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capitale où La Valette fit de vains efforts pour entrer. La nouvelle de la journée des barricades da;is laquelle les ligueurs parisiens avaient chassé de leur ville le roi de France , inspira du courage aux ligueurs provençaux , et la plupart des communautés se dédarèrent pour eux. On fit revivre la dénomination de Bigarrais qui fut donnée aux partisans de La Valette. A Marseille les deux partis étaient en présence, toujours prêts à en venir aux mains. Nicolas de Cépède, premier consul, était à la tête des ligueurs. Les deux autres consuls , Antoine de Lenche et Jean Bousquet, dirigeaient les bigarrats. Gomme il importait au seigneur de Vins d'établir sa domination dans cette ville, il y envoya Besaudun , l'une de ses créatures les plus influentes, et ne tarda pas lui-même d'y arriver. Dèsplors les ligueurs marseillais l'emportèrent, et la majorité du conseil municipal se rangea sous leur drapeau. Antoine de Lenche, plein d'audace et d'intrépidité, ne désespéra pas du succès de sa cause. Le a6 août, vers les dix heures du soir, il réunit cinquante bigarrats armés de toutes pièces, s'avança vers l'Hôtel de Ville pour s'en emparer de vive force , et renversa d'un coup de pistolet l'un des hommes de garde qui le sommait de se retirer. Pendant que la lutte était engagée entre sa troupe et les soldats du poste, le premier consul accourut avec une bande de ligueurs et mit les bigarrats en fuite. Lenche alla se réfugier dans le couvent de
rObservanoe. Les ligueurs y coururent , firent partout des recherches minutieuses, le trmivèrent enfin caché dans un tombeau et vinrent le massacrer devant le bénitier de l'église. Son cadavre fut livré aux enfans qui le traînèrent dans les rues.
Arles fermentait aussi. Marc Icard , de Beaujeu, de Méjanes^ de Grille, personnages les {Jus considérables de la cité , y soutenaient , de leur crédit et de leur influence, la cause de La Valette qui avait fixé sa résidence àPertuis. Mais Pierre Biord, lieutenant en la sénéchaussée , gagné par les ligueurs, travaillait pour eux sans relâche. Bientôt ils triomphèrent de leurs ennemis, et la ligue se vit maîtresse des trois premières villes de la Provence , Âix , Arles et Marseille.
Le roi venait de se réconcilier avec le duc de Guise qui lui avait imposé Fédit de juillet 1 588. Ce nouvel édit dégradait les protestans de tous les emplois civils et militaires. Les catholiques devaient s'engager à ne reconnaître pour monarque légitime , après la mort de Henri III , qu'un prince catholique , et Ton assurait une prochaine convocation des états-généraux du royaume. Cet incident changea la position de La Valette , qui se trouvant brouillé avec la maison de Guise , et se voyant dépassé par le seigneur de Vins, embrassa les intérêts de l'union protestante, et fit alliance avec Lesdiguières qui dirigeait toujours les protestans du Dauphiné. Le parlement d'Aix reçut avec joie l'édit
de juillet qui donnait gain de cause au parti catholique. Il ordonna des fêtes publiques et une procession générale, prêta serment d'obéissance à l'édit , l'exigea de tous les officiers placés sous ses ordres, et chargea même des commissaires d'aller à l'Hôtel de Ville le recevoir de tous les chefs de famille. Le roi ne tarda pas à demander à la province des députés pour les états de Blois. Les états-généraux du Comté se réunirent à Aix, conformément à cette invitation. Ils députèrent l'archevêque d' Aix pour le clergé , Besaudun pour la noblesse , Honoré de Guiran et les consuls de Forcalquier et deCastellane pour le tiers-état. Après cela ils dressèrent le cahier de leurs doléances. On demanda que les ordonnances touchant l'Église fussent observées ; que les bénéfices ne fussent donnés qu'à des provençaux ; que les protestans fussent chassés du pays et que les biens des opiniâtres servissent aux besoins de l'état. On demanda en outre la destitution de quelques fonctionnaires, la cessation de la vénalité des charges , la diminution des frais de justice et le licenciement des troupes étrangères , parce que , disait-on y la garde de la province ne devait être commise qu'à la fidélité de ses habitans. Enfin l'on protesta contre les actes qui pourraient émaner de tout autre assemblée illégalement convoquée sous le nom d'états-généraux du pays de Provence , et d'avance on les déclara nuls et non avenus.
