CHAPITRE XXV
iôga- 1595.
Le duc d'Épernon gouverneur de Provence à la place de La Valette. — Le comte de Carces chef des ligueurs provençaux.— Lesdiguières entre en Provence pour les soumettre, mais il est bientôt forcé d'en sortir. — Événemens divers. — Les deux partis quittent les armes et les reprennent — D'Épernon dirige sans succès toutes ses forces contre la ville d'Aix. — Suspension d'armes à la nouvelle de l'abjuration d'Henri IV. — Les seigneurs provençaux des deux partis se liguent contre le duc d'Épernon. — Henri IV est reconnu dans la plus grande partie de la Provence , mais Arles et Marseille tiennent encore pour la ligue. — Troubles à Arles. — Domination de Charles Casaulx et de Louis tl'Aix à Marseille. — Le duc d'Épernon persiste à rester dans son gouvernement malgré les ordres d'Henri IV. — Soumission d'Arles à la puissance royale. — Le duc de Guise, nouveau gouverneur de Provence, vient prendre les renés de l'administration. — D'Épernon n'en persiste pas moins à prolonger la lutte.
Après la mort de La Valette, le marquis d'Oraison et le baron de Montaud prirent le commandement des tro upes royales. Le parlement de Sisteron, alors présidé par le seigneur de Saint- André, re-
tint le gouvernement civil jusques à l'arrivée d'un nouveau gouverneur, et il ne tarda pas à déférer, par intérim, le commandement général de l'armée du roi au fameux Lesdiguières. Cependant les principaux chefs royalistes , craignant que la division ne se mît dans cette armée , s'assemblèrent à Cuers le 17 février 1592, et chargèrent Mesplez et d'Escaravaques de se rendre auprès d'Henri IV, pour le supplier de donner la place de La Valette à son frère le duc d'Épernon. Le roi, accueillant leur demande, nomma le duc au gouvernement de Provence.
De son côté le parlement d'Aix, après le départ du duc de Savoie, élut le comte de Carces commandant général des ligueurs provençaux. Mais avant que ce chef pût se mettre en campagne , Lesdiguières entra dans la Haute Provence sans éprouver la moindre opposition, et fit une pointe vigoureuse à la tète de quinze cents fantassins et de mille chevaux. Il ne lui fallut que peu de temps pour s'emparer de Saint-Paul , de Jouques , de Rians, de Ginaservis, et pour balayer jusqu'au Var les garnisons ennemies. Les ligueurs furent consternés de tant de pertes. Les états-généraux de leur parti , assemblés à Aix , décidèrent d'envoyer deux députés vers le parlement de Sisteron, pour lui proposer une trêve. Leur intention était de gagner du temps et de se procurer des secours. Mais le président de Saint-André répondit à ce
message que sa compagnie ne voulait se prêter à aucun accommodement, à moins qu'au préalable la ligue provençale ne reconnût Henri de Bourbon pour roi de France.
Les ligueurs d'Aix jurèrent de ne jamais obéir à un roi hérétique, et défendirent, sous peine de mort , de faire aucune proposition de paix au roi de Navarre. Pour prouver que leur défense n'était pas vaine, ils dressèrent des potences en divers quartiers de la ville. Leur parlement, chargé de toutes les affaires civiles et politiques du pays depuis le départ du duc de Savoie, députa vers ce prince de Tulles et de Flottes, tous les deux membres de la compagnie, le grand-vicaire Matai , le seigneur de La Molle, Denis Bruys, dernier consul d'Aix, et Siméonis, greffier des états. Ces envoyés devaient implorer l'assistance de ses armes pour la défense de la foi catholique. Charles Emmanuel n'envoya que quelques subsides. Le parlement, d'accord avec un conseil-général tenu à l'Hôtel de Ville, sollicita aussi des secours du roi d'Espagne, du Souverain Pontife et du duc de Mayenne, sans pouvoir rien obtenir.
Cependant Lesdiguières poursuivait le cours de de ses succès rapides. Antibes, Vence, Draguignan, Grasse, Barjols et Le Muy tombèrent sous ses lois. La Cadière se racheta des horreurs du pillage moyennant quinze mille écus d'or. Le Castelet en donna trois mille. Signe, La Ciotat, Ceyreste et
Roquefort payèrent aussi une rançon pour se soustraire aux impitoyables lois de la guerre. Le château d'Évenos, perché sur un rocher inaccessible, près Toulon, défia les armes de Lesdiguières, lequel perdant l'espoir de s'en rendre maître, se replia sur le village de Rians, pour finir de soumettre la Basse Provence. Mais il fut bientôt obligé de reprendre la route du Dauphiné où le duc de Nemours , l'un des principaux ligueurs français , venait de faire une invasion.
De Carces, toujours ennemi de la comtesse de Sault, résolut de surprendre Marseille où cette dame se maintenait puissante , bravant tout à la fois les ligueurs d'Aix et les partisans d'Henri IV. Le 4 août 1 59a de Carces partit de Gardanne avec quatorze cents arquebusiers et quatre cents hommes de cavalerie. Deux cents soldats d'élite sous les ordres de Saint-Roman le précédaient. Cette avant-garde avait mission de se jeter sur la porte d'Aix , et tout le reste de cette petite armée devait accourir au bruit de la première attaque pour soutenir les assaillans. Saint-Roman, placé en embuscade dans un ravin à cinq ou six cents pas de la ville, fit distribuer la poudre à ses soldats. L'un d'entre eux s'étant approché trop près des barils, y laissa tomber la mèche de son arquebuse. Tous furent renversés à terre par l'explosion, et quarante eurent presque tout le corps brûlé. Les Marseillais, avertis de l'approche des ennemis,
pourvurent à tous leurs moyens de défense, firent une sortie , emmenèrent les quarante blessés , et les troupes du comte de Carces s'enfuirent sans combattre. Cette journée fut appelée la journée des brûlés.
