‹ Histoire de Provence (volume 3)Chapitre 38 sur 96 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Situation des ligueurs et des royalistes. — Les premiers réclament l'assistance du duc de Savoie. — Défaite d'un corps royaliste. — Troubles à Marseille. — Mort du seigneur de Vins au siège de Grasse. — Cette ville se rend aux ligueurs.

— La comtesse de SaulL — Son caractère et sa politique.

— Par son influence, les États-Généraux supplient le duc de Savoie de secourir personnellement le pays. — Les partisans du comte de Carces demandent a leur tour la protection du Pape. — Vaine entreprise du Parlement contre la comtesse de Sault. — - lies ligueurs obtiennent encore quelques succès. — Entrée du duc de Savoie en Provence. — Son arrivée à Aix. — Le Parlement lui décerne le commandement des armes et de la police. — Ses premiers actes d'administration et ses premières opérations militaires. — Situation particulière de Marseille. — Le consul Charles de Casaulx y établit sa puissance absolue. — Défaite des ligueurs dans la haute Provence. — Le duc de Savoie se rend maître de Berre, place forte occupée par les royalistes.

— La ville d'Arles placée sous le joug de Pierre Biord. — Le duc de Savoie fait arrêter ce tyran subalterne.

Les deux partis , avec un acharnement égal , n'avaient pas des forces égales. Les ligueurs, maîtres

des trois premières villes du pays, Aix, Arles et Marseille, avaient un grand avantage sur lenrs ennemis qui ne possédaient que des villes moins importantes, telles que Toulon dont La Valette dirigea les fortifications en personne, Draguignan , Grasse, Fréjus, Forcalquier, Digne et Manosque. Tarascon , gouverné par le consul Clément , s'était fait un devoir delà neutralité. Je ne parle pas d'une foule de bourgs, de villages et de châteaux dont la prise et la reprise, tour à tour opérée par les uns et par les autres , traînaient en longueur cette triste guerre, et causaient beaucoup de mai aux populations opprimées sans produire rien de décisif. Il y avait à peu près partage dans la noblesse , mais la grande majorité du clergé tenait pour la ligue. Dans les rangs de la minorité royaliste on voyait en première ligne l'évéque de Marseille, Frédéric Ragueneau. Les Marseillais, pour le punir, dirigèrent une colonne de douze cents hommes d'infanterie et de cent chevaux avec trois pièces de canon sur sa baronnie d'Aubagne , s'en emparèrent et la mirent au pillage.

Telle était en Provence la position des deux partis, alternativement vainqueurs et vaincus, lorsqu'on apprit la mort d'Henri III, assassiné à Saint- Cloudle Ier août i58g, par Jacques Clément, jeune prêtre dominicain . Toutes les communes de Provence soumises à La Valette se déclarèrent ponr Henri IV, et le parlement royal de Pertuis rendit la justice

en son nom. Les autres communes rangées sous l'autorité du seigneur de Vins, et le parlement de la ligue, siégeant à Aix, proclamèrent, comme tous les ligueurs français, le vieux cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X, et prêtèrent obéissance au duc de Mayenne, nommé lieutenant-général du royaume, attendu la détention du cardinal. Chacun vit que la guerre allait se rallumer plus vive et plus terrible , et le seigneur de Vins voulut se préparer à tout événement. De concert avec le parlement et les procureurs nés et joints, il convoqua à l'Hôtel de Ville d'Aix tous les notables du parti. Plusieurs propositions furent faites et rejetées dans cette assemblée, et Ton convint enfin de demander l'assistance du prince Charles Emmanuel Ier, duc de Savoie. Mais Ton mit à cette assistance certaines conditions pour consoler l'orgueil national presque toujours blessé par l'intervention étrangère. Il fut dit que le duc conserverait le culte catholique dans la province ; qu'elle demeurerait sous l'obéissance du roi très-chrétien ; que les troupes qu'il enverrait seraient placées sous les ordres d'un général choisi par le parlement ; qu'elles ne pourraient être logées dans des places fortes , et qu'elles se retireraient dès que la guerre serait finie. On fit part de cette résolution au duc de Mayenne, et d 'A m pus fut envoyé auprès du duc de Savoie, lequel promit de fournir trois cents chevaux, quinze cents arquebusiers, quatre canons

et des munitions suffisantes. De Vins partit d'Aix avec cent cinquante cavaliers et se dirigea vers les frontières du Var, pour y recevoir le secours qu'on lui annonçait.

Quelques chefs ligueurs , apprenant que les seigneurs royalistes d'Étampes et de Rougiers allaient recevoir aux environs de Tarascon un secours de soldats languedociens, se portèrent de ce côté avec un corps de cavalerie, et là, ayant resserré les ennemis entre leur troupe, le Rhône et les murailles de Tarascon, ils les taillèrent en pièces et firent prisonniers plusieurs capitaines de marque, au nombre desquels on compta le seigneur d'Étampes qui fut conduit à Àix par le comte de Carces. Peu après, les royalistes éprouvèrent une autre défaite. La Valette, voulant balancer l'assistance du duc de Savoie, recourut au maréchal de Montmorency, gouverneur du Languedoc, et il envoya vers lui le seigneur d'AUein pour lui demander d'autres secours, car il savait que ce gouverneur pouvait disposer de quelques troupes. Toulouse, il est vrai, refusait de reconnaître l'autorité royale ; on célébrait dans plusieurs villes des funérailles publiques et solennelles pour Jacques Clément , et l'on traînait dans la boue le portrait d'Henri III (i). Mais la province respirait un peu, parce que Montmo-

(i) Don Vaiwete et De Vie, Hist. Génér. de Languedoc, t. v,

Uv. xu.

rency venait de conclure une trêve avec le maréchal de Joyeuse, chef des ligueurs languedociens. Le seigneur d'Allein amena du Languedoc treize cents hommes d'infanterie et cent cinquante cavaliers. Quand ces troupes eurent passé le Rhône, elles se dirigèrent à journées réglées vers la Durance et s'arrêtèrent aux environs de Malemort. A cette nouvelle, Besaudun et d'Ampus se mirent en route pour les attaquer. Ils n'avaient que deux cent quarante hommes de cavalerie et cent cinquante arquebusiers ; mais, durant leur marche, il leur vint de nouvelles forces, car La Barben, de Loriol, de Panisse, de Saint-Maurice se joignirent à eux. Tous ensemble ils s'avancent pleins d'espérance, ils vont occuper un coteau joignant le bois de La Rouvière, entre Malemort et La Roque. Ce bois épais dérobe d'abord leur vue à l'ennemi, mais quand il les ont aperçus tous ces chefs s'assemblent pour délibérer. Le seigneur d'Allein opina pour que 1 on se mît en marche , en plaçant la cavalerie à l'arrière- garde. Tous se rangèrent à cet avis , et l'on donna le signal du départ. Aussitôt Besaudun leur détacha quelques coureurs, et l'infanterie royaliste continua sa route malgré le capitaine Fossense qui voulait l'arrêter. D'Ampus, emporté par son bouillant courage, va se jeter sur les ennemis, se voit environné d'armes étincelantes, a son cheval tué sous lui, est lui-même gravementblessé, et Besaudun s'avance à la tête de tout son monde

DE PROVENCE. 295 pour lui porter secours, il se fait alors une décharge de part et d'autre ; on se heurte avec fureur, ou se mêle avec confusion. Besaudun et les siens font des merveilles. Ils poussent si bien les royalistes qu'ils les contraignent de lâcher pied. Ceux-ci vont gagner un pont de Crapone et mettent le fossé entre eux et les ligueurs. Mais Besaudun ne laisse pas de les poursuivre, les charge sans leur donner le temps de se rallier, et taille en pièces tout ceux qu'il peut atteindre. Les autres se sauvent précipitamment. Qui gagne Malemort, qui gagne Rognes. Il en est même qui se jettent dans la Durance, tant la frayeur les a saisis. Au reste, la plupart des fugitifs n'eurent pas un sort plus heu* reux. Ceux qui se réfugièrent à Malemort furent, la même nuit, égorgés dans l'église; d'autres qui purent aller plus loin à la faveur des feux allumés par le capitaine Colin, se jetèrent dans la vieille abl>aye de Silvecane où le seigneur de Meyrargues les assiégea et les prit. Ce cruel gentilhomme ordonna de les attacher deux à deux et de les jeter dans la Durance. Plus de huit cents royalistes périrent en ce jour funeste, et les misérables débris du corps venu du Languedoc atteignirent Draguignan où La Valette se trouvait. La perte des ligueurs fut légère. Ce triomphe les enivra de joie et combla Besaudun de gloire. Il y eut à Aix des réjouissances publiques et des processions solennelles. Quinze drapeaux pris sur les ennemis furent ap pendus

dans la cathédrale de Saint-Sauveur où Ton rendit à Dieu de pompeuses actions de grâces, et Besaudun, qui ne pouvait marcher à cause de ses blessures, y fut porté triomphalement en litière (1).

