CHAPITRE XXI
Les Yaudois de Mérindol. — Arrêts du Parlement d'Aix contre ces hérétiques. — Expédition militaire contre eux. — Dévastations et massacres. — Procès des Commissaires du Parlement d'Aix devant le Parlement de Paris. — L'avocat-général Guérin est condamné à la peine de mort. — Progrès de la réforme religieuse en Provence. — Brigandages des deux partis. — Le comte de Crussol est chargé de faire exécuter un édit de pacification. — Durand de Pontevès , premier consul d'Aix 9 lève Tétendard de la révolte au nom du catholicisme. — Le peuple d'Aix chasse les Protestans de cette ville livrée à l'anarchie. — Le comte de Carces , chef des Catholiques. — > Les uns et les autres se combattent avec des fortunes diverses mais toujours avec barbarie. — Les États- Généraux et le Parlement de Provence repoussent l'édit du mois de mars i563 qui proclamait l'oubli du passé. — Le Parlement est suspendu et une autre cour souveraine est installée à Aix. — Charles IX en Provence. — Michel de Nostradamus. — Rétablissement de l'ancien Parlement. — Après un calme de courte durée ^ la guerre se rallume entre les Protestans et les Catholiques. -^ L'Archevêque d'Aix se joint aux premiers. — Ëvénemens et combats divers.— Pacification. — Le comte de Carces reprend les armes. - — Mort de Charles IX. — Les Carcistes et les Bazats. — Malheurs du pays. — Catherine de Médicis en Provence. — Elle parvient à reconcilier les chefs des deux partis. — La grande peste. — L'ermite Valéry.
xVu milieu de la population catholique de Provence , sur la rive gauche de la Durance , dans le
territoire limité par cette rivière et par la montagne du LéberoD , à la frontière orientale du Cornlat-Yenaissin se trouvait une population dissidente , faible reste de ces anciens Vaudois et Albigeois auxquels s'étaient mêlés d'autres chrétiens sectateurs des croyances qui jadis avaient fait chasser leurs pères des Cevennes. Us soutenaient j dans l'exposé de leur doctrine , que l'église romaine ayant renoncé à la foi véritable , était devenue la prostituée de Babylone ; que c'était cet arbre stérile condamné par Jésus-Christ à être arraché et jeté au feu; qu'il ne fallait point obéir au Pape non plus qu'aux évêques ; que les vœux tnonastiques étaient illusoires et portaient au goût des plus infâmes débauches ; que les ordres sacrés étaient les marques de la grande bête dont parle l'Apocalypse; que le purgatoire , la messe , le culte des saints et la consécration des temples étaient des inventions de Satan. Tels étaient les principaux articles de leur symbole. Ils en ajoutaient plusieurs autres par rapport au mariage, à l'abstinence, à la résurrection, à l'état de l'ame après la mort (i).
Le seigneur de Cental avait attiré ces sectaires de son vicomte de Démont, qu'il possédait en Savoie , pour leur donner à emphytéose les terres qu'il avait en Provence, lesquelles ne tardèrent pas
(i) De Thou , Hist. Univ. , t. i, liv. vi.
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à produire des revenus cohsidérables par l'iiidus* trieuse activité et par le travail assidu des nouveaux habitàns. Le président de Thou rend justice à l'innocence de leur vie (f). Il les peint patiens dans les plus grands travaux , sobres^ équitables , ayant les procès en horreur j libéraux envers les pauvres , payant avec exactitude la taille au roi et les droits à leurs seigneurs , craignant Dieu 9 assidus aux prières , mais ne se pros* ternant point devant les images , ne fesant point le signe de la croix , et j quand il tonnait ^ se bornant à lever les yeux au Ciel.
Ces hommes intègres et laborieux habitaient les bourgs de Mérindol, Cabrières-lez-Âigues , Lourmarin , Villelaure et autres , au nombre de vingtquatre: Inaperçus dans leur obscurité , ils exerçaient leur culte sans obstacle. On ne les regardait pas comme assez dangereux pour les persécuter. Il n'y avait que du mépris dans cette tolérance. Mais lorsque la réforme eut remué l'Allemagne et la Suisse y les habitàns de Mérindol et des bourgs voisins fixèrent l'attention du clergé catholique. Le vieux levain du fanatisme religieux fermenta dans les esprits. Les Vaudois ( c'est le nom qu'on leur donna encore) n'en furent pas exempts. Ils voulurent entrer en communion avec les églises germaniques de la nouvelle réforme et députèrent en
(l) t. I , 1. Tl.