Le duc de Savoie, qui ne renonçait pas à ses projets d'agrandissement, donnait, du côté du Var, de l'inquiétude aux royalistes. Ce prince ôta le commandement de son armée de Provence au comte Martinengo et mit à sa place le général espagnol don Sanchez de Salines. Le colonel Àimo de Scalenghe,les comtes François de Villa et Troïlo Sansecondo conduisirent successivement à Nice trois mille fantassins et quatre cents cavaliers. Charles Emmanuel vint bientôt se placer à la tête de ses troupes (i), passa le Var , s'empara du château de Cannes , mit une colonne en observation auprès de la ville de Grasse , puis il tenta la prise d'Antibes. Le 3i juillet il emporta d'assaut un faubourg, fit main basse sur la garnison et sur les habitans, n'épargna que les femmes et les enfans qui s'étaient réfugiés dans une église. Le duc tournant toutes ses forces contre la citadelle , la battit avec trois pièces d'artillerie , et livra un assaut dans lequel il fut repoussé. Il faillit même être emporté par un boulet de canon pendant qu'il traversait les rangs de ses soldats pour ranimer leur courage.
(i) Gaichenon , HUt Géiiér. de U Maison de SaYoic.
362 HISTOIRE L'ardeur était égale de part et d'autre. £n6n les assiégés capitulèrent le 7 août i5o/i, à condition d'avoir la vie sauve et de sortir avec leurs bagages. Charles Emmanuel trouva dans la citadelle des munitions considérables, prit deux galères dans le port, et frappa la ville d'une contribution de trente mille écus.
Ce prince, obligé de retourner dans ses états, laissa dans la citadelle d'Àntibes une garnison piém on taise. En même temps le duc d'Épemon, nouveau gouverneur, entra en Provence par Mondragon avec dix. mille hommes d'infanterie. Après avoir fait vérifier ses pouvoirs au parlement royal qui s'était transporté de Sisteron à Manosque, il alla délivrer Fayence assiégé par les ligueurs. Ensuite il s'avança vers Draguignan et vint attaquer le village de Mon tau roux défendu par douze cents hommes du comte de Carces. Les troupes royales s'étant logées dans quelques maisons qui dominaient les barricades de ces douze cents ligueurs, ceux-ci se rendirent le i5 septembre, et d'Épemon punit de mort un de leurs capitaines et soixante soldats. H se disposait à châtier la ville d'Aups qui lui avait fermé ses portes. Mais les principaux bourgeois s'étant jetés à ses genoux eurent le bonheur de calmer sa colère. D'Épernon fixa son quartier-général à Brignolles , où vinrent le joindre plusieurs gentilshommes qui avaient suivi jusqu'alors le parti de la ligue, notamment
Villeneuve - Va u clause, le comte de Bar, le baron deTrets, le chevalier de Castellane-Biosc , le seigneur de Meyrargues. Peu après, la comtesse de Sault vint aussi se ranger sous les drapeaux du gouverneur. Triste rôle pour une femme qui naguère marchait 1 égale d'une souveraine, recevant les hommages de ses courtisans empressés. Quel changement dans sa situation ! Victime de l'inconstance populaire, elle venait d'être forcée de sortir de Marseille, et Casaulx qui lui devait tout, l'ingrat Casaulx qu'elle avait tiré de la foule pour le conduire par la main au faîte des dignités municipales, s'était lui-même tourné contre elle. La comtesse de Sault tomba pour ne plus se relever. Admise à la cour d'Henri IV, elle y traîna une vie assez obscure, et l'histoire n'eut plus à citer son nom.
Le duc d'Épernon assembla à Brignolles, le a5 septembre, les états-généraux du parti royaliste; ces états votèrent des subsides pour l'entretien de huit mille hommes et de douze cents chevaux. La ville d'Aix épouvantée parles préparatifs de guerre qui la menaçaient plus que jamais, recourut de nouveau à l'assistance du duc de Savoie, et envoya vers lui, à Turin , Raimond Chavignot, troisième consul, et Nicolas Audibert, ancien assesseur. Ce prince, trop occupé contre Lesdiguières qui s'était rendu maître des vallées du Piémont, se contenta de fournir quelque argent aux ligueurs et de leur donner de vagues espérances. Le fanatisme de ceux-
ci ne paraissait pas se refroidir. Un gentilhomme de Lambcsc, nommé de Taillades, de la maison de Lauris, fut massacré à Aix le 9 novembre, pour avoir déploré les misères publiques et fait entendre des paroles de paix.