A Marseille c'était un plus triste spectacle. Les élections municipales y causaient les plus grands désordres. Deux partis , sortis du sein de la ligue et livrés à tout l'emportement des passions populaires, se disputaient la charge de premier consul. L'un soutenait la candidature de Pierre Caradetde Bourgogne, fort de la protection du comte de Carces; l'autre voulait la nomination de Charles Casaulx, capitaine dans la milice bourgeoise et créature du seigneur de Vins. Casaulx, homme d'action et d'intelligence, avide de renommée, de puissance et d'honneurs, opiniâtre dans ses desseins, résolu dans ses entreprises, était Bis d'un marchand originaire de Gascogne. Malgré ses intrigues et ses violences , son rivai l'emporta le ao, octobre, au milieu du tumulte qui remplissait la ville. d'Albertas de Villecrose, l'un des consuls sortant de charge , figurait au premier rang des amis de Casaulx. Tout dévoué à sa candidature, il était entré dans l'hôtel de ville , les armes à la main , pour dicter son choix aux électeurs. Il en fut bien puni , l'infortuné ! le lendemain , à l'instigation de César de Village, de Vento des Pennes,

(1) Gaufridi , mi , liv. xjy. — Hon. Bouche , 1. 11 , liv. x , $ 11.

DE PROVENCE. 297 d'Arène et des deux frères Vias, ses mortels ennemis, la populace le saisit dans sa maison , le perça de coups de hallebarde et traîna son cadavre dans les rues. Le parlement d'Aix députa aussitôt à Marseille Sommât et d'Agar, conseillers, et Laurens, avocat-général, pour informer contre les coupables. Mais comme ils étaient nombreux et puissans, la cour, mue par un sentiment de crainte ou par d'autres considérations, abandonna cette procédure criminelle.

Durant les troubles de Marseille , trois villages voisins de Pertuis, Saignon, Saint-Martin et Cticuron, entrèrent dans le parti de la ligue. Cette défection donna l'alarme au parlement royal qui transporta son siège à Manosque. Les ligueurs provençaux eurent d'autres succès, et leurs armes firent des progrès dans le haut pays. Des troupes levées par l'évéque de Sisteron s'emparèrent de Digne.

Cependant le seigneur de Vins était allé du côté d'Antibes pour recevoir les secours que le duc de Savoie lui avait promis et que le baron de Ligny devait lui remettre. Aidé par ce renfort de troupes étrangères, le chef de la ligue provençale mit le siège devant Grasse gardée par le baron de Vence que La Valette avait nommé gouverneur. Prunières, gentilhomme dauphinois , et plusieurs seigneurs du pays s'étaient jetés dans cette place, résolus à se bien défendre. De Vins pressait avec

uiyiiizeo

298 HISTOIRE vigueur tous les travaux du siège, et gardait toujours pour lui-même l'honneur du poste le plus périlleux. Le ao novembre i 58q , à neuf heures du matin 9 il visitait une de ses batteries, lorqu'il fut atteint, au milieu du front, d'un coup d'arquebuse qui le renversa par terre privé de mouvement et de vie, au moment où l'épaisseur de la fumée produite par un feu terrible obscurcissait les airs, et sans qu'on ait jamais pu savoir si le coup était parti de la place assiégée, ou du camp des assiégeans (i). Quoiqu'il en soit, la mort de ce chef distingué, enlevé à la fleur de l'âge, répandit la consternation dans le parti catholique qui sembla perdre son héros. Il y eut des prières solennelles pour le repos de son ame et on lui fit à Àix des obsèques magnifiques. Pierre Matai prononça dans l'église métropolitaine une oraison funèbre dictée par l'enthousiasme. Il l'appela le fort qui défendait et sauvait Israël. Le duc de Savoie, qui accordait toute sa confiance à de Vins et qui partageait l'affliction des ligueurs provençaux, écrivit au parlement d'Aix une lettre de condoléance.

Les capitaines de l'armée provençale occupée au siège de Grasse donnèrent le commandement

(i) Honoré Bouche préfend que de Vins fut tué par un de ses propres soldats , qui en fit plus tard l'aveu à Aix , au pied de la potence à laquelle il avait été condamné comme coupable d'un autre t rime. Cet auteur cite un manuscrit d'Aix qui ne parait pas d'un grand poids.

DE PROVENCE. 299 à l'un d'eux, Jacques Beau m ont, consul-procureur de l'année précédente; et le parlement, beaucoup plus libre dans son allure depuis la mort du seigneur de Vins, envoya le conseiller d'Agar en qualité de Commissaire. La Valette campait à Draguignan. Ce gouverneur, n'ayant pas reçu les secours qu'il attendait du Languedoc, ne put secourir Grasse, et le baron de Vence essaya d'empecher la ruine de cette ville par une capitulation honorable. Il eut à lutter contre la plupart des gentilshommes qui se trouvaient auprès de lui et qui voulaient se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Néanmoins son opinion prévalut, aidée qu'elle fut par la volonté des habitans. La capitulation porta que la garnison royaliste évacuerait la place avec armes et bagages, mais sans drapeau et sans tambour; qu'elle cesserait de servir la cause royale; que les habitans qui voudraient sortir en auraient la permission , et qu'on leur accorderait la faculté d'emporter avec eux tous les effets mobiliers qui pourraient être à leur convenance; que ceux qui voudraient rester conserveraient avec leur liberté entière la pleine jouissance de leurs biens. Les articles furent signés au commencement de décembre , et l'on donna des otages de part et d'autre. Prunières sortit le premier de Grasse avec quelques soldats royalistes pour se rendre à Fréjus, et pendant que cette troupe marchait sans ordre sous la loi de la capitulation,

une bande de soldats ligueurs se précipita sur elle, en tua une vingtaine, mit les autres en fuite et pilla tout le bagage. Prunières ne put se soustraire à la mort qu'en se réfugiant sous la tente du baron de Ligny qui le fit conduire en toute sûreté au lieu de sa destination (i). Cette violation d'un traité solennellement garanti enflamma de colère les royalistes. Les chefs catholiques s'en indignèrent eux-mêmes, car l'honneur de leur cause se trouvait compromis, et ils veillèrent avec soin à ce que les articles de la capitulation ne reçussent plus aucune atteinte.

Après la reddition de Grasse, l'armée de la ligue alla s'emparer de quelques châteaux du voisinage pour se tenir en haleine. Bien que victorieuse cette armée se trouvait dans une fâcheuse position, faute de solde régulière. Les soldats, demi-nus, étaient exténués de fatigue et de misère. Le pays, si long-temps déchiré par la guerre civile, tombait dans l'épuisement, et le duc de Savoie ne fournissait pas tous les subsides qu'il avait promis. 11 y avait là un calcul d'ambition , car ce prince voulait que les provençaux achetassent ses services au prix de leur indépendance politique. A l'instigation du baron de Ligny , son agent auprès du parti ligueur en Provence, les chefs de l'armée catholique résolurent de s'adresser encore à lui pour

(i) Louvet, ouv. cilc, a* pan.

en obtenir une assistance plus efficace. Un conseil de guerre, réuni à Grasse, en présence du commissaire du parlement, décida qu'on lui députerait le baron de Mévolhon , non -seulement pour solliciter des secours en hommes et en argent, mais encore son intervention personnelle. Après quoi, l'armée vint prendre ses cantonnemens d'hiver dans le territoire d'Âix.