Cette déclaration était dictée par de gravies motifs^ par des craintes sérieuses. L'on savait en effet que La Valette avait pris la résolution de convoquer à son tour les états de Provence , et il ne tarda pas à fixer pour le mois d'octobre le siège de l'as* semblée à Pertuis où il résidait encore. Bien que le parlement fît défense , sous des peines sévères , à tous les sujets du roi d'assister à cette réunion, les ennemis de la ligue et du seigneur de Vins s'y portèrent en assez grand nomdre, et la session s'ouvrit sous la direction du président de Coriolis, del'avocat-général de Monnier, d'Henri de Serres > président au bureau des trésoriers généraux de France, et de Claude de Grasse, chevalierde l'Ordre de Saint-Jean-deJérusalem , tous les quatre agissant en qualité de commissaires du roi. L'assemblée cassa les consuls d'Aix , leur défendit de se mêler des affaires publiques, et nomma à leur place procureurs du pays nés le marquis d'Oraison et les premiers consuls de Forcalquier et de BrignoUes. Elle fit aussi choix des procureurs joints, à savoir, pour le clergé, Tévêqued'Apt et l'abbé deVal-Sainte; pour la noblesse, les seigneurs de Pontevès et de Barras ; pour le tiers-état, les consuls de Pertuis et de Draguignan. De plus on délibéra de lever, aux frais de la province , un corps de troupes considérable; et comme la majorité parlementaire s'était rangée sous les drapeaux de la ligue, on résolut aussi de supplier le roi d'établir une chambre de
justice , composée des magistrats formant la minorité du parlement , et dont la résidence serait fixée dans la ville que désignerait le monarque.
Pour soutenir la lutte contre le gouverneur et pour balancer le pouvoir de l'assemblée de Pertuis , le parlement qui siégeait à Aix convoqua au mois de novembre d'autres états-généraux en la ville de Marseille. Ces états se tinrent sous la présidence du conseiller Sommât du Castellar et dé l'avocat-général Honoré de Laurens. On y vit siéger Matai , vicaire-général de l'archevêque d'Aix , une foule de gentilshommes ligueurs et les consuk d'Aix qui continuaient de prendre le titre de procureurs du pays nés, malgré le décret de destitu* tion lancé contre eux par les états de Pertnis. L'assemblée confirma le seigneur de Vins dans sa charge de généralissime; ensuite elle décréta la levée de six mille hommes d'infanterie , de quatre cents chevau-légers et de trois compagnies de gens d'armes de cinquante lances chacune. <c Partout, « dit un auteur qui bien souvent me sert de « guide (i), partout le menu peuple tenait le parti , <c de la ligue; mais les riches, qui désiraient la ce paix pour conserver leurs biens, gouvernaient ce encore, bien que la division fut si générale que ce par toutes les villes il y avait deux partis, même ff une si grande partialité dans les familles que le
(i) Louvety ouv. cité, t. m , p. 5a3.
a père et les enfans, la femme et le mari se trou- <x valent de partis divers. » Au fait , il ne pouvait pas y avoir plus de confusion^ plus d'anarchie. Une scission funeste avait éclaté dans le parlement d'Aix; deux gouvérnemens ennemis se trouvaient
en présence ; deux assemblées rivales , se décorant toutes les deux du respectable titre d'États-Généraux ^ se lan^ient mutuellement dès anathèmés. Où placer la règle des devoirs dans ce conflit brûlant où tant dlntéréts politiques se compliquaient de tant de passions religieuses , dans cette société malheureuse que tourmentaient d'aussi longues et d'aussi cruelles discordes? A quelle source l'hon» néur devait-il puiser ses lois et le patriotisme ses inspirations ? A quels signes reconnaître les pouvoirs usurpés et les pouvoirs légitimes? Où chercher le bien , où trouver la place du mal ?
