) Idem.
les Terres Adjacentes. Il voulut a Le fournir et déa corerd'un bon et limité nombre de conseillers, ce gens notables et suffisamment fondés et expéri- « mentes au fait de judicature, lesquels seront souce verains et mettront fin ez appellations , comme <c il est fait aux autres cours de parlement du « royaume (i)« »
Le parlement de Provence fut composé, à sa naissance, d'un président, de onze conseillers dont quatre clercs, d'un avocat-général et de deux procureurs-généraux-fiscaux, d'un avocat et d'un procureur des pauvres, de quatre greffiers ou secrétaires , d'un premier huissier et de deux huissiers ordinaires (a). Le grand sénéchal devint le chef de cette compagnie comme il l'était précédemment de la cour souveraine de justice, et les membres reçu-
(i) Texte de Tédit royal.
(a) Le roi nomma président Michel de Riccio. Il élut conseillers d'Église y Jean de Cuers, prévôt de l'Église de Marseille, Guillaume Pujet, prévôt de l'Église d'Aix, Raimond Ricard et Pierre de Brandy. Les conseillers laïcs furent £mery de Andréa , Bertrand Durand, Melchior Séquiran, Pierre Mathei, Simon de Tributiis, Michel Audibert, et Gaspard Dupérier. Louis XII donna la charge d'avocatgénéral à Antoine Murry. Jacques de Angelo et Aimé Guraty eurent chacun celle de procureur-général.
Plus tard le nombre des magistrats augmenta considérablement. En i544 François P' créa la chambre de la Toumelle, et Henri II institua celle des Enquêtes en i554. Sous Gharles IX il y avait déjà quatre présidens et trente-six conseillers. Au i8* siècle on comptait huit présidens à Mortier , trois aux enquêtes et cinquante consepllers.
rent les mêmes gages que ceux du parlement de Paris. Ces gages furent fixés à six cents livres pour le président, deux cent cinquante pour les conseillers clercs, et trois cents pour les laïcs (i).
Bien que les Provençaux eussent vivement sollicité une réforme judiciaire, ils craignirent que rétablissement de la nouvelle cour ne portât quelque atteinte à leur constitution politique; et les états , animés d'un esprit de contradiction bizarre , députèrent à Louis XII pour conserver leurs anciens tribunaux. Le roi , bien aise de connaître les vrais motifs d'une répugnance qui lui paraissait inexplicable 9 envoya en Provence Champdenier, son chambellan, et Massé Toustain, conseiller an parlement de Paris. Sur le rapport de ces commissaires, il confirma son premier édit par un autre édit daté de Grenoble, du a juillet iSoa. L'exécution en fut confiée au marquis de Hocbert, gouverneur et grand sénéchal de la province.
Une maladie contagieuse qui ravageait la ville d'Aix empêcha l'installation du parlement dans cette capitale. Le marquis de Hocbert l'établit à BrignoUes vers la fin de la même année. Les nouveaux magistrats , réunis dans la chambre du conseil, commencèrent par enregistrer l'édit de création , et prêtèrent ensuite serment , entre les mains
(i) Frauçois P' accorda à chacun soixante-quinze livres de&upplément pour le travail des après-dinces.
du gouverneur, d'être fidèles au roi, comte de Provence, d'administrer loyalement la justice à ses sujets, sans acception de personnes , de ne recevoir aucun présent défendu par les lois, d'observer et de faire observer les statuts faits dans l'intérêt de la chose publique (i).
Le parlement prolongea sa résidence à BrignoUes. Le 21 octobre i5o3, il s'installa avec pompe à Aix, et reçut le serment des avocats, des procureurs et de tous les agens de justice. Cette coutume, empruntée aîix autres parlemens du royaume, devint annuelle. Les consuls d'Aix , procureurs nés du pays, supplièrent la cour de jurer le maintien des privilèges de la capitale. Tous les magistrats prêtèrent individuellement ce serment, la main sur les Évangiles , et le greffier en délivra l'acte qui fut inséré dans les archives de l'Hôtel de Ville. Cette compagnie voulait détruire, par des démonstrations pleines de bienveillance et de patriotisme, les préventions fâcheuses que l'on avait cherché à faire naître contre elle. Trois de ses députés, le président Antoine de Mulet (ti), Louis de Forbin, seigneur de Luc , et Michel Audibert , conseillers ,
(i) Vos juraûs quod amodb eritisfideUt christîanissimo domino nostro régi comiti Provinciœ y ammhus ahsque aeceptione personœ justidcan mimstrando .... nec donum à jure prohibitum recipietis , et statuta pro decendd autorii ac utilitate reipuhUcœ facta et fienda obseryaiis^ etpro^ curabitis ab aliis observcai.