Le parlement ligueur ne voulut pas pourvoir au remplacement du seigneur de Vins qui l'avait trop blessé par sa grande puissance. Mais en dépit des magistrats jaloux , un autre personnage recueillit la succession politique de ce gentilhomme fameux. Ce personnage , fameux à son tour dans Tes annales de la Provence, était une femme, une femme ccmme on en voit peu, s'il en faut juger par le rôle qu'elle sut jouer au milieu des circonstances les plus difficiles et par l'empire qu'elle exerça sur les imaginations captivées. La nature avait jeté dans son faible corps un courage viril, un caractère de forte trempe. Chez elle l'ambition se fesait pardonner, parce que ce n'était que la conscience du mérite , et son rare talent d'intrigue sentait trop sa hauteur pour ne pas dédaigner toutes les petitesses. Pleine de souplesse et de prévoyance, elle épiait tous les événemens, savait tous les mettre à profit, et surtout elle possédait , au degré le plus élevé, la connaissance du cœur humain. Inappréciable avantagé , car il faut tien connaître les

hommes lorsqu'on aspire à les gouverner. La femme remarquable dont je parle était Christine d'Aguère, d'une ancienne famille de Bourgogne, veuve d'Antoine de Blanchefort-Créqui , prince de Poix , épouse en secondes noces de François-Louis d'Agoult-Montauban , comte de Sault, belle-sœur du seigneur de Vins, parente de Besaudun, de d'Ampus et de La Verdière, riches et puissans barons provençaux. Jouissant d'un crédit extraordinaire et d'une popularité immense, elle tenait dans ses habiles mains tous les ressorts du gouvernement,, qu'elle lésait mouvoir au gré de ses caprices. La noblesse et le peuple, les capitaines et les soldats courbaient tous devant elle un front respectueux.

Christine d'Aguère , comtesse de Sault , par sa position de famille, peut-être aussi par cet esprit de femme qui devait l'entraîner, ardente et vive, vers les exagérations religieuses , mit au service de la ligue toutes ses facultés. Comme le parti royaliste pouvait se recruter des secours venus du Languedoc, et de plus recevoir l'appui des religionnaires du Dauphiné, toujours commandés par Lesdiguières, la comtesse comprit facilement que les catholiques provençaux avaient plus besoin que jamais de l'assistance active du prince étranger auquel ils avaient déjà recouru. En conséquence, elle ne négligea rien pour atteindre le but de cette politique. Par ses soins et par ses intrigues , le par-

DE PROVENCE. 303 lement d'Aix se prononça en faveur de son système qui , après tout , était aussi celui des principaux capitaines de l'armée de Grasse, engagés dans la question par l'envoi d'un député auprès de Charles Emmanuel. Pierre Matai, l'assesseur Guiran , les consuls Seguiran et de La Chau, procureurs du pays nés, et La Fare, procureur du pays joint pour la noblesse , écrivirent au duc de Savoie , le dernier jour de l'année i58g , pour lui rappeler la mission du baron de Mévolhon , et pour lui annoncer en outre que les états-généraux allaient se réunir le a5 janvier suivant, à l'effet de délibérer sur cette affaire importante (i).

Au jour indiqué, l'assemblée se tint à Aix, et, après de vifs débats, la comtesse de Sault lui fit déclarer que le duc de Savoie serait supplié , par une députation des plus honorables , de vouloir bien secourir personnellement le pays, pour le maintenir dans la religion catholique , apostolique et romaine, en l'obéissance du roi très - chrétien Charles X et ses légitimes successeurs , sous l'état et couronne de France ; que les fidèles provençaux, touchés d'un si grand bienfait, en garderaient une reconnaissance éternelle. Peu de jours après , Elzéar de Rastelly, évèque de Riez , d'Ampus , le baron d'Oyse, et l'avocat Louis Fabri de Fabrègues, ambassadeurs des états , sortirent d'Aix et prirent

(i) Hou. Bouche , t. h , Hv. x, § n.

la route de Nice. En même temps on envoya Jacques Beaumont vers le duc de Mayenne, pour lui faire part de ce qui se passait.

Cette délibération des états ne plut pas à tous les ligueurs. Le comte de Carces surtout en témoigna son mécontentement, beaucoup moins par esprit de fierté nationale, que par haine contre la comtesse de Sault dont il contrariait toutes les vues , parce qu'il s'imaginait qu'elle avait usurpé sa place, lui fils du premier chef du parti catholique , lui qui lui aurait succédé dans ses hautes fonctions , n'eût été sa jeunesse extrême. De Carces vit son orgueil humilié devant la ville de Salon dont La Valette lui fit lever le siège; et cet échec, qui diminua son crédit, ne l'empêcha pourtant pas d'intriguer beaucoup pour nuire à la comtesse, sa puissante ennemie. 11 mit en mouvement ses amis à Marseille, notamment César de Village et le fils de l'avocat Vias. Ceux-ci formèrent un attroupement populaire qui courut la ville en criant : Vivent la Messe et les Fleurs de Lysl à bas les Savoyards! Les séditieux qui comptaient sur la coopération du premier consul, furent trompés dans leur espérance. Le lieutenant du viguier les dispersa, en arrêta quelquesuns, et inspira la terreur à tous par la sévérité de sa justice. Alors le comte de Carces, ne perdant pas courage, se tourna d'un autre côté. Il fit insinuer à plusieurs de ses partisans que s'il fallait recourir à la protection d'une puissance étrangère,

mieux valait s'adresser au Pape; que l'indépendance du pays serait beaucoup moins menacée. De Carces, se voyant appuyé dans ce projet par quelques hommes influens , les conduisit à Cavaillon où l'archevêque d'Avignon se devait rendre. Il y eut avec ce prélat une entrevue dans laquelle on discuta les moyens les plus propres à assurer le succès de l'intervention pontificale. Le comte de Carces travailla si bien les esprits à Marseille, que dans une assemblée tenue à l'Hôtel de Ville on résolut de se mettre sous la protection du Saint Siège , et aussitôt l'on députa à Rome le chanoine de Paule et l'avocat Salomon. Tandis qu'on prenait cette résolution à Marseille , on en prenait une semblable à Arles , par les soins du seigneur de Ventabren, premier consul, qui fut adjoint lui-même aux deux députés marseillais, chargés de porter à Rome la demande d'une prompte assistance. Mais, avant leur départ, le comte de Carces dépêcha vers le Pape son secrétaire Augier, pour lui annoncer cette ambassade (i).

On savait que le duc de Mayenne ne voulait pas des secours de la Savoie, et l'opposition du comte de Carces obtint quelques appuis dans le parlement d'Aix. Les conseillers d'Agar, Joannis, Puget, et Desideri , fatigués des intrigues perpétuelles de la comtesse de Sault et de la part qu'elle avait aux

(i) Gaufridi , t. n , liv. xiv.

aflaires, conçurent le projet de se débarrasser d'elle paruncoupde main. La majoritéde la compagnie entra dans leurs vues. Mais l'en treprise était hasardeuse. La comtesse avait des amis pleins de puissance et de dévouement. Elle disposait des consuls, des capitaines de quartier, du plus grand nombre de soldats, enfin de la multitude. Le parlement éloigna sous divers prétextes une partie des troupes et rendit un arrêt pour envoyer ailleurs la propre compagnie de la dame de Sault que commandait le seigneur de Meyrargues. Ce capitaine, refusant d'obéir, monta au Palais, parla violemment contre les magistrats et parcourut ensuite la ville en appelant le peuple aux armes. Partout la foule et s'agite et s'émeut. L'assesseur Guiran, créature de la comtesse, assemble ses amis à l'Hôtel de Ville, tire deux couleuvrines de l'arsenal et marche contre le Palais que le peuple en fureur assiégeait déjà. C'était le i5 mars 1590. Le parlement assemblé fit occuper la place des Prêcheurs par une compagnie de deux cents hommes, et la Conciergerie par une autre compagnie sous les ordres de Lamanon. En même temps les magistrats, vêtus de leurs robes rouges, vinrent haranguer le peuple. Mais voyant arriver le seigneur de Meyrargues à la tête de plusieurs hommes d'armes, ils s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant le peuple d'Aix , fâché d'avoir usé d'une telle violence envers le parlement, manifesta ses regrets. Un coup déci-

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sif devenait nécessaire. Le comte de Carces et la cour de justice ne le surent pas donner. La comtesse de Sault rallia son parti. La foule inconstante et mobile se laissa ramener par l'esprit souple et caressant de cette femme extraordinaire. Le conseiller du Castelar , autrefois zélé protestant , maintenant ligueur furieux , s'empare de la place des Prêcheurs avec trois cents arquebusiers tirés des quartiers des Augustins et de Notre-Dame. Bientôt six cents hommes , traînant du canon, arrivent du quartier des Cordeliers. On attaque le Palais aux cris mille fois répétés de Vivent la Messe et Son Altesse! on le force, on égorge trois défenseurs du parlement. Les magistrats éperdus ne pensent qu'à leur sûreté, se cachent partout où ils peuvent. Mais on sait bien les découvrir, et on les chasse avec ignominie. Quant aux conseillers d'Agar, Joannis, Desideri et Puget, ils furent enchaînés, chargés d'outrages et jetés dans le château deMereuil (i) où ils restèrent prisonniers. Le comte de Carces se retira à Avignon , et cette journée , dite du Palais, accrut encore la puissance de la comtesse de Sault qui permit au parlement de reprendre ses séances. Mais cette compagnie, dans son abaissement , pouvait-elle inspirer quelque respect , pouvait-elle exercer quelque autorité morale?