Allemagne le pasteur George Morel. Animés de cette passion de prosélytisme qui^ dans tous les temps j enflamma les diverses sectes chrétiennes , ils s'efforcèrent d'étendre leurs doctrines, et se livrèrent , dit-on y à quelques violences. On les accusa même d'avoir voulu réduire en cendres la ville de Manosque (i). Le schisme religieux de Provence dépassa bientôt ses premières limites. Il domina dans la viguerie d'Apt, dans la bonne moitié de la viguerie de Forcalquier et sur la lisière septentrionale de la viguerie d'Aix, sans compter ses nombreux appuis à Marseille, à Arles, à Tarascon, à BrignoUes et dans d'autres villes (a). Les Yaudois établirent à Mérindol, village défendu par le Lébéron et par la Durance, le chef-lieu de leur église. Là se tenaient les assemblées, là demeuraient les chefs de la ligue.
L'autorité ecclésiastique porta plainte au parlement d'Aix, et cette cour, sous la présidence de Cuisinier, rendit en 1 53o un arrêt qui enjoignait à tous les sujets du roi de prêter main-forte aux juges d'église contreles hérétiques , et aux seigneurs hauts-justiciers de les chasser de leurs terres / à
(i) Les catholiques publièrent que le feu avait déjà été mis aux gerbes qui se .trouyaient dans les aires; mais qu*il fut miraculeusement éteint par la présence du Saint - Sacrement qu'un religieux obsenrantin apporta. C'est ce que dit gravement Golumbi, en son Histoire de Manosque , liv. m.
(i) Hon. Bouche , liv. x.
petoe de oanfiftcatlûn de leurs fie&. Au lieu d'exécuter cet arrêt, le comte de Gental se déclara le prolecteur des religionnaires. Il parait que ceux-ci eurent dès-lors la témérité de &ire des courses daos le Comtat-Yenaissin dont ils étaient limitrophes. Le Pape en écrivit à François P', et en même temps il publia une bulle qui déférait les Vaudois aux juges séculiers.
Le roi ordonna au parlement de Provence d'annexer cette bulle, et la compagnie rendit en iSZ'j un second arrêt portant défense aux hérétiques de tenir aucune assemblée, et enjoignsitit aux seigneurs des lieux de s'y opposer et de poursuivre les contrevenans. Les Vaudois , toujours plus exaltés et plus audacieux, parvinrent à chasser le seigneur de Cabrières de son château, et à s'y retrancher.
La religion réformée se fortifiait tous les jours. François P' se voyait obligé de ménager le Pape pour se soutenir contre l'empereur Charles-Quint, et cette politique l'engageait à poursuivre sans miséricorde les sectateurs des croyances nouvelles. Au commencement de l'année i535, il y eut à Paris une procession générale. Le roi y assista, une torche à la main , comme pour faire amende honorable des profanations des sectaires. L'évêque Jean de Bellai portait l'Eucharistie. Le Dauphin , les ducs d'Orléans , d'Angoulême et de Vendôme tenaient les cordons du dais. Tous les ordres religieux et tout le clergé précédaient. On voyait les
princes de l'Église, les ambassadeurs, les grands officiers de la couronne, les hautes cours de justice , immédiatement après le roi. On alla dans cet ordre à INotre-Dame, après quoi une partie de la procession se sépara pour aller voir brûler à petit feu six bourgeois condamnés pour les croyances de Calvin. Plusieurs protestans, fuyant la persécution , vinrent grossir le nombre des sectaires de Mérindol ; et le roi , sur l'avis qu'il en reçut , donna , le a mars 1 538 , l'ordre exprès àe pousser les fraudais à bout. Cependant il y eut encore de nouveaux délais, car il Êiut reconnaître que le parlement d'Âix redoutait les conséquences d'une proscription générale. Enfin , le 1 8 novembre i54o, la cour, présidée par Barthélémy Chassanée, rendit l'arrêt fameux qui a laissé sur son nom une souillure indélébilCp Cet arrêt barbare, dit de Mérindol , condamna par contumace dix-neuf personnes an supplice du feu, avec confiscation de leurs biens, et bannit à perpétuité leurs femmes et leurs enfans. Il ordonna de plus que les villages de Mérindol , Cabrièreset autres lieux qui avaient servi de retraite aux hérétiques seraient détruits, les maisons rasées jusques aux fondemens avec défense d'en construire de nouvelles , les forêts coupées , les arbres fruitiers arrachés.