(a) Successeur de Michel Riccio.
visitèraal les principales communes pour réduire la calomnie au silence^ et ils se montrèrent partout comme les soutiens du droit constitutif du pays. Arles les reçut avec pompe. Le premier consul et l'assesseur leur présentèrent à THôtel de Ville le livre des Évangiles , et leur firent jurer sur ce livre saint fidélité aux franchises municipales de la cité (i). Les députés du parlement de Provence prononcé* rent ce serment tant en leur nom qu'en celui de la compagnie entière. Ils allèrent ensuite à Marseille remplir la même formalité, au Palais deJustice, entre les mains des consuls (a).
Des difficultés ne tardèrent pas à s'élever entre les membres de cette cour souveraine, leur chef le grand sénéchal et le lieutenant de celui-ci, touchant l'exercice de leurs charges respectives. La compa* gnie fit un règlement qui portait entre autres dispositions : % Item appartient au sénéchal d'être ce assis à l'audience au coin des bancs fesant le ce inilieu , ayant un carreau et le lieu pavé comme « au lieutenant du roi; et au commencement de « chaque audience, se doit lever le président le ce bonnet au poing, avec honneur et révérence, et a doit demander audit sénéchal ou son lieutenant ce s'il lui plaît qu'on commence. A quoi ledit sénéi chai ou son lieutenant doit répondre honeste-
(i) Saxi» ouv. cité, 38 1.
(a) Archiyes de VH^el de Ville de Marseille, citées par Rufa.
<c ment: oui; et quand besoin sera d'assembler les « conseillers en ladite audience , doit demander <c ledit président audit sénéchal s'il lui plaira qu'on a les assemble, de quoi se doit accorder ledit séné- <c chai et se doivent assembler devant lui (i). » . Le parlement de Provence ne resserra pas son autorité dans le cercle des attributions judiciaires. Son influence 9 allant beaucoup plus loin, envahit le domaine de la politique et de l'administration ; il eut pourtant la sagesse d'éviter tout conflit de pouvoir entre lui et les états-généraux , ou les procureurs du pays nés et joints. En toute occasion il usa librement de Yannexe. L'annexe était le droit de vérifier les brefs, les bulles, les rescrits et les mandats apostoliques , tant pour les dispenses des vœux ou des mariages , que pour la collation des bénéfices, les jubilés, les indulgences. Aucun acte de la Cour de Rome et de la légation d'Avignon ne put être exécuté en Provence sans la permission du parlement. Il n'y eut d'exception que pour les brefs particuliers de pénitencerie. Le droit d'annexé défendait le pays des atteintes du pouvoir pontifical, comme le droit d'enregistrement le défendait des atteintes de la puissance royale .
Dès Tannée 1 5o4 , un différend s'éleva sur l'annexe. Le parlement, par les ordres du roi, repoussa
(i) Gabasse, Essais hUt. sur le Parlement de Provence, t. i,ch.iii.
la nomination de Fabius Sénatoriis, l'un des camériers du pape Jules II , à la prévôté d'Arles , possédée par le neveu de Jean Ferrier , archevêque de cette ville (i). Le pontife se mit en colère; cependant il ne tarda pas à reconnaître le droit d'annexé, et y en i5o5 , un concordat , dressé à ce sujet, fut signé par François de TËstang , vice-légat d'Avignon , agissant au nom du cardinal-légat Georges d'Amboise. D'autres difficultés surgirent l'année suivante . Le parlement députa à Avignon le président Antoine de Mulet , le conseiller Louis de Forbin , et Jacques de Angelo , procureur-général. Un arrangement intervint bientôt entre ces commissaires et le vice-légat, et le droit d'annexé reçut une sanction nouvelle (i) ; ce qui n'empêcha pas les foudres du Vatican de tonner sur la compagnie.