Les esprits moins prévenus finirent pourtant par écouter la voix de la modération et de la sagesse. D'Àubrès , vice-légat d'Avignon , voulut réconcilier les deux partis qui se fesaient depuis si Ion g- temps une guerre acharnée. Il s'adressa d'abord au duc d'Épernon, et trouvant en lui des dispositions favorables à la paix , il députa à Àix un gentilhomme de Carpentras, pour en instruire le parlement ligueur et le comte de Carces. On convint d'entamer une négociation et d'élire des députés de part et d'autre. Le parlement de Manosque , agissant au nom du parti royaliste , nomma d'Arcussia et de Suffren , deux de ses membres , Trichaud de Saint-Martin , procureur- général , Pompée Pérille, évêque d'Apt, Garron, conseiller à la cour des comptes, le chevalier de Buoux, Castillon, le prieur Eimini, Ermenjaud de Barras. Le parlement d'Aix et le conseil municipal de cette "ville choisirent comme représentans de la Confédération Catholique, les conseillers de Thoron et d'Arnaud, l'évèque de Sisteron, le docteur Vervins, de Galice, membre de la cour des comptes , Mistral de Croses, Glandevès-Gréoux, St.-Roman, Allamanon, Barthélémy Sainte-Croix, le consul Dupérier et l'assesseur Gibert.
Les royalistes et les ligueurs suspendirent les hostilités. Mais le duc d'Épernon crut que la trêve n'existait qu'entre les combattans d'une même patrie et que les étrangers ne pouvaient en invoquer le bénéfice. En conséquence, il attaqua avec six mille hommes la ville d'Antibes, occupée par une garnison savoyarde sous les ordres du comte de Piossasque. Le 6 décembre, après une défense vigoureuse, la garnison capitula avec les honneurs de la guerre, et se retira à Nice enseignes déployées. La citadelle, commandée par le colonel Àimo de Scalenghe, prolongea sa résistance et fut prise d'assaut le a 3 du même mois. d'Épernon , violant toutes les lois des peuples civilisés, fit pendre vingt-trois soldats et envoya les autres aux galères de Toulon. Pour s'emparer du fort de Cannes, il n'eut qu'à se présenter devant lui. Après quoi il alla prendre ses quartiers d'hiver à Brignolles.
Les députés des deux partis s'assemblèrent à Saint-Maximin le aa janvier i5o,3. Dès la première séance, l'on vit combien il serait difficile de rapprocher les esprits divisés sur tant de questions irritantes. Après de long débats, les conférences furent rompues, et les deux partis ne pensèrent plus qu'à recourir à la force des armes.
Les habitans d'Aix tinrent une assemblée générale dans laquelle le comte, de Carces déclama violemment contre le duc d'Épernon , appelant sur sa tête la vengeance des bons catholiques. On
résolut de mettre la ville en état de défense et Ton décréta un impôt général pour les frais de la guerre. D'Épernon prit Gardanne sans coup férir, tailla en pièces la compagnie du capitaine Rastin de Marseille qui se retirait à Velaux, et se jeta ensuite sur Auriol. Ce bourg était défendu par le capitaine Blanc qui se battit en désespéré et se vit enfin obligé de céder à des forces supérieures. Son courage ne trouva pas grâce devant le duc , lequel fit pendre cet infortuné à Tune des fenêtres du château et les officiers de la garnison aux arbres qui se trouvaient à l'entrée du village. Quant aux soldats, ils furent tous envoyés aux galères. Après ce cruel exploit, d'Epernon se dirigea vers Roquevaire. Les habitans, frappés de terreur, lui envoyèrent des députés pour lui jurer obéissance. Le duc, satisfait de leur soumission, n'exerça sur eux aucun acte de rigueur. Il laissa dans le bourg un régiment commandé par le seigneur de Pcrnes, et se rendit le soir même à Aubagne qui avait embrassé la cause royaliste depuis le commencement des troubles. Là il passa la revue de son armée , réunit autour de lui ses principaux capitaines , et leur déclara le dessein qu'il avait de surprendre Marseille, le principal soutien de la ligue ennemie. Tous approuvèrent sa résolution qui flattait leur courage en même temps qu'elle les berçait de l'espoir d'un riche butin. Dans la nuit du 1 a avril 1 593 il s'avança vers cette ville avec quatre mille
DE PROVENCE. 367 arquebusiers et douze cents chevaux. Peu s'en fallut qu'il ne réussît. Déjà il avait renversé par le moyen d'un pétard la porte d'Aix gardée seulement par vingt-cinq ou trente hommes assez mal armés. Restait un pont levis qu'il fallait abattre. Mais l'explosion jeta l'alarme dans la cité; des feux placés de distance en distance brillèrent tout à coup au milieu des ténèbres. Leshabitans prirent les armes, coururent à la porte d'Aix ou se présentèrent sur les remparts. D'Épernon , voyant son entreprise manquée, jugea prudent de battre en retraite. Les habitans de Roque va ire, enhardis par cet échec des royalistes , chassèrent les soldats de Pernes et leur tirèrent de bonnes arquebusades (i). Imprudens qui ne sentaient pas leur faiblesse ! Oh combien il leur en coûta! Le duc, impatient de venger cette injure, marcha sur Roquevaire, l'investit, le canonna vivement , y entra par la brèche le 20 avril, et le livra au pillage. Selon sa barbare coutume, il fit périr sur une potence le capitaine Rourdon, le consul et trente-cinq habitans désignés par le seigneur du village, irrité contre ses vassaux qui avaient abattu l'une de ses maisons.
Le gouverneur, toujours impitoyable, imprimait sur ses pas la terreur de son nom. Plusieurs gentilshommes reconnurent son pouvoir, et les troupes savoyardes commandées par don San chez de
(0 Louvet, ouv. cité, »• part.
Salines évacuèrent la Provence , ne laissant qu'une
garnison dans la forteresse de Berre.
