CHAPITRE XXII
Formation de la Sainte Ligue. — Le seigneur de Vins chef des Ligueurs provençaux. — Il prend les armes dans Tintérêt de la Foi Catholique. — Les Ligueurs, dirigés par le consul Dariez, dominent à Marseille. — Supplice de ce chef.
— Changement subit de politique. — Les Protestans prennent à leur tour lès armes , et le baron d'Allemagne est nommé leur Capitaine général. — Trois partis sont en présence, le parti de la Ligue, le parti du Roi et le par ri des Protestans. — Le parti des Royalistes se fond dans celui des Bigarrais. — Assassinat du prince Henri d*Angouléme , gouverneur de Provence. — Prépondérance des Ligueurs. — Diverses opérations militaires. — Le duc d'Épernon est nommé au gouvernement de Provence. — Il prend Seyne, place d*armes des Protestans, et parvient à rétablir le calme dans le pays. — Ravages de la peste. — Le duc d'Épernon est remplacé par son frère le seigneur de La Valette. — Le feu de la guerre civile se rallume. — De Vins se rend maître d'Aix. — Le parti des Protestans se fond dans celui des Bigarrais , et ces deux partis en viennent aux mains en plusieurs lieux. — Deux Parlemens rivaux en présence.
— Combats divers sans résultat décisif. — Politique nouvelle d'Henri III. — Il se tourne contre La Valette, mais il revient bientôt à lui. — Les Ligueurs et les Royalistes reprennent les hostilités avec une nouvelle ardeur.
l^Es passions religieuses, les haines politiques s'enflammaietit toujours plus en France. Les protestans, animés d'un esprit de turbulence et de démocratie,
heurtaient trop vivement l'autorité royale ^ naturelle alliée de FÉglise Romaine, et cette église continuait de se montrer trop ennemie de tout examen, de toute discussion et de toute indépendance intellectuelle. Le zèle aveugle des catholiques fit naître la Sainte Ligue , le plus funestedes maux. Henri III,* prince faible , hypocrite , peu fidèle à ses engagemens, livré à de honteuses débauches, tour à tour bravé par les deux 'partis, autorisa d'abord cette confédération dangereuse, et s'en déclara même le chef. La mort du duc d'Anjou, frère du Roi, fit éclater le vrai dessein des ligueurs. Comme le roi de Navarre était dès-lors l'héritier présomptif de la couronne, ils affectèrent plusque jamais de gémir sur les dangecs de l'Église , sur le triomphe de l'hérésie , en cas qu'un prince hérétique vint à régner. HenrUIII n'était point épargné dans leurs invectives. Les prêtres et les moines le peignaient comme fauteur du protestantisme , comme l'ami secret du roi de Navarre; et lorsqu'il eut jugé convenable de se joindre à ce prince pour déjouer les entreprises des Guise, les prédicateurs crièrent dans les chaires que la religion était en péril. La ligue s'échauffa , elle souffla partout le feu de la révolte.
La Provence, où déjà se trouvaient tant de matières combustibles , ne pouvait guère se préserver
de ce funeste embrasement. La ligue n'eut pas besoin de se mettre en souci pour y chercher des élémens d'organisation; elle les trouva tout prêts
dans l'ancien parti des carcistes ou des marabous. Toutefois il allait un chef. Le fameux Xean dePontevès, comte deCarces^ était mort le ao avril iSSa; et comme il n'avait laissé qu'un fils en bas âge, les ligueursprovençaux jetèrent les yeux sur son neveu^ Hubert de La Garde , seigneur de Vins, qui déjà s'était fait une grande renommée. Ce gentilhomme était issu d'une ancienne £aimille d'Âix et allié aux premières maisons du pays. Élevé à la Cour, il avait £ait ses premières armes avec Henri III , lorsque ce prince n'était que duc d'Anjou. De Vins portait la cornette blanche à la bataille de Jarnac. Un des premiers il courut à la charge et reçut à l'épaule un coup de feu qui ne fit que rallumer son ardeur guerrière (i). De Vins avait une ame ambitieuse, une figure imposante, des talens militaires , de la prudence dans le conseil. S'il était vif à servir ses amis, il l'était encore plus à poursuivre ses adversaires. Sa vigilance était extrême , et sa finesse égalait son courage. De sorte qu'on ne pouvait ni le surprendre ni l'épouvanter ; et il s'était tellement fortifié contre tous les accidens delà vie, contre toutes les vicissitudes de la fortune, que jamais son esprit ne déployait plus de ressources que dans les situations difficiles, et que jamais son cœur ne montrait plus de résolution que dans les cas désespérés.
(i) Hirt. des Hommes Illustres de la Provence, a* partie.
