CHAPITRE XXII
Formation de la Sainte Ligue. — Le seigneur de Vins chef des Ligueurs provençaux. — Il prend les armes dans l'intérêt de la Foi Catholique. — Les Ligueurs, dirigés par le consul Daricz, dominent à Marseille. — Supplice de ce chef.
— Changement subit de politique. — Les Protestans prennent à leur tour les armes , et le baron d'Allemagne est nommé leur Capitaine général. — Trois partis sont en présence, le parti de la Ligue, le parti du Roi et le parli des Protestans. — Le parti des Royalistes se fond dans celui des Bignrratx. — Assassinat du prince Henri d'Angouléme, gouverneur de Provence. — Prépondérance des Ligueurs.
— Diverses opérations militaires. — Le duc d'Épernon est nommé au gouvernement de Provence. — Il prend Seyne, place d'armes des Protestans, et parvient à rétablir le calme dans le pays. — Ravages de la peste. — Le duc d'Épernon est remplacé par son frère le seigneur de La Valette. — Le feu de la guerre civile se rallume. — De Vins se rend maître d'Aix. — Le parti des Protestans se fond dans celui des Bigarrats , et ces deux partis en viennent aux mains en plusieurs lieux. — Deux Parlemens rivaux en présence.
— Combats divers sans résultat décisif. — Politique nouvelle d'Henri III. — Il se tourne contre La Valette, mais il revient bientôt à lui. — Les Ligueurs et les Royalistes reprennent les hostilités avec une nouvelle ardeur.
Les passions religieuses, les haines politiques s'enflammaient toujours plus en France. Les protestans, animés d'un esprit de turbulence et de démocratie,
heurtaient trop vivement l'autorité royale, naturelle alliée de l'Église Romaine, et cette église continuait de se montrer trop ennemie de tout examen, de toute discussion et de toute indépendance intellectuelle. Le zèle aveugle des catholiques fit naître la Sainte Ligue , le plus funestedes maux. Henri III, prince faible, hypocrite, peu fidèle à ses engagemens, livré à de honteuses débauches, tour à tour bravé par les deux partis, autorisa d'abord cette confédération dangereuse, et s'en déclara même le chef. La mort du duc d'Anjou, frère du Roi, fit éclater le vrai dessein des ligueurs. Comme le roi de Navarre était dès-lors l'héritier présomptif de la couronne, ils affectèrent plusque jamais de gémir sur les dangers de l'Église , sur le triomphe de l'hérésie , en cas qu'un prince hérétique vînt à régner. Henri III n'était point épargné dans leurs invectives. Les prêtres et les moines le peignaient comme fauteur du protestantisme, comme l'ami secret du roi de Navarre; et lorsqu'il eut jugé convenable de se joindre à ce prince pour déjouer les entreprises des Guise, les prédicateurs crièrent dans les chaires que la religion était en péril. La ligue s'échauffa , elle souffla partout le feu de la révolte.
La Provence, où déjà se trouvaient tant de matières combustibles , ne pouvait guère se préserver de ce funeste embrasement. La ligue n'eut pas besoin de se mettre en souci pour y chercher des élémens d'organisation ; elle les trouva tout prêts
dans l'ancien parti des carcistes ou des ma ra bous. Toutefois il fallait un chef. Le fameux Jean de Ponte vès, comte de Carces, était mort le ao avril i58a; et comme il n'avait laissé qu'un fils en bas âge, les ligueurs provençaux jetèrent les yeux sur son neveu, Hubert de La Garde, seigneur de Vins, qui déjà s'était fait une grande renommée. Ce gentilhomme était issu d'une ancienne famille d'Aix et allié aux premières maisons du pays. Élevé à la Cour, il avait fait ses premières armes avec Henri III , lorsque ce prince n'était que duc d'Anjou. De Vins portait la cornette blanche à la bataille de Jarnac. Un des premiers il courut à la charge et reçut à l'épaule un coup de feu qui ne fit que rallumer son ardeur guerrière (i). De Vins avait une ame ambitieuse, une figure imposante, des talens militaires, de la prudence dans le conseil. S'il était vif à servir ses amis, il l'était encore plus à poursuivre ses adversaires. Sa vigilance était extrême, et sa finesse égalait son courage. De sorte qu'on ne pouvait ni le surprendre ni l'épouvanter; et il s'était tellement fortifié contre tous les accidens de la vie, contre toutes les vicissitudes de la fortune, que jamais son esprit ne déployait plus de ressources que dans les situations difficiles, et que jamais son cœur ne montrait plus de résolution que dans les cas désespérés.
(i) HUt des Hommes Illustres de la Provence, »• partie.
Le seigneur de Vins , renfermé dans son château de Forcalqueiret, ne voulait pas d'abord agir ouvertement. Il attendait une occasion favorable et se plaçait en observation pour la saisir. Il commença par aventurer un capitaine des compagnies françaises , nommé Lafontaine, lequel essaya de corrompre la garnison du Puy-Sainte-Réparade, au mois de mars i585. Mais il fut découvert et pris. On le conduisit à Aix , et le parlement le condamna à perdre la vie sur un gibet. Sa tête fut placée sur un poteau à la porte Saint Jean, et ses membres furent exposés en divers autres lieux publics pour contenir les perturbateurs. En même temps la ville d'Aix envoya de Barras, premier consul, auprès du seigneur de Vins, pour le supplier de ne pas troubler le pays, lui donnant l'assurance que s'il avait des griefs, on tâcherait de le satisfaire. De Vins, croyant que le moment était venu de levér le masque, fit dire, le 3 avril, au gouverneur Henri d'Angoulême qu'il prenait les armes non pour son propre et particulier intérêt , mais pour les princes catholiques , et pour le soutien de la religion que les prétendus réformés voulaient troubler (i). Après cette déclaration de guerre, le seigneur de Vins monte à cheval, réunit ses partisans et ses amis, se fait suivre des seigneurs de Saint-André, de Meyrargues, de Rousset, de
(i) Céaar Nostradamu», p. 835.
240 HISTOIRE Gréoulx, deMons, deSalernes, vase joindre à son beau-frère le comte de Sault, se trouve en peu de jours à la tête de cinq cents hommes de cavalerie et de deux cents arquebusiers, s'empare de Puymoisson, cherche à se saisir de Sisteron, mais échoue dans cette entreprise.
D'un autre côté, le gouverneur de Provence n'entendait rien perdre par l'inaction. Il fit une levée de cinq ou six mille hommes, manda à Aix tous les membres de la noblesse et les principaux bourgeois des communautés pour leur faire prêter serment de bien et fidèlement servir le roi. Quelquesuns y vinrent, les autres se joignirent au parti de la ligue.
Le seigneur de Vins conçut l'espoir de se rendre maître de Marseille. Les ligueurs la travaillaient vivement sous la conduite du second consul Louis de La Motte Dariez qui se trouvait alors le chef de l'administration municipale en l'absence d'Antoine d'Arène, premier consul. Ce factieux, secondé par Alto vitis et Villecrose, personnages considérables, mit le trouble dans la cité, asservit le conseil de ville, opprima les bons citoyens, força tous les habitans, sous peine de mort, de porter une croix blanche à leurs chapeaux. Les meilleurs catholiques ne purent se soustraire à l'accusation d'hérésie. Les prisons se remplirent de suspects et quelques malheureux tombèrent sous les coups des sicaires armés par le fanatisme religieux , par la
cupidité, ou par des rcssentimens particuliers. Plusieurs habitans notables, fidèles à la cause royale, cherchèrent un asile à l'abbaye Saint-Victor. Frédéric Ragueneau, évêque de Marseille, fut de ce nombre. Toutefois il n'y resta pas long-temps et se rendit à son château d'Aubagne. De là il vint à Aix où il joignit le gouverneur (i).
Dariez, voulant mettre sa tyrannie sous la protection d'une puissance étrangère, crut tirer des secours de quatre galères de Toscane qui entrèrent au port de Marseille pour y prendre le duc de Nevers et le transporter en Italie (a). Assuré de cette assistance, le consul rebelle ne mit aucune borne à'ses fureurs insensées. Un citoyen courageux , Nicolas de Bausset , lui lança quelques paroles d'opposition dans une assemblée générale tenue à l'Hôtel de Ville. Mais un autre devait l'abattre; un autre
devait rendre à Marseille ses jours de liberté. François Bouquier eut cette gloire. C'était un homme influent par sa position sociale et par ses qualités privées. D'intelligence avec Henri d'Angouléme qui avait placé en lui toute sa confiance, il arma quelques citoyens, les enflamma de son zèle patriotique, et bientôt il se vit à la tète de mille royalistes déterminés. Dariez réunit aussi ses partisans, et pendant quelques heures le tumulte régna dans la ville. Bien-
(i) Hist. de* Évéqwes de Marseille, t. m , liv. xv. (i) Gaufridi, liv. xm.
tôt les soldats delà ligue perdirent courage, abandonnèrent Dariez. Celui-ci , ne se voyant plus défendu que par Claude de Boniface, dit Cabanes, l'un des capitaines de quartier , et par vingt-cinq de ses complices les plus compromis, chercha à se réfugier sur les galères de Toscane; mais au moment où il allait entrer dans un bateau avec Claude de Boniface, Bouquier les arrêta tous les deux. Un comité de salut public, nommé à la hâte par le conseil municipal renforcé des principaux citoyens du parti royaliste, força les galères de Toscane de sortir sur-le-champ du port. Le gouverneur, en apprenant cette heureuse nouvelle, partit d'Aix avec une chambre du parlement et l'évêque Frédéric Ragueneau. On informa prévôtalement contre Dariez et Boniface, lesquels furent condamnés à expier sur une potence leurs crimes compliqués d'assassinat et de rébellion. Le i3 avril i585 , à minuit, l'exécution se fit aux flambeaux sur la place du Palais de Justice, en présence du prince Henri d'Angoulême, placé à une fenêtre voisine (i).