Le pape Léon X , ayant choisi pour légat d'Avignon le cardinal de Clermont , neveu du cardinal d'Amboise, réclama auprès du parlement d'Aix l'annexe de sa bulle ; cette cour , bien aise de consulter le roi avant de se décider , ajourna la demande du souverain pontife. Léon X, prenant ce simple délai pour un refus formel , ne fut plus maître de sa colère. Peu après, c'est-à-dire en 1 5 1 1 , le concile de Latran se réunit à Bome. A l'instigation du Pape, Marins de Pérussi, promoteur de l'assem-
(i) Gabasse, ihid, ch. iv.
(3) lion. Bouche , t. 11 , iiv. x.
blée, porta plainte, dans un long exposé, contre le parlement de Provence , sur les empéchemens qu'il apportait à l'exécution des mandats apostoliques. De Pérussi articula contre la cour d'Aix d'autres griefs , indépendans de l'usage de l'annexe, à savoir : d'exécuter la pragmatique sanction , d'empêcher les appels au Saint-Siège, de réduire arbitrairement le nombre des desservans dans les églises , de renvoyer les comptes ecclésiastiques à des juges laïcs, de fixer même l'ordre du chant et du costume dans les cérémonies, de faire comparaître les évéques tête nue à l'audience. Sur cet exposé , où le langage de la passion se mêlait à l'expression delà vérité, le Pape, après avoir pris l'avis du concile , fulmina contre les magistrats un monitoire pénal, avec assignation à comparaître en personne à Rome, dans le délai de trois mois , sous peine d'excommunication. Léon X prévoyant, avec raison , qu'aucun prêtre n'oserait publier ce monitoire dans le ressort du parlement de Provence , en ordonna la publication à Avignon , Nice et Yintinûiille.
Le conseiller de Forbin-Soliers , fils du fameux Palamède de Forbin (i) et l'un des ambassadeurs du roi de France au concile de Latran , fit connaître au parlement d'Aix le décret lancé contre lui.
(i) Palamède de Forbin mourut à Aix , au mots de février i5o8 , et fut enseyeli daus Téglise de l'Obsenrance.
La compagnie ne se troubla pas beaucoup ; elle sa* vait que , par le droit public établi en France , les magistrats des cours souveraines ne devaient craindre ni les menaces de Rome, ni le vain bruit de ses fulminations (r). Le parlement députa au roi Esprit Parisiis, l'un de ses membres, pour lui dénoncer l'atteinte portée à son indépendance par le monitoire de Léon X. Des négociations commencèrent aussitôt entre la Cour de France et le Saint- Siège, négociations qui amenèrent la suspension , pour deux mois , de ce décret fameux. Dans cet intervalle, Léon X demanda une autre annexe pour un bénéfice. Le parlement la lui refusa encore , et le pontife , bondissant de courroux , fit citer en personne te président de Beaumont et les conseillers de Brandis et de Coriolis, comme les instigateurs de cette résistance.
Louis XII venait de mourir (a) après avoir vu ses affaires ruinées en Italie. François I®"^, son successeur, annonça au parlement de Provence, comme à tous ceux du royaume, son avènement au trône. Ce prince eut hâte de porter ses armes dans le Milanais, et débuta dans sa carrière en gagnant sur les Suisses la célèbre bataille de Marignan. Un concordat intervint entre ce monarque et Léon X. Le Pape donna au roi la libre nomination aux évé-
(i) Gaofridi , Hist. de Provence, liv. ix.
(a) Le I*' janyier i5i5.