Le seigneur de Vins , renfermé dans son château de Forcalqueiret, ne voulait pas d'abord agir ouvertement. Il attendait une occasion favorable et se plaçait en observation pour la saisir. Il commença par aventurer un capitaine des compagnies françaises, nommé Lafontaine, lequel essaya de ccnrompre la garnison du Puy-Sainte-Réparade , au mois de mars i585. Mais il fut découvert et pris. On le conduisit à Aix j et le parlement le condamna à perdre la vie sur un gibet. Sa tête fut placée sur un poteau à la porte Saint-Jean, et ses membres furent exposés en divers autres lieux publics pour contenir les perturbateurs. En même temps la ville d'Aix envoya de Barras, premier consul, auprès du seigneur de Vins, pour le supplier de ne pas troubler le pays, lui donnant Tassurafice que s'il avait des griefs , on tâcherait de le satisfaire. De Vins, croyant que le moment était venu de lever le masque, fit dire, le 3 avril, au gouverneur Henri d^Angouléme quUl prenait les armes non pour son propre et particulier intérêt , mais pour les princes catholiques j et pour le sou^ tien de la religion que les prétendus réformés pou^ laient troubler {}). Après cette déclaration de guerre, le seigneur de Vins monte à cheval, réunit ses partisans et ses amis , se fait suivre des seigneurs de Saint-André, de Meyrargues, de Rousset, de
(i) César Nostradamus, p. 835.
Gréoulx, deMons, deSalernes, vase jcHndreàsbn bèau-frère le comte de Sault , se trouve en peu de jours à la tête de cinq cents hommes de cavalerie et de deux cents arquebusiers , s'empare de Puymoisson / cherche à se saisir de Sisteron, mais échoue dans cette entreprise.
D'un autre côté, le gouverneur de Provence n'entendait rien perdre par l'inaction. Il lit une levée de cinq ou six mille hommes , manda à Âix tous les membres de la noblesse et les principaux bourgeois des communautés pour leur faire prêter serment de bien et fidèlement servir le roi. Quelquesuns y vinrent, les autres se joignirent au parti de la ligue.
Le seigneur de Vins conçut l'espoir de se rendre maître de Marseille. Les ligueurs la travaillaient vivement sous la conduite du seoond consul Louis de La Motte Dariez qui se trouvait alors le chef de l'administration municipale en l'absence d'Antoine d'Arène > premier consul. Ce factieux, secondé par Altovitis et Yillecrose , personnages considérables j mit le trouble dans la cité, asservit le conseil de ville, opprima les bons citoyens, força tous les habitans, sous peine de mort, de porter une croix blanche à leurs chapeaux. Les meilleurs catholiques ne purent se soustraire à l'accusation d'hérésie. Les prisons se remplirent de suspects et quelques malheureux tombèrent sous les coups des sicaires armés par le fanatisme religieux , par la
capidité, ou pardesressentimenspai'ticuliers.PIa^sieurs habitans notables > fidèles à la <îause royale y cherchèrent un asile àTabbaye Saint-Victor. Fré^ déric Ragueneau , évêque de Marseille , fut de ce nombre. Toutefois il n'y î*esta pas long-temps et se rendit à son château d'Âubagne. De là il vint à Aix où il joignit le gouverneur (i).
Dariez , voulant mettre sa tyrannie sous la protection d'une puissance étrangère, ci*ut tirer des secours de quatre galères de Toscane qui feutrèrent au port de Marseille pour y prendre le duc de Ne* verset le transporter en Italie (a). Assuré de cette assistance, le consul rebelle ne mit aucune borne à ses fureurs insensées. Un citoyen cout-ageux , Nicolas de Bausset , lui lança quelques paroles d'opposition dans une assemblée générale tenue à l'Hôtel de Ville. Mais un autre devait l'abattre ; un autre devait rendre à Marseille ses joufs de liberté. François Bouquier eut cette gloire. C'était un homme influent par sa position sociale et par ses qualités privées. D'intelligence avec Henri d'Angoulême qui avait placé en lui toute sa confiance, il arma quelques citoyens, les enflamma de son zèle patriotique, et bientôt il se vit à la t^te de mille royalistes déterminés. Dariez réunit aifôsi ses partisans , et pendant quelques heures le tumulte régna dans la ville. Bien-
(i) Hist. des Évéques de Marseille , t. lit , liv. xv. (a) Gaufridi, IW. xiit.
tôtles soldats de la ligue perdirent courage, abaodonnèrent Dariez. Celui-ci , ne se voyant plus défendu que par Claude de Boniface, dit Cabanes, l'un des capitaines de quartier, et par vingt-cinq de ses complices les plus compromis, chercha à se réfu«gier sur les galères de Toscane; mais au moment où il allait entrer dans un bateau avec Claude de Boniface , Bouquier les arrêta tous les deux. Un comité de salut public, nommé à la hâte par le conseil municipal renforcé des principaux citoyens du parti royaliste, força les galères de Toscane de sortir sur-le-champ du port. Le gouverneur, en apprenant cette heureuse nouvelle , partit d'Aix avec une chambre dii parlement et l'évêque Frédéric Bagueneau. On informa prévôtàlement contre Dariez et Boniface, lesquels furent condamnés à expier sur une potence leurs crimes compliqués d'assassinat et de rébellion. Le i3 avril i585 , à minuit, l'exécution se fit aux flambeaux sur la place du Palais de Justice, en présence du prince Henri d'Angouléme , placé à une fenêtre voisine (i).
Cet échec ne découragea pas les ligueurs provençaux. Le comte de Sault, un de leurs chefs, occupa Saint-Paul, Ansouîs et La Tour-d' Aiguës, pendant que le gouverneur^ usant de tous ses moyens pour tenir tête aux ennemis dont le nombre croissait sans cesse, fesait entrer en Provence le régi-
(i) Voyez mon Hist. de Marseille , t. ii, liv. y ,-p. lia et suiv.