L'exaltation fut alors au comble parmi les Yaudois. Ils s'assemblèrent à Mérindol , se donnèrent une organisation militaire , choisirent pour chef le
nommé Tax.il Marron qui fut plus tard exécuté à Avignon , coururent la campagne et pillèrent un couvent de Carmes sur les terres papales, après avoir repoussé quelques soldats envoyés contre eux*
La plupart des prélats provençaux , notamment Filholi, archevêque d'Aix, et Jean Ferrier, archevêque d'Arles , sollicitèrent chaudement l'exécution de l'arrêt, en offrant de payer tous les frais. Quelques hommes plus sages et plus humains étaient d'avis de temporiser. Parmi eux on distinguait Jacques de Raynaud, seigneur d^AUein, dune ancienne et illustre famille d'Arles. Ce gentilhomme exerçait beaucoup d'influence sur l'esprit du président Chassanée qui désirait aussi épargner les rigueurs et soutenait que l'arrêt était simplement comminatoire. Chassanée, dans un ouvrage intitulé Catalogus gloriœ mundi^ avait rapporté tous les détails d'un procès ridicule devant Foffîcial d'Autun où il avait défendu, en qualité d'avocat, les rats juridiquement attaqués pour avoir ravagé les moissons; car, en ce temps-là, s'il arrivait que des insectes fissent du mal à la terre y on les conjurait solennellement; mais selon le droit commun , on ne procédait point à la conjuration sans citation préalable. Chassanée avait successivement obtenu plusieurs délais , tantôt en représentant que la citation n'avait pas été lue au prône des paroisses rava*gées^ tantôt que par le grand nombre de chats en
campagne I les accusés avaient juste motif de ne pas comparaître, a Or, maintenant, disait Jacques a de Raynaud à son ami le président, serait-il pos* (c sible que ce que vous avez fait autrefois dans une ff cause burlesque , lorsque vous étiez jeune et que ce vous n'étiez pas encore magistrat , vous l'oubliasoc siez aujourd'hui dans une affaire importante , à oc l'âge où vous vous trouvez et avec la réputation « que vous avez acquise? Souffrirez-vous que la a condition de tant de malheureux dont vous êtes flc le juge soit pire que celle des vils animaux dont a vous étiez alors le défenseur? Je ne vous parle <c point de l'innocence de ce peuple à qui vous sa- <c vez vous-même combien de crimes faux on ima pute. Cependant ces hommes servent Dieu avec ce ferveur; ils ne refusent jamais de rendre ce qu'ik ce doivent à leurs seigneurs, aux magistrats^ au c( prince. Je vous conjure donc , par l'amitié qui ce nous unit , de peser toutes ces raisons , et de « croire qu'on ne saurait trop délibérer lorsqu'il a s'agit de condamner des hommes (i)« »
Le discours de ce gentilhomme émut vivement Chassanée déjà porté à l'indulgence ; mais le parlement d'Aix, beaucoup moins tolérant que son chef, requit Claude de Savoie, comte de Tende , grand sénéchal et gouverneur de Provence, de prêter main-forte à l'exécution de l'arrêt. Celui-ci,
(i) De Thon , iiid.
n^ayant pas envie d'attacher son nom à ce hideux monument de fanatisme et de cruauté ^ députa vers la cour son lieutenant de Molins pour lui dire qu'il était disposé en toute occasion à assurer l'exécution des sentences judiciaires ^ selon les devoirs de sa charge, mais que, en cette occurrence, il lui fallait au moins deux mille hommes et qu'il ne pouvait les réunir. L'arrêt de Mérindol se trouva donc suspendu. Dans cet intervalle, les Yaudois obtinrent une amnistie par le crédit des protestans d'Allemagne que François P' avait alors intérêt de ménager. Ce prince^ par lettres-patentes du 8 février 1 54 1 9 pardonna à tous les novateurs et autres dévoyés de lafojr catholique qui estaient au pays de Provence , pourvu que dans trois mois ils abjurassent leurs erreurs.