On combattait de part et d'autre avec un acharnement incroyable , bien que l'on ne portât aucun de ces coups décisifs qui terminent les guerres civiles, en mettant un parti sous les pieds d'un autre parti. La Valette tira de Sisteron quelques pièces d'artillerie, assembla toutes ses troupes, vint assiéger Yalençole, et ne s'en rendit maître qu'après avoir reçu, au-dessous de l'aine, un coup d'arquebuse qui l'obligea de se £Eiire porter à Manosque sur un brancard. Ensuite son armée s'empara de Peyroles, et le seigneur de Buoux eut la cuisse rompue à l'attaque de cette place. En même
temps un corps de ligueurs , commandé par le marquis de Trans, surprit Fréjus qui tenait pour La Valette. Une autre colonne du même parti , sous les ordres du seigneur d'Ampus, attaqua le château de Jonques où le capitaine d'Ourgon, l'un des meilleurs officiers du gouverneur de Provenœ, s'était retranché avec cent vingt hommes d'élite. D' Ampus prit le château par escalade et tua d'Ourgon avec cinquante de ses soldats. Quelques jours après y de Vins sortit lui-même d'Aix à la tête de six compagnies de gens d'armes et de plusieurs compagnies d'infanterie, passa la Duranoe et fit dessein de surprendre Pertuis que le seigneur de Janson avait promis de lui livrer. Il entra dans la ville presque sans coup férir; mais le château lui opposa une résistance opiniâtre. La dame de La Valette , femme du gouverneur, s'y était renfermée et déployait un courage héroïque. De Vins, craignant d'être enveloppé par les troupes royales qui s'avançaient en grand nombre, eut hâte de retourner à Aix. Ces troupes furent bientôt maîtresses de tous les villages voisins. Elles ravagèrent le territoire de cette capitale , vinrent insulter ses remparts, emportèrent beaucoup de bétail, et firent des prisonniers parmi lesquels se trouva un procureur nommé Dise. Les habitans prirent l'épouvante, et le seigneur de Vins fit une sortie pour les rassurer. On tira des canons placés sur les murailles. L'un d'eux creva avec un bruit hor-
DE PROVENCE. 27 î
rible, tua le capitaine Bamberty l'apothicaire Rolland y et blessa plusieurs soldats ligueurs. L'armée royale, chargée de butin , opéra sa retraite. Le seigneur Du Muy , l'un des plus chauds partisans de La Valette, fut égorgé dans son château par ses paysans révoltés , pendant que le commandeur de Roquebrune tombait sous les coups du nommé Âinesi, son vassal (i).
Sur ces entrefaites, le roi, qui ne pouvait se soustraire à l'influence de la ligue, envoya en Provence le comte de Pont-Carré , maître des requêtes, et de Sainte-Marie, gentilhomme du Dauphiné, pour engager La Valette à se démettre de son gouvernement, et, en cas de refus, pour le confier au parlement d'Âix. Comme on pouvait le prévoir, La Valette, qui s'était fixé à BrignoUes, refusa de donner sa démission, et les commissaires du roi furent alors obligés de présenter au parlement l'édit dont ils étaient porteurs, lequel fut aussitôt lu en audience solennelle et publié dans la ville avec des transports d'allégresse. Les consuls d'Aix et Matai, vicaire-général du diocèse, agissant tous ensemble comme procureurs du pays, écrivirent à Henri III une lettre de remercîment. Les ligueurs provençaux , favorisés par ces circonstances , sentirent redoubler leur énergie et leurs forces. De Vins ne tarda pas à se rendre maître de la ville et
(i) Gaufridi , Ihr. xiii.
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du château de Pertuis, graœ aux intelligences qu'il n'avait cessé d'entretenir avec quelques bour* geois secrètement attachés à sa cause. Les affaires de La Valette déclinaient d'une manière sensible. Les seigneurs et les villes qui jusque-là s'étaient montrés fidèles à son autorité^ l'abandonnèrent tour à tour, entraînés par la politique nouvelle du roi de France , ne voulant pas d'ailleurs se mettre en rébellion contre ce souverain qui venait de destituer La Valette de son commandement. Abandonné de tous côtés 9 le gouverneur de Provence ne possédait plus que BrignoUes dont il avait confié la garde à un membre de la Êimille de Pontevès.
Le seigneur de Vins^ au comble de la joie, alla se loger à Tourves pour tenir en échec cette ville de BrignoUes où il avait vu le jour et qui refusait de se soumettre. Les habitans avaient commis de grands dégâts sur les riches domaines qu'il y possédait. Us y avaient détruit ses moulins, ruiné ses vergers et ses jardinages , mis la hache au pied de trois mille arbres fruitiers. Aussi leur en voulait-il beaucoup , et il ne soupirait qu'après le moment où il pourrait goûter le plaisir d'une vengeance éclatante. Ce moment désiré ne se fit pas attendre. Le dernier jour de l'année i588, une heure avant le coucher du soleil, de Vins sortit de Tourves avec cent vingt cavaliers et trois cents hommes d'infanterie. Pour tromper les espions du gouver-