DK PROVENCE. 243
'rançaïsde Champagne et le régiment corse !S ordres du colonel Alfonse d'Ornano. Une de ce régiment corse, commandée par «n r nommé Anthon Christophe, vint former îison de Sisteron , et le seigneur de Vins , jnant des intelligences avec cet officier, se ' le point de s'emparer de la place. Il publia inifeste dans lequel il exhortait les amis de ;ion à prendre les armes pour la défendre.
e voix si bien connue qui remuait tant de ns ardentes, tout s'agita, tout s'ébranla en nce. De Vins fixa auxMées le quartier-géné- £ueurs,et il eut sous ses ordres le marquis s seigneurs de La Verdière , d'Ampus , dun^B Bouliers, de La Barben, de La Brillane, asteui^de Saint-Estève, deLincel, deSaintke, deToramenes, de Vauvenargues, ^illans , de Saint-Pons , d'Oise , de jers, de La Roquette, deSalernes, n Montméyan. Le gouverneur de rs plein de zèle pour le service du roi , à Tourves où il fat joint par le
mai 1 , les barons de Vence , des Arcs,
de J 3 Sénas, les seigneurs de Saint-
pi^ , d' Allein , d'Eyguîères , d'Alamanon , d'Au- -ibeau , d'Entrais, de Buoux , de Beauveser, de Baulmettes,de Barras, de Buisson, de Boyer,de Saint- Canat , de Callian , de Cucuron , de Saint-Cesary, de Montauroux , du Vernegiie, de Rousset, d'Espi-
nouse f de Regusse , de La Robine , de Sillon , de Romolesy duRevest, de LaGoy, deGrambois, de Janson^ d'Istres, etc. Le gouverneur Henri d'Angoulême prit le chemin des Mées, à la tête de ses troupes ; mais au bruit de sa marche , plusieurs capitaines ligueurs s'enfuirentaccompagnésdeleurs soldats, et le seigileur de Y ins , vivement poursuivi, gagna les frontières du Dauphiné.
Le roi, croyant désarmer les ligueurs par une concession faite à l'Église Catholique , révoqua, au mois de juillet de la même année, tous les édits précédemment rendus en faveur des protestans. L'édit nouveau fut publié dans la ville d'Aix , à son de trompe, par un héraut-d'armes, suivi desconsuis-procureurs et des huissiers du parlement, tous à cheval. Dans ce revireqnent subit , les protestans, rangés jusques alors sous les bannières royales, prirent une attitude hostile. En divers lieux ils coururent aux armes, sous les ordres de plusieurs chefs expérimentés. Le baron d'Allemagne s'assura de Seyne avec l'aide de quelques troupes dauphinoises ; Lesdiguières attaqua Castellane; Montbrun voulut surprendre Grambois; le seigneur de Ceyreste tenta de s'emparer d'Apt défendu par le seigneur de Buoux; mais toutes ces entreprises échouèrent et les capitaines protestans furent toujours repoussés. Ils réussirent seulement à se rendre maîtres du Luc , mais le gouverneur de Provence le leur enleva bientôt , et y laissa le comte du Bar,
beau-frère du baron d'Allemagne. En même temps le bat*on de Bargeme, chef d'une bande de huguenots, fut tué par des paysans dans la Camargue qu'il ravageait.
Les ligueurs le3^ plus ainlens n'avaient pas déposé les armes, parce qu'ils suspectaient la sincérité d'Henri ÏII, de sorte qu'il y avait trois partis en présence, le parti de la ligue, le parti du roi et celui des protestant. Tel fut le résultat de l'édit du mois de juillet i585. Vers la fin delà même année, trois mille ligueurs languedociens, sous le com^ mandement du maréchal d'Anville, passèrent le Rhône au-dessus d'Arles avec l'intention de s'emparer par surprise de cette ville où ils avaient des intelligences. On comptait le chevalier d'Ayguières au nombre des principaux conjurés qui devaient leur ouvrir les portes. Le gouverneur s'avança en toute hâte au secours de la place, et les ligueurs. Voyant leur entreprise manquée, repassèrent le fleuve. Un président du parlement, six conseillers et un avocat-général se transportèrent à Arles pour instruire contre les coupables. D'Ayguières perdit la tête sur un échafaud et quatre autres furent pendus.