Leduc d'Épernon ne pensa plus dès ce moment qu'à porter tous ses coups sur la ville d'Aix, siège du gouvernement ligueur. Mais avant de commencer cette opération importante , il alla conférer au faubourg de Tri nquetaille-lez- Arles avec Montmorency , gouverneur du Languedoc, tout récemment nommé connétable de France. Montmorency lui ayant fourni quelques renforts, il vint ravager le territoire d'Aix à la tête de sept mille hommes d'infanterie et de dix-huit cents chevaux. Il y avait à l'entrée du pont de l'Arc un moulin défendu par une compagnie de Marseillais sous les ordres du capitaine Cornille. D'Epernon emporta ce moulin par force et fit pendre huit soldats du poste aux fenêtres de la maison rurale de l'avocat Fabri de Fabrègues, appelée Fenouillères et située tout près de là. Croyant faire une raillerie bien piquante , il manda à Fabrègues que Fenouillères portait des fruits superbes. Le comte de Carces, usant de représailles, fit pendre seize prisonniers royalistes, huit aux fourches patibulaires et huit à la tour dite des Ànèdes. Après quoi il répliqua en riant que les fourches et la tour portaient le double des fruits de Fenouillères.
Le 17 juin le gouverneur s'empara de la vieille tour d 'Entremont, située sur une montagne voisine de la ville d'Aix, y logea quelques hommes, et
dressa son camp sur le plateau. On assure que s'il fût tombé à l'improviste sur la capitale , il eût pu s'en emparer sans peine au milieu du tumulte des cérémonies religieuses et civiles, car on y célébrait la Fête-Dieu (i), et ni les périls de la guerre, ni la proximité de l'ennemi, n'avaient empêché les habitans de faire la procession du roi René, laquelle fut toujours pour eux la plus importante de toutes les affaires nationales. Le a a , d'Épernon ordonna à Mesplez d'aller attaquer avec une colonne d'infanterie le couvent des Capucins et l'hôpital St.- Jacques, deux postes situés hors des remparts et d'où il était facile d'incommoder les assiégés. De La Salle et d'Alamanon sortirent de la ville à la tête de leurs compagnies, pour défendre ce couvent et cet hôpital gardés par les soldats du seigneur de Luines et du capitaine Volonne d'Apt. Après un combat sanglant, les royalistes furent repoussés. Deux cents de leurs cavaliers, étant allé butiner le long de la rivière de l'Arc , trouvèrent quelques pauvres moissonneurs qu'ils pendirent aux premiers arbres qu'ils rencontrèrent (a). Le a5, d'Épernon fit descendre ses troupes dans les vallons , tirant de l'est à l'ouest entre les chemins de Puyricard et des Pinchinats , et vint asseoir son camp sur le plateau de Saint-Eutrope, d'où il com-
(i) Gaufridi , t. n , liv. xiv.
(*) Hon. Bouche, t. n , liv. x, $ it.
mença à battre la ville avec sept grosses pièces d'artillerie. Il y construisit à la hâte des maisons entourées de remparts, donna à cette forteresse en forme de ville le nom de Cité Valette ou de Ville d'Aix supérieure, et y plaça le siège de deux consuls de son parti , portant le chaperon de velours violet comme les consuls de la capitale.
Les habitans d'Aix, secondés par une garnison pleine de bravoure, se défendaient avec autant de vigueur que d'intelligence, sous le commandement du comte de Carces, général en chef de la ligue provençale. Une commission de salut public veillait au maintien de l'ordre , dirigeait toutes les affaires d'administration et de police. Elle était composée de deux ecclésiastiques, de quatre magistrats, dont deux choisis parle parlement, et les deux autres par la cour des comptes, des cinq capitaines de quartier , de trois gentilshommes et de plusieurs consulaires (i).
Les assiégés avaient placé sur l'archevêché et sur la terrasse de l'église de Saint-Sauveur des canons qui répondaient au feu du camp de Saint- Eutrope. Un éclat de pierre brisée par un boulet fracassa la tète de Raimond Chavignot , troisième consul d'Aix. En général l'artillerie, dont on se servait fort mal, fesait peu de ravages dans la ville. Seulement les toits et les cheminées des maisons
(i) On appelait Consulaires ceux qui avaient passe par le consulat.
souffraient beaucoup. Mais les ligueurs ne restaient pas toujours derrière leurs murailles. Ils sortaient quelquefois, et il y avait alors des rencontres meurtrières entre les deux partis. Le duc d'Épernon y perdit ses meilleurs hommes d'armes et quelques-uns de ses plus vaiHans capitaines , entre autres Mesplez, La Fraissinière et le baron de Montaud. Tous les bourgeois étaient soldats (r), et il y avait un si bon ordre dans la cité que les tribunaux n'interrompirent pas pendant un seul jour le cours de la justice. Le matin au palais on entendait les causes, et l'audience levée, tous les hommes de robe couraient à l'ennemi (a). Les femmes même, quand on fesait une sortie, allaient se jeter dans la mêlée, pour encourager les défenseurs de la foi et leur fournir des rafraîchissemens (3). Une de ces femmes ayant donné à boire par mégardeàun soldat des troupes ennemies, rompit sur sa tête le broc qu'elle portait et Je tua sur la place (4).
Le duc d'Épernon, qui ne s'attendait pas à une défense si vive, envoya dans la ville un prêtre de Carpentras pour faire des propositions de paix.