Ces lettres- patentes furent solennellement publiées dans toutes les communes provençales. Les dissidens avaient reçu des pasteurs luthériens, puis des zuingliens , puis des ministres de Genève. Us consentirent à renvoyer ceux-ci. Dne mission catholique fut prêchée dans leurs églises; mais les prédicateurs romains, plus savans dans la théologie scolastique qu'habiles dans l'intelligence des écritures, n'eurent aucun succès, et la mission manqua son but. François Chai et Guillaume Armand, députés de Mérindol, se rendirent à Aix et présentèrent au parlement une requête captieuse où ils fesaient leur profession de foi. Ils y déclaraient
voiik>ir vivre en chrétiens^ n'admeUant pour règle que les deux testamens et le symbole des Apôtres, et réprouvant les bérésies condamnées par Fancienne Église. Ensuite ils exposaient leurs griefs. Sur cela 9 le parlement ayant ordonné aux Yaudois* d'abjurer purement et simplement leurs opinions y les notables de Mérindol vinrent , à la suite d'une assemblée générale tenue le i o avril , supplier la cour de leur faire grâce sans exiger d'abjuration. Ils demandaient au reste à être iniilruits, et les pour* suites furent encore suspendues. Le parlement leur envoya Jean Durandi , évéque de Cavaillon ^ et quelques docteurs en théologie pour les ramener au sein de l'Église Romaine. Les Yaudois résistèrent à toutes les sollicitations , et l'on ne put rien obtenir d'eux.
Peu après, le cardinal de Toumon, ministre de François 1^, fit reprendre la procédure. Au mois de mars i54^ le parlement arrêta qu'avant d'en venir aux voies de rigueur , on vérifierait si le curé de Mérindol avait publié dans son église les lettres d'amnistie. La compagnie envoya dans ce village l'évêque de Cavaillon , le conseiller Oeorge Durand et un prédicateur de l'ardre de Saint«Dominique. L'évêque célébra la messe dans l'élise de Mérindol j publia les lettres-patentes du roi et fit commandement d'abjurer. Il ne s'y trouvait que qudques femmes et le nommé Louis Pascal. Celui-ci déclara , au nom de tous les absens • s'opposer au
commandement et ne professer d^autres croyances . que celles contenues dans la requête dont j'ai parlé. Malgré cette résistance , le roi accorda aux Yau- ' dois, le 17 mars i543, un nouveau délai de deux mois pour l'abjuration. En même temps , gn.ce à la protection des princes d'Allemagne y ces dissidens obtinrent de François P' la cessation des poursuites j la mise en liberté de leurs coreligionnaires emprisonnés , la défense de troubler personne en matière de religion. Le roi commit aussi , par lettres-patentes du 14 juin i544> un théologien de Paris et un maître des requêtes pour informer tant sur les croyances religieuses des Yaudois que sur la conduite du parlement d'Aix envers eux. De plus , François I**" renvoya leur cause , par droit d'évocation, devant le parlement de Grenoble. Les Yaudois y exaltés par ce triomphe, se livrèrent encore à quelques excès. Tous les religionnaires volèrent au secours de ceux de Gabrières que le vice-légat d'Avignon voulait châtier, et ils marquèrent leur retour par le pillage de l'abbaye de Sinaque. Us détruisirent aussi les signes du culte chrétien. L'un d'eux , Florimon Serre, vint brusquement , pendant l'audience , présenter les nouvelles lettres-patentes au parlement qui les enregistra aussitôt. Toutefois la compagnie , soutenant que les plaintes qui avaient fait réussir l'évocation n'étaient que des calomnies , chargea l'huissier Gourtin de porter sa justification à François P*^.