Les protestans occupaient toujours la ville de Seyne. Le baron d'Allemagne y étant entré, réunit un grand nombre de gentilshommes attachés à la religion réformée; déclama tout à la fois contre la ligue dont la rage bouleversait la France et contre^
le roi dont la faiblesse ne présentait aucune garantie. Ensuite il remontra que les religionnaires avaient besoin d'organiser leurs forces pourassurer le triomphe de leurs droits et pour inspirer à leurs ennemis une crainte efficace; que l'union seule ferait leur salut; qu'il fallait mettre dans leurs ef* forts, dans leurs travaux, de l'unité régulatrice, et qu'ils devaient donner au plus digne d'entre eux l'honneur du commandement. L'ambitieux seigneur ajouta qu'il y avait urgence à faire ce choix, recueillit aussitôt les suffrages de l'assemblée, et fut lui-même élu d'une voix unanime capitainegénéral de toutes les églises réformées de Provence , poste resté vacant depuis la mort de Paul de Uichieu , seigneur de Mauvans. Le baron d'Allemagne, au comble de ses désirs, remercia ceux qui l'entouraient; leur dit qu'il n'épargnerait ni son repos, ni ses biens, ni son sang pour la défense de leur religion , et que Dieu qui lit au fond des cœurs favoriserait une cause si juste. Il exhorta tous ses compagnons d'armes à ne pas aggraver les maux de la guerre par des rigueurs inutiles , à faire merci aux faibles , à n'appesantir leurs coups que sur des ennemis en état d'opposer la force à la force. Cela dit, il nomma le capitaine du Colet gouverneur de la ville de Seyne, et en sortit lui-même incontinent pour se mettre en campagne. Peu après, du Colet fut grièvement blessé dans un combat qu'il eut à soutenir contre une troupe de royalistes sor-
tis de Digne , tout proche d'Espinouse où il allait pour joindre le baron d'Allemagne qui l'avait appelé auprès de lui. Au commencement de l'année i586y Lesdiguières joignit aussi le baron , et tous les deux marchèrent contre la ville de Castellane qu'ils tentèrent en vain de surprendre. Mais ils furent forcés de se retirer avec perte. Lesdiguières et d'Allemagne se séparèrent aux Mées. Le premier vint provoquer la garnison de Sisteron avec laquelle il eut une légère escarmouche. Le second divisa ses troupes en deux colonnes. Il en laissa une à Espinouse j et fit camper l'autre dans le territoire de Thorame, sous le commandement du capitaine Arnaud. I^es habitans royalistes ou ligueurs de ce village et des lieux voisins s'y tenaient renfermés avec leurs effets les plus précieux. Us soutinrent avec courage l'attaque des ennemis , mais le fer et le feu triomphèrent de leur résistance , et la place fut emportée de vive force. « Cette prise, encore « qu'elle coûtât cher aux huguenots, les mit en « telle réputation que tous les villages de cette monc( tagne, qui fesaient auparavant les rétifs, portè- « rent l'argent de leur cotisation, ou baillèrent a ostages pour assurance de paiement au terme « qu'ils prenaient (i) ». En même temps, le baron d'Allemagne sortit d'Espinouse, descendit vers le Luc, et donna ordre au capitaine Buisson d'enblo-
(i) Louvet de Beauvais, ouv. cité, i""* partie.
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quer le château défendu par un gentilhomme d'Aix nommé Cai^san. Cette entreprise n'eut aucun suc* cès. Le chef des réformés provençaux se rendit alors à Trans où il fut joint par le seigneur Du Muy, subitement converti au calvinisme après avoir été un ardent catholique. Les huguenots rançonnèrent ces cantons désolés depuis si long«temps. D'un an^ tre côté, le seigneur de Vins travaillait activement pour I4 ligue, entretenait des intelligences dans la ville d'Aix et jusqu'au sein du parlement dont il avait gagné plusieurs membres.
Le gouverneur Henri d'Angouléme, voulant se ménager des ressources contre les ligueurs et les protestans qui l'attaquaient avec un acharnement égal sous des bannières opposées, chercha à former un parti pris indistinctement parmi les anciens ra^tset les anciens carcistes qui montraient quelque modération; et ce tiers-parti, dans lequel le parti royaliste vint se fondre à son tour, fut celui des J^igarrats. a Onappelaitainsi, dit un historien a de nos troubles religieux (i), les politiques ou <c demi-huguenots qui nageaient entre deux eaux; « car on voulait, pour être parfait catholique , qu'on « eût un zèle impatient , qu'on ne souffrît ny paix ce ny trêve avec les hérétiques ». La sage conduite d'Henri d'Angouléme ne diminua pas le nombre de ses ennemis qui ne lui tinrent pas compte de la
(i) Le Laboureur, p. 38o.