(i) Les royalistes de l'armée du duc d'Épernon les appelaient tteritoris t écritoircs. En général ils donnaient ce nom a tous les ha. bitans d'Àix , considérés comme lettrés.
(a) Pitton , ouv. cité , liv. iv.
(3) Hon. Bouche , IbitU
(4) Pitton , ibid.
Mais les deux partis ne purent s'entendre , et les hostilités recommencèrent.
Saint-Roman, de Crozes et le baron d'Oysc entrèrent dans Aix , suivis d'un renfort de bonnes troupes. Jamais les ligueurs de cette capitale n avaient montré plus d'exaltation , plus de confiance en eux - mêmes. Un de leurs soldats , fait prisonnier par les royalistes , recouvra sa liberté moyennant une rançon, et vint fournir au comte de Carces des renseignemens d'une exactitude parfaite sur la situation des ennemis. Il désigna l'endroit où la tente du duc d'Épernon se trouvait placée. 11 dit que tous les jours, vers les deux heures après midi , ce général se délassait au jeu dans un pavillon voisin. Le i5 juillet, pendant que d'Épernon jouait avec le seigneur de Valavoire, en présence de Saint-Vin cens , de Montpesat, du Poûet , de Torrètes , de La Bory et de Charpeil , deux pièces de canon placées par les habitans d'Àix sur la plate-forme de Villeneuve, furent pointées si juste, qu'un boulet emporta Saint-Vincens, fit voleren éclats la table et d'autres meubles, et blessa le duc si grièvement qu'on le crut mort pendant quelques heures (i). On le transporta à Pertuis, et ses médecins déclarèrent que sa blessure n'était pas mortelle. Ses lieutenans de Castillon et de Passage prirent le commandement du camp deSt.-Eutrope.
(i) Louvet et Gaufridi, loco citato.
Le comte de Carces , croyant les royalistes découragés par l'absence du duc d'Épernon , fit plusieurs sorties qui n'eurent aucun succès. Au commencement du mois d'août on recommença à parler d'une trêve, et le lieu des conférences fut fixé à Éguilles. La commission de salut public nomma neuf de ses membres qui furent le chanoine Cadedet, d'Arnaud et de Thoron, conseillers au parlement, Galice, conseiller aux comptes, le consul du Périer, Forbin La Fare, Alamanon, Cbâteauredon et Fabri de Fabrègues. Elle leur donna des pleins pouvoirs pour traiter de la paix , à la charge pourtant de ne rien conclure avant d'avoir communiqué les conditions à tous les chefs de famille de la capitale assemblés dans un conseil général. Le duc d'Épernon, qui vaquait aux affaires de son gouvernement, bien qu'il ne fut tout-à-fait guéri de ses blessures, choisit pour ses mandataires Forbin-Saint-Canat, Passage, Péraud, Monroi et Tabaret. Le 8 du même mois, les députés des deux partis se rendirent au lieu indiqué et rédigèrent un projet d'armistice durant lequel les ligueurs et les royalistes demeureraient maîtres des places qu'ils possédaient. Suivant ce projet, d'Épernon devait être gouverneur, mais il ne pouvait entrer dans la ville d'Aix qu'après l'expiration de la trêve. A cette époque il devait démolir la forteresse Saint- Eutrope, et promettre de ne faire aucun changement dans la religion ni dans l'ordre civil. Le duc
appronva ces articles , et par ordre du parlement le conseil-général des chefs de famille se réunit le 1 5 août au réfectoire des Atigustins. Jamais on n'avait vu une délibération plus tumultueuse. Des énergumènes, armés de bâtons et d'épées, forcèrent à la retraite les hommes les plus sages, et euxmêmes ne pouvant s'entendre , renvoyèrent la décision au parlement auquel ils adjoignirent, pour cette affaire, le comte de Carces, les consuls-procureurs et vingt notables. Tel était l'état des choses, lorsque Bonnet, secrétaire du comte de Carces, apporta la nouvelle que le a3 août le roi Henri IV avait abjuré publiquement l'hérésie à Saint-Denys, entre les mains de l'archevêque de Bourges, et que Mayenne avait signé une trêve de trois mois. C'était l'événement le plus heureux qu'on pût désirer. Aussi le peuple d'Aix fit éclater des transports bruyans d'allégresse. Le parlement publia la conversion du roi et la trêve générale dans une audience solennelle, en présence de l'évéquedeSisteron , du comte de Carces, des consuls-procureurs, et de mille chefs de famille qui pleuraient de plaisir et se livraient à des embrassemens patriotiques. Des hérauts - d'armes parcoururent la ville au milieu d'une foule immense, et l'on remercia Dieu dans l'église métropolitaine, au son des cloches, au bruit des fanfares et de l'artillerie.