(i) Ce château étaitsitué i une lieue d'Aix, au midi. Il fut détruit quelque temps après par le parti de la ligue, de peur qu'il ne tombât au pouvoir de» royalistes.

La comtesse, à qui tout semblait désormais sourire, donna le bâton de viguier de Marseille au seigneur de La Barben, et fit députer le conseiller du Castelar pour l'installer dans ses fonctions. A l'arrivée de ce commissaire, les amis du comte de Carces osèrent relever la tète. Le premier consul Caradet de Bourgogne, soutenu de ses deux collègues , protesta contre la nomination du nouveau viguier , laquelle violait , d'après lui , les privilèges de la ville, parce que le roi seul devait faire ce choix sur une liste de trois candidats présentés par le conseil municipal. Le conseil confia provisoirement le bâton à Bourgogne lui-même. Alors du Castelar fit un appel aux amis de la comtesse, les échauffa de ses discours , et pour rendre le premier consul odieux, il lui imputa publiquement l'assassinat d'Albertas de Villecrose. Un attroupement armé se forma au quartier de Cavaillon. Charles Casaulx se mit à sa tête , entra dans l'Hôtel de Ville, en chassa Bourgogne tremblant, lui arracha ses insignes consulaires et le conduisit en prison (i).

Sur ces entrefaites, on apprit à Aix queChambaud, gentilhomme du Vivarais, à qui il manquait une jambe mais non pas le cœur (a), était arrivé à Sainte-Tulle, village de la viguerie deForcalquier, avec un régiment de montagnards pro-

(i) Hist. de Marseille, t. n. liv. v.

(a) Hon. Bouche, ibid.

testans des Cevennes , et que de là il voulait passer la Durance pour aller se joindre au gouverneur La Valette qui se trouvait à Toulon, où il achevait les fortifications commencées. D'A m pus monta de suite à cheval , attendit l'ennemi au passage de la rivière, le battit complètement le 5 avril , lui enleva cinq drapeaux , lui fit perdre trois cents hommes et n'en perdit lui - même que vingt - cinq ou trente, au nombre desquels on compta le chevalier de Montméyan. Il força aussi l'abbaye de Sylvacane où trente brigands ennemis de la ligue s'étaient retranchés , et les fit tous périr par le glaive, l'eau ou la corde. Sans donner à ses soldats le temps de se reposer, il s'avança avec cinq pièces de canon dans le centre de la Provence , sembla prendre la route de Riez, et vint tomber tout à coup surBarjols, défendu par cinq cents hommes des plus aguerris de l'armée de La Valette. La ville, près d'être enlevée de vive force , se rendit à composition moyennant une somme de trente mille écus; mais quelques jours après, des soldats ligueurs s'étant pris de querelle avec les habitans, plus de quatre cents d'entre ces derniers furent égorgés; le seigneur deFos et le chevalier dePeipin se trouvèrent dans ce nombre. De là les vainqueurs allèrent au Luc. Le bruit de leurs cruautés avait forcé les habitans de ce village à se réfugier dans l'église comme dans un asile que la fureur des soldats respecterait. Ils furent tous passés au fil

310 HISTOIRE de répée. Lorgnes, Aups , Draguignan , Pignans, Besse et Ceyreste envoyèrent leurs clefs et se rangèrent sous les drapeaux de la ligue.

Les secours étrangers ne pouvaient pas manquer aux ligueurs provençaux, car leur lutte contre le gouvernement royal tenait en éveil beaucoup d'ambitions, et il y avait concurrence. Le roi d'Espagne Philippe II, à qui son père avait laissé d'immenses domaines et qui aspirait à la domination de l'Europe, n'eût certainement pas été fâché d'avoir un prétexte pour intervenir dans cette querelle. Le duc de Lorraine, cet héritier malheureux de René d'Anjou, fesait offrir aux ligueurs une petite armée, commandée par le comte de Vaudemont son fils. Sixte Quint, souverain pontife, ne rejetait pas un agrandissement du Comtat-Vénaissin , d'autant que l'ambassade de Marseille et d'Arles lui inspirait un espoir flatteur. Mais Charles Emmanuel de Savoie prit le devant. 11 avait sur les autres un grand avantage, celui d'être appelé par la comtesse de Sault et d'avoir déjà fourni quelques secours. Ce prince avait fait l'accueil le plus gracieux aux députés provençaux. Il écrivit au parlement pour lui annoncer qu'il entrerait bientôt en Provence, et cette compagnie, docile instrument de la comtesse de Sault , le nomma généralissime. Le duc se fit d'abord précéder par le comte Martinengo qui passa le Var, dans les derniers jours de juillet 1590, avec quatre cents lances et huit

cents hommes d'infanterie. 11 se joignit à d'Arapus, et tous deux formèrent, le 5 août, le siège de la ville de Saint-Maximin, défendue par Valavoire et par Chambaud, le même gentilhomme du Vivarais qui s'était fait battre naguère aux bords de la Durance. Cette fois il fut plus heureux , car après quinze jours d'inutiles efforts les assiégeans se retirèrent, et ils allèrent ravager le territoire de Salon et de Berre. Les compagnies catholiques du comte de Suze et du seigneur de Cucuron battirent le marquis d'Oraison entre Villelaure et Pertuis. D'A m pus, ayant joint les royalistes aux environs de Riez, remporta sur eux une victoire complète, victoire qu'il pleura pourtant, car il tua de sa main, sans le connaître, le seigneur de Norante, issu comme lui de la maison de Castellane. Les ligueurs eurent encore le dessus dans une rencontre près de Trets , mais ils éprouvèrent un échec vers le comté de Sault. Les royalistes prirent le château de Peyruis , Montagnac , Solliers et Pignans.

Cependant le duc de Savoie , fidèle à sa promesse, était arrivé à Nice avec quatre mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux. Les états-généraux, réunis à Aix, résolurent de lui envoyer une ambassade d'honneur pour le saluer au nom de la Provence reconnaissante. Les députés furent l'évèque de Riez et l'aumônier de l'abbaye de Saint- Victor de Marseille pour le clergé, d'Ampus et de Mauvans pour la noblesse , l'avocat Henri Rabasse,

312 HISTOIRE les consuls Guiran et Seguiran pour le tiers-état. De son côté, le parlement chargea les conseillers du Castelar et d'Espagnet , ainsi que l'avocat-généraldeLaurens, d'aller le plus loin possible au-devant du prince. Tous les députés, accompagnés d'un corps de cavalerie piémontaise et provençale sous les ordres du comte de Martinengo, se rendirent à Nice et présentèrent à Son Altesse l'hommage de leur respect. Le i4 octobre 1590, Charles Emmanuel , à la tête de ses troupes, entra sans obstacle en Provence. La Valette avait placé des soldats d'élite dans le château de Gréolières et dans celui de Mons, tous deux d'une forte assiette. Le duc de Savoie força le premier, et contraignit le second à se rendre, la vie sauve aux soldats, les habitans à discrétion. Pour satisfaire le seigneur de Mons, nommé de Gault, qui, durant la guerre des Razats, avait eu à se plaindre de ses vassaux , il en fit pendre quatre à un vieil alisier sur la place publique, quatre à une grande grille de fer, et douze à deux poutres placées traversalement dans une rue. A Fayence, un nommé Jean Cirlot , notaire du heu , vint à sa rencontre, monté sur des échasses, enveloppé d'un linceul parsemé de lierre, en tête de la jeunesse du village, et dans cet accoutrement grotesque il complimenta le prince au nom de tous. Le 17 novembre , Charles Emmanuel arriva à Aix, sans bruit et sans faste, accompagné seulement de d' A m pus, du baron d'Oyse, de Meyrargues, de

DE PROVENCE. 313 l'avocat Fabri de Fabrègues, du comte Martinengo, et il alla descendre à la maison de la comtesse de Sault qui lui offrit un souper splendide. Il coucba au palais archiépiscopal, et le lendemain au matin il sortit dans un carrosse fermé pour entendre la messe hors de la ville dans l'église des Capucins.