pureté de ses intentions. L^in de ses plus violens
détracteurs fut ungentilhommë de Marseiilenommé Philippe AltovitiSy époiix de Renée de Rieux, ancienne maîtresse de François P', appelée d'ordinaire la belle Chàteaùneùf. Altovitis était un chaud ligueur et jouissait d'un grand crédit. Il écrivit à sa femme , qui se trouvait à la Cour, une lettre pleine d'injures pour le gouverneur de Provence. Cette lettre fut mise sous les yeux du roi et envoyée par le colonel corse AlfonseOrnano au gouverneur luimême qui jura aussitôt dé ^e venger d'une manière éclatante. Les états-généraux étaient assemblés à Aix. Philippe Altovitis et d'Arène, premier consul de Marseille, y siégeaient comme représentans des terres adjacentes. Le i^'^juin i586, Henri d'Angouléme, enflammé de colère , se fait suivre du capitaine Seguiran et de quelques soldats de sa compagnie des gardes , court à l'hôtellerie de la Tête- Noire, tenue par Jean Pérrinet, derrière les Carmes, entre , l'épée à la main , dans la chambre d'Altovitis , le trouve assis sur son lit avec son collègue D'Arène , lui montre sa lettre , lui reproche sa lâcheté , et, sans lui donner le temps d'achever ses excuses , il lui passe son épée au travers du corps. Altovitis, rassemblant ses forces presque éteintes, tire un poignard de dessous son chevet et en frappe le prince dans le bas ventre. L.es gardes le percent aussitôt de mille coups et jettent son cadavre par les fenêtres. L'un d'eux , surnommé le Petit Prince,
tue d'un coup de carabine le premier consul de Marseille y témoin inofFensif de cette scène affreuse (i). On transporta le gouverneur dans son palais et il y mourut le lendemain après d'horribles souffrances. La réunion des états avait attiré à Aix un grand nombre d'étrangers. La mort du gouver- * n^ir de Provence et des deux députés des terres adjacentes remplit la ville de tumulte et d'effroi. Les portes furent fermées ; on fit des barricades dans plusieurs rues. Par ordre du parlement , le président de CorioUs , les conseillers Bermond y Fabri , Espagnet, Foresta , Tressemanes et le procureur-général de Piolenc parcoururent les principaux quartiers , à cheval et en robe rouge. Ces magistrats parvinrent à calmer l'émotion populaire ; et des rondes soigneusement exécutées 9 sous la surveillance du président Duchaine , empêchèrent le retour des désordres. En ces conjonctures critiques, le parlement d'Aixprit les rênes du gouvernement y ordonna que les états assemblés continueraient leurs séances sous la présidence des commissaires qu'il élut dans son sein , organisa un bureau de police , renforça tous les corps-degarde j se mit en correspondance avec les consuls des principales communautés , députa à Marseille le président de Saint- Jean, les conseillers Vento et Foresta , et l'avocat-général Monier , ne cessa
(i) César Nostradamus , ouv. cité, 7* partie.
de veiller au maintien de la tranquillité du pays. Le succès couronna son zèle. Mais cette compagnie donna l'exemple d'une injustice révoltante en dé* cidant que les funérailles du gouverneur seraient Élites avec la plus grande pompe et que l'on déposerait ses restes dans la chapelle du roi René j tandis que le cadavre d'Altovitis qui , en frappant le prince , n'avait qu'usé du droit de légitime défense j fut traîné sur la claie et jeté ensuite à la voirie.
I^ mort d'Henri d'Angouléme porta un rude coup au parti des bigarrats dont il était le créateur et le soutien , et dès ce moment les ligueurs furent à l'aise. Le pouvoir passa en leurs mains , sans secousse , sans violence , par le simple effet de cette loi politique qui , dans tous les temps et dans tous les lieux ^ a voulu que les hommes de passion et d'enthousiasme l'emportassent , aux jours des discordes civiles , sur les hommes de conciliation et de liiénagement. Les états généraux y sentant la nécessité de choisir un chef de renom populaire , réunirent leurs suffrages sur le seigneur de Vins , proclamé général de toutes les milices provinciales ; et le parlement, où dominait auKsi l'intérêt catholique , le parlement qui , en l'absence d'un gouverneur nommé par le roi , avait toujours la prétention de diriger les affaires du pays 9 donna deux surveillans au nouveau chef élu par les états ; ce furent les conseillers du Castelar
et de Saint-Césaire. Pierre D'ArbauddeBârgemon, Henri de Rabasse , Balthasàr Feraporte et Claude Eîguesier , consuls d'Aix et procureurs du comté de Provetice , notifièrent au seigneur de Vins son acte de nomination, et ce capitaine-général se ren<dit aussitôt dans la capitale. Il y organisa ses trour pes y et leur indiqua pour rendez-vous les quartiers de Lambesc ^ de Rognes et de Salon. D'un autre coté , les prote^tàns et les anciens razats j com<>* mandés par le baron d'Allemagne , par le vicomte de Cadenét et pdr le seigneur Du Muy , se préparèrent aux combats , après avoir reçu du renfort; Une troupe de religionnaires languedociens , sou^ les ordres du seigneur de Blaccons , entra en Provence par Tarascon ; une autre troupe , venue du Dauphiné , vint camper du côté de Sisteron et de Digne ; le baron d'Allemagne , dont le quartiergénéral était fixé au Luc y se saisit du lieu du Canet 9 en la viguerie de Draguignan. En même temps y un gentilhomme nommé de Saint-Michel livra aux soldats du vicomte de Cadenet le village de la Tour-d' Aiguës , assez proche de la ville d'Aix. On vit partout des dévastations et des brigandages. Des chefs de bandes y sans obéir aux ordres supérieurs , sans lier leurs opérations particulières aUx opérations générales du parti dont ils avaient arboré les enseignes , se mirent à guerroyer pour leur propre compte. Le féroce Cartier, chef d'une soixantaine de voleurs intrépides, tenta inutile-
ment de. surprendre les lieux de Sixfburs et de Miramas ; mais il eut le bonheur de s'emparer du château de liamanon où il se fortifia. Il répandit la terreur dans la contrée , prit sur la route d'Â-^ vignon trente mulets de Marseille chargés de riches marchandises , et tua le conseiller de Mommirail tombé entre ses mains en se rendant à Orange sa patrie.