Le même jour, le comte de Carces fit demander au duc d'Épernon s'il n'avait pas l'intention de
mettre aussitôt fin à toute hostilité. Le duc lui répondit qu'il ne recevait des ordres que du roi. Le 29, de Pulvinel, gentilhomme duDauphiné, lui apporta une lettre d'Henri IV qui lui ordonnait de suspendre la guerre. Après avoir fait vérifier la trêve au parlement royal de Manosque, Pulvinel vint à Aix et y fut accueilli avec de grands honneurs. Aussitôt ligueurs et royalistes, habitans de la ville et soldats du camp de Saint-Eutrope, tous également fatigués d'une lutte homicide où vainqueurs et vaincus recevaient d'égales blessures . tous ensemble, sans distinction d'âge ni de condition sociale, tous se mêlèrent dans un beau mouvement de réconciliation fraternelle, tous oublièrent leurs souffrances devant la perspective riante d'un avenir consolateur. Après cet élan de joie, le duc d'Épernon désira d'avoir une conférence avec le comte de Carces. Les deux chefs la fixèrent au 6 septembre, entre le camp et la ville. Le duc s'y rendit accompagné de Pulvinel et de quelquesuns de ses gentilshommes. Le comte y fut suivi du président Du chaîne, de l'évéque de Sisteron, des procureurs du pays et des notables de la capitale. Le premier voulait continuer ies fortifications de son camp ; |e second au contraire demandait qu'elles fussent démolies. Gomme ils ne purent s'accorder sur ce point, ils convinrent que chaque parti enverrait un député à son chef; savoir, le duc d'Épernon au roi , et le comte de Carces au duc de
Mayenne, afin qu'on réglât à Paris la conduite que les deux commandans devaient tenir en Provence. En même temps, Forbin-Saint-Canat fut chargé de veiller au maintien de la trêve et de juger comme arbitre les différends qui pourraient s'élever (i).
11 eût fallut de part et d'autre beaucoup de tolérance et de ménagement, car tout n'était pas terminé en France; il n'y avait qu'une suspension d'armes entre Henri IV et le duc de Mayenne. A Paris, le légat de Clément VIII, au lieu de favoriser l'abjuration du monarque français , avait défendu d'assister à la cérémonie, et ce Pape luimême se montrait inflexible. L'on rencontrait une foule de fanatiques qui refusaient de croire à la sincère conversion du bon roi. Plusieurs théologiens écrivaient avec un redoublement de frénésie, et des prédicateurs se livraient à des déclamations furibondes. En ces conjonctures orageuses, Gilbert Génébrard , ancien moine bénédictin de Riom , l'un des plus furieux ligueurs de Paris, fut nommé par le Pape à l'archevêché d'Aix,à la pl ace d'Alexandre Canigeani qui venait de mourir à Rome. Ce prélat turbulent prit possession de sa dignité le 19 septembre 1 593. II ne cessa d'outrager le roi et de souffler le feu de la révolte. Ses fureurs insensées empêchèrent la pacification du pays.
Une autre cause retarda cette pacification dési-
(1) Hon, Bouche, loco citato. — Papon, t. iv, liv. xm.
rée. La conduite du duc d'Épernon fesait beaucoup de raécontens , même parmi les personnes de son parti. En effet, il commettait des exactions énormes et blessait l'orgueil national des Provençaux. Il avait à sa suite une multitude d'étrangers, presque tous gascons , intrigans sans doctrines politiques , sans conviction religieuse , lesquels fesaient métier de la guerre , se ruaient à la curée des bons emplois , et poursuivaient la fortune à travers les malheurs publics. Un royaliste de premier rang , le seigneur de Janson , de l'illustre maison Forbin , étant allé visiter le duc d'Épernon , avait été reçu avec froideur, et souvent il lui était arrivé de se promener, en attendant l'audience , dans la salle ou dans la cour de l'botel , tandis que la porte ;du cabinet était ouverte aux capitaines gascons. La noblesse provençale était tropfière pour pardonner ces outrages.
La disposition des esprits était telle que la présence du duc d'Épernon ne pouvait faire que du mal à l'autorité royale elle-même. Les seigneurs provençaux de l'un et de l'autre parti s'expliquèrent mutuellement leur position et leurs intérêts. Tous ensemble ils promirent d'oublier leurs querelles de secte et de se réunir contre l'ennemi commun. C'est là précisément ce que voulait Henri IV, qui avait résolu de destituer d'Épernon ; mais il ne le pouvait faire qu'avec beaucoup de ménagement et d'adresse, parce que ce grand seigneur jouissait d'un
crédit considérable et se voyait de plus soutenu par le connétable de Montmorency son parent. Le roi ordonna à Lesdiguières d'appuyer de toutes ses forces les gentilshommes provençaux contre le duc d'Épernon , et ce fidèle serviteur envoya en Provence deux cents cavaliers sous les ordres de Vintimiile-Tourves. De son côté d'Épernon fit des recrues dans la Saintonge , mit en bon état de défense son camp de Saint-Eutrope , et passa dans le Languedoc pour voir Montmorency qui lui avait donné rendez-vous à Pesenas. Pendant ce temps, la révolution se préparait. Elle éclata le aouovembre, et Forbin-Saint-Canat en donna le signal. Forbin- Saint-Canat mit hors de Pertuis la garnison épernonienne, et fit crier par le peuple : Vive le Roi! vive la Liberté ! Le marquis d'Oraison , Valavoire et Descortes , qui commandaient à Manosque , à Saint-Maximin et à Digne, suivirent cet exemple. A. l'arrivée de Forbin-Soliers , père de Forbin-Saint- Canat , le peuple de Toulon prit les armes ; quelques hommes périrent dans ce premier tumulte, et les soldats qui purent se soustraire aux fureurs de la multitude, allèrent se jeter dans la citadelle bâtie par La Valette quelques années auparavant d'Escara vaques , qui avait le commandement de la ville, était le gendre de Forbin-Soliers, et dirigeait lui-même le mouvement insurrectionnel. La citadelle était défendue par un capitaine gascon, nommé Signac. On la battit pendant trois jours
avec quatre gros canons, et Ton se servit aussi, pour la foudroyer , d'un vaisseau anglais qui se trouvait dans le port. Lorsqu'une brèche fut faite , on donna un assaut général , on tua sur place une partie des assiégés , et Signac fut fait prisonnier. Un Toulonnais, appelé Bonnegrace, s'avança aussitôt et se mit à lui dire : Ah ! poltron , te voilà donc ici? — Compagnon , répondit Signac , dix mille écus ne sauveront-ils pas la vie d'un gentilhomme ? Bonnegrace lui répliqua qu'il en avait plus que lui, et en même temps il lui déchargea sur la tête un coup de pertuisane. Un maçon , nommé Olivier Gras, acheva Signac à coups de levier de fer (i). Au milieu de l'attaque, Descaravaques reçut un coup d'arquebuse à la jambe et en mourut bientôt après. Le peuple toulonnais , ivre de sa victoire , se mità démolir avec tant d'ardeur cette citadelle menaçante , construite pour le brider , qu'en peu de jours il la rasa de fond en comble (a). La ville et le château de Tarascon se déclarèrent aussi contre le doc. Trets , Gardanne , Eguilles , Marignane et Gabrières chassèrent à leur tour les garnisons ennemies. Saint-Roman, qui commandait à Salon , s'empara de Pélissane par surprise , pendant la nuit , et massacra tous les soldats du duc qui tombèrent sous sa main. La
(i) César Nostradamus, ou y. cité , 8* partie. (a)GaufridietLouvrt, ibid.