Après quoi il se plaça à la tête de sa cavalerie et disposa son entrée solennelle. U se mit en route, monté sur un beau cheval richement caparaçonné, suivi de ses gentilshommes, de ses pages, de cent Suisses et d'un grand nombre de seigneurs provençaux. Le parlement et les procureurs du pays allèrent à sa rencontre. Ils étaient suivis d'un nombreux cortège au milieu duquel on remarquait environ cinq cents enfans vêtus de taffetas jaune et portant unebanderollesur laquelle étaient peintes les armes de Savoie. Ils criaient de toutes leurs forces : Vivent la Messe et son Altesse\ Le prince d'amour, principal personnage de la procession instituée par le roi René , se présenta suivi de cinquante jeunes hommes. Le prince descendit de cheval pour recevoir les félicitations des magistrats , et y étant remonté, il traversa les flots d'un peuple tellement ivre d'enthousiasme qu'il semblait atteint de folie. On le saluait comme un libérateur bien-aimé, on lui tendait la main , on lui fesait de profondes révérences. L'un voulait embrasser ses genoux, l'autre baisait le pan de son habit. Les compagnies des quartiers au nombre de trois mille

hommes firent leurs décharges de mousqueterie en signe d'allégresse. Charles Emmanuel, parvenu à la porte des Augustins par laquelle il devait entrer, trouva un arc de triomphe que la flatterie avait élevé à l'orgueil. On y représentait la Religion alarmée, implorant les secours du duc. Là les consuls lui offrirent le dais qu'il refusa, et comme ils lui présentaient aussi les clefs de la ville dans un bassin d'argent, il tira un mouchoir blanc de sa poche, comme pour les recevoir avec plus de respect; mais ce mouchoir était plein de petites pièces d'or (i)qui se répandirent à terre et sur lesquelles la multitude se jeta. A l'entrée de la rue Beauvezet parut le clergé séculier et régulier. Le prince, après avoir baisé la croix, fut conduit procèssionnellement à l'église métropolitaine ou l'archevêque, en habits pontificaux, lui fit une harangue. Ensuite on remercia Dieu, et le même cortège accompagna le prince jusques à son palais.

La comtesse de Sault s'empressa d'aller le saluer de nouveau dans la même journée. Leduc lui témoigna toute sa gratitude et l'assura qu'il ne voulait se diriger que par ses conseils. Cette dame , flattée de tant de bienveillance et jalouse de s'en ménager la durée , réunit chez elle les procureurs joints , qui étaient les représentans des états lors-

(i) Ces pièces étaient des ducatons valant environ six francs de notre monnaie.

qu'ils n'étaient pas assemblés , et leur fit délibérer de donner plein pouvoir à Charles Emmanuel de Savoie , pour toutes les attributions militaires et de police, sous le bon plaisir du parlement; car le prince avait déclaré qu'il ne voulait rien faire que de l'agrément de cette compagnie. Aussitôt après , l'archevêque d'Aix , les évêques de Vence , de Riez et de Sisteron , suivis des procureurs du pays nés et joints , entrent dans le parlement pour lui annoncer officiellement la résolution qui venait d'être prise , et prient la cour de la vouloir agréer. Cela dit , les députés se retirent. La compagnie délibère aussitôt , et les opinions sont partagées. Les amis du comte de Carces soutiennent que les magistrats ne doivent pas se dépouiller de la police ; que c'est là leur plus précieuse prérogative ; qu'en tout cas il faut obtenir l'approbation du duc de Mayenne , lieutenant-général du royaume pendant la captivité de Charles X. Le conseiller d'Arnaud fut celui qui soutint cet avis avec le plus de chaleur. Enfin , après de longs débats , le parti de la comtesse de Sault l'emporta de plusieurs voix. Le parlement fit arrêt par lequel il décerna au duc le commandement des armes et de la police ; il ne se réserva que les fonctions judiciaires. Dès que cet arrêt fut rendu, quatre conseillers-députés et les procureurs du pays joints allèrent supplier le duc de se charger du gouvernement offert par les représentans de la province.

Charles Emmanuel répondit que cette offre était faite de si bonne grâce qu'il n'était pas en son pouvoir de la refuser; que cependant il n'acceptait que pour la forme l'autorité qu'on lui confiait , et que les magistrats provençaux n'en resteraient pas moins les maîtres des affaires. Le lendemain a 3 novembre le duc se rendit au parlement dans l'appareil le plus pompeux. Quatre conseillers vinrent le recevoir sur le perron du palais et l'introduisirent dans la grand chambre où toute la cour était réunie en robes rouges. 11 refusa le fauteuil du roi qui lui fut offert, et s'assit au banc du doyen. Après un discours fait à sa louange par l'avocat-général de Laurens , le conseiller du Castelar,qui présidait en l'absence des présidens(i) , prononça l'arrêt rendu la veille et conçu en ces termes : « La Cour a ordonné que Son Altesse aura « tout pouvoir, autorité et commandement sur « les armes , état et police de cette province , pour « i celle conserver en l'union de la religion catho- « lique , apostolique et romaine , sous l'état et « couronne de France. » Le premier huissier appela ensuite une cause purement civile. Cette

(i) Le premier président était mort; le président de Coriolis se trouvait à Manosque à la tête du parlement royal; les présideus de Saint-Jean et Duckaine demeuraient prisonniers au château de Mereuil , et le président dcPiolenc s'était volontairement retiré au Pont- Saint-Esprit , pour rester neutre dans la guerre civile.

cause étant plaidée, la cour leva l'audience, et le prince se retira.

Charles Emmanuel, voulant justifier la confiance qu'on venait de lui témoigner , appliqua tous ses soins au gouvernement du pays. Il plaça les troupes sous le joug d'une discipline sévère, défendit de blasphémer le nom de Dieu et des Saints , de déverser le mépris ou la moquerie sur les objets du culte catholique. Il porta les peines les plus rigoureuses contre les larcins , la désertion et la licence des mœurs. Il choisit des conseillers parmi lesquels se trouvèrent Guiran , les avocats Rabasse et Fabri de Fabrègues, trois des meilleurs amis de la comtesse de Sault. Il distribua aussi les charges de la milice. Le comte Marti ne n go fut fait lieutenant-général de l'armée, Besaudun mestre de camp ; d'Àmpus colonel-général de l'infanterie , et Meyrargues grand maître de l'artillerie. Puis il divisa la Provence en deux gouvernemens. L'un comprenait la partie située sur la rive gauche de la Durance, et l'autre les diocèses de Fréjus , de Grasse, de Vence , de Digne , de Glandevès et de Senez. Il donna le premier au baron d'Oyse , et le second à Villeneuve- Vauclause. Ayant ainsi pourvu à tous les besoins de l'administration , il ne pensa plus qu'à ses opérations militaires.

Au bruit de ses préparatifs menaçans, quelques chefs royalistes prirent l'alarme. Lasallc , gentilhomme gascon , commandant de Rognes , mit cette

place sous l'obéissance des ligueurs. Le 1 5 novembre le duc de Savoie sortit d'Aix avec douze pièces d'artillerie et vint assiéger Salon où déjà le comte de Carces avait écboué. Cette ville n'étant pas secourue par La Valette , capitula le 4 décembre , malgré le courage de la garnison qui jugea toute résistance inutile en voyant s'abattre un pan de muraille. Les prédicateurs ne manquèrent pas d'élever jusqu'aux nues la gloire du duc. Dans l'exagération de leurs éloges, ils l'appelèrent le nouveau Josué , l'invincible protecteur du peuple fidèle (i). Deux jours après la reddition de Salon, lecbâteaude Miramas capitula pareillement. Villelaure , Janson , la Tour-d'Aigues , Apt et la Bastide-des-Jourdans se rendirent à la première sommation. Cbambaud était venu se jeter dans Grambois ; mais après trois ou quatre cents coups de canon , il abandonna le cbâteau et le village. La Valette , alarmé de ces succès rapides , envoya le marquis d'Oraison auprès du duc de Savoie pour lui faire des propositions de paix. Le prince jugea convenable d'en référer au parlement, et cette cour lui députa le conseiller d'Espagnet pour conférer sur cette question importante. Mais la paix ne pouvait convenir à la comtesse de Saultqui avait besoin des troubles civils pour jouer son rôle et pour conserver son crédit. Elle fit écbouer toutes

(i) Gaafridi , t. u , liv. xiv.