Le seigneur de Vins mit le siège devant Boulbon^ occupé par les troupes du vicomte de Cadenet. Ayant échoué dans cette entreprise , il se dirigea vers le Canet et le pressa si fort, qu'il le contraignit à capituler. Il s'empara aussi de la Tour-d'Aigues , et vint attaquer avec deux pièces d'artillerie le château de Lamanon ; il le battit si rudement que le capitaine. Cartier, qui déjà manquait de vivres, fut obligé de se rendre à discrétion. Ce chef de bandits fut conduit à Aix avec douze de ses complices. Le parlement qui voulait venger la mort de l'infortuné Mommirail, instruisit leur procès en toute diligence. Il condamna Cartier à être tenaillé et tiré à quatre chevaux , et les douze autres à être rompus vifs.
Le château d'Allemagne , siège patrimonial du général en chef des huguenots de Provence , était une de leurs positions les plus importantes , et le seigneur d'Espinouse en avait le commandement. La garnison de cette place ravageait tous les lieux du voisinage, et portait même ses dévastations sur la ville de Riez qui se plaignit au parlement d'Aix.
Le seigneur de Vins ordonna à d'Ampus , l'un de ses capitaines/ d'assiéger le château , et c'est ce que celui-ci s'eùipressa de faire à la tête de deuK mille hommes. Toutefois , comme tout indiquait que le siège traînerait en longueur y de Vins s'y rendit lui-même pour le presser , vers la fin du mois d'août 1 586 , accompagné de son beau-frère Saint-André de Saulf, de Saint-Canat, de Ventabren, de La Gaud, de Saint-Janet^ de La Molle, de Chàteaufort , de Sainte-Colombe, et de plusieurs autres gentilshommes catholiques. D'un autre côté , le baron d'Allemagne, suivi de quatre cents arquebusiers à cheval et de siy cents hommes d'intanterie , accourut pour défendre sa place d'armes avec Lesdiguières , de Blaccons, Gouvernet, dé Morges, d'Oraison, de Rosset, de Senas, de Bar, de Champoléon , de Ceyreste, de La Goy, de Romoles. De Vins , averti de l'approche de cette colonne ennemie , assembla un conseil de guerre, et la majorité des capitaines, frappée d'une inconcevable terreur, pensa qu'il fallait incontinent lever le siège. Telle ne fut pas l'opinion du général en chef. Il représenta que l'honneur des catholiques était trop engagé et qu'ils se couvriraient de honte en prenant la fuite sans coup férir, à la première vue de l'armée protestante ; que le pays attendait d'eux plus de confiance, plus d'énergie, plus de courage. Dès^lors on ne pensa plus qu'à combattre. De Vins laissa cinq cents arquebusiers
à la tranchée» et mit le reste de ses troupes en bataille au-dessus d'un coteau situé à la droite du château d'Allemagne. Au bout de ce coteau se trouvait une chapelle dont il confia la garde à une compagnie de cent hommes. Le 5 septembre , les huguenots qui, le matin , étaient partis d'Oraison, arrivèrent vers midi en vue de l'armée catholique. Le baron d'Allemagne , qui marchait à la tête de sa colonne, ordonna à quelques escadrons d'arquebusiers à cheval de mettre pied à terre, et au même instant la garnison du château la seconda en fesant une sortie et en venant attaquer la chapelle occupée par les troupes du seigneur de Vins. Ce dernier, croyant que sa situation était désespérée, rappela les cinq cents hommes qu'il avait laissés à la tranchée sous le commandement de d'Ampus, et commanda aussitôt un mouvement général de retraite sur Riez. Les huguenots se mirent à sa poursuite. La mortdu capitaine de Sainte-Colombe, placé àl'arrière-garde et tué d'un cou p d'arquebuse dans un vallon près du bois d'Allemagne, jeta la confusion et l'effroi dans les rangs de l'armée entière qui jusque-* là avait marché sans rompre son ordonnance. La déroute fut dès-lors complète, et les soldats catholiques s'enfuirent dans toutes les directions , en couvrant la route de leurs morts , de Jeurs blessés et de leurs bagages. Le seigneur de Vins , pénétré de douleur, livré au désespoir, voulait se jeter au milieu des ennemis pour y trouver une mort hono-
rable ; mais le seignear de Saint-Canat ^ d'une hu* meur plus froide et plus tempérée, lui fit prendre une autre résolution, et toUs les deux précipitèrent leur fuite y suivis de quelques cavaliers. Le baron d'Allemagne fut atteint d'un coup d'arquebuse en poursuivant les fuyards. On l'appuya contre un arbre où il mourut incontinent, et de Vins atteignit la ville de Riez qui lui offrit un asile assuré.
Dans cette journée funeste, les catholiques eurent six cents hommes tués , deux cents blessés et cent prisonniers. Ils comptèrent parmi les morts Ventabren, Châteaufort , Fontanilles , et plusieurs autres capitaines de distinction. De plus, ils perdirent dix-huit drapeaux que les protestans suspendirent aux tours du château d'Allemagne, en signe de triomphe (i). Ceux-ci payèrent bien cher leur victoire par la mort du général. D'ailleurs ils ne jouirent pas long-temps du fruit de leurs succès, et les afEsiires prirent une autre direction.