Cet échec ne découragea pas les ligueurs provençaux. Le comte de Sault , un de leurs chefs, occupa Saint-Paul , Ansouis et LaTour-d'Aigues, pendant que le gouverneur, usant de tous ses moyens pour tenir tête aux ennemis dont le nombre croissait sans cesse, fesait entrer en Provence le régi-
(0 Voyer mon Hist. de Marseille , t. n, Iîy. v , p. na et suit.
ment français de Champagne et le régiment corse sous les ordres du colonel Àlfonse d'Ornano. Une partie de ce régiment corse, commandée par un officier nommé Anthon Christophe, vint former la garnison de Sisteron , et le seigneur de Vins , entretenant des intelligences avec cet officier, se vit sur le point de s'emparer de la place. Il publia un manifeste dans lequel il exhortait les amis de la religion à prendre les armes pour la défendre. A cette voix si bien connue qui remuait tant de passions ardentes, tout s'agita, tout s'ébranla en Provence. De Vins fixa aux Mées le quartier-général des ligueurs, et il eut sous ses ordres leraarquis de Trans , les seigneurs de La Yerdière , d'Ampus , Besaudun, de Bouliers, de LaBarben, deLaBrillane, de Chasteuil, de Saint-Estève, deLincel, de Saint- Marc, de La Molle, deToramenes, de Vauvenargues, de Salignac, de Sillans, de Saint-Pons, d'Oise, de La Palud , de Soliers , de La Roquette , de Salernes, et le chevalier de Montméyan. Le gouverneur de Provence , toujours plein de zèle pour le service du roi , alla s'établir à Tourves où il fut joint par le marquis d'Oraison , les barons de Vence , des Arcs, de Montclar et de Sénas , les seigneurs de Saint- André, d'AUein , d'Eyguières, d'Alamanon, d'Auribeau , d'Entrais, de Buoux , de Beauveser, de Baulmettes, de Barras, de Buisson, de Boyer, de Saint- Canat , de Callian , de Cucuron , de Saint-Cesary, deMontauroux , du Vernegue, de Rousset, d'Espi-
nouse, deRegusse, de La Robine, de Sillon , de Romoles , du Revest , de La Goy, de Grambois , de Janson, d'Istres, etc. Le gouverneur Henri d'Angoulème prit le chemin des Mées, à la tête de ses troupes; mais au bruit de sa marche, plusieurs capitaines ligueurs s'enfuirentaccompagnésdeleurs soldats, et le seigneur de Vins, vivement poursuivi, gagna les frontières du Dauphiné.
Le roi, croyant désarmer les ligueurs par une concession faite à l'Église Catholique, révoqua, au mois de juillet de la même année, tous les édits précédemment rendus en faveur des protestans. L'édit nouveau fut publié dans la ville d'Aix , à son de trompe, par un héraut-d'armes, suivi des consuls-procureurs et des huissiers du parlement, tous à cheval. Dans ce revirement subit , les protestans, rangés jusques alors sous les bannières royales, prirent une attitude hostile. En divers lieux ils coururent aux armes, sous les ordres de plusieurs chefs expérimentés. Le baron d'Allemagne s'assura de Seyne avec l'aide de quelques troupes dauphinoises ; Lesdiguières attaqua Castellane; Montbrun voulut surprendre Grambois; le seigneur de Ceyreste tenta de s'emparer d'Apt défendu par le seigneur de Buoux; mais toutes ces entreprises échouèrent et les capitaines protestans furent toujours repoussés. Us réussirent seulement à se rendre maîtres du Luc, mais le gouverneur de Provence le leur enleva bientôt, et y laissa le comte du Bar,
DE PROVENCE. 2i5
beau-frère du baron d'Allemagne. En même temps le baron de Barge me, chef d'une bande de huguenots, fut tué par des paysans dans la Camargue qu'il ravageait.
Les ligueurs les plusardens n'avaient pas déposé les armes, parce qu'ils suspectaient la sincérité d'Henri III , de sorte qu'il y avait trois partis en présence, le parti de la ligue, le parti du roi et celui des protestans. Tel fut le résultat de ledit du mois de juillet i585. Vers la fin delà même année, trois mille ligueurs languedociens, sous le commandement du maréchal d'Anville, passèrent le .Rhône au-dessus d'Arles avec l'intention de s'emparer par surprise de cette ville où ils avaient des intelligences. On comptait le chevalier d'Ayguières au nombre des principaux conjurés qui devaient leur ouvrir les portes. Le gouverneur s'avança en toute hâte au secours de la place, et les ligueurs, voyant leur entreprise manquée, repassèrent le fleuve. Un président du parlement, six conseillers et un avocat-général se transportèrent à Arles pour instruire contre les coupables. D'Ayguières perdit la tête sur un échafaud et quatre autres furent pendus.
Les protestans occupaient toujours la ville de Seyne. Le baron d'Allemagne y étant entré, réunit un grand nombre de gentilshommes attachés à la religion réformée; déclama tout à la fois contrôla ligue dont la rage bouleversait la France et contre
le roi dont la faiblesse ne présentait aucune garantie. Ensuite il remontra que les religionnaires avaient besoin d'organiser leurs forces pour assurer le triomphe de leurs droits et pour inspirer à leurs ennemis une crainte efficace; que l'union seule ferait leur salut; qu'il fallait mettre dans leurs efforts , dans leurs travaux , de l'unité régulatrice, et qu'ils devaient donner au plus digne d'entre eux l'honneur du commandement. L'ambitieux seigneur ajouta qu'il y avait urgence à faire ce choix, recueillit aussitôt les suffrages de l'assemblée , et fut lui-même élu d'une voix unanime capitainegénéral de toutes les églises réformées de Provence , poste resté vacant depuis la mort de Paul de Kichieu , seigneur de Mauvans. Le baron d'Allemagne, au comble de ses désirs, remercia ceux qui l'entouraient; leur dit qu'il n'épargnerait ni son repos, ni ses biens, ni son sang pour la défense de leur religion , et que Dieu qui lit au fond des cœurs favoriserait une cause si juste. Il exhorta tous ses compagnons d'armes à ne pas aggraver les maux de la guerre par des rigueurs inutiles , à faire merci aux faibles , à n'appesantir leurs coups que sur des ennemis en état d'opposer la force à la force. Cela dit, il nomma le capitaine du Colet gouverneur de la ville de Seyne , et en sortit lui-même incontinent pour se mettre en campagne. Peu après, du Colet fut grièvement blessé dans un combat qu'il eut à soutenir contre une troupe de royalistes sor-
tis de Digne , tout proche d'Espinouse où il allait pour joindre le baron d'Allemagne qui l'avait appelé auprès de lui. Au commencement de l'année i586, Lesdiguières joignit aussi le baron, et tous les deux marchèrent contre la ville de Castellane qu'ils tentèrent en vain de surprendre. Mais ils furent forcés de se retirer avec perte. Lesdiguières et d'Allemagne se séparèrent aux Mées. Le premier vint provoquer la garnison de Sisteron avec laquelle il eut une légère escarmouche. Le second divisa ses troupes en deux colonnes. Il en laissa une à Espinouse , et fit camper l'autre dans le territoire de Thorame , sous le commandement du capitaine Arnaud. Les habitans royalistes ou ligueurs de ce village et des lieux voisins s'y tenaient renfermés avec leurs effets les plus précieux. Ils soutinrent avec courage l'attaque des ennemis, mais le fer et le feu triomphèrent de leur résistance, et la place fut emportée de vive force, « Cette prise, encore « qu'elle coûtât cher aux huguenots, les mit en « telle réputation que tous les villages de cette mo n- « tagne, qui fesaient auparavant les rétifs, portè- « rent l'argent de leur cotisation, ou baillèrent « ostages pour assurance de paiement au terme « qu'ils prenaient (i) ». En même temps, le baron d'Allemagne sortit d'Espinouse , descendit vers le Luc, et donna ordre au capitaine Buisson d'enblo-
(i) Lotrvet de Beauvais, otiv. cité, impartie.
quer le château défendu par un gentilhomme d'Aix nommé Caissan. Cette entreprise n'eut aucun succès. Le chef des réformés provençaux se rendit alors à Trans où il fut joint par le seigneur Du Muy, suintement converti au calvinisme après avoir été un ardent catholique. Les huguenots rançonnèrent ces cantons désolés depuis si long-temps. D'un autre côté , le seigneur de Vins travaillait activement pour la ligue, entretenait des intelligences dans la ville d'Aix et jusqu'au sein du parlement dont il avait gagné plusieurs membres.