neur Pontevès renommé par sa vigilance^ il prit la route d'Aix , chemina par cette voie jusque bien avant dans la nuit, reçut un renfort de cinq cents hommes, et lorsqu'il eut un peu dépassé St.-Maximin, il fit retourner sa petite armée vers Brignolles, non pas par le même chemin qui était à droite, mais par la route qui se trouvait à gauche , du côté de Bras. Il arriva sous les murs de BrignoUes le 1®' janvier iSSg, deux heures avant le jour. Les habitans , qui le croyaient fort loin , se reposaient de leurs veilles précédentes et de leurs longues fatigues. De Vins, après avoir reconnu les lieux, ordonna d'escalader les remparts, tout proche un moulin à eau, pour que le bruit de Teau courante empêchât les sentinelles de la garnison , placées en cet endroit, d'entendre les soldats qui devaient poser les échelles. Au signal convenu, cent hommes montèrent sans résistance; mais un jeune garçon boulanger qui les aperçut , jeta Falarme dans la ville. En même temps , ces hommes qui ne s'étaient point troublés, brisèrent une porte à coups de hache , et le seigneur de Vins entra aussitôt avec le reste de ses troupes. Tous ceux qui se présentèrent dans les rues furent passés au fil de l'épée. D'autres se barricadèrent dans leurs maisons, et de là ils firent pleuvoir sur les assaillans une grêle de tuiles , de pierres, et tout ce qui leur tombait sous la main. L'air était rempli du bruit des tambours, du hennissement des che-
vaux, des affreuses clameurs des combattans , des cris douloureux des blessés , et le son du tocsin ajoutait à l'horreur de cette scène épouvantable. Le sang coulait en abondance. Les ligueurs, enivrés de pillage et de meurtre, ne voulaient faire aucun quartier. Quelques babitans de BrignoUes se sauvèrent par-dessus les murailles. Le gouverneur de Pontevès se retira avec ses deux frères et quelques-uns de ses soldats dans le couvent des Observantins , où il se défendit pendant plusieurs heures. Il se rendit à condition que lui et ses compagnons auraient la vie sauve et demeureraient prisonniers de guerre; ce que le seigneur de Vins exécuta ponctuellement. Les trois Pontevès furent envoyés à Forcalqueiret où ils restèrent jusqu'à ce qu'ils eussent payé une rançon considérable (i).
BrignoUes fut entièrement saccagée , et le seigneur de Vins la condamna à lui payer , à titre d'indemnité , la somme de trente mille écus , somme énorme pour une ville accablée déjà d'épuisement, déjà livrée à toutes les fureurs d'une soldatesque avide et brutale. Par un raffinement de moquerie cruelle , on donna à cette catastrophe le nom à'étrennes de BrignoUes , parce qu'elle arriva le premier jour de l'année iSSg. « Après a que. toutes choses furent calmes, et que les
(i) Voyez tous les anciens historiens de Provence.
« soldats eurent emporté leàr butin , de Vins fit a venir à son logis tous les principaux qui étaient a restés , parmy lesquels il y en avait encore qui 9 l'avaient offensé en son particulier, auxquels « il dit que c'était une vergogne et de la quelle il a était fort marry y que BrignoUes fût le seul lieu « en cette province qui le haït , quoi qu'il y eût ce pris naissance et qu'il se fût souvent efforcé de (c leur faire du bien j ils se fussent montrés si as- « près en son endroit ^ qu'ils lui eussent rasé sa « maison et gouspillé son bien ; que quand il « userait du pouvoir qu'il avait , et ferait de même ce à leurs maisons , tout le blâme serait attribué à « ceux qui avaient commencé , et donné sujet a d'user d'une telle revanche. Toutefois qu'il vouce lait se montrer plus modéré en leur endroit , ce et qu'à ces fins il les avait fait assembler pour ce leur faire savoir que de son côté il était saoul ce des maux qu'ils s'étaient réciproquement fait , ce et qu'à l'avenir il voulait vivre en paix avec eux, « et les priait d'en faire de même. Et pour leur a faire connaître que ce qu'il disait partait du bon ce du cœur, il leur voulait vendre son bien et leur a donner terme suffisant pour le payement , afin a d'ôter toute occasion de différend à l'ave* ce nir (i). » Le généralissime de la ligue proven* cale, après avoir passé ce contrat de vente , con«*
(i) Louyet, loco ciiotç.