Jean Meynier^ baron d'Oppède, premier président (i) et lieutenant du roi, prétendait exercer toute autorité en Provence en l'absence du gouverneur Louis Adhemar, comte de Grignan, ambassadeur de la Cour de France à la diète de Worms. Le baron d'Oppède convoqua les états-généraux , et l'assemblée appuya les réclamations du parlement. Ces réclamations eurent un plein succès , car le roi , sur les instances du cardinal de Tournon , révoqua, le i®*^ janvier i545, l'évocation qu'il avait précédemment prononcée , et ordonna l'exécution de l'arrêt de i54o. Toutefois le premier président voulait encore temporiser. Il dépécha des émissaires chez les Vaudois pour tenter de les convertir. Ceux-ci protestèrent vouloir être sujets fidèles et obéissans , sauf leur religion qu'ils étaient prêts à défendre de tout leur pouvoir* En ce moment , le capitaine Paulin, qui fut plus tard baron de la Garde , présenta des lettres où le roi se plaignait des lenteurs du parlement. Le comte de Grignan , l'huissier Courtin qui arrivaient de la cour , livrèrent à Meynier d'Oppède d'autres lettres royales conçues dans le même sens. Alors d'Oppède ne recula plus. Il assembla sa compagnie le 1 1;& avril , et lui exposa les nouveaux torts des religionnaires ainsi que les intentions du souverain à leur sujet
(i) Il venait de remplacer Garçonnet , qui lui-même ayait succédé à Barthélémy Ghasaanée.
Sur la réquisition de l'avocat-général Guérin , le parlement ordonna que son arrêt serait exécuté selon sa forme et teneur , et que le premier président , en sa qualité de lieutenant du roi , prêterait main-forte à la justice. En même temps la cour nomma une commission executive composée de François de Lafont, second président^ d'Honoré de Tributiis et de Bernard Badet, conseillers, et de Guérin , avocat-général. D'Oppède fit aussitôt crier par les bonnes villes que tous les hommes capables de porter les armes eussent à les prendre pour servir le roi contre les hérétiques. Ensuite il réunit à Aix quelques soldats auxquels plusieurs volontaires se joignirent par zèle pour la religion. Cela fait 9 il partit pour Arles , arma la noblesse de cette ville, et se concerta avec le légat d'Avignon. Il se rendit ensuite à Marseille, et y assembla un nombreux conseil de guerre. L'assemblée délibéra d'employer le capitaine Paulin et quelques bandes venues de Piémont avec lui. A cette nouvelle alarmante , les Yaudois de la Roque et de Janson traversèrent la Durance et rejoignirent leurs frères de Mérindol.
L'expédition catholique partit d'Aix. Le capitaine Paulin passa la Durance à Pertuis. Meynier d'Oppède, suivi de la commission parlementaire, franchit cette rivière à Mallemort , et de peur que les paysans ne le suivissent pour se livrer au pillage , il ordonna de couper la corde du bac. Paulin s'ap-
procha de dental et y fit mettre le feu. Passant ensuite à Villelaure, il donna Tordre d'y brûler quelques maisons dans lesquelles les prêches avaient été tenus. Après cela /l'armée se sépara. Une partie, commandée par Paulin , joignit à Cadenet les commissaires du parlement. L'autre partie s'avança du coté des montagnes où le plus grand nombre des Yaudois s'étaient retirés. Paulin , ayant encore quitté les commissaires pour signifier le dernier arrêt à plusieurs communes dissidentes , rencontra un parti qui le mit en déroute. Après avoir rallié ses soldats , il marcha sur les villages de Cabrièresd'Aiguës, de Cabriérètes, de Saint-Martin de la Brasque, de Peipin et de Lamothe. Meynier d'Oppède, ceint d'une écharpe blanche, monté sur un cheval gris pommelé , se dirigea sur les villages de La Roque, de Janson, de Tresemines et de Lourmarin. Us furent tous détruits par le fer et par le feu. Lourmarin , le seul qui n'eût pas été abandonné , osa soutenir le siège. Mais il fut bientôt emporté de vive force, et les soldats passèrent la population au fil de l'épée.