Le gouverneur Henri d'Angouléme, voulant se ménager des ressources contre les ligueurs et les protestans'qui l'attaquaient avec un acharnement égal sous des bannières opposées, chercha à former un parti pris indistinctement parmi les anciens razatset les anciens carcistes qui montraient quelque modération ; et ce tiers-parti , dans lequel le parti royaliste vint se fondre à son tour, fut celui des Bigarrais. « On appelait ainsi, dit un historien « de nos troubles religieux (i), les politiques ou « demi-huguenots qui nageaient entre deux eaux; « car on voulait, pour être parfait catholique, qu'on « eût un zèle impatient, qu'on ne souffrit ny paix « ny trêve avec les hérétiques ». La sage conduite d'Henri d'Angouléme ne diminua pas le nombre de ses ennemis qui ne lui tinrent pas compte de la
(i) Le Laboureur, p. 38o.
pureté de ses intentions. L'un de ses plus violens détracteurs fut un gentilhomme de Marseille nommé Philippe Altovitis, époux de Renée de Rieux, ancienne maîtresse de François Ier, appelée d'ordinaire la belle Châteauneuf. Altovitis était un chaud ligueur et jouissait d'un grand crédit. Il écrivit à sa femme, qui se trouvait à la Cour, une lettre pleine d'injures pour le gouverneur de Provence. Cette lettre fut mise sous les yeux du roi et envoyée par le colonel corse AlfonseOrnano au gouverneur luimême qui jura aussitôt de se venger dune manière éclatante. Les états-généraux étaient assemblés à Aix. Philippe Altovitis et d'Arène, premier consul de Marseille, y siégeaient comme représentans des terres adjacentes. Le ierjuin i586, Henri d'Angoulême, enflammé de colère, se fait suivre du capitaine Seguiran et de quelques soldats de sa compagnie des gardes , court à l'hôtellerie de la Tête- Noire, tenue par Jean Perrinet, derrière les Carmes, entre , l'épée à la main , dans la chambre d'Altovitis , le trouve assis sur son lit avec son collègue D'Arène , lui montre sa lettre , lui reproche sa lâcheté , et, sans lui donner le temps d'achever ses excuses, il lui passe son épée au travers du corps. Altovitis, rassemblant ses forces presque éteintes, tire un poignard de dessous son chevet et en frappe le prince dans le bas ventre. Les gardes le percent aussitôt de mille coups et jettent son cadavre par les fenêtres. L'un d'eux , surnommé le Petit Prince,
tue d'un coup de carabine le premier consul de Marseille, témoin inoffensif de cette scène affreuse (i). On transporta le gouverneur dans son palais et il y mourut le lendemain après d'horribles souffrances. La réunion des états avait attiré à Aix un grand nombre d'étrangers. La mort du gouverneur de Provence et des deux députés des terres adjacentes remplit la ville de tumulte et d'effroi. Les portes furent fermées ; on fit des barricades dans plusieurs rues. Par ordre du parlement , le président de Coriolis , les conseillers Bermond , Fabri , Espagnet, Foresta , Tressemanes et le procureur-général de Piolenc parcoururent les principaux quartiers , à cheval et en robe rouge. Ces magistrats parvinrent à calmer l'émotion populaire ; et des rondes soigneusement exécutées, sous la surveillance du président Duc haine , empêchèrent le retour des désordres. En ces conjonctures critiques, le parlement d'Aixprit les rênes du gouvernement , ordonna que les états assemblés continueraient leurs séances sous la présidence des commissaires qu'il élut dans son sein , organisa un bureau de police , renforça tous les corps-degarde , se mit en correspondance avec les consuls des principales communautés , députa à Marseille le président de Saint- Jean, les conseillers Vento et Foresta , et l'avocat-générai Monier , ne cessa
(i) César Noftradamus , ouv. cité, y* partie.
de veiller au maintien de la tranquillité du pays. Le succès couronna son zèle. Mais cette compagnie donna l'exemple d'une injustice révoltante en décidant que les funérailles du gouverneur seraient Élites avec la plus grande pompe et que l'on déposerait ses restes dans la chapelle du roi René , tandis que le cadavre d'Altovitis qui , en frappant le prince , n'avait qu'usé du droit de légitime défense , fut traîné sur la claie et jeté ensuite à la voirie.
La mort d'Henri d'Angoulême porta un rude coup au parti des bigarrats dont il était le créateur et le soutien , et dès ce moment les ligueurs furent à l'aise. Le pouvoir passa en leurs mains , sans secousse , sans violence , par le simple effet de cette loi politique qui , dans tous les temps et dans tous les lieux , a voulu que les hommes de passion et d'enthousiasme l'emportassent , aux jours des discordes civiles , sur les hommes de conciliation et de ménagement. Les états généraux , sentant la nécessité de choisir un chef de renom populaire , réunirent leurs suffrages sur le seigneur de Vins , proclamé général tle toutes les milices provinciales ; et le parlement, où dominait aussi l'intérêt catholique , le parlement qui , en l'absence d'un gouverneur nommé par le roi , avait toujours la prétention de diriger les affaires du pays, donna deux surveillans au nouveau chef élu par les états ; ce furent les conseillers du Castelar
252 HISTOIRE et de Saint-Césaire. Pierre D'Arbaudde Bargemon, Henri de Rabasse , Balthasar Feraporte et Claude Eiguesier , consuls d'Aix et procureurs du comté de Provence , notifièrent au seigneur de Vins son acte de nomination, et ce capitaine-général se rendit aussitôt dans la capitale. Il y organisa ses troupes , et leur indiqua pour rendez-vous les quartiers de Lambesc , de Rognes et de Salon. D'un autre côté , les protestans et les anciens razats , commandés par le baron d'Allemagne , par le vicomte de Cadenet et par le seigneur Du Muy , se préparèrent aux combats , après avoir reçu du renfort. Une troupe de religionnaires languedociens , sous les ordres du seigneur de Blaccons , entra en Provence par Tarascon ; une autre troupe , venue du Daupbiné , vint camper du côté de Sisteron et de Digne; le baron d'Allemagne, dont le quartiergénéral était fixé au Luc, se saisit du lieu du Canet , en la viguerie de Draguignan. En même temps , un gentilhomme nommé de Saint-Michel livra aux soldats du vicomte de Cadenet le village de la Tour-d' Aiguës , assez proche de la ville d'Aix. On vit partout des dévastations et des brigandages. Des chefs de bandes , sans obéir aux ordres supérieurs, sans lier leurs opérations particulières aux opérations générales du parti dont ils avaient arboré les enseignes , se mirent à guerroyer pour leur propre compte. Le féroce Cartier , chef d'une soixantaine de voleurs intrépides, tenta inutile-
ment de surprendre les lieux de Six fours et de Miramas ; mais il eut le bonheur de s'emparer du château de La nia non où il se fortifia. Il répandit la terreur dans la contrée, prit sur la route d'Avignon trente mulets de Marseille chargés de riches marchandises , et tua le conseiller de Mommirail tombé entre ses mains en se rendant à Orange sa patrie.
Le seigneur de Vins mit le siège devant Boulbon, occupé par les troupes du vicomte de Cadenet. Ayant échoué dans cette entreprise , il se dirigea vers le Canet et le pressa si fort, qu'il le contraignit à capituler. Il s'empara aussi de la Tour-d' Aiguës , et vint attaquer avec deux pièces d'artillerie le château de Lamanon ; il le battit si rudement que le capitaine Cartier, qui déjà manquait de vivres, fut obligé de se rendre à discrétion. Ce chef de bandits fut conduit à Aix avec douze de ses complices. Le parlement qui voulait venger la mort de l'infortuné Mommirail, instruisit leur procès en toute diligence. Il condamna Cartier à être tenaillé et tiré à quatre chevaux , et les douze autres à être rompus vifs.
Le château d'Allemagne , siège patrimonial du général en chef des huguenots de Provence, était une de leurs positions les plus importantes, et le seigneur d*Espinouse en avait le commandement. La garnison de cette place ravageait tous les lieux du voisinage, et portait même ses dévastations sur la ville de Riez qui se plaignit au parlement d'Aix.
254 HISTOIRE Le seigneur de Vins ordonna à d'Ampus , l'un de ses capitaines, d'assiéger le château, et c'est ce que celui-ci s'empressa de faire à la tête de deux mille hommes. Toutefois , comme tout indiquait que le siège traînerait en longueur , de Vins s'y rendit lui-même pour le presser , vers la fin du mois d'août i586, accompagné de son beau-frère Saint-André de Sault , de Saint-Canat, de Ventabren, de La Gaud, de Saint-Janet, de La Molle, de Chàteaufort , de Sainte-Colombe, et de plusieurs autres gentilshommes catholiques. D'un autre côté , le baron d'Allemagne, suivi de quatre cents arquebusiers à cheval et de six cents hommes d'infanterie, accourut pour défendre sa place d'armes avec Lesdiguières , de Blaccons, Gouvernet, de Morges, d'Oraison, de Rosset, de Senas, de Bar, de Champoléon , de Ceyreste, de La Goy , de Romoles. De Vins , averti de l'approche de cette colonne ennemie , assembla un conseil de guerre , et la majorité des capitaines, frappée d'une inconcevable terreur, pensa qu'il fallait incontinent lever le siège. Telle ne fut pas l'opinion du général en chef. 11 représenta que l'honneur des catholiques était trop engagé et qu'ils se couvriraient de honte en prenant la fuite sans coup férir , à la première vue de l'armée protestante ; que le pays attendait d'eux plus de confiance, plus d'énergie, plus de courage. Dès-lors on ne pensa plus qu'à combattre. De Vins laissa cinq cents arquebusiers
à la tranchée, et mit le reste de ses troupes en bataille au-dessus d'un coteau situé à la droite du château d'Allemagne. Au bout de ce coteau se trouvait une chapelle dont il confia la garde à une compagnie de cent hommes. Le 5 septembre, les huguenots qui, le matin, étaient partis d'Oraison, arrivèrent vers midi en vue de l'armée catholique. Le baron d'Allemagne, qui marchait à la téte de sa colonne, ordonna à quelques escadrons d'arquebusiers à cheval de mettre pied à terre, et au même instant la garnison du château la seconda en fesant une sortie et en venant attaquer la chapelle occupée par les troupes du seigneur de Vins. Ce dernier , croyant que sa situation était désespérée, rappela les cinq cents hommes qu'il avait laissés à la tranchée sous le commandement de d'Ampus, et commanda aussitôt un mouvement général de retraite sur Riez. Les huguenots se mirent à sa poursuite. La mortdu capitaine de Sainte-Colombe, placé àl'arrière-garde et tué d'un coup d'arquebuse dans un vallon près du bois d'Allemagne, jeta la confusion et l'effroi dans les rangs de l'armée entière qui jusquelà avait marché sans rompre son ordonnance. La déroute fut dès-lors complète, et les soldats catholiques s'enfuirent dans toutes les directions, en couvrant la route de leurs morts , de leurs blessés et de leurs bagages. Le seigneur de Vins , pénétré de douleur, livré au désespoir, voulait se jeter au milieu des ennemis pour y trouver une mort hono-
rable; mais le seigneur de Saiot-Canat , d'une humeur plus froide et plus tempérée, lui fit prendre une autre résolution, et tous les deux précipitèrent leur fuite, suivis de quelques cavaliers. Le baron d'Allemagne fut atteint d'un coup d'arquebuse en poursuivant les fuyards. On l'appuya contre un arbre où il mourut incontinent, et de Vins atteignit la ville de Riez qui lui offrit un asile assuré.