Jes tentatives de conciliation. Alors le duc de Savoie tourna ses armes contre Pertuis; mais la rigueur du froid et la violence du vent le forcèrent d'en lever le siège. Le mauvais succès de cette entreprise fut suivi d'une perte bien cruelle pour les ligueurs. Tarascon , en dépit de sa neutralité , avait été occupé parles royalistes sous le commandement de Montpensier ; et le seigneur d'Ampus qui connaissait toute l'importance de cette ville , tenta de s'en emparer le 10 janvier i5o,i. Quelques religieux devaient lui ouvrir une des portes , à un signal convenu. La trahison fut découverte , les royalistes firent le signal des conjurés , et d'Ampus, croyant que tout allait au gré de ses désirs, se présenta à la tète des troupes pour entrer dans la place. Mais il essuya le feu des remparts et reçut un coup de mousquet au travers du corps. Les siens ne purent l'emporter , les royalistes sortis de Tarascon l'entraînèrent mourant , et le lendemain il rendit le dernier soupir au milieu de ses ennemis qui ne pouvaient s'empêcher de le plaindre et de l'honorer. D'Ampus méritait ces hommages, car il était orné de qualités bien nobles. Il ne se contentait pas d'avoir de l'habileté, de l'adresse, un admirable sang-froid ; il payait toujours bien de sa personne dans les occasions périlleuses. Catholique un peu trop ardent , mais du moins animé d'une foi sincère, il n'accordait rien au calcul et donnait tout à la vivacité de ses sentimens énergi-

ques. En tout temps, niais surtout aux tristes jours des guerres intestines , on aime ces caractères pleins de franchise qui ne prennent conseil que de la conviction. On a dégoût des ames égoïstes.

L'hiver suspendit la guerre. Le duc de Savoie retourna à Aix, et La Valette se retira avec sa famille à Sisteron, où le parlement royal siégeant à Manosque se réfugia aussi pour éviter toute surprise. Le 11 janvier, Charles Emmanuel et la comtesse de Sault assemblèrent à Aix les états-généraux de Provence. Du Castelar et Honoré Flotte, conseillers, et l'avocat-général de Laurens y assistèrent en qualité de commissaires du prince. Il n'y eut pour le clergé que les trois évêques de Vence, de Riez et de Sisteron , bien que ces deux dernières villes obéissent à La Valette. L'archevêque d'Aix, les évêques de Marseille , de Grasse , de Digne et de Senez se firent représenter par des députés. On ne vit pour l'ordre de la noblesse que de Mandols de la Palu, Raymond d'Eoulx, St.-Martin de Moustiers, Duranty de Fuveau , Leydet-Fombeton et Thoramèno. Le tiers-état y eut pour mandataires les députés de seize villes ( i ) et de huit vigueries (a).

(i) Grasse, Draguignan , Digne , Saint-Paul-de-Vence , Castellane , Apt , Barjols , Guillaume , Anot , Colmars , Lorgues, Aups, Saint-Rcmi , Reillane, Les Mées, Calas.

(a) Draguignan , Digne , Castellane, Apt , Barjols, Anot, Col- - mars et Tarascon.

Il faut joindre à tous ces députés les consuls d'Aix, procureurs du pays.

Le duc de Savoie entra dans rassemblée, exposa les motifs de son arrivée en Provence et de la conduite qu'il avait tenue; il dit que l'ambition ne le dirigeait pas, que son unique désir était de conserver à la couronne de France une province importante, de combler tous les vœux du parti catholique, d'assurer le triomphe de la religion indignement attaquée par une secte audacieuse. Il parla de ses succès et de ses espérances; il vanta le courage et le dévoûment des ligueurs ; mais, il ajouta que pour fixer la victoire sous leurs drapeaux et pour couronner l'oeuvre sainte de leur délivrance, il fallait encore quelques efforts, encore quelques sacrifices. On convint avec Charles Emmanuel que la province entretiendrait à ses dépens dix mille hommes d'infanterie, et que le duc aurait à sa chargel'entretien de la cavalerie et de l'artillerie. En outre l'on délibéra de demander des secours au Pape, au roi d'Espagne et aux états-généraux de France qui devaient se tenir à Orléans.

Pendant que les états ligueurs étaient réunis à Aix, La Valette tenait à Riez des états royalistes. L'on n'y vit que les députés de treize communautés (i), de sept vigueries (a), de deux églises (3),

(i) Forcalquier, Sisteron, Draguignan, Fréjus, Brignollcs, Moustiers, Saint-Max imin, Seyne, Pertuis, Riez, Manosque, Castellane, Les Mées.

(a) Forcalquier , Sisteron, BrignoUes , Moustiers , Saint-Maximin, Seyne et Trets.

(3) Celle de Riez et celle de Sisteron.

enfin douze seigneurs parmi lesquels deux de la maison de Villeneuve, deux de la maison de Castellane, un de la maison de Grasse, un de la maison de Vintimille et un de la maison de Forbin. Chose déplorable ! Comme la discorde armait les citoyens les uns contre les autres, plusieurs villes, partagées en deux factions , envoyèrent des députés à l'une et à l'autre assemblée. La Valette fit aux états de Riez une harangue énergique; il dépeignit les ligueurs comme des rebelles qui voulaient courber la Provence sous les armes d'un prince étranger. Les députés promirent de faire leurs derniers efforts pour rétablir dans le pays l'autorité d'HenrilV. Il fut arrêté qu'on prierait lé parlement royal qui, depuis sa sortie d'Aix, avait successivement tenu ses séances à Pertuis, à Manosque et k Sisteron , de venir résider dans une ville située en deçà de laDurance, pour que tous les Provençaux fidèles pussent à leur tour profiter des bienfaits de la justice. De plus, on fit une adresse au roi pour le supplier de réformer quelques abus dans les offices de jndicature.

Le duc de Savoie avait écrit aux consuls de Marseille une lettre pleine de sentimens de bienveillance et d'affection pour les engager à sa cause. Mais sa démarche avait été infructueuse. Cette ville, toujours exaltée dans son catholicisme, toujours dévouée à la ligue, continuait d'être sous l'influence du comte de Carces; elle persistait à

DE PROVENCE. 323 repousser l'intervention de Charles Emmanuel , et à ne vouloir que les secours du souverain pontife. Cependant, à force de soins et d'intrigues , Charles Casaulx, voulant plaire à la comtesse de Sault sa protectrice , parvint à former un parti en faveur du duc de Savoie. Bientôt la comtesse , suivie de Besaudun et de quelques autres gentilshommes, se rendit elle-même à Marseille pour donner à ce parti toute la consistance convenable et toute la force nécessaire. Le ao février les consuls assemblèrent secrètement un conseil, et Ton y délibéra de se défaire dans une nuit de la comtesse de Sault, de Besaudun et de Casaulx. Le complot échoua, parce qu'au moment d'agir, plusieurs conjurés honnêtes ou plus timides que les chefs de cette entreprise se sentirent désarmés par les remords de leur conscience ou par la faiblesse de leur cœur. La comtesse sortit de Marseille, ignorant le danger qu elle avait couru et fort satisfaite d'ailleurs du résultat de son voyage. En effet, on n'avait pas encore vu dans cette ville un si grand nombre de partisans du duc de Savoie. Une ioule d'agitateurs aux ordres de Charles Casaulx demandèrent hautement la présence du prince. Les consuls , après s'être concertés pour contenir dans le devoir cette faction qui croissait en audace, sortirent de l'Hôtel de Tille à la tète de plusieurs notables, et parcoururent les rues en criant Vive la France! à bas les Savoyards ! parti opposé regarda cette

démonstration comme une bravade insultante. Au milieu de la confusion et du tumulte, un homme, nommé Rodigue, qui criait Vive le duc de Savoie, fut tué d'un coup de pistolet. Alors l'irritation des esprits ne connut plus de bornes. Casaulx qui cherchait l'occasion de porter un coup décisif à ses ennemis, comprit qu'il ne pouvait pas s'en présenter une plus favorable. 11 réunit autour de lui quelques hommes dévoués, fit sonner le tocsin, augmenta bientôt sa troupe, se rendit maître des corps-de-garde, des canons, de la porte d'Aix, de l'Hôtel de Ville abandonné par les consuls. Les capitaines des quartiers se placèrent sous ses ordres; la multitude dont il flattait les passions se déclara pour lui, et dès cet instant il établit sa puissance a Marseille. Il convoqua un conseil-général, parla en faveur du duc de Savoie, fit décider que si ce prince voulait entrer dans la ville, il y serait reçu avec solennité.