La brigade du premier président et celle de Pau- Un opérèrent leur jonction à Lauris et se portèrent sur Mérindol dont les habitans avaient pris la fuite, saisis de terreur. L'armée catholique , après avoir brûlé quelques maisons , se mit à la poursuite des fuyards. Un jeune paysan , nommé Maurice Blanc, valet d'André Maynard, lieutenant du juge du
Bourg, fut trouvé dans une caverne. On l'amena devant le premier président qui le força de dire le Pater; et comme, dans son trouble, le prisonnier ne récitait pas cette prière d'une manière satisfesanté, on le traita d'hérétique abominable (i). Maurice Blanc eut beau s'écrier qu'il était bon catholique , tous ses efforts devinrent inutiles, Lafont fut d'avis de le conduire à Aix pour qu'on informât régulièrement sur son compte ; mais l'avocat-général Guérin s'écria : Toile , toile , crucifige eurrij et son opinion l'emporta. Meynier d'Oppède fit attacher ce malheureux à un olivier et on l'arquebusa en sa présence (2).
Après l'expédition de Mérindol, l'armée catholique de Provence entra dans le Comtat- Venaissin et se joignit aux troupes ^u Pape pour assiéger ensemble le bourg de Cabrières que les Vaudois avaient fortifié. Le capitaine Paulin somma d'abord les habitans de se rendre, oc A quoi ils ne vouluce rent obéir , ains pour réponse luy baillèrent tout ce plein de paroles injurieuses, nommant les assiécc geans cafEards, idolâtres, adorateurs de pierres oc et de bois, pantoufles du Pape (3). » L'artillerie pontificale , commandée par le capitaine de Mou-
Ci) Gaufiidi » lir. xi.
(a) Hist Manusc. da Parlement de Prorenoe. Bibliothèque publique de Marseille. — Pitton , Hist. d'Aix , liy. xr.
(3) Rapport juridique sur l'affaire de Mérindol , par Antoine D'Alagonia de Vaucler. — > Hon. Bouche , liy. x.
lans, battit en brèche les remparts de Cabrières qui se défendit avec vigueur, et Farinée catholique perdit un grand nombre de soldats. La place se rendit à discrétion. Les bandes victorieuses voulaient la détruire de fond en comble et massacrer tous les habitans. Pour calmer les murmures de ces troupes irritées, les chefs catholiques firent pendre aux fenêtres du château une trentaine de prisonniers, oc De laquelle exécution ne se con- « tenta le commissaire de notre Saint-Père le Pape, c qui là estait présent. Âins dit et remontra que la « sentence donnée contre eux portait qu'ils seraient « tous mis à mort, et la mémoire abolie, et le lieu ce rasé, requérant le sieur lieutenant du roi lui « donner , en ce , faveur et aide , lequel sieur lieuce tenant luy fit, sur ce, plusieurs bonnes remon- « trances, et qu'il se devait contenter de Texécu- « tion qui en avait esté faite (r). »
L'ordre fut donné aux troupes de se retirer.
Quelques détachemens Yaudois , qui tenaient la campagne, tombèrent sur les traineurs. Le premier président Meynier d'Oppède avait déjà pris la route d'Aix . Les chefs de l'armée catholique, fesant marcher la terreur devant eux , poussèrent une de leurs bandes sur le village de Murs. On n'y trouva personne , et l'on enfuma une caverne où trente fugitifs s'étaient cachés. On se porta ensuite
(i) Hon. Bouche, liv. x.
sur le bourg de la Costa , qui était assez fort d'as* siète y et qui servait d'asile à la population du voisinage. Le seigneur du lieu joua le rôle de médiateur. Les conditions proposées furent la démolition des murailles sur quatre points , et la punition de quelques personnes. Sur la foi de cette promesse, les habitans déposèrent leurs armes au château. Alors les catholiques, forçant traîtreusement la place sans défense , passèrent les hommes au fil de l'épée , assouvirent leur brutalité sur les femmes.