Dans cette journée funeste, les catholiques eurent six cents hommes tués, deux cents blessés et cent prisonniers. Ils comptèrent parmi les morts Ventabren, Châteaufort, Fontanilles, et plusieurs autres capitaines de distinction. De plus, ils perdirent dix-huit drapeaux que les protestans suspendirent aux tours du château d'Allemagne, en signe de triomphe (1). Ceux-ci payèrent bien cher leur victoire par la mort du général. D'ailleurs ils ne jouirent pas long-temps du fruit de leurs succès, et les affaires prirent une autre direction.
Le roi avait donné le gouvernement de Provence à son favori Jean-Louis de Nogaret, duc d'Epernon, maréchal du royaume. Il l'investit de pouvoirs très-étendus, avec mission de pacifier les troubles , et mit sous ses ordres une armée de quinze mille hommes, composée de trois mille suisses, sept régimens d'infanterie, vingt compagnies de gens d'armes, dix-huit de chevau-
(0 Voyez tous les anciens historiens de Provence.
légers , et cinq de dragons. Il y avait dans cette armée quartorze pièces de campagne et toutes les munitions nécessaires. Le i3 septembre de la même année, le duc d'Épernon, suivi d'Antoine Séguier , conseiller d'état et lieutenant civil de la prévôté de Paris, des comtes de Guiche, de Thermes et de Crillon, entra dans Avignon où il fut accueilli splendidement par le vice-légat Dominique de Grimaldi. Le ai il fit à Aix une entrée solennelle. Le président deCorioliset six autres députés du parlement, les consuls, les notables, et les capitaines de quartier le reçurent à la porte Saint-Jean où se trouvait un arc de triomphe élevé en son honneur. Trois cents enfans portaient de longs roseaux au bout desquels flottaient des banderoles, et ils fesaient retentir les airs des cris de Vive la Messe ! vive le Roi! vive le Duc ! Le lendemain d'Épernon se rendit au sein du parlement. Il y blâma avec véhémence la nomination du seigneur de Vins au commandement général des troupes provençales; mais, sur les représentations qu'on lui fit, il fut forcé de reconnaître que cette nomination avait été dictée par des circonstances impérieuses.
Le nouveau gouverneur, pour atteindre le but de sa mission, devait se placer entre les huguenots et les catholiques ardens. 11 fallait désarmer les deux partis et les réduire à l'impuissance de se déchirer, en les courbant sous le joug modé-
rateur de l'autorité royale. La défaite du seigneur de Vins et la mort du baron d'Allemagne aplanissaient bien des difficultés. Les capitaines protestans , privés de direction , ne suivaient plus que leur impulsion personnelle. Les uns firent leur soumission, les autres sortirent du pays, et les huguenots de Provence ne possédèrent plus que la ville de Seyne. Le duc d'Épernon proposa d'abord à Bougerel, gouverneur de cette place, de la rendre aux conditions les plus avantageuses. Il lui promit l'oubli du passé, lui donna la faculté de se retirer à Sisteron ou dans telle autre ville qu! serait à sa convenance ; lui garantit le paiement d'une pension annuelle, et lui fit même espérer les récompenses du roi pour un si grand service. Bougerel se montrait assez disposé à accueillir les propositions du gouverneur de Provence ; mais il craignait la résistance des officiers placés sous ses ordres , et , dans la perplexité de ses sentimens , il se borna à faire une réponse ambiguë. Alors le duc d'Épernon, ne gardant plus de ménagement, ne pensa qu'à réduire Seyne par la force des armes. Il convoqua à Aix une assemblée des communautés, fit approuver sa résolution, et marcha en toute hâte vers les montagnes de la Haute Provence à la tête de deux régimens , de trois compagnies de gendarmes et de deux de chevaulégers. Le plus difficile était de transporter les pièces d'artillerie, mais des mariniers de Marseille
les traînèrent avec une célérité étonnante. Le duc étant arrivé sous les remparts de Seyne, envoya le seigneur de Valavoire vers le capitaine Bougerel , pour le sommer de rendre la place sous peine de la vie. Sur le refus de ce gouverneur , l'artillerie royale foudroya la ville, et les assiégés, ne pouvant pas prolonger leur résistance , demandèrent à capituler; mais ils furent bientôt forcés de se rendre à discrétion. Sigaudi, de Manosque, l'un des capitaines du duc d'Épernon , pénétra dans Seyne par une grande tour, ordonna à tous les soldats huguenots délivrer leurs armes, et permit seulement aux officiers de porter Fépée. Le duc entra ensuite dans la place avec toutes ses troupes. Il fit jurer aux prisonniers de ne rien entreprendre contre le service du roi, et leur permit d'aller où bon leur semblerait. Malheureusement il y eut des limites à cet acte de générosité et de clémence. On retint Bougerel captif au château de Sisteron. Les capitaines Arnaud , Louis Ogine de Valerne et La Nose, Lacombe, ministre du culte protestant, ci-devant religieux carme , et un habitant de Seyne , furent pendus comme des malfaiteurs.
Le calme se rétablit en Provence, mais la prospérité publique n'y revint pas. La peste ravagea la ville de Marseille et celle d'Aix (i). Le parlement
(i) La contagion commença vers le milieu du mois <U novembre i586 et finit en mai 1587.
s'éloigna de la capitale pour ne point interrompre le cours de la justice. La moitié de la compagnie se retira à Saint-Max i min , l'autre à Pertuis. I.e duc d'Épernon alla visiter les districts de Digne, de Moustiers , de Fréjus, de Toulon, d'Hyères, et veilla partout au maintien du bon ordre. Il fit raser le château Du Muy et celui de Châteaudouble qui pouvaient servir de refuge aux factieux. Sur sa convocation, les états-généraux se tinrent à Salon le ao janvier 1587. Le premier président de Foresta, baron de Trets , y assista en qualité de commissaire du roi de France, et y remplit la fonction correspondante à celle qui , dans la suite, fut confiée aux intendans. L'assemblée décréta l'entretien d'une force militaire en permanence. Elle offrit au gouverneur un don de douze mille livres que celui-ci eut la noblesse de refuser, en fondant son refus sur les misères du pays. Le roi le rappela bientôt auprès de lui et donna le gouvernement de la province à son frère aîné Bernard de Nogaret , seigneur de La Valette.
Le calme dont la Provence jouissait n'avait aucune condition de durée , car il y avait beaucoup d'élémens de désordre et très-peu d'élémens d'organisation et d'harmonie. Le corps de troupes dont l'entretien avait été voté par les états - généraux n'était composé que de soldats désignés sous le nom général de gascons, parce qu'ils appartenaient aux provinces méridionales de la France. L'inten-
tion des états avait été bonne , car ils avaient voulu comprimer tous les factieux et contenir tous les partis par le déploiement d'une force neutre, étrangère au pays et conciliatrice. Les membres de cette assemblée se trompèrent cruellement. L'entretien de la nouvelle milice ne fut considéré que comme une charge accablante. Ses chefs d'ailleurs soulevèrent contre eux des flots de colère et de haine, « parce que, dit un auteur (i), ils s'engraissèrent « bien aux dépens du pauvre peuple. Leurs pro- « pos altiers aliénaient d'eux les cœurs des honné- « tes gens delà province. . . . la libéralité et cour- « toisie de laquelle ces gascons usaient envers les « femmes estaient taxées d'impudicité » . Le même auteur fait judicieusement observer que « toutes « ces choses aidaient fort aux pratiques de mon- « sieur de Vins ». En effet, le mécontentement populaire avança beaucoup les affaires de ce chef du parti ligueur. En ce moment il revenait d'auprès du duc de Guise , et dès qu'il eut mis le pied sur le territoire provençal, plusieurs communautés lui adressèrent leurs plaintes et lui proposèrent une prise d'armes. De Vins calma les esprits. Il négociait alors avec le duc de Savoie , et il voulait , avant de rien entreprendre , avoir des assurances de ce côté.
Cependant on préluda bientôt à la guerre civile.