tour de Bouc etlesMartigues firent aussi leur mouvement et reçurent les troupes du comte de Carces.
D'Épernon , à la première nouvelle de celte insurrection imprévue, leva dans le Languedoc quatre cents hommes de cavalerie, et passa le Rhône en toute diligence. Au milieu de la confusion générale , les seigneurs provençaux , ligués contre lui, nes'étaient guère avisés de s'opposer à sa marche. Au mois de décembre , d'Épernon arriva au camp de Saint-Eutrope et releva par sa présence le courage de son armée. La ville d'Aix se vit de nouveau menacée. Le comte de Carces en sortit, accompagné du marquis de Villeneuve-Trans , Forbin-Soliers , Forbin-Saint-Canat et douze autres gentilshommes. Il se rendit avec eux à Pertuis, où il trouva le marquis d'Oraison , et tous ensemble ils concertèrent les moyens de chasser le duc de la province.
Le 3 janvier 1 5o4 , une assemblée des chefs ligueurs et royalistes se réunit à Aix, sous la présidence du comte de Carces, et délibéra de reconnaître Henri IV roi légitime de France et de Navarre; de demander à ce prince l'oubli du passé, le rappel du duc d'Épernon , la confirmation des privilèges du peuple provençal , l'exercice exclusif du culte catholique. Deux jours après, le conseil-général des chefs de famille d'Aix adopta par acclamation l'arrêté des seigneurs. Les procureurs du pays portèrent ensuite cet arrêté au parlement, et en sollicitèrent l'homologation. La cour rendit un
arrêt par lequel elle ordonna à tous les habitans de la province d'obéir à Henri IV, sous peine d'être punis comme perturbateurs du repos public. Cet arrêt portait aussi injonction à tous ceux qui suivaient les étendards du duc d'Epernon , de regagner leurs foyers, dans le délai de huitaine, et d'y rester soumis aux ordres de la cour.
La décision des magistrats fut reçue avec des transports de joie, et l'on nomma le conseiller Joannis de Châteauneuf , le seigneur de Forbin- Janson, le consul Dupérier et l'avocat Fabri de Fabrègues , pour porter au roi les témoignages de fidélité du parlement d'Aix , de cette capitale en particulier et de la province entière. En vain l'archevêque Gilbert Génébrard , toujours plus séditieux, toujours plus fanatique, s'écria que bien que Henri IV eût fait profession de la foi catholique, on n'était pourtant pas obligé de lui obéir , jusqu'à ce que le Saint Siège eût approuvé sa conversion ; en vain il fit assaut de violence dans l'exercice de son ministère, force lui fut d'abandonner son poste , et il se réfugia à Marseille avec Masparaut, maître des requêtes, que le duc de Mayenne avait envoyé dans cette ville pour y administrer la justice.
D'Épernon reprit les hostilités contre la ville d'Aix qui déjoua tous ses efforts. 11 eut plus de succès au village d'Éguilles qui se rendit après trois coups de canon. Les habitans furent pendus ou
passés au fil de Pépée. Saint-Cannat fut beaucoup plus heureux , car sa petite garnison put sortir avec les honneurs de la guerre. Lambesc, Marignane, Trets, Saint-Maximin et Rians ouvrirent leurs portes. D'Épernon retourna an camp de Saint-Eutrope pour faire une dernière tentative contre la capitale : mais cette tentative ne lui réussit pas mieux que les précédentes.