chés et aux abbayes de son royaume, et le roi accorda au Pape les annates , c'est-à-dire les revenus d'ua an de ces grands bénéfices , à chaque provision nouvelle. François P% sentant tout le prix de l'alliance pontificale, exigea que le parlement d'Aix terminât au plus vite ses démêlés avec la Gourde Rome. La compagnie, obtempérant aux ordres du roi, envoya auprès du Saint-Siège Pierre, de Brandis, conseiller-clerc, et investit en même temps de ses pouvoirs Forbin-Soliers , l'ancien ambassadeur français au concile de Latran. De son côté , Léon X , bien aise de plaire au roi de France , son nouvel allié, aplanit les voies de la conciliation , tout en ménageant son amour-propre. Forbin-Soliers , au nom du parlement de Provence, admit les griefs de la Cour de Rome , protesta de son obéissance et demanda l'abolition des censures ecclésiastiques. C'était la satisfaction demandée par Léon X. En même temps le souverain pontife signa une nouvelle reconnaissance du droit d'annexé. A la vérité il voulut en rendre l'effet inutile, en défendant à Forbin-Soliers de se dessaisir de cet acte sous peine d'excommunication. Mais aussitôt que ce magistrat fut en Provence, il fit enregistrer la pièce au greffe de l'officialité de Toulon , sans abandonner l'original , conciliant ainsi , autant qu'il le put , sa foi religieuse et son zèle patriotique ( i ).
(i) Cabasse, ibîd. — Hon. Bouche^ ibid.
Après la réduction de tout le Milanais, François P*^ laissa ses troupes en Italie sous le comman. dément du connétable de Bourbon, et vint visiter la Provence (i) où l'avaient précédé Louise de Savoie sa mère, la reine son épouse, sa sœur la duchesse d'Alençon , le seigneur de Montmorency, l'évéque de Paris et plusieurs grands digtiitaires du royaume^ Cette brillante cour avait une escorte de quinze cents hommes de cavalerie. Le roi entra en Provence par Sisteron (2); le lendemain il se rendit à Manosque. La fille d'Antoine de Yoland, l'un des habitans notables, lui fit un compliment et lui présenta les clés delà ville. Les regards de François P^, arrêtés avec complaisance sur cette jeune personne aussi belle que vertueuse, alarmèrent sa pudeur. Elle se retire inquiète, agitée. Dans la solititude son imagination s'exalte, son cœur ému palpite avec violence. Elle prend en haine les charmes ravissans que la nature lui prodigua et les maudit comme un don funeste qui met en péril sa pureté virginale. Il faut que désormais son repos soit assuré; il faut que son honneur soit à l'abri de toute souillure. C'en est fait. La voilà , cette fille admirable , la voilà qui se prépare au sacrifice résolu. Elle prend du soufre, y met le feu, et courbe son visage sur ce soufre enflammé. La fraî-
(i) Dans les derniers jours de i5i5 et dans les premiers de i5i6. (a) Gaufridi , ouy. cité , liv. x.
cheur de son teint se flétrit à Finstant, et sa beauté ne laisse aucune trace. François I^^, plein d'admiration^ donna à la famille de Yoland des marques de libéralité (i). Ce prince alla ensuite à la Sainte- Baume et fit ses dévotions dans cette grotte célèbre. Après quoi il partit pour Marseille. Son entrée y fut signalée par des fêtes pompeuses , par de grandes magnificences, au milieu des acclamations populaires. Il visita les galères, et il y eut devant lui le simulacre d'un combat naval dans lequel les combattans se jetaient des oranges. Lui-même prit une part active à cette lutte amusante (a). Toute la noblesse de Provence , ayant à sa tête le grand sénéchal et le marquis de Trans^ s'était dirigée à Marseille pour présenter ses hommages au roi qu'elle suivit à Aix , mêlée à tous les seigneurs de la cour. Il assista à une audience du parlement, et se rendit à Salon où Jean Ferrier, archevêque d'Arles, le reçut dans un de ses palais richement décoré (3). De là François I^'' se transporta à Arles , puis à Tarascon , et sortit de Provence en prenant la route d'Avignon.
La mort de l'empereur Maximilien (4) vint donner une scène plus vaste aux événemens politiques.
(i) Le Père Columby, Hist. de Manosque.
(a) Ruffîy Hist. de Marseille , liv. vu, ch. v. — Mémoires d'Honoré de Valbelle, cités par Hon. Bouche, liv. x.
(3) Saxi , Pontif. Arelat. , p. 383.
(4) En i5i9.