(i) Louvet de Béarnais , ouv. cité, p. 497 et suiv-
Arles et Marseille s'ébranlaient, agitées par des ligueurs ardens. Aix était dans l'effervescence. De Becaris , le chevalier de Chasteuil , les capitaines Brun et Eustache alimentaient l'esprit de sédition. Tous les Dimanches , trois ou quatre cents jeunes hommes fesaient ensemble des exercices militaires sous les yeux des notables et des chefs de famille. Au départ du duc d'Épernon , le parlement d'Aix avait pris les rênes du gouvernement de Provence, et La Valette, nouveau gouverneur, ne se rendit à son poste qu'au mois de mars de l'année 1 588. Les députés de cette compagnie souveraine allèrent à sa rencontre jusqu'à Éguilles. Il parut devant Aix pendant la nuit, en trouva les portes fermées, et se vit obligé d'attendre jusqu'au lendemain dans un cabaret situé hors de la ville, parce qu'on lui avait fait craindre l'exaspération des partisans du seigneur de Vins , irrités de ce qu'il avait voulu faire son entrée avec des troupes quand on était convenu qu'il n'aurait que ses domestiques à sa suite. Le président de Coriolis, son ami, essaya vainement de lui donner pour asile la commanderie de Saint-Jean, occupée déjà par le parti contraire. Le lendemain La Valette entra dans la ville et se logea au couvent des Augustins. Quelques jours après , voyant que la capitale jouissait d'une tranquillité parfaite, il voulut aller s'assurer des principales positions militaires et civiles : des villes d'Apt, de Manosque , de Forcalquier et de Sis-
teron, qui dominaient le territoire d'outre-Durance; des châteaux de Saint-Paul et de Mirabeau ; des villes d'Hyères, de Fréjus et de Moustiers, placées dans les vigueries de la Basse Provence ; du château du Puy-Sainte-Réparade ; du bourg de Berre d'où l'agriculteur tirait les sels. Mais , avant son départ, La Valette exigea du parlement et des consuls-procureurs la promesse de ne laisser entrer à Aix, pendant son absence, aucun gentilhomme étranger, mesure évidemment dirigée contre le seigneur de Vins. Sitôt que le gouverneur eut quitté la ville , le général de la ligue provençale , à cheval et suivi d'un seul serviteur, se présenta, le a5 juin, à la porte Saint-Jean où l'attendait le baron deTrets, secrètement dévoué aux ligueurs. La garde l'empêchant d'avancer, le premier président s'écria qu'il était natif d'Aix, et par conséquent non compris dans la défense ; puis il lui donna la main et lui fit passer la porte. Le peuple accueillit le seigneur de Vins avec des transports d'enthousiasme (i). Coriolis, ami de La Valette, fit rendre par le parlement un arrêt qui ordonnait au chef des ligueurs catholiques de sortir de la ville; mais le premier président paralysa cet ordre en différant de signer l'arrêt. Le peuple d'ailleurs s'opposa à son exécution et porta de Vins en triomphe. Dès ce moment la ligue devint maîtresse de la
(i) Il lui donna le nom de N ouate Douât Pajre , notre bon père.
capitale où La Valette fit de Tains efforts pour entrer. La nouvelle de la journée des barricades dans laquelle les ligueurs parisiens avaient chassé de leur ville le roi de France, inspira du courage aux ligueurs provençaux, et la plupart des communautés se déclarèrent pour eux. On fit revivre la dénomination de Bigarrais qui fut donnée aux partisans de La Valette. À Marseille les deux partis étaient en présence, toujours prêts à en venir aux mains. Nicolas de Cépède, premier consul, était à la tête des ligueurs. Les deux autres consuls , Antoine de Lenche et Jean Bousquet, dirigeaient les bigarrats. Comme il importait au seigneur de Vins d'établir sa domination dans cette ville, il y envoya Besaudun , Tune de ses créatures les plus influentes, et ne tarda pas lui-même d'y arriver. Dès-lors les ligueurs marseillais remportèrent, et la majorité du conseil municipal se rangea sous leur drapeau. Antoine de Lenche, plein d'audace et d'intrépidité, ne désespéra pas du succès de sa cause. Le 26 août, vers les dix heures du soir, il réunit cinquante bigarrats armés de toutes pièces, s'avança vers l'Hôtel de Ville pour s'en emparer de vive force , et renversa d'un coup de pistolet l'un des hommes de garde qui le sommait de se retirer. Pendant que la lutte était engagée entre sa troupe et les soldats du poste, le premier consul accourut avec une bande de ligueurs et mit les bigarrats en fuite. Lenche alla se réfugier dans le couvent de
l'Observance. Les ligueurs y coururent, firent partout des recherches minutieuses, le trouvèrent enfin caché dans un tombeau et vinrent le massacrer devant le bénitier de l'église. Son cadavre fut livré aux enfans qui le traînèrent dans les rues.
Arles fermentait aussi. Marclcard, de Beaujeu, de Méjanes , de Grille , personnages les plus considérables de la cité , y soutenaient, de leur crédit et de leur influence, la cause de La Valette qui avait fixé sa résidence à Permis. Mais Pierre Biord, lieutenant en la sénéchaussée, gagné par les ligueurs, travaillait pour eux sans relâche. Bientôt ils triomphèrent de leurs ennemis, et la ligue se vit maîtresse des trois premières villes de la Provence , Aix , Arles et Marseille.
Le roi venait de se réconcilier avec le duc de Guise qui lui avait imposé l'édit de juillet i588. Ce nouvel édit dégradait les protestans de tous les emplois civils et militaires. Les catholiques devaient s'engager à ne reconnaître pour monarque légitime , après la mort de Henri III, qu'un prince catholique , et l'on assurait une prochaine convocation des états-généraux du royaume. Cet incident changea la position de La Valette , qui se trouvant brouillé avec la maison de Guise , et se voyant dépassé par le seigneur de Vins, embrassa les intérêts de l'union protestante, et fit alliance avec Lesdiguières qui dirigeait toujours les protestans du Dauphiné. Le parlement d'Aix reçut avec joie l'édit
de juillet qui donnait gain de cause au parti catholique. Il ordonna des fêtes publiques et une procession générale, prêta serment d'obéissance à l'édit , l'exigea de tous les officiers placés sous ses ordres, et chargea même des commissaires d'aller à l'Hôtel de Ville le recevoir de tous les chefs de famille. Le roi ne tarda pas à demander à la province des députés pour les états de Blois. Les états-généraux duComté se réunirent à Ajx, conformément à cette invitation. Ils députèrent l'archevêque d'Àix pour le clergé, Besaudun pour la noblesse, Honoré de Guiran et les consuls deForcalquier et de Castellane pour le tiers-état. Après cela ils dressèrent le cahier de leurs doléances. On demanda que les ordonnances touchant l'Église fussent observées ; que les bénéfices ne fussent donnés qu'à des provençaux ; que les protestans fussent chassés du pays et que les biens des opiniâtres servissent aux besoins de l'état. On demanda en outre la destitution de quelques fonctionnaires, la cessation de la vénalité des charges , la diminution des frais de justice et le licenciement des troupes étrangères, parce que, disait-on, la garde de la province ne devait être commise qu'à la fidélité de ses habitans. Enfin l'on protesta contre les actes qui pourraient émaner de tout autre assemblée illégalement convoquée sous le nom d'états-généraux du pays de Provence , et d'avance on les déclara nuls et non avenus.
Cette déclaration était dictée par de graves motifs, par des craintes sérieuses. L'on savait en effet que La Valette avait pris la résolution de convoquer à son tour les états de Provence, et il netarda pas à fixer pour le mois d'octobre le siège de l'assemblée à Pertuis où il résidait encore. Bien que le parlement fit défense , sous des peines sévères , à tous les sujets du roi d'assister à cette réunion , les ennemis de la ligue et du seigneur de Vins s'y portèrent en assez grand nomdre, et la session s'ouvrit sous la direction du président de Coriolis, del'avocat-général de Monnier, d'Henri de Serres, président au bureau des trésoriers généraux de France, et de Claude de Grasse, chevalier de l'Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem , tous les quatre agissant en qualité de commissaires du roi. L'assemblée cassa les consuls d'Aix , leur défendit de se mêler des affaires publiques, et nomma à leur place procureurs du pays nés le marquis d'Oraison et les premiers consuls de Forcalquier et de Brignolles. Elle fit aussi choix des procureurs joints, à savoir, pour le clergé, l'évêqued'Apt et l'abbé deVal-Sainte; pour la noblesse, les seigneurs de Pontevès et de Barras; pour le tiers-état, les consuls de Pertuis et de Draguignan. De plus on délibéra de lever, aux frais de la province, un corps de troupes considérable; et comme la majorité parlementaire s'était rangée sous les drapeaux de la ligue, on résolut aussi de supplier le roi d'établir une chambre de
justice, composée des magistrats formant la minorité du parlement , et dont la résidence serait fixée dans la ville que désignerait le monarque.
Pour soutenir la lutte contre le gouverneur et pour balancer le pouvoir de rassemblée de Pertuis , le parlement qui siégeait à Aix convoqua au mois de novembre d'autres états- généraux en la ville de Marseille. Ces états se tinrent sous la présidence du conseiller Sommât du Castellar et de l'avocat-général Honoré de Laurens. On y vit siéger Matai , vicaire-général de l'archevêque d'Aix , une foule de gentilshommes ligueurs et les consuls d'Àix qui continuaient de prendre le titre de procureurs du pays nés, malgré le décret de destitution lancé contre eux par les états de Pertuis. L'assemblée confirma le seigneur de Vins dans sa charge de généralissime; ensuite elle décréta la levée de six mille hommes d'infanterie , de quatre cents chevau-légers et de trois compagnies de gens d'armes de cinquante lances chacune. « Partout, « dit un auteur qui bien souvent me sert de « guide (i), partout le menu peuple tenait le parti « de la ligue; mais les riches, qui oc paix pour conserver leurs biens, gouvernaient « encore, bien que la division fût si générale que « par toutes les villes il y avait deux partis, même « une si grande partialité dans les familles que le
(i) Louvet, ouv. cité, t. m , p. 5»3.