fia le goayerneinent de BrignoUes au seigneur de SaiiiNMarc , et revint le 7 janvier à Aix , où il trouva les commissaires royaux de Sainte-Marie et de Pont-Carré qui lé félicitèrent de sa victoire. Quelques jours après , le parlement convoqua dans cette capitale l'assemblée des communautés , sous la présidence des conseillers de Bascas et de Griffon y et de l'avocat-général de Laurens. On y délibéra d'écrire au roi pour l'informer de la désobéissance de La Valette et pour lui demander un autre gouverneur. Mais un autre système politique venait de prévaloir dans l'esprit du faible Henri III. Ce prince sentait le besoin de ménager le duc d'Épernon qui possédait presque toute la Guienne , et y placé sous le joug de cette nécessité impérieuse, il voulut maintenir dans le gouvernement de Provence le frère de ce redoutable seigneur. Toutefois , prévoyant la résistance du parlement d'Aix à l'exécution de ses nouveaux ordres, le roi envoya ses lettres-patentes à Bonfils j lieutenant du grand sénéchal. Mais la haute cour de justice fit défense , sous telles peines que de droit , de publier l'édit du prince et de le rendre exécutoire , avant qu'elle l'eût vérifié ellemême. Nonobstant cette inhibition , La Valette continua de prendre le titre de Gouverneur de Provence et d'agir comme tel. Il convoqua au mois de mars, en la ville de Riez qni se soumit à lui , une assemblée des communautés de son obéissance , et il
en confia la présidence à Bon fils. Le nouvel édit d'Henri III avait relevé son parti , fort de la puissance royale ^ mais faible du côté des sympathies populaires , gagnées à la cause delà ligue. L'assemblée de Riez fpurnit des secours à La Valette et pourvut à l'entretien de ses troupes. D'autres troupes lui arrivèrent du Languedoc et du Dauphiné; dès lors il se vit en état de lutter avec avantage contre le seigneur de Vins , et les hostilités furent reprises.
Le clergé marseillais fit une procession solennelle où vingt mille personnes assistèrent. Le peu^ pie d'Arles, constamment excité par les agitateurs de la ligue, se souleva contre le juge Pierre deVaradier , connu par son attachement à la cause royale^ regorgea dans sa maison et jeta son corps par les fenêtres. Aigaud et Servile , domestiques du comte de Garces , fils du fameux seigneur qui avait commandé les ligueurs provençaux quelques années auparavant, assassinèrent Pompée de Grasse, seigneur de Bormes , dans son château que les paysans du lieu livrèrent au pillage. L'armée de La Valette occupa Saint-Julien-le-Montaignier dans la viguerie de Barjols, et Montagnac dans la viguerie de Moustiers. Les ligueurs envahirent Beaumont, reprirent Saint-Julien et forcèrent Mane. Un jeune gentilhomme, appelé Montgaillard et parent du gouverneur, s'avança jusqu'aux portes d'Aix, suivi de huit compagnons aussi téméraires que lui , pour
faire, disait-il, un coup de pistolet. Une sentinelle placée sur le clocher de Saint-Sauveur signala cette petite troupe ennemie, et le seigneur de Vins, qui s'exposait toujours comme un simple soldat, sortit aussitôt de la ville , accompagné du comte de Car* ces, de d'Ampus, de Besaudun, de Dedons de Lambesc et de quatre autres capitaines ligueurs, pour se trouver eh nombre égal à celui de leurs adversaires. Montgaillard, craignantquelesligueurs ne sortissent en plus grand nombre, tourna la bride et se mit à fuir ; mais de Vins courut après lui et l'atteignit enfin auprès de Rognes. Alors Montgaillard et ses cavaliers , Tépée et le pistolet à la main, firent tout à coup volte->£sice et attendirent Tennemi de pied ferme. Les deux troupes firent une décharge et se ruèrent Tune sur l'autre tête baissée. Dans ce choc Montgaillard reçut d'abord au front un coup de pistolet et reçut ensuite à la gorge un violent coup d'épée qui l'étendit mort sur la place. D'un autre côté , Dedons de Lambesc perdit la vie, et la plupart des combattans furent plus ou moins gravement blessés. Ija fatigue et la nuit les séparèrent. De Vins emporta à Aix le cadavre de Montgaillard, et la dame de La Valette le lui fit demander avec empressement. Le chef des ligueurs, aussi galant que brave, le lui rendit aussitôt, se contentant de dire : au regard des dames toute sorte dHiosiilité doit cesser.
Durant ces troubles civils on apprit à Aix que
la princesse Chrétienne dé Lorraine , sœur du roi dePrànce, laquelle allait à Florencèpour y épouser le grand duc de Toscane, venait d'arriver à Avignon. Le parlement et le seigneur de Vins envoyèrent vers elle le gentilhomme de I^a Molle pour la complimenter. La duchesse, animée de dentimens conciliateurs , lui demanda si les chefs de la ligue en Provence se prêteraient à un accommodement avec le parti du roi , et , dans ce cas , elle offrit sa médiation. Elle commanda à La Molle de lui donner réponse à Salon où elle devait s'arrêter. La Molle, étant retourné à iii[, revint dire à la du* chesse de Toscane qu'un accommodement fait sous ses auspices serait toujours bien reçu; mais la princesse vit bientôt que cette assurance n'était qu'une vaine parole, car ayant envoyé à Aix Frédéric Ragueneau, évêque de Marseille, pour jeter la première base de la conciliation désirée , le peuple ne le voulut pas recevoir , sous prétexte qu'il soutenait trop ouvertement la cause royale , et le prélat alla se loger à la commanderie de Saint- Jean , située hors des murs. La duchesse vint ellemême se présenter aux portes de la capitale ; on la reçut avec des marques de respect, mais on visita ses carrosses d'une façon toute brutale, et Ton s'opposa derechef à l'entrée de l'évéque de Marseille. Chrétienne de Lorraine , irritée de ce procédé , abandonna son ouvrage et sortit d'Aix en toute diligence.