Le roi avait donné le gouvernement de Provence à son favori Jean-Louis de Nogaret, duc d'Ëpernon, maréchal du royaume. Il l'investit de pouvoirs très-étendus, avec mission de pacifier les troubles , et mit sous ses ordres une armée de quinze mille hommes, composée de trois mille suisses, sept régimens d'infanterie, vingt compagnies de gens d'armes, dix-huit de chevau-
(i) Voyez tous les anciens historiens de Prorence.
légers ; et cinq de dragoiis. Il y. avait dans cette arpiée quairtorzé pièces de campagne et toutes les munitions nécessaires. Le i3 septembre de la même année , le duc d'Épernoh ^ suivi d'Antoine Séguier, conseiller d'état et lieutenant civil delà prévôté de Paris, des comtes de Guiche, de Thermes et de Grillon, entra dans Avignon où il fut accueilli splendidement par le vice4égat Dominique de Grimaldi. Le ai il fit à Aix une entrée solennelle. Le président deGorioliset six autres députés du parlement, les consuls, les notables, et les capitaines de quartier le reçurent à la porte SaintJean où se trouvait un arc de triomphe élevé en son honneur. Trois cents enfans portaient de longs roseaux au bout desquels flottaient des banderoles , et ils fesaient retentir les airs des cris de Fwe la Messe ! vwe le Roi! vive le Duc ! Le lendemain d'Épernon se rendit au sein du parlement* Il y blâma avec véhémence la nomination du seigneur de Vins au commandement général des troupes provençales ; mais , sur les représentations qu'on lui fit, il fut forcé de reconnaître que cette nomination avait été dictée par des circonstances impérieuses.
Le nouveau gouverneur, pour atteindre le but de sa mission , devait se placer entre les huguenots et les catholiques ardens. Il fallait désarmer les deux partis et les réduire à l'impuissance de se déchirer, en les courbant sous le joug mode-
rateur de raûtorité royale. La défeite du seigneur de Vins et la mort du baron d'Allemagne apla* nissaient bien des difficultés. Les capitaines protestans , privés de direction , ne suivaient plus que leur impulsion personnelle. Les uns firent leur soumission, les autres sortirent du pays, et les huguenots de Provence ne possédèrent plus que la ville de Sey ne. Le duc d'Épernon proposa d'abord à Bougerel, gouverneur de cette place, de la rendre aux conditions les plus avantageuses. Il lui promit Toubli du passé, lui donna la faculté de se retirer à Sisteron ou dans telle autre ville quî serait à sa convenance ; lui garantit le paiement d'une pension annuelle , et lui fit même espérer les récompenses du roi pour un si grand service. Bougerel se montrait assez disposé à accueillir les propositions du gouverneur de Provence ; mais il craignait la résistance des officiers placés sous ses ordres , et , dans la perplexité de ses sentimens , il se borna à faire une réponse ambiguë. Alors le duc d'Épernon, ne gardant plus de ménagement , ne pensa qu'à réduire Seyne par la force des armes. Il convoqua à Aix une assemblée des communautés, fit approuver sa résolution, et marcha en toute hâte vers les montagnes de la Haute Provence à la tête de deux régimens , de trois compagnies de gendarmes et de deux de chevaulégers. Le plus difficile était de transporter les pièces d'artillerie, mais des mariniers de Marseille
les traînèrent avec une célérité étonnante. Le duc étant arrivé sous les remparts de Seyne, envoya le seigneur de Valavoire vers le capitaine Bougerel , pour le sommer de rendre la place sous peine de la vie. Sur le refus de ce gouverneur , l'artillerie royale foudroya la ville , et les assiégés , ne pouvant pas prolonger leur résistance , demandèrent à capituler ; mais ils furent bientôt forcés de se rendre à discrétion. Sigaudi, de Manosque, l'un des capitaines du duc d'Épernon y pénétra dans Seyne par une grande tour, ordonna à tous les soldats huguenots délivrer leurs armes, et permit seulement aux officiers de porter l'épée. Le duc entra ensuite dans la place avec toutes ses troupes. Il fit jurer aux prisonniers de ne rien entreprendre contre le service du roi , et leur permit d'aller où bon leur semblerait. Malheureusement il y eut des limites à cet acte de générosité et de clémence. On retint Bougerel captif au château de Sisteron. Les capitaines Arnaud , Louis Ogine de Yalerne et La Nose, Lacombe , ministre du culte protestant, ci-devant religieux carme , et un habitant de Seyne , furent pendus comme des malfaiteurs.
Le calme se rétablit en Provence, mais la prospérité pubUque n'y revint pas. La peste ravagea la ville de Marseille et celle d'Âix (i). Le parlement
(i) La contagion commença vers le milieu dn mois de noyemhre i586 et finit en mai 1587.
s^éloigna de la capitale pour ne point interrompre le cours de la justice. La moitié de la compagnie se retira à Saint-Maximin, l'autre à Pertuis. Le duc d'Épernon alla visiter les districts de Digne ^ de Moustiers , de Fréjus, de Toulon, d'Hyères, et veilla partout au maintien du bon ordre. Il fit raser le château Du Muy et celui de Châteaudouble qui pouvaient servir de refiige aiix factieux. Sur sa convocation, les états-généraux se tinrent à Salon le ao janvier 1587. Le premier président de Foresta, baron de Trets , y assista en qualité de commissaire du roi de France, et y remplit la fonction correspondante à celle qui , dans la suite, fut confiée aux intendans. L'assemblée décréta l'entretien d'une force militaire en permanence. Elle offrit au gouverneur un don de douze mille livres que celui-ci eut la noblesse de refuser , en fondant son refus sur les misères du pays. Le roi le rappela bientôt auprès de lui et donna le gouvernement de la province à son frère aîné Bernard de Nogaret , seigneur de La Valette.