<r père et les en fans, la femme et le mari se trou- « vaient de partis divers. » Au fait , il ne pouvait pas y avoir plus de confusion, plus d'anarchie. Une scission funeste avait éclaté dans le parlement d'Aix ; deux gouvernemens ennemis se trouvaient en présence ; deux assemblées rivales , se décorant toutes les deux du respectable titre d'États-Généraux, se lançaient mutuellement des anathèmes. Où placer la règle des devoirs dans ce conflit brûlant où tant d'intérêts politiques se compliquaient de tant de passions religieuses , dans cette société malheureuse que tourmentaient d'aussi longues et d'aussi cruelles discordes? A quelle source l'honneur devait-il puiser ses lois et le patriotisme ses inspirations ? A quels signes reconnaître les pouvoirs usurpés et les pouvoirs légitimes ? Où chercher le bien, où trouver la place du mal?
On combattait de part et d'autre avec un acharnement incroyable, bien que l'on ne portât aucun de ces coups décisifs qui terminent les guerres civiles, en mettant un parti sous les pieds d'un autre parti. La Valette tira de Sisteron quelques pièces d'artillerie, assembla toutes ses troupes, vint assiéger Valençole, et ne s'en rendit maître qu'après avoir reçu, au-dessous de l'aîne, un coup d'arquebuse qui l'obligea de se faire porter à Manosque sur un brancard. Ensuite son armée s'empara de Pey rôles, et le seigneur de Buoux eut la cuisse rompue à l'attaque de cette place. En même
temps un corps de ligueurs, commandé par le marquis de Trans, surprit Fréjus qui tenait pour La Valette. Une autre colonne du même parti, sous les ordres du seigneur d' A m pus, attaqua le château de Jonques où le capitaine d'Ourgon, l'un des meilleurs officiers du gouverneur de Provence, s'était retranché avec cent vingt hommes d'élite. D'A m pus prit le château par escalade et tua, d'Ourgon avec cinquante de ses soldats. Quelques jours après, de Vins sortit lui-même d'Aix à la tête de six compagnies de gens d'armes et de plusieurs compagnies d'infanterie, passa la Durance et fit dessein de surprendre Pertuis que le seigneur de Janson avait promis de lui livrer. Il entra dans la ville presque sans coup férir; mais le château lui opposa une résistance opiniâtre. La dame de La Valette, femme du gouverneur, s'y était renfermée et déployait un courage héroïque. De Vins, craignant d'être enveloppé par les troupes royales qui s'avançaient en grand nombre, eut hâte de retourner à Aix. Ces troupes furent bientôt maîtresses de tous les villages voisins. Elles ravagèrent le territoire de cette capitale , vinrent insulter ses remparts, emportèrent beaucoup de bétail, et firent des prisonniers parmi lesquels se trouva un procureur nommé Dise. Les habitans prirent l'épouvante , et le seigneur de Vins fit une sortie pour les rassurer. On tira des canons placés sur les murailles. L'un d'eux creva avec un bruit hor-
rible, tua le capitaine Rambert, l'apothicaire Rolland , et blessa plusieurs soldats ligueurs. L'armée royale, chargée de butin, opéra sa retraite. Le seigneur Du Muy, l'un des plus chauds partisans de La Valette, fut égorgé dans son château par ses paysans révoltés , pendant que le commandeur de Roquebrune tombait sous les coups du nommé Àinesi, son vassal (i).
Sur ces entrefaites, le roi, qui ne pouvait se soustraire à l'influence de la ligue, envoya en Provence le comte de Pont-Carré , maître des requêtes, et de Sainte-Marie, gentilhomme du Dauphiné, pour engager La Valette à se démettre de son gouvernement, et, en cas de refus, pour le confier au parlement d'Àix. Comme on pouvatf le prévoir, La Valette, qui s'était fixé à Brignolles, refusa de donner sa démission, et les commissaires du roi furent alors obligés de présenter au parlement l'édit dont ils étaient porteurs, lequel fut aussitôt lu en audience solennelle et publié dans la ville avec des transports d'allégresse. Les consuls d'Aix et Matai, vicaire- général du diocèse, agissant tous ensemble comme procureurs du pays, écrivirent à Henri III une lettre de remerciment. Les ligueurs provençaux, favorisés par ces circonstances , sentirent redoubler leur énergie et leurs forces. De Vins ne tarda pas à se rendre maître de la ville et
(i) Gaufrkii, liv. xm.
du château de Pertuis, grâce aux intelligences qu'il n'avait cessé d'entretenir avec quelques bourgeois secrètement attachés à sa cause. Les affaires de La Valette déclinaient d'une manière sensible. Les seigneurs et les villes qui jusque-là s'étaient montrés fidèles à son autorité, l'abandonnèrent tour à tour, entraînés par la politique nouvelle du roi de France, ne voulant pas d'ailleurs se mettre en rébellion contre ce souverain qui venait de destituer La Valette de son commandement. Abandonné de tous côtés y le gouverneur de Provence ne possédait plus que Brignolles dont il avait confié la garde à un membre de la famille de Pontevès.
Le seigneur de Vins, au comble de la joie, alla se loger à Tourves pour tenir en échec cette ville de Brignolles où il avait vu le jour et qui refusait de se soumettre. Les habitans avaient commis de grands dégâts sur les riches domaines qu'il y possédait. Ils y avaient détruit ses moulins, ruiné ses vergers et ses jardinages , mis la hache au pied de trois mille arbres fruitiers. Aussi leur en voulait-il beaucoup , et il ne soupirait qu'après le moment où il pourrait goûter le plaisir d'une vengeance éclatante. Ce moment désiré ne se fit pas attendre. Le dernier jour de l'année i588, une heure avant le coucher du soleil, de Vins sortit de Tourves avec cent vingt cavaliers et trois cents hommes d'infanterie. Pour tromper les espions du gouver-
neur Pontevès renommé par sa vigilance, il prit la route d'Aix , chemina par cette voie jusque bien avant dans la nuit, reçut un renfort de cinq cents hommes, et lorsqu'il eut un peu dépassé St.-Maximin, il fit retourner sa petite armée vers Brignolles, non pas par le même chemin qui était à droite, mais par la route qui se trouvait à gauche , du coté de Bras. Il arriva sous les murs de Brignolles le iei janvier i58o,, deux heures avant le jour. Les habitans , qui le croyaient fort loin , se reposaient de leurs veilles précédentes et de leurs longues fatigues. De Vins, après avoir reconnu les lieux, ordonna d'escalader les remparts, tout proche un moulin à eau , pour que le bruit de l'eau courante empêchât les sentinelles de la garnison , placées en cet endroit, d'entendre les soldats qui devaient poser les échelles. Au signal convenu, cent hommes montèrent sans résistance; mais un jeune garçon boulanger qui les aperçut, jeta l'alarme dans la ville. En même temps, ces hommes qui ne s'étaient point troublés, brisèrent une porte à coups de hache , et le seigneur de Vins entra aussitôt avec le reste de ses troupes. Tous ceux qui se présentèrent dans les rues furent passés au fil de l'épée. D'autres se barricadèrent dans leurs maisons, et de là ils firent pleuvoir sur les assaillans une grêle de tuiles , de pierres, et tout ce qui leur tombait sous la main. L'air était rempli du bruit des tambours, du hennissement des che-
vaux, des affreuses clameurs des combattans, des cris douloureux des blessés, et le son du tocsin ajoutait à l'horreur de cette scène épouvantable. Le sang coulait en abondance. Les ligueurs, enivrés de pillage et de meurtre, ne voulaient faire aucun quartier. Quelques habitans de Brignolles se sauvèrent par-dessus les murailles. Le gouverneur de Pontevès se retira avec ses deux frères et quelques-uns de ses soldats dans le couvent des Observantins, où il se défendit pendant plusieurs heures. Il se rendit à condition que lui et ses compagnons auraient la vie sauve et demeureraient prisonniers de guerre; ce que le seigneur de Vins exécuta ponctuellement. Les trois Pontevès furent envoyés à Forcalqueiret où ils restèrent jusqua ce qu'ils eussent payé une rançon considérable (i).
Brignolles fut entièrement saccagée , et le seigneur de Vins la condamna à lui payer , à titre d'indemnité , la somme de trente mille écus , somme énorme pour une ville accablée déjà d'épuisement, déjà livrée à toutes les fureurs d'une soldatesque avide et brutale. Par un raffinement de moquerie cruelle , on donna à cette catastrophe le nom à'étrennes de Brignolles , parce qu'elle arriva le premier jour de l'année i58o,. « Après « que toutes choses furent calmes, et que les
(i) Voyei tous les anciens historiens de Provence.