Aossi bien l'exaspération des deux partis pré« sentait alors d'insurmontables obstacles à leur rapprochement. L'assassinat des Guises enflammait davantage les fureurs de la ligue , et le parlement de Paris commença des procédures pour venger leur mort. Cette cour , vivement attaché^ aux li«* gueurs , crut donner de nouvelles forces à leur parti en s'unissant par une correspondance intime à tous les parlemens de France. Le 6 avril 1 589 elle écrivit au parlement d'Aix la lettre suivante :
ce Messieurs , les dangers qui nous environnent « de toute part nous admonestent assez du péril « que court notre sainte religion catholique , apos- « tolique et romaine j par le dessein de ceux qui « tendent à l'opprimer en favorisant et fomentant « l'hérésie , perte capitale de cet état y à quoi il ce est besoin de vertueusement s'opposer , pour ne a laisser pulluler ce mal et jeter plus profondes
ce racines Nous avons estimé être de notre
ce devoir de vous convier d'entrer avec nous dans <c la sainte union qu'avons jurée , et de vous y a obliger par même religion de serment , nous ce assurant qu'à votre imitation les magistrats inti férieurs et tout le reste du peuple se rangeront ce aisément à la même résolution y et que par une <c bonne et fraternelle intelligence et correspon- <c dance des parlemens , Dieu nous fera la grâce « de nous préserver des orages dont nous som- (€ mes menacés. Embrassez donc avec nous , s'il
cr VOUS plaît ^ la défense d'une si juste et si sainte ce cause , afin qu'unis de corps et d'esprit y nous « symbolisions non-seulement en volonté y mais «c aussi en effets et actions. , . . Nous vous ferons « participans de nos délibérations , pour entre- « tenir un fraternel accord entre nous en ce qui ce dépend de nos charges. Sur ce , prions le Créa- « teur de vous vouloir donner y Messieurs y trèsa heureuse et longue vie.
« Vos bons amis et confrères, les gens tenant ce la cour de parlement (i). »
Le parlement de Provence résista aux propositions du parlement de Paris , sans qu'on puisse bien comprendre la cause de cette résistance y puisque la majorité de ses membres était depuis long-temps engagée dans le parti de la ligue. L'esprit de rivalité fut peut-être son secret mobile. Peut-être voyait-il avec peine la supériorité que le parlement de Paris prétendait s'arroger sur les parlemens de province. De Yins y apprenant que le duc de Mayenne avait été déclaré lieutenantgénéral du royaume par les partisans de la nouvelle union , assembla dans l'Hôtel de Ville d'Aix les principaux du parti et tous les chefs de famille de cette capitale y nobles y bourgeois et marchands, pour recevoir d'eux un serment solennel. Ceux qui refusèrent furent forcés de quitter la ville. Le sei-
(i) Gaufridi , ièid.
gneur de Vins ^ suivi d'une trempe de forcenés dont le chef était un carme nommé frère André , se présenta devant le parlement assemblé et le contraignit au serment. La Valette fit alors publier des lettres-^patentes par lesquelles le roi ordonnait à tous les magistrats et officiers de justice d'aban-* donner les villes rebelles et d'aller remplir leurs fonctions dans celles qui lui étaient restées sou*mises. Dès ce moment le parlement de Provence se divisa en trois fractions. La plus petite fut de ceux qui ne voulurent suii^re aucun parti et vou* lurent voir jouer le jeu aux autres \ gens qui ne sont ni chauds ni froids (i). Ceux-là se retirèrent j qui dans leurs terres , qui dans la ville d'Avignon ^ qui à Marseille , pour y attendre la fin de cette lutte. Les autres suivirent les drapeaux du seigneur de Vins ou de La Valette. Les premiers restèrent à Aix et formèrent le parlement de la ligue ; les seconds se rendirent à Pertuis et s^y installèrent sous le titre de Parlement Royalet sous la présidence de Coriolis qui s'était depuis longtemps éloigné de sa compagnie. Ces magistrats , fidèles au roi, ne furent d'abord que neuf (a), mais
(i) LouTet, ibid,
(a) C'est-à-dire Coriolis, Jean d'Arcussia, Guillaume deCadeoet, François de Foresta, Marc-Antoine d'Ëscalis, de Leydet Segoyer, Balthasar dePérier, Antoine de Seguiran, et Monier, avocat-général.