Au bruit de cette révolution subite, la comtesse de Sault se hâta d'entrer à Marseille. Les députés des états ligueurs de Provence envoyés aux états d'Orléans, au Pape et au roi d'Espagne (i) n'avaient pu obtenir aucun secours. Les finances du

(i) Le» député» aux état» d'Orléan» étaient l'évéque de Sisteron, Nicola» Flotte, conseiller au parlement d'Aix, et du Castelet. Les dépulés au roi d'Espagne étaient l'évéque de Riez, Forbin de La Fare et Louis Fabri de Fabrègues ; au Pape , l'archevêque d'Aix et l'avocat-général de Laurens.

duc de Savoie étaient épuisées, et ce prince résolut d'aller solliciter en personne l'assistance du roi d'Espagne son beau-frère. Le a mars il entra à Marseille , y fut accueilli avec tous les honneurs dus à son rang, s'embarqua le 8 sur une galère et fit voile pour la côte de Catalogne, accompagné du président Jeannin et d'un gentilhomme de Lorraine que le duc de Mayenne avait chargés de ses dépêches, de l'évêque de Riez, de Forbin la Fare, de Fabri de Fabrègues, de Saquier, assesseur de Marseille, de François Ouillyet du notaire Casaulx, frère du fameux Charles.

En l'absence du duc de Savoie, le comte Martinengo eut le commandement de toutes les forces de la ligue , mais il prit en toute occurrence l'avis de la comtesse de Sault dont la haute influence ne recevait aucune atteinte. Cependant Lesdiguières, appelé par La Valette qui n'obtenait aucun succès , pénétra en Provence par la vallée de Sault à la tête de huit cents hommes de cavalerie et de deux mille arquebusiers. Il prit Aurons et quefques autres lieux qu'il livra au pillage, se dirigea vers les Mées, et vint desMées à Vinon où il joignit La Valette qui était descendu de Sisteron à Riez. L'intention des deux généraux était d'aller secourir la ville de Berre dont les ligueurs voulaient s'emparer. Les deux partis tenaient beaucoup à la possession de cette place dont ils trouvaient la situation avantageuse , à cause de l'étang qu'elle domine et des salines qui produisaient un revenu considérable.

32(i HISTOIRE

L'armée des ligueurs occupait le voisinage de Vin on, mauvaise bicoque que les royalistes brûlèrent. Cette armée avait son avant-garde à Esparron, le corps de bataille à Rians , et l'arrière-garde à Saint-Martin de Pallières, postes éloignés d'une demi-lieue l'un de l'autre. Martinengo dirigeait les opérations générales, et il avait pour lieutenans Besaudun, d' Alla ma non, de Cucuron et d'Antrages. Le i5 avril de la même année i5o,i, Lesdiguières attaqua les ligueurs avec impétuosité et remporta sur eux une victoire complète. En se retirant, ils laissèrent dans Esparron une partie de leur infanterie et trois cents cavaliers. La Valette vint assiéger ces troupes , qui se voyant privées de toute espèce de secours, pressées par la faim et par la soif, capitulèrent sans autre condition que la vie sauve. Les ligueurs perdirent dans cette journée quatre cents hommes de cavalerie, quinze cents arquebusiers et quatorze drapeaux. Lesdiguières et La Valette, après avoir permis à leur armée de prendre quelques jours de repos à Saint- Maximin, à Brignolles et à Tourves, se portèrent sur Marignane qu'ils reçurent à composition le a4 du même mois d'avril. Ils emportèrent Grans par escalade , le pillèrent , le livrèrent ensuite aux flammes, et firent pendre quelques-uns de seshabitans. Enfin ils arrivèrent à Berre où ils jetèrent des provisions et des secours. Les deux chefs se séparèrent alors. Lesdiguières prit la route d'O-

range et repassa de là en Dàuphiné. La Valette franchit la Durance vers Noves et se retira du côté de Sisteron.

Il assembla, le i4 mai, dans cette ville les communautés de son parti. H y fut arrêté qu'on lèverait de nouveaux subsides pour continuer la guerre, mais qu'on ferait up traité particulier avec les ligueurs, pour s'engager de part et d'autre à ne point toucher au bétail lorsqu'on s'emparerait de quelque terre. Au reste, on recommença les hostilités avec la même fureur qu'auparavant. Le baron de Monta ud, qui servait dans l'armée royale , surprit la petite ville de Pignans, y fit un carnage horrible, brûla la maison capitula ire avec tous les documens et tous les titres que les chanoines avaient pu y réunir.

Les ligueurs désiraient ardemment le retour du duc de Savoie pour améliorer leurs affaires qui prenaient la plus mauvaise tournure. Ce prince, revenant d'Espagne, entra le 6 juillet dans la rade de Marseille avec quinze galères, mille hommes d'infanterie, cinquante mille écus et des grains en abondance. Les intrigues de l'infante, fille de Philippe, qui aspirait à devenir reine de France, l'avaient empêché d'obtenir des secours plus considérables. Comme la flotte espagnole inspirait des craintes au peuple marseillais toujours jaloux de son indépendance, Charles Emmanuel la renvoya à La Ciotat et resta à Marseille avec la seule galère

qu'il montait. Quelques jours après on vit arriver au Château-dlf deux galères du grand duc de Toscane, chargées de troupes et de munitions de guerre. Ce prince voyait avec peine l'agrandissement de la maison de Savoie et craignait qu'à la faveur des guerres civiles elle ne réunît la Provence à ses anciens domaines. Il voulait s'emparer pour son propre compte des îles d'If et de Pomègues, pour incommoder son rival ambitieux, ou tout au moins pour surveiller ses desseins sur la ville de Marseille. Nicolas de Bausset de Roquefort, commandant de ces îles , était un chaud royaliste. Il sentit l'impossibilité de se maintenir dans son poste faute de vivres, et il aima mieux se mettre sous la protection d'un prince étranger, trop faible pour nourrir des projets de conquête, que sous la puissance de la ligue et du duc de Savoie. En conséquence , de Bausset conclut un traité par lequel il s'obligea de laisser débarquer des soldats toscans dans les îles, à condition qu'il en resterait gouverneur et qu'il ne les remettrait qu'à un roi de France catholique. Sommé par le duc de Savoie de venir rendre compte de sa conduite , il refusa d'obéir. Alors il fut déclaré rebelle, et l'on défendit, sous peine de mort, de lui donner des munitions de guerre.

En même temps l'avocat-général de Laurens apporta de Rome un bref qui enjoignait à tous les prélats, ecclésiastiques, princes, seigneurs,

DE PROVENCE. 320 gentilshommes, villes et communautés d'abandonner le parti d'Henri IV, dans le délai de quinzaine, sous peine d'excommunication et de confiscation des bénéfices. Cet acte fulminant de la puissance théocra tique releva le courage des ligueurs provençaux, ranima leur espoir, soutint leur confiance. Dans les derniers jours de juillet, le duc de Savoie partit d'Àix avec sept ou huit cents chevaux et douze cents arquebusiers savoyards ou piémontais, deux cents piquiers (i) espagnols, douze cents soldats provençaux et douze pièces de canon , pour mettre le siège devant la ville de Berre qui commençait à manquer de vivres. En vain La Valette fit tous ses efforts pour la secourir ; en vain il essaya d'en éloigner les ligueurs par quelque diversion d'armes. Il eut beau les harceler de toutes les manières, rien n'y fit Ni la prise de la Tour-d' Aiguës et de Mirabeau , ni les courses Élites dans le territoire d'Aix par les soldats de la garnison du Puy-Sainte-Réparade ne purent forcer le duc de Savoie à quitter les travaux du siège et à sortir de ses lignes. La Valette écrivit à Barate , commandant de Manosque : Je ne vous dis rien du succès de notre voyage, parce que le duc s'est tellement retranché par forts et jossès , qu'il n'a jamais voulu venir au combat (a). Il réclama de-

(i) Fantassin» armés d'une pique.