Dî; PROVENCE. 127
François P^ brigua la dignité vacante, mais Charles- Quint fut préféré, astre naissant qui devait bientôt porter au loin sa splendeur radieuse . La guerre édata entre l'Empereur et le roi de France , et ce dernier eut aussi à combattre le pape Adrien YI j le roi d'Angleterre y l'archiduc d'Autriche , le duc de Milan , les Vénitiens , les Florentins et les Génois. Pourtant cette confédération si formidable fut beaucoup moins funeste que la révolte du connétable Charles de Bourbon , dépouillé de ses biens par l'amoureux dépit d'une princesse vindi cative ( i ). Les ennemis pénétrèrent dans le royaume , et les Français qui se défendirent. avec succès chez eux, furent battus en Italie; ils se virent contraints d'évacuer le Milanais. Dans cette retraite, le chevalier Bayard placé au dernier rang pour couvrir ses fantassins y reçut une blessure mortelle et se fit coucher au pied d'un arbre <c le visage devers l'ennemi 9 ce où le duc de Bourbon , qui estait à la poursuite « de notre camp , le vint trouver , et dit audit « Bayard qu'il avait grand pitié de lui , le voyant « en cet estât , pour avoir esté si vertueux cheva-
(i) La mère du roi , amoureuse du connétable , lui fit les propositions de mariage et essuya un refus. Le chancelier Duprat servit la Tengeance de cette femone irritée. On disputa au connétable tous les biens de la maison de Bourbon , sous prétexte qu'il ne descendait pas des aînés en ligne directe. Ce procès , fondé sur la mauvaise foi , fut jugé à son désavantagé , et ses biens furent mis en séquestre par arrêt du parlement de Paris.
(c lier • Le capitaine Bayard lui fit réponse : Monte sieur, il n'y a point de pitié en moi, car je meurs ce en homme de bien. Mais j'ai pitié de vous , de a vous voir servir contre votre prince et votre « patrie et votre serment . Et peu après , ledit <c Bayard rendit l'esprit et fut baillé sauf-conduit « à son maistre-d'hôtel , pour porter son corps en « Dauphinéy dont il estait natif (i). »
L'Italie était délivrée de l'invasion française , et tous les habitans de cette péninsule y si souvent tourmentée par l'ambition des rois , ne désiraient que le repos ; mais les généraux vainqueurs , peu soucieux du bonheur, des peuples qu'ils prétendaient défendre , voulaient faire de nouveaux progrès dans la carrière des combats , et le connétable de Bourbon mettait plus d'ardeur que les autres à continuer la guerre. Il écrivit à l'empereur Charles- Quint et à Henri VIII roi d'Angleterre , que le moment était venu de franchir les frontières de la France, de se venger de leurs ennemis, et de détrôner François P*" . Il assurait qu'à son seul nom ses anciens vassaux se soulèveraient et viendraient se ranger en foule sous les enseignes impériales. Les deux monarques eurent l'imprudence de croire sur parole un prince émigré qui ne prenait conseil que de ses passions haineuses.' Le premier donna ordre à son armée de pénétrer en Provence ; le se-
(i) Mémoire de messire Martin de Bellay, Uv. ii.
cond fournit des subsides en même temps qu'il promit d'attaquer les provinces du Nord (i).
François P'' ne négligea rien pour mettre la Provence dans un bon état de défense . 11 envoya à Marseille l'amiral Lafayette avec une flotte de trentetrois vaisseaux pour protéger les côtes de la Méditerranée. Le roi fit aussi entrer dans cette ville le maréchal de Chabannes y Philippe de Brion , comte de Chabot , et l'ingénieur Miradel. Bientôt Renzo de Céri^ baron romain , vint les joindre y par le Rhône, avec cinq mille italiens qui avaient suivi les Français dans leur retraite du Milanais ; parmi eux se trouvaient plusieurs gentilshommes que les révolutions d'Italie avaient forcés de quitter pour toujours le lieu de leur naissance. Les Marseillais se préparèrent avec ardeur à repousser les attaques de l'ennemi. Tous ceux qui étaient en état de porter les armes s'enrôlèrent volontairement , et cette garde bourgeoise s'éleva à neuf mille hommes. On répara les murailles, on les garnit d'artillerie, on rasa dans les faubourgs et dans la campagne les édifices où l'ennemi pouvait se loger. Les églises et les monastères ne fiirent pas épargnés. Les femmes, se dépouillant de la faiblesse de leur sexe par enthousiasme patriotique , travaillèrent sans repos aux fortifications de la ville, et lors-
(i) De Sismondi , Hist. des Républiques Italiennes du moyen-âge, t. xv, ch. cxv.