leur nombre augmenta ensuite (i). Le parlement de la ligue fut toujours beaucoup plus nombreux ,et à cet avantage qui ne laissait pas que de faire impression sur l'esprit de la multitude toujours séduite par des signes matériels , il joignait un autre avantage , celui d'être en possession de son antique siège dans la capitale du comté-uni de Provence et de Forcalquier. Le premier soin du parlement de Pertuis fat de procéder à la publication des lettrespatentes par lesquelles Henri III déclarait rebelles les villes qui ne lui restaient pas soumises , et au nombre desquelles se trouvait Aix ; il ordonnait contre elles la suppression de leurs privilèges , en même temps qu'il fesait itératif commandement à tous ses officiers d'en sortir , pour exercer leurs fonctions dans les villes fidèles. Ija Valette transféra aussi à Pertuis la cour des comptes. Les conseillers Raynaud-Fabry de Calas , Granier de Montfuron, Alby deBrès, le procureur-général Boutin, les auditeurs Malbec et Garron obéirent sans murmure à l'injonction du gouverneur , faite suivant l'exprès commandement du roi. Des troupes de La Valette protégèrent leur translation comme elles avaient protégé celle du parlement royal , et on les reçut tous dans leur nouvelle résidence
(i) Louis d'Ântelmi, Boniface de Bermond, Alexandre de Guérin, Antoine de Reillane, Antoine de Suffren, Jean-Pierre d'Oiiyary et Pierre Dedons se réunirent successivement aux premiers.
avec les honneurs qui leur étaient dus. Jean de Lacépède y premier président de la cour des comptes 9 se déguisa en cordelier et voulut rejoindre ses collègues à Pertuis. Mais il fut pris fuyant sous ce costume par des soldats ligueurs qui le jetèrent en prison. Quelques magistrats , restés à Aix et fesant partie du parlement de la ligue, étaient poursuivis par les clameurs et par la haine d'une populace fanatique j comme coupables d'attachement au roi. Par ordre du seigneur de Vins , le frère André et un gentilhomme appelé Lagremuse allèrent arrêter les présidens Duchaine et d'Estiennede Saint- Jean, les conseillers d'Aymar et de Simiane , et les enfermèrent dans le palais archiépiscopal. Comme un tel acte de violence pouvait mécontenter le parlement qui donnait aux ligueurs une grande force morale, de Vins déclara au président de Piolenc qu'il ne s'était déterminé à cette mesure de rigueur que pour la sûreté des magistrats emprisonnés.
Quand La Valette eut fortifié le parti du roi en lui donnant une administration judiciaire et civile , il se tourna tout entier vers ses opérations militaires , auxquelles il imprima toute l'activité d'une ame infatigable. Plusieurs petites places menacées de sa colère , retournèrent sous son obéissance ^ et il se remit en campagne au commencement de juin, après avoir augmenté ses troupes de quelques levées qu'un chef de bande
nommé Gouvemet lai amena du Danphiné , par ordre de Lesdiguières. Son plan consistait à prendre quelques fortes positions dans les vigueries centrales d'en deçà la Durance , pour s'avancer ensuite sur Âix et sur Marseille , principaux soutiens de la ligue. Il voulut d'abord s'emparer de Montjustin y dans la viguerie de Forcalquier / village faible et sans garnison. Mais les habitans , égarés par leur fanatisme qui leur dissimulait les périls y eurent le malheur de se défendre, à la persuasion d'un soldat natif de Rians j nommé Biosc, qu'un gentilhomme leur avait envoyé la veille. Après avoir soutenu trois assauts , tous furent tués sans distinction de sexe ni d'âge , et les troupes royales rasèrent le village. Cet exemple de terreur fit retourner au parti du roi Apt , Saignon et Digne. La Valette marcha ensuite sur Beaumont gardé par cinq cents hommes de troupes réglées sous les ordres des capitaines Lions , Abel et Saint-Julien. Les habitans de ce village fortifié, reconnaissant pour chefs Albert et Fabry, les deux plus riches bourgeois du lieu , et un gentilhomme d'Aix , nommé Honoré de Ulmo , s'étaient également préparés à une défense vigoureuse. La Valette battit les remparts avec cinq pièces de canon , fit une large brèche auprès de la principale porte , et fut repoussé dans deux assauts. Cependant la garnison , affaiblie par de grandes pertes qu'elle ne pouvait pas réparer ,
ne jugea pas prudent de prolonger la résistance. Elle avait assez fait pour son honneur , et l'ennemi lui-même témoignait de sa bravoure. En conséquence elle demanda à se rendre à composition. La Valette lui permit de se retirer avec armes et bagages/ tambour battant , enseignes déployées. Mais les malheureux habitans de Beaumont furent livrés à la discrétion de l'armée royale qui pilla ce village , abattit les murailles , incendia la plupart des maisons , pendit Albert et une vingtaine d'autres bourgeois.
