‹ Histoire de Provence (volume 3)Chapitre 24 sur 96 · CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

Le quinzième siècle touchait à sa fin , et c'était une période pleine de mouvement, de travail et de vie, une période curieuse qui semblait se faire un plaisir de tromper la sagesse des observateurs par la singularité des contrastes, le désordre des conceptions, la mobilité des idées, l'effervescence des élémens divers qui ne cessaient de se combattre. Partout il y avait ébauche, et rien n'était achevé. Cependant on voyait quelques améliorations véritables au milieu de tant de tentatives irrégulières , d'expériences hasardées et de réformes incom-

plètes. C'était évidemment une époque d'enfantement et de transition. A travers beaucoup d'obstacles, on cheminait vers d'autres destinées sociales et vers un meilleur avenir. On y allait lentement, il est vrai, mais enfin l'on était en marche, et c'était pour ne plus retourner en arrière. Les hommes , pris individuellement, se pressent dans tous leurs travaux, ont hâte de faire emploi du temps, parce que la nature a mesuré leurs jours avec parcimonie. Mais la patience est permise aux peuples. Eux ils peuvent attendre, et si leur travail est beaucoup plus lent, c'est que leur vie est beaucoup plus longue.

Les Provençaux n'occupèrent aucune place particulière dans ce mouvement général. Les révolutions politiques, les changemens de domination n'avaient guère altéré leur ancien caractère: vifs, gais, spirituels, inconstans, ennemis de toute contrainte , naturellement sobres , surtout en vivant à leurs dépens, quelquefois vains et téméraires, travaillés d'un vague besoin d'agitation, portés vers les plaisirs bruyans et vers les scènes tumultueuses, pleins d'ardeur dans leurs désirs et de brusquerie dans leurs sensations, tout pétris de passions mobiles , passant rapidement de l'enthousiasme à la froideur et de l'admiration à l'indifférence, s'arrétant à la superficie des choses et laissant à d'autres le soin d'en sonder la profondeur , d'une imagination beaucoup plus prompte que

féconde, d'une légèreté qui pourtant n'exclut pas la rectitude du jugement, la finesse des aperçus et la sûreté du coup d'œil, tels les provençaux furent jadis, tels ils étaient alors, tels ils sont aujourd'hui.

La bienfaisance avait toujours formé l'un des traits distinctifs du caractère provençal, et ce noble sentiment éclatait dans une foule d œuvres charitables placées sous l'égide du Christianisme qui savait toujours prendre une généreuse initiative. Des hôpitaux furent fondés en Provence par suite des relations du commerce marseillais avec le Levant et sur le modèle des hospices établis à Jérusalem durant les Croisades. Mais ces établissemens n'avaient pas assez de consistance pour atteindre le but réclamé par l'humanité et la civilisation. Vers la fin du douzième siècle , Marseille eut un hôpital desservi par l'ordre religieux du Saint-Esprit et formé sur le modèle de celui qui avait été créé à Montpellier, quelques années auparavant, par Guido, fils du comte Guillaume. En 1188, un marseillais, nommé Hosimel, donna à l'hospice de sa ville natale une maison qu'il possédait dans le voisinage (1), et c'est la plus ancienne donation qui soit connue. 11 y avait aussi dans plusieurs communes provençales des léproseries appelées hôpitaux de Saint-Lazare. Des legs pieux servaient à

(1) Rufli, Hut. de Marseille, 1. 11 , p. 91.

leur entretien , et la surveillance en était confiée aux évêques. La léproserie d'Arles paraît être la plus ancienne. Il en est fait mention dans deux testaraens, l'un de iaa4, l'autre de 1246. Celle de Marseille existait vers le milieu du treizième siècle. En 1437 la lèpre fesait de si grands progrès dans cette ville qu'on fut contraint d'enlever les personnes qui en étaient atteintes pour les porter de force à l'hospice. Les lépreux ne pouvaient rester dans l'enceinte de Marseille que pendant la quinzaine avant Pâques et la huitaine avant Noël. Des peines sévères étaient infligées à ceux qui leur donnaient asile (1).

A l'exemple d'Arles et de Marseille, on fonda des léproseries à La Ciotat, à Cassis, à Toulon, aux Martigues, à Aix, et à Salon (2).

René , qui s'était occupé à régulariser le service de ces léproseries , appliqua le même régime à la peste, en l'année 1476; et c'est à lui que sont dus les premiers réglemens sanitaires touchant ce fléau contagieux (3).

Au commencement du quinzième siècle, il y avait dans toute la Provence un grand nombre d etablissemens de charité , et les besoins de la ci- Ci) Statuts Municipaux de Marseille, liv. v, ch. xv.

(a) Vers la fin du dix-septième siècle, la lèpre disparut compteteruent en Provence.

(3) Statistique des Bouches-du.Rhàne , t. ni ,p. 34*>.

viUsation étaient satisfaits sur ce point. Mais que de progrès restaient à faire dans la carrière de la vie sociale ! Que de choses rares alors et même tout-à-fait inconnues qui de nos jours sont devenues le facile patrimoine des hommes les moins favorisés de la fortune! Quelle grossièreté dans l'ameublement, quelle ignorance de toutes les règles du bien-être ! Et gardons-nous de mettre sur le compte de la vertu la loi d'une triste nécessité. Néanmoins tout n'était pas pauvre et mesquin dans la société provençale. A côté des scènes de misère et de mauvais goût surgissaient quelquefois des objets de rare magnificence et des monumens de surprenante grandeur; car , je viens de le dire, c'était l'époque des contrastes. Vers la fin du treizième siècle on avait cru découvrir les reliques de Sainte Magdelaine dans une petite église de la ville de Saint-Maximin. Le comte Charles II, qui témoignait beaucoup de dévotion à cette Sainte, fit bâtir sur le même emplacement une grande et belle église selon l'architecture des temples d'Italie construits à cette époque , et il la donna aux Dominicains, celui de tous les ordres religieux pour lequel il avait le plus d'affection (i).

(i) Cette église, un des plus majestueux monumens du siècle, existe encore aujourd'hui.

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