DE PROVENCE. 275 a soldats eurent emporté leur butin , de Vins fit a venir à son logis tous les principaux qui étaient « restés , parmy lesquels il y en avait encore qui • l'avaient offensé en son particulier, auxquels « il dit que c'était une vergogne et de la quelle il « était fort marry , que Brignolles fût le seul lieu « en cette province qui le haït , quoi qu'il y eût « pris naissance et qu'il se fût souvent efforcé de « leur faire du bien , ils se fussent montrés si as- « près en son endroit , qu'ils lui eussent rasé sa a maison et gouspillé son bien ; que quand il « userait du pouvoir qu'il avait, et ferait de même « à leurs maisons , tout le blâme serait attribué à « ceux qui avaient commencé, et donné sujet « d'user d'une telle revanche. Toutefois qu'il vouer lait se montrer plus modéré en leur endroit , « et qu'à ces fins il les avait fait assembler pour « leur faire savoir que de son côté il était saoul « des maux qu'ils s'étaient réciproquement fait , « et qu'à l'avenir il voulait vivre en paix avec eux, o et les priait d'en faire de même. Et pour leur a faire connaître que ce qu'il disait partait du bon ce du cœur, il leur voulait vendre son bien et leur « donner terme suffisant pour le payement , afin « d'ôter toute occasion de différend à l'ave- « nir (i). » Le généralissime de la ligue provençale, après avoir passé ce contrat de vente, con-
(i) Lotnret, loco citato.
fia le gouvernement de Brignolles au seigneur de Saint-Marc , et revint le 7 janvier à Àix , où il trouva les commissaires royaux de Sainte-Marie et de Pont-Carré qui le félicitèrent de sa victoire. Quelques jours après , le parlement convoqua dans cette capitale rassemblée des communautés , sous la présidence des conseillers de Bascas et de Griffon , et de l'avocat-général de Laurens. On y délibéra d'écrire au roi pour l'informer de la désobéissance de La Valette et pour lui demander un autre gouverneur. Mais un autre système politique venait de prévaloir dans l'esprit du faible Henri III. Ce prince sentait le besoin de ménager le duc d'Èpernon qui possédait presque toute la Guienne, et, placé sous le joug de cette nécessité impérieuse, il voulut maintenir dans le gouvernement de Provence le frère de ce redoutable seigneur. Toutefois , prévoyant la résistance du parlement d'Aix à l'exécution de ses nouveaux ordres, le roi envoya ses lettres-patentes à Bonfils , lieutenant du grand sénéchal. Mais la haute cour de justice fit défense , sous telles peines que de droit , de publier l'édit du prince et de le rendre exécutoire , avant qu'elle l'eût vérifié ellemême. Nonobstant cette inhibition , La Valette continua de prendre le titre de Gouverneur de Provence et d'agir comme tel. Il convoqua au mois de mars , en la ville de Riez qni se soumit à lui , une assemblée des communautés de son obéissance , et il
en confia la présidence à Bonfils. Le nouvel édit d'Henri III avait relevé son parti , fort de la puissance royale , niais faible du côté des sympathies populaires , gagnées à la cause de la ligue. L'assemblée de Riez fournit des secours à La Valette et pourvut à l'entretien de ses troupes. D'autres troupes lui arrivèrent du Languedoc et du Dauphiné; dès lors il se vit en état de lutter avec avantage contre le seigneur de Vins , et les hostilités furent reprises.
Le clergé marseillais fit une procession solennelle où vingt mille personnes assistèrent. Le peuple d'Arles, constamment excité parles agitateurs de la ligue, se souleva contre le juge Pierre de Varadier, connu par son attachement à la cause royale, l'égorgea dans sa maison et jeta son corps par les fenêtres. Àigaud et Servile, domestiques du comte de Carces , fils du fameux seigneur qui avait commandé les ligueurs provençaux quelques années auparavant, assassinèrent Pompée de Grasse, seigneur de Bormes , dans son château que les paysans du lieu livrèrent au pillage. L'armée de La Valette occupa Saint-Julien-le-Montaignier dans la viguerie de Barjols, et Montagnac dans la viguerie de Moustiers. Les ligueurs envahirent Beatimont, reprirent Saint-Julien et forcèrent Ma ne. Un jeune gentilhomme, appelé Montgaillard et parent du gouverneur, s'avança jusqu'aux portes d'Aix, suivi de huit compagnons aussi téméraires que lui , pour
faire, disait-il, un coup de pistolet. Une sentinelle placée sur le clocher de Saint-Sauveur signala cette petite troupe ennemie, et le seigneur de Vins, qui s'exposait toujours comme un simple soldat, sortit aussitôt de la ville, accompagné du comte de Carces, de d'Ampus, de Besaudun, de Dedons de Lambesc et de quatre autres capitaines ligueurs, pour se trouver en nombre égal à celui de leurs adversaires. Montgaillard, craignant que lesligueurs ne sortissent en plus grand nombre , tourna la bride et se mit à fuir; mais de Vins courut après lui et l'atteignit enfin auprès de Rognes. Alors Montgaillard et ses cavaliers, l'épée et le pistolet à la main, firent tout à coup volte-face et attendirent l'ennemi de pied ferme. Les deux troupes firent une décharge et se ruèrent Tune sur l'autre tête baissée. Dans ce choc Montgaillard reçut d'abord au front un coup de pistolet et reçut ensuite à la gorge un violent coup d'épée qui l'étendit mort sur la place. D'un autre côté , Dedons de Lambesc perdit la vie, et la plupart des combattans furent plus ou moins gravement blessés. La fatigue et la nuit les séparèrent. De Vins emporta à Aix le cadavre de Montgaillard, et la dame de La Valette le lui fit demander avec empressement. Le chef des ligueurs, aussi galant que brave, le lui rendit aussitôt, se contentant de dire : au regard des dames toute sorte d'hostilité doit cesser.
Durant ces troubles civils on apprit à Aix que
la princesse Chrétienne de Lorraine , sœur du roi de France , laquelle allait à Florence pour y épouser le grand duc de Toscane, venait d'arriver à Avignon. Le parlement et le seigneur de Vins envoyèrent vers elle le gentilhomme de La Molle pour la complimenter. La duchesse, animée de senti mens conciliateurs , lui demanda si les chefs de la ligue en Provence se prêteraient à un accommodement avec le parti du roi , et , dans ce cas , elle offrit sa médiation. Elle commanda à La Molle de lui donner réponse à Salon où elle devait s'arrêter. La Molle, étant retourné à Aix, revint dire à la duchesse de Toscane qu'un accommodement fait sous ses auspices serait toujours bien reçu; mais la princesse vit bientôt que cette assurance n'était qu'une vaine parole, car ayant envoyé à Aix Frédéric Ragueneau, évêque de Marseille, pour jeter la première base de la conciliation désirée , le peuple ne le voulut pas recevoir , sous prétexte qu'il soutenait trop ouvertement la cause royale , et le prélat alla se loger à la commanderie de Saint- Jean , située hors des murs. La duchesse vint ellemême se présenter aux portes de la capitale ; on la reçut avec des marques de respect, mais on visita ses carrosses d'une façon toute brutale, et l'on s'opposa derechef à l'entrée de l'évêque de Marseille. Chrétienne de Lorraine , irritée de ce procédé , abandonna son ouvrage et sortit d'Aix en toute diligence.
Aussi bien l'exaspération des deux partis présentait alors d'insurmontables obstacles à leur rapprocbement. L'assassinat des Guises enflammait davantage les fureurs de la ligue, et le parlement de Paris commença des procédures pour venger leur mort. Cette cour , vivement attachée aux ligueurs , crut donner de nouvelles forces à leur parti en s'unissant par une correspondance intime à tous les parlemens de France. Le 6 avril i58g elle écrivit au parlement d'Aix la lettre suivante :
« Messieurs , les dangers qui nous environnent « de toute part nous admonestent assez du péril a que court notre sainte religion catholique , apos- « tolique et romaine , par le dessein de ceux qui « tendent à l'opprimer en favorisant et fomentant « l'hérésie , perte capitale de cet état , à quoi il « est besoin de vertueusement s'opposer, pour ne « laisser pulluler ce mal et jeter plus profondes
« racines Nous avons estimé être de notre
« devoir de vous convier d'entrer avec nous dans « la sainte union qu'avons jurée , et de vous y a obliger par même religion de serment , nous « assurant qu'à votre imitation les magistrats in- « férieurs et tout le reste du peuple se rangeront « aisément à la même résolution , et que par une « bonne et fraternelle .intelligence et corresponde dance des parlemens , Dieu nous fera la grâce « de nous préserver des orages dont nous som- « mes menacés. Embrassez donc avec nous , s'il
« vous plaît, la défense d'une* si juste et si sainte « cause , afin qu'unis de corps et d'esprit , nous « symbolisions non-seulement en volonté , mais
« aussi en effets et actions Nous vous ferons
« participans de nos délibérations , pour entre- « tenir un fraternel accord entre nous en ce qui « dépend de nos charges. Sur ce , prions le Créa- « teur de vous vouloir donner , Messieurs , très- « heureuse et longue vie.
« Vos bons amis et confrères, les gens tenant « la cour de parlement (i). »
Le parlement de Provence résista aux propositions du parlement de Paris , sans qu'on puisse bien comprendre la cause de cette résistance , puisque la majorité de ses membres était depuis long-temps engagée dans le parti de la ligue. L'esprit de rivalité fut peut-être son secret mobile. Peut-être voyait-il avec peine la supériorité que le parlement de Paris prétendait s'arroger sur les parlemens de province. De Vins , apprenant que le duc de Mayenne avait été déclaré lieutenantgénéral du royaume par les partisans de la nouvelle unipn , assembla dans l'Hôtel de Ville d'Àix les principaux du parti et tous les chefs de famille y de cette capitale , nobles , bourgeois et marchands, pour recevoir d'eux un serment solennel. Ceux qui refusèrent furent forcés de quitter la ville. Le sei-
(i) Gaufridi , ibid.
gneur de Vins , suivi d'une troupe de forcenés dont le chef était un carme nommé frère André , se présenta devant le parlement assemblé et le contraignit au serment. La Valette fît alors publier des lettres-patentes par lesquelles le roi ordonnait à tous les magistrats et officiers de justice d'abandonner les villes rebelles et d'aller remplir leurs fonctions dans celles qui lui étaient restées soumises. Dès ce moment le parlement de Provence se divisa en trois fractions. La plus petite fut de ceux qui ne voulurent suivre aucun parti et voulurent voir jouer le jeu aux autres ; gens qui ne sont ni chauds ni froids (i). Ceux-là se retirèrent , qui dans leurs terres , qui clans la ville d'Avignon , qui à Marseille , pour y attendre la fin de cette lutte. Les autres suivirent les drapeaux du seigneur de Vins ou de La Valette. Les premiers restèrent à Aix et formèrent le parlement de la ligue ; les seconds se rendirent à Pertuis et s'y installèrent sous le titre de Parlement Royal et sous la présidence de Coriolis qui s'était depuis longtemps éloigné de sa compagnie. Ces magistrats , fidèles au roi, ne furent d'abord que neuf (a), mais
(i) Louvet, ibid.