Après avoir ravagé Meyrargues , La Valette s'approcha de la ville d'Aix avec six cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie j pendant que le baron de Montaud, l'un de ses meilleurs capitaines ^ reprenait Fréj us sur les ligueurs et fesait prisonnier le marquis de Trans. Le gouverneur de Provence dévasta tout le territoire de la capitale , et le ag juin il vint camper au plan d'Aillane où Charles- Quint avait jadis campé. Les ligueurs firent une sortie , et Vaqueiras , l'un de leurs officiers , y fut tué par les troupes du roi qui perdirent de Salles 9 lieutenant de Gouvernet. Dans une autre sortie , une colonne , commandée par de Soliers , prit le commandant de l'artillerie royale. En même temps , le comte de Garces accourut de Marseille avec deux cents cavaliers au secours de la ville d'Aix , où il entra aux acclamations du peuple. La Valette , désespérant de s'emparer de la
capitale avec une armée aussi faible que la sienne , parla de trêve et d'accommodement. Le 4 juillet , il leva son camp d'Âillane, vint le long de la rivière de l'Arc à Beauvoisin d'où il dépécha un héraut à Âix pour demander à parlementer. Les aires dites de NicoUn , près de la ville , furent choisies pour le lieu des conférences que vinrent tenir , d'une part ^ Gouvernet et le marquis d'Oraison , munis des pouvoirs de La Valette , et d'autre part, de Soliers et Besaudun y mandataires du gouvernement ligueur. Ces conférences furent longues, mais il ne s'y conclut rien , parce que le peuple d'Aix , exaspéré, par les ravages que les royalistes avaient commis dans les campagnes, repoussait toute idée de paix. La Valette alla décharger sa colère sur Lambesc , le prit de vive force , et fit périr par la corde le commandant du château et neuf ou dix soldats. Puis il s'empara de Château-* Renard et punit du même supplice le gouverneur de cette place. VitroUes et les Martigues fiirent contraints de se rendre à l'armée royale , laquelle, poursuivant le cours de ses succès, se dirigea vers Brignolles. D'Ampus , qui en était gouverneur , s'alarma de l'approche des ennemis et quitta brusquement la ville. La Valette y fit son entrée sans coup férir, et il en donna le commandement au seigneur de Tourves. Cela fait, il divisa son armée en deux corps. Il plaça l'un sous les ordres du mar^ quis d'Oraison, qui alla prendre le Luc d'assaut;
et lui-même, à la tête de^ l'autre corps, il se porta sur Toulon qui montrait beaucoup plus d'incertitude que d'hostilité. Aussi il y entra sans éprouver la moindre résistance , et les babitans de cette ville ne firent aucune difficulté d'accepter le gouverneur qu'il leur donna. Ce gouverneur Ait Escaravaques, gentilhomme béarnais. Signe, OliouUes^LaCiotat, La Cadière, Sixfours, La Garde et Hyères furent tour à tour occupés par les royalistes.
De leur côté les ligueurs fesaient tous leurs efforts pour ne rien perdre de leur puissance. Le seigneur de Vins , modèle de constance et de bravoure y était l'idole de ses soldats et remuait selon ses désirs la populace obéissante. Le parlement lui-même , qui l'avait élevé, cédait à l'ascendant de son grand caractère. De Vins prit le bourg de Pélissane défendu par Sevint, et livra ce capitaine aux babitans d'Aix qui le pendirent par droit de représailles. Ensuite il attaqua le château de Bouc , y entra parla brèche, tua le commandant Vautrin et fit périr sur la potence tous les soldats qui se laissèrent prendre. Les royalistes avaient perdu le droit de se plaindre de ces rigueurs impitoyables, car eux-mêmes ne s'en fesaient pas faute lorsque l'occasion se présentait. Et cependant que gagnent les partis à se montrer cruels dans l'ivresse d'un jour de victoire? Ne devraient-ils pas faire emploi de la modération et de la clémence, ne fut-ce que par intérêt? Car, enfin, qui peut fixer l'incon-
stancedu sort? Où prendre contre le malheur des sûretés bonnes et suffisantes? Quel moyen d'empêcher tous ces jeux de fortune qui détruisent le soir Touvrage du matin ?