Le calme dont la Provence jouissait n'avait aucune condition de durée , car il y avait beaucoup d'élémens de désordre et très-peu d'élémens d'organisation et d'harmonie. Le corps de troupes dont l'entretien avait été voté par les états - généraux n'était composé que de soldats désignés sous le nom général de gascons, parce qu'ils appartenaient aux provinces méridionales de la France. L'inten-
tion des états avait été bonne , car ils avaient voulu comprimer tous les factieux et contenir tous les partis par le déploiement d'une force neutre , étran* gère au pays et conciliatrice. Les membres de cette assemblée se trompèrent cruellement. L'entretien de là nouvelle milice ne fut considéré que comme une charge accablante. Ses chefs d'ailleurs soulevèrent contre eux des flots de colère et de haine , « parce que, dit un auteur (i), ils s'engraissèrent « bien aux dépens du pauvre peuple. Leurs pro- «c pos altiers aliénaient d'eux les cœurs des honné* « tes gens de la province. . . . la libéralité et cource toisie de laquelle ces gascons usaient envers les « femmes estaient taxées d'impudicité ». Le même auteur fait judicieusement observer que ce toutes « ces choses aidaient fort aux pratiques de monce sieur de Vins ». En eifet, le mécontentement populaire avança beaucoup les affaires de ce chef du parti ligueur. En ce moment il revenait d'auprès du duc de Guise , et dèsf qu'il eut mis le pied sur le territoire provençal ^ plusieurs communautés lui adressèrent leurs plaintes et lui proposèrent une prise d'armes. De Vins calma les esprits. Il négociait alors avec le duc de Savoie , et il voulait , avant de rien entréprendre , avoir des assurances de ce coté.
Cependant on préluda bientôt à la guerre civile.
(i) Louvet de Beauvais, ouv. cité, p. 497 ^^ ^^^^'
262 HISTOIHE
Arles et Marseille s'ébranlaient, agitées par des ligueurs ardens. Aix était dans l'effervescence. De Becaris , le chevalier de Chasteuil , les capitaines Brun et Ëustache alimentaient l'esprit de sédition. Tous les Dimanches , trois ou quatre cents jeunes hommes fesaient ensemble des exercices militaires sous les yeux des notables et des chefs de famille. Au départ du duc d'Épernon , le parlement d'Aix avait pris les rênes du gouvernement de Provence, et La Valette , nouveau gouverneur , ne se rendit à son poste qu'au mois de mars de l'année 1 588. Les députés de cette compagnie souveraine allèrent à sa rencontre jusqu'à Éguilles. Il parut devant Aix pendant la nuit , en trouva les portes fermées , et se vit obligé d'attendre jusqu'au lendemain dans un cabaret situé hors de la ville, parce qu'on lui avait Êiit craindre l'exaspération des partisans du seigneur de Vins , irrités de ce qu'il avait voulu faire son entrée avec des troupes quand on était convenu qu'il n'aurait que ses domestiques à sa suite. Le président de Coriolis, son ami , essaya vainement de lui donner pour asile la commanderie de Saint Jean, occupée déjà par le parti contraire. Le lendemain La Valette entra dans la ville et se logea au couvent des Augustins. Quelques jours après , voyant que la capitale jouissait d'une tranquillité parfaite, il voulut aller s'assurer des principales positions militaires et civiles : des villes d'Apt , de Manosque , de Forcalquier et de Sis-
teron, qui dominaient le territoire d'outre-Durance; des châteaux de Saint-Paul et de Mirabeau ; des villes d'Hyères, de Fréjus et de Moustiers, pla-^ cées dans les vigueries de la Basse Provence ; du château du Puy-Sainte-Réparade ; du bourg de Berre d*où l'agriculteur tirait les sels. Mais , avant son déparc , La Valette exigea du parlement et des consuls-procureurs la promesse de ne laisser entrer à Aix 9 pendant son absence , aucun gentilhomme étranger, mesure évidemment dirigée contre le seigneur de Yins. Sitôt que le gouverneur eut quitté la ville f le général de la ligue provençale , à cheval et suivi d'un seul serviteur , se présenta, leaS juin, à la porte Saint-Jean où l'attendait le baron deXrets, secrètement dévoué aux ligueurs. La garde l'empêchant d'avancer , le premier président s'écria qu'il était natif d' Aix, et par conséquent non corn* pris dans la défense ; puis il lui donna la main et lui fit passer la porte. Le peuple accueillit le seigneur de Vins avec des transports d'enthousiasme (i). Goriolis, ami de I^ Valette , fit rendre par le parlement un arrêt qui ordonnait au chef des ligueurs catholiques de sortir de la ville ; mais le premier président paralysa cet ordre en différant de signer l'arrêt. Le peuple d'ailleurs s'opposa à son exécution et porta de Vins en triomphe.
Dès ce moment la ligue devint maîtresse de la
(i) Il lai donna le nom de Noneste Bauem Poyrt , notre bon père.