L'expédition se trouvant ainsi terminée , les commissaires du parlement retournèrent à Aix le 4 mai f traînant à leur suite un grand nombre de prisonniers (i). Le lendemain ils rendirent compte à la compagnie de la mission dont ils avaient été chargés, et leur conduite fut pleinement approuvée. François P^ donna aussi son approbation par lettres-patentes du 8 août. Horreur! on ne savait rien trouver de mieux pour honorer la foi chrétienne , pour complaire au Dieu de clémence et de miséricorde. On précipita des malheureux du haut des rochers , et ceux qui ne succombèrent pas dans cette chute furent achevés à coups de pierre ou d'épée. On trancha la tête à quelques-uns , et Ton porta au bout des hallebardes cet horrible trophée. Ijb peu qu'on épargna fut vendu comme esclave à
(i)Pitton, i&V.
des capitaines de galères (i). Des femmes traînées toutes nues se virent exposées à tous les outrages d'une soldatesque effrénée. Plusieurs de ces malheureuses s'étranglèrent de désespoir et de rage. Dans le pays des Yaudois les arbres furent déracinés, les plantes arrachées, les habitations détruites. Cette contrée , auparavant heureuse et florissante , devint un théâtre de désolation et de mort. La terre f arrosée de sang , demeura sans culture.
Le premier président du parlement de Provence ne se contenta pas de ces exécutions barbares (a). Le %^ avril (3) il rendit , en qualité de lieutenant du roi , une ordonnance pour défendre, sous peine de la vie , de donner aucune retraite, aucun secours aux hérétiques. Les fugitif errèrent dans les bois y broutèrent l'herbe des champs. La plupart moururent de misère, de fatigue ou de faim. Les plus robustes gagnèrent à grand'peinç la Suisse et l'Allemagne. Il y eut dix- huit cent quarante morts de tout âge et de tout sexe; six cent soixantesix condamnés aux galères , avec confiscation de biens qui servirent à l'entretien des fortifications de diverses places ; neuf cents maisons brûlées sur
(i) Yarillasy Hîst. des Réyolutions arrivées dans l'Europe en matière de religion , t. m , liy. xiy.
(a) Exécntions plus cruelles que l'arrêt de i54o , en yertu duquel on agissait , cet arrêt ne condamnant à mort que dix-neuf hérétiques.
(3) Toujours en Tannée i545.
vingt-quatre villages saccagés. Par arrêt du parlement , les récoltes vendues aux enchères , servirent à payer les frais de la guerre. Les femmes et les enÊms furent distribués dans les grandes villes pour y être instruits selon la religion catholique ( i). Le drame horrible de Mérindol souleva dans la France et dans l'Europe tous les amis de l'humanité, et les partisans de la réforme honorèrent comme des martyrs ces victimes du ifanatisme. Meynier d'Oppède , pressé d'exécuter l'ordre du roi j portant de*poursuivre tous les hérétiques , fit arrêter y pour ce motif , Albenas et Murs , gentilshommes qui se trouvaient unis par les liens du sang et de l'amitié aux conseillers Rolland et de Tributiis. Â la même époque , le premier président cité pour déposer contre l'avocat-général Guérin , accusé de diverses malversations , porta un témoignage à charge. Guérin et les parens des deux magistrats emprisonnés se liguèrent pour le perdre. La maison seigneuriale de Cental se joignit à eux et mit avec empressement son influence au service de leurs passions. Elle reprochait au premier président les violences exercées dans ses domaines de Mérindol et des autres villages Yaudois. Les ennemis de Meynier d'Oppède furent encqre soutenus par le connétable de Montmorency , adversaire du cardinal de Tournon. La mort de François P^ (a)
(i) Pitton , ouv.. cité, liv. iv.