(») Bouche , t. ti, liv. x , ch. ne.

rechef l'assistance de Lesdiguières et demanda aussi des secours au maréchal de Montmorency , gouverneur du Languedoc. Lesdiguières, ne se fesant pas attendre , entra en Provence par la viguerie de Sisteron , mit Lurs, Courbons et Chantercier au pouvoir des royalistes, et prit toutes ses mesures pour obtenir de plus grands avantages. Montmorency, suivi du vieux colonel corse Alphonse Ornano, passa le Rhône à Tarascon avec un corps de troupes auxiliaires et tomba sur le château de Graveson que défendait une troupe de ligueurs. Ce château se rendit à discrétion , et les royalistes , selon leur usage , firent un cruel abus de la victoire. Ils rançonnèrent les officiers, envoyèrent les soldats aux galères et pendirent un prêtre qui s'était fait remarquer par son exaltation et par sa turbulence. Charles Emmanuel, impassible au milieu de ses opérations de siège, pressait Berre plus vivement; et cette place, après avoir épuisé tous ses moyens de résistance , capitula le no du mois d'août 1 591. La garnison , réduite à soixante hommes par la famine et par le feu ennemi, sortit avec tous les honneurs de la guerre. Le duc de Savoie, voulant témoigner au commandant Mesplez, gentilhomme gascon , le cas qu'il fesait de sa bravoure, lui donna un cheval barbe portant au cou une bourse de velours qui contenait quatre cents écus d'or. Le prince fit entrer dans Berre plusieurs compagnies piéruon taises sous

les ordres d'un capitaine nommé Just , et quelques troupes provençales, mais en plus petit nombre. Il confia le gouvernement de la place à Vitelly , baron romain qui servait sous ses drapeaux , et s'avança ensuite du côté de Digne, pour s'opposer à la marche de Lesdiguières qui reprit la route du Dauphiné lorsqu'il connut le mouvement de l'armée de la ligue. La Valette et Montmorency s'avancèrent vers Arles dont ils croyaient avoir bon marché. Mais le duc de Savoie les devança et parut devant la ville avec deux mille chevaux. Les royalistes, trompés dans leurs espérances, battirent en retraite , commirent des ravages affreux à Fourques , à Trinquetaille , à la Camargue, et passèrent le Rhône chargés de butin. Montmorency resta dans le Languedoc confié à sa garde. Mais La Valette repassa le fleuve au Pont Saint-Esprit , entra dans le comté de Grignan , puis dans le Dauphiné, et revint à Sisteron où il avait établi le siège de son gouvernement.

La ville d'Arles était alors remplie de confusion et de trouble. Le lieutenant Pierre Biord , ce ligueur furieux dont j'ai déjà parlé, y exerçait un pouvoir absolu et jouait à peu près le rôle que Casaulx jouait à Marseille. D'un caractère audacieux, d'une imagination ardente , d'une éloquence passionnée , il s'était fait l'idole d'une populace ignorante dont il partageait les emportemens fanatiques et dont pourtant il maîtrisait les esprits. Inquiet ,

soupçonneux , implacable dans ses vengeances, il punissait un murmure de mécontentement comme un cri de révolte , et se jouait de la fortune et de la liberté de ses concitoyens. Tous les suspects de royalisme, tous ses ennemis particuliers gémissaient sous le poids de ses persécutions. Plusieurs hommes de bien avaient été forcés de s'éloigner de leur malheureuse patrie. Biord , voulant raffermir son autorité en se créant des dangers imaginaires, suscita un artisan nommé Rasclet qui accusa les royalistes d'avoir fait un complot contre sa vie. Sur cette accusation , il fit d'abord arrêter à Fourques deux frères, Jean et Henri Bibion, et peu après il ordonna aussi l'arrestation de Vincent Aubert et de Robert de Chavari qui s'étaient réfugiés dans leurs maisons de campagne. Boussicaut le Manchot, l'un des séides de Biord , entra dans la prison, et présentant aux deux premiers un écrit où se trouvait la fausse histoire du complot et les noms des prétendus complices, leur dit que le seul moyen de salut est pour eux dans des révélations conformes au plan tracé. Les accusés s'indignent de cette infamie , reculent devant la lâcheté qu'on leur propose, assurent qu'ils aiment mieux mourir que de causer la mort de tant d'hommes innocens. Biord mit aussitôt Jean Bibion à la torture , lui fit attacher aux pieds une pierre de quatre-vingt-dix livres, lui piqua lui-même les cuisses avec un poignard , ajouta mille injures ,

DE PROVENCE. 333 mille indignités aux tourmens de la question , et après avoir inutilement épuisé toute sa barbarie sur cet infortuné , il se tourna du côté de son frère. Celui-ci, vaincu par la douleur, avoua tout ce qu'on voulut (i). Dès ce moment Biord ne mit plus de bornes à son aveugle tyrannie. A tort ou à raison il se plaignit d'une tentative d'empoisonnement contre sa personne , et de plus il accusa plusieurs nobles et plusieurs bourgeois d'avoit voulu livrer la ville au marécbal de Montmorency. Parmi tous ceux qui furent jetés en prison , on cite Quiqueran- Beaujeu et deux de ses fils , de Roquemartine , de Bouchon , Aube , de Parades , Jérôme et Jean de Meyran, de Faraud, de Cabanis, T rophime d'Usane, quatre membres de la famille d'Antonelle, François d'Avignon et le chanoine Icard. Le lieutenant fit donner la question aux uns , menaça les autres de la fureur populaire , refusa les alimens et la confession à plusieurs.

Telle était la situation d'Arles lorsque le duc de Savoie parut devant cette ville. Le consul La Rivière qui étajt allé à la rencontre du prince , le pria de ne pas entrer avec ses deux raille hommes de cavalerie, pour ne point effaroucher le peuple. Charles Emmanuel ayant répondu qu'il plaçait toute sa confiance sur l'affection des Arlésiens , ne prit avec lui que trois cents chevaux , laissa le reste de ses

(i) Ganfridi.t. n,liv. xrv.

334 HISTOIRE troupes au faubourg de Trinquetaille, et fit son entrée dans Arles au milieu des cris de Vive le Duc! vive la Messe ! Les femmes des prisonniers allèrent au nombre de douze se jeter aux genoux de Son Altesse et le supplièrent , les larmes aux yeux , de rendre la liberté à leurs époux, ou du moins de les faire conduire à Aix pour y être jugés par le parlement suivant les lois du pays. Le duc de Savoie accueillit ces dames avec bonté et leur promit satisfaction. Pierre Biord , au lieu de s'intimider , n'en fut que plus audacieux. Il résolut , dit-on , de fermerles portes de la ville au prince , à son retour de Fourques où il devait aller. Charles Emmanuel, qui se doutait des mauvaises intentions du lieutenant , lui envoya dire qu'avant son départ il avait à lui faire une communication importante. Biord se rendit auprès de lui accompagné de Boussicaut le Manchot, Huan, Romani, Dagnan, Jaquas,Pelet et Bardouche , ses satellites affîdés, tous complices de son odieux despotisme. Le duc l'entretint longtemps en particulier et le quitta ensuite en le saluant comme pour aller donner quelques ordres. Des gardes entrèrent aussitôt , se saisirent de Biord et arrêtèrent aussi ses compagnons qui l'attendaient dans un autre appartement. On les conduisit tous au château de Salon , puis à Aix pour que le parlement pût instruire leur procès.

Le duc de Savoie assembla en toute hâte l'archevêque , le clergé , les consuls et les notables. Il

fit valoir cet acte de fermeté comme une preuve de son zèle pour le bien public , de son attachement à la ville d'Arles et de l'aversion que la tyrannie lui inspirerait toujours. L'archevêque , au nom de l'assemblée , le remercia de sa généreuse conduite ; et le prince, voulant se montrer digne de la confiance publique, ordonna d'élargir tous les prisonniers victimes des vexations du lieutenant Pierre Biord. Il ne négligea rien pour se créer des partisans , et surtout il donna des témoignages d'affection et d'estime au consul de La Rivière, intrigant sans mérite qui s'était élevé aux premières charges municipales à la faveur des troubles domestiques. Charles Emmanuel , ayant établi à Fourques et à Trinquetaiïle une garnison composée de Savoyards et de Piémontais , d'Espagnols et de soldats du pays, se dirigea du côté de Salon.

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