(a) C'est-à-dire Coriolis, Jean d'Àrcussia, Guillaume deCadenet, François de Foresta, Marc-Antoine d'E»calis, de Leydet Segoyer, Balikasar dePérier, Antoine de Seguiran, et Monier, avocat-général.
leur nombre augmenta ensuite (i). Le parlement de la ligue fut toujours beancoup plus nombreux ,et à cet avantage qui ne laissait pas que de faireimpression sur l'esprit de la multitude toujours séduite par des signes matériels , il joignait un autre avantage , celui d'être en possession de son antique siège dans la capitale du comté-uni de Provence et de Forcalquier. Le premier soin du parlement de Pertuisfut de procéder à la publication des lettrespatentes par lesquelles Henri III déclarait rebelles les villes qui ne lui restaient pas soumises , et au nombre desquelles se trouvait Aix ; il ordonnait contre elles la suppression de leurs privilèges , en même temps qu'il fesait itératif commandement à tous ses officiers d'en sortir , pour exercer leurs fonctions dans les villes fidèles. La Valette transféra aussi à Pertuis la cour des comptes. Les conseillers Raynaud-Fabry de Calas, Granier de Montfuron, Àlby deBrès, le procureur-général Boutin, les auditeurs Malbec et Garron obéirent sans murmure à l'injonction du gouverneur , faite suivant l'exprès commandement du roi. Des troupes de La Valette protégèrent leur translation comme elles avaient protégé celle du parlement royal , et on les reçut tous dans leur nouvelle résidence
(i) Louis d'Antelmi, Boniface de Bermond, Alexandre de Guérin, Autoine de Reillane, Antoine de Suffren, Jean-Pierre d'Oliwy et Pierre Dedona se réunirent successivement aux premiers.
284 HISTOIRE avec les honneurs qui leur étaient dus. Jean de Lacépède , premier président de la cour des comptes, se déguisa en cordelier et voulut rejoindre ses collègues à Pertuis. Mais il fut pris fuyant sous ce costume par des soldats ligueurs qui le jetèrent en prison. Quelques magistrats , restés à Aix et fesant partie du parlement de la ligue , étaient poursuivis par les clameurs et par la baine d'une populace fanatique , comme coupables d'attachement au roi. Par ordre du seigneur de Vins , le frère André et un gentilhomme appelé Lagremuse allèrent arrêter les présidens Duchaine et d'Est ien ne de Saint-Jean, les conseillers d'Aymar et de Simiane , et les enfermèrent dans le palais archiépiscopal. Comme un tel acte de violence pouvait mécontenter le parlement qui donnait aux ligueurs une grande force morale, de Vins déclara au président de Piolenc qu'il ne s'était déterminé à cette mesure de rigueur que pour la sûreté des magistrats emprisonnés.
Quand La Valette eut fortifié le parti du roi en lui donnant une administration judiciaire et civile , il se tourna tout entier vers ses opérations militaires , auxquelles il imprima toute l'activité d'une ame infatigable. Plusieurs petites places menacées de sa colère , retournèrent sous son obéissance , et il se remit en campagne au commencement de juin, après avoir augmenté ses troupes de quelques levées qu'un chef de bande
DE PROVENCE. 285 nommé Gouvernet lui amena du Dauphiné , par ordre de Lesdiguières. Son plan consistait à prendre quelques fortes positions dans les vigueries centrales d'en deçà la Durance , pour s'avancer ensuite sur Aix et sur Marseille , principaux soutiens de la ligue. Il voulut d'abord s'emparer de Montjustin , dans la viguerie de Forcalquier , village faible et sans garnison. Mais les habitans, égarés par leur fanatisme qui leur dissimulait les périls, eurent le malheur de se défendre, à la persuasion d'un soldat natif de Rians, nommé Biosc, qu'un gentilhomme leur avait envoyé la veille. Après avoir soutenu trois assauts , tous furent tués sans distinction de sexe ni d'âge , et les troupes royales rasèrent le village. Cet exemple de terreur fit retourner au parti du roi Apt , Saignon et Digne. La Valette marcha ensuite sur Beaumont gardé par cinq cents hommes de troupes réglées sous les ordres des capitaines Lions , Abel et Saint-Julien. Les habitans de ce village fortifié, reconnaissant pour chefs Albert et Fabry, les deux plus riches bourgeois du lieu , et un gentilhomme d'Aix , nommé Honoré de Ulmo , s'étaient également préparés à une défense vigoureuse. La Valette battit les remparts avec cinq pièces de canon , fit une large brèche auprès de la principale porte, et fut repoussé dans deux assauts. Cependant la garnison , affaiblie par de grandes pertes qu'elle ne pouvait pas réparer ,
ne jugea pas prudent de prolonger la résistance. Elle avait assez fait pour son honneur , et l'ennemi lui-même témoignait de sa bravoure. En conséquence elle demanda à se rendre à composition. La Valette lui permit de se retirer avec armes et bagages, tambour battant , enseignes déployées. Mais les malheureux habitans de Beau m ont furent livrés à la discrétion de l'armée royale qui pilla ce village , abattit les murailles , incendia la plupart des maisons , pendit Albert et une vingtaine d'autres bourgeois.
Après avoir ravagé Meyrargues, La Valette s'approcha de la ville d'Aix avec six cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie , pendant que le baron de Montaud, l'un de ses meilleurs capitaines , reprenait Fréj us sur les ligueurs etfesait prisonnier le marquis de Trans. Le gouverneur de Provence dévasta tout le territoire de la capitale , et le 29 juin il vint camper au plan d'Aillane où Charles- Quint avait jadis campé. Les ligueurs firent une sortie, et Vaqi îeiras , l'un de leurs officiers . y fut tué par les troupes du roi qui perdirent de Salles , lieutenant de Gouvernet. Dans une autre sortie , une colonne , commandée par de Soliers, prit le commandant de l'artillerie royale. En même temps, le comte de Carces accourut de Marseille avec deux cents cavaliers au secours de la ville d'Aix , où il entra aux acclamations du peuple. La Valette , désespérant de s'emparer de la
capitale avec une armée aussi faible que la sienne , parla de trêve et d'accommodement. Le 4 juillet , il leva son camp d'Aillane , vint le long de la rivière de l'Arc à Beauvoisin d'où il dépêcha un héraut à Aix pour demander à parlementer. Les aires dites de Nicolin , près de la ville , furent choisies pour le lieu des conférences que vinrent tenir , d'une part , Gouvernet et le marquis d'Oraison , munis des pouvoirs de La Valette, et d'autre part, de Soliers et Besaudun , mandataires du gouvernement ligueur. Ces conférences furent longues, mais il ne s'y conclut rien, parce que le peuple d'Aix , exaspéré par les ravages que les royalistes avaient commis dans les campagnes , repoussait toute idée de paix. La Valette alla décharger sa colère sur Lambesc , le prit de vive force , et fit périr par la corde le commandant du château et neuf ou dix soldats. Puis il s'empara de Château- Renard et punit du même supplice le gouverneur de cette place. Vitrolles et les Martigues furent contraints de se rendre à l'armée royale , laquelle, poursuivant le cours de ses succès , se dirigea vers Brignolles. D'Ampus , qui en était gouverneur , s'alarma de l'approche des ennemis et quitta brusquement la ville. La Valette y fit son entrée sans coup férir, et il en donna le commandement au seigneur de Tourves. Cela fait, il divisa son armée en deux corps. Il plaça l'un sous les ordres du marquis d'Oraison, qui alla prendre le Luc d'assaut;
et lui-même, à la tête de l'autre corps, il se porta sur Toulon qui montrait beaucoup plus d'incertitude que d'hostilité. Aussi il y entra sans éprouver la moindre résistance , et les habitans de cette ville ne firent aucune difficulté d'accepter le gouverneur qu'il leur donna. Ce gouverneur fut Escaravaques, gentilhomme béarnais. Signe, Ohoulles,LaCiotat, La Cadière, Sixfours, La Garde et Hyères furent tour à tour occupés par les royalistes.
De leur côté les ligueurs fesaient tous leurs efforts pour ne rien perdre de leur puissance. Le seigneur de Vins, modèle de constance et de bravoure, était l'idole de ses soldats et remuait selon ses désirs la populace obéissante. Le parlement lui-même, qui l'avait élevé, cédait à l'ascendant de son grand caractère. De Vins prit le bourg de Pélissane défendu par Sevint, et livra ce capitaine aux habitans d'Aix qui le pendirent par droit de représailles. Ensuite il attaqua le château de Bouc , y entra parla brèche, tua le commandant Vautrin et fit périr sur la potence tous les soldats qui se laissèrent prendre. Les royalistes avaient perdu le droit de se plaindre de ces rigueurs impitoyables, car eux-mêmes ne s'en fesaient pas faute lorsque l'occasion se présentait. Et cependant que gagnent les partis à se montrer cruels dans l'ivresse d'un jour de victoire? Ne devraient-ils pas faire emploi de la modération et de la clémence, ne fut-ce que par intérêt? Car, enfin, qui peut fixer l'incon-
DE PROVENCE. 289 stancedu sort? Où prendre contre le malheur des sûretés bonnes et suffisantes? Quel moyen d'empêcher tous ces jeux de fortune qui détruisent le soir l'ouvrage du matin?