(2) Ce prince mourut le 2g mars i547>
et ravènement de Henri II favorisèrent ces projets de vengeance. Le nouveau roi demanda l'apport de la procédure relative à l'affaire de MérindoL Peu après , Meynier d'Oppède reçut l'ordre de se rendre à Paris pour se justifier. Il s'empressa d'obéir et fut aussitôt renfermé au»château de Vincennes. Après y avoir passé deux mois y il fut transféré à Méiun y et l'on fit en Provence des informations contre lui» Il se hâta de récuser plusieurs membres du parlement d'Àix , qui avaient ouvertement manifesté leur inimitié f et en particulier l'avocat-gé*néral Guérin , sorti victorieux de la première accusation. L'instruction contre d'Oppède n'en suivit pas moins son cours. On traita même Faccusé aveo la dernière rigueur. Il ne lui fut permis d'à* voir ni un domestique pour le servir , ni un livre pour le distraire, ni du papier pour écrire ses moyens de défense. Ce ne fîit pas même sans peine qu'on lui accorda un médecin pour le soigner dans une maladie grave. D'Oppède fqt transféré de Mélun à Paris , pour y être jugé par une commission spéciale de vingt-quatre membres. Cette commission crut devoir mettre aussi en cause non-seulement le président de Lafont , les conseillers de Badet et de Tribu tiis , l'avocatgénéral Guérin, mais encore tout le. parlement de Provence qui les avait nommés commissaires dans l'expédition de Mérindol , les états- généraux (i)
(i) Probablement pour faire condamner le pays en des dommages-intérêts au profit de la Maison Gental.
qui avaient approu^ la conduite de «cette cour de justice , le vice-légat et la chambre' apostolique d'Avignon , le capitaine Paulin , baron de la Garde. Par lettres-patentes du 17 mars iSSo, le roi les renvoya tous devant le parlement de Paris. La comtesse douairière dm Gental se constitua partie civile; mais l'intervention des habitans de Mérindol fut refusée , par le motif que les gens du roi avaient appelé de l'arrêt exécuté contre eux. Le substitut Jacques Aubry, qui tenait la place des avocats-généraux Marillac et Séguier , suspects pour avoir assisté au conseil de^ parties , fut chargé de soutenir l'accusation , et demanda un an pour se préparer.
Les plaidoiries de cette affaire immense et célèbre commencèrent le 18 septembre i55t, et remplirent cinquante audiences consécutives avec une chaleur incroyable (i). Le premieh président Meynier d'Oppède ajouta à la plaidoirie de son avocat des développemens qui occupèrent deux audiences. Il comiViença p» ces paroles du Roi-Prophète : Judica me Deus , et discerne causam meam , de
( i) Les ayocats plaidans furent : Laporte pour le Parlement d'Aix, 'Dumesnîl pour les États de Provence , Renard pour le Vice-Légat et la Ckambre Apostolique; Bobert pour le premier président d'Oppède, Rochefort pour le président Lafont, Christophe de Thou et Cousin pour les conseillers de Badet et de Trihutiis , Milet pour Tavocat-général Guérin , Dauquechin pour le baron de La Garde , Jaquelot pour la comtesse de Cental.
gente non sanctâ. Il s'appliqua ensuite à détruire les chefs d'accusation portés contre lui , et sans doute il rappela les ordres précis ou les approbations de François P^. Pendant le cours de ces débats , qui fixaient l'attention de l'Europe entière , d'Oppede fut élargi , avant toute décision judiciaire , par le crédit du comte de Grignan et de la maison de Guise, et le roi le rétablit dans sa chargé. Tous les accusés furent mis hors de cause , et cet arrêt, assure le président de Thou(i), trompa l'attente de tout le monde. L'avocat-général Guérin, impliqué dans une autre procédure, fut con* damné à la peine de mort et à la confiscation de ses biens , pour raison de plusieurs faulsetez , calumpnies , pré{farications , abuz et malversations ez deniers du Roi et d^ autres particuliers , soubs couleur et titre dudit estât de procureur dudit Seigneur , et plusieurs autres crimes et délits plus amplement mentionnés (2). Conformément à cet arrêt, Guérin fit amende honorable, une torche à la main , au pied du grand escalier du Palais de Justice à Paris. 11 fut ensuite pendu , après avoir été traîné sur une claie , et Ton envoya sa tête à Aix pour y être exposée en place publique.
Meynierd'Oppède,en retournant à ses fonctions, reçut du connétable deMontmorency, premier mi-
(i) Ouvrage cité, liv. vi.
(a) Texte de Tairét.