Le parlement d'Aix et le comte de Carces réso-* lurent de convoquer les états-généraux du parti royaliste, pour que ce conseil national prit toutes les mesures exigées par les circonstances. Comme on Ta vu, le royalisme s'était déplacé. Il se trouvait maintenant sous les drapeaux des seigneurs ligués contre d'Épernon , et il avait pour adversaire ce gouverneur, bien que le roi n'eût pas encore osé le destituer. Les états se réunirent à Aix le 8 mars 1594, sous la présidence du conseiller de Rascas. L'assemblée ne fut pas nombreuse. Le marquis d'Oraison, en parlant de la justice de sa cause, s'éleva à de beaux mouvemens d'éloquence entraînante , ou du moins à ce que les passions politiques, plutôt que le bon goût, regardèrent comme tel. On délibéra la levée de douze cents chevaux et de huit mille hommes d'infanterie. 11 fut arrêté, en outre, qu'on solliciterait les secours de Lesdiguières. En même temps le duc d'Épernon tenait à Riez l'assemblée des communautés de son parti. Lui aussi, mauvais discoureur, vint prononcer sa
harangue, et la colère seule la lui fournit 11 représenta l'union des gentilshommes provençaux comme l'œuvre monstrueuse des ennemis du roi et de la patrie , comme une ligue plus coupable que celle qui se trouvait formée par le fanatisme religieux.
Cette dernière ligue tenait encore au sol provençal par d'assez fortes racines, puisqu'elle régnait à Arles et à Marseille.
Deux ligueurs artésiens de la plus basse extraction opprimaient alors leur patrie et l'emplissaient de calamités. On les nommait Latouche et Conque. Avant que le malheur des temps, ou si l'on veut , le caprice de la fortune, les eût poussés au pouvoir, ils gagnaient misérablement leur vie, le premier comme chapelier, le second comme pêcheur. Ces humbles conditions ne les contentant pas, ils cherchèrent dans la guerre civile un sort plus favorable, et ils s'érigèrent en chefs de séditieux, traînant à leur suite cette tourbe de gens sans aveu, que l'esprit de désordre trouve si facilement disponibles dans les grandes villes , ce tas d'hommes perdus de dettes et d'honneur qui ont appétit d'anarchie. Latouche et Conque s'opposèrent aux ordres du parlement d'Aix touchant la reconnaissance d'Henri de Bourbon ; et le conseil de ville, délibérant sous le joug de leur autorité tyrannique, décida qu'il fallait attendrelavis du duc de Mayenne. Ces deux hommes, toujours plus puissans, firent
384 HISTOIKE
soulever la milice et une partie du peuple contre les consuls Balthazar de Quiqueran, Charles de Piquet, Marc Gallon et Vincent Aubert. Ils attentèrent même à la vie de ces deux derniers. Aubert, qui avait conçu le projet de se délivrer de ses ennemis , se hâta dans l'exécution. 11 eut plusieurs conférences avec Nicolas Jean, bourgeois fort accrédité dans la ville et fort zélé pour le rétablissement de la magistrature consulaire. Il engagea le père Fouque à parler en chaire des violences dont il avait été victime, et ce prédicateur, bien aise de le servir, eut le courage de déclamer contre les deux tyrans dans un de ses sermons. Il toucha, il émut; tous ses traits atteignirent le but de ses désirs. Latouche et Conque comprirent qu'il fallait prendre des précautions sans tarder davantage. Le a4 février ils assemblent leurs amis, leur distribuent des armes, vont se saisir de l'Hôtel de Ville, font des barricades aux avenues. Durant ce tumulte, Nicolas Jean appelle à lui ses deux beauxfrères, s'empare de l'église de Saint-Georges et s'y fortifie. En même temps le consul Aubert, le chaperon sur la cuirasse, va par la ville pour animer les bons citoyens. Plusieurs personnes de qualité viennent bientôt le joindre. Escofier et Robert de Chavari lui amènent des hommes armés. De toutes parts on vole à son secours , et dans peu d'heures il se trouve à la téte de mille défenseurs. Une troupe de partisans de Latouche et de Conque
dressent des barricades au quartier de La Roquette, sous les ordres d'un nommé Leucate. Les deux partis ne tardent pas à se livrer un combat sanglant où cinquante bommes périrent de part et d'autre, et parmi eux le fils d'Aubert. Les consuls victorieux rentrèrent dans l'Hôtel de Ville. Latoucbe et Conque allèrent se retrancher dans plusieurs maisons qu'ils percèrent pour communiquer de l'une à l'autre. 11 fallut employer le canon pour forcer cette espèce de citadelle, et la plupart des prisonniers furent passés au fil de Tépée. Latouche reçut un coup de mousquet qui lui cassa les deux jambes. On le saisit, on le porta dans les cachots avec trente-trois de ses complices. Conque parvint à s'évader par le toit d'une maison et sut toujours se soustraire aux recherches de ses ennemis (i).
Le lendemain, les consuls d'Arles assemblèrent le conseil municipal et y firent approuver leur conduite. On nomma trois commissaires pour instruire le procès des rebelles avec la plus grande diligence. Le 12 mars au matin, le lieutenant criminel Fauchéry, assisté de sept avocats qui lui servaient d'assesseurs, et suivi du capitaine Raybaud à la tête de sa compagnie bourgeoise , se rendit au Palais de Justice et prononça le jugement contre les factieux. Latouche et cinq de ses com-
(1) Gaufridi, loco
plices furent condamnés à être pendus et ensuite traînés dans la ville. D'autres furent envoyés aux galères à perpétuité; et le jour même le bourreau deBeaucaire fit sa charge (i).
Le royalisme n'avait rien gagné à cette révolution locale, car les vainqueurs et les vaincus appartenaient au parti de la ligue. Le a5 mars, jour des élections municipales, on nomma consuls Nicolas Jean, de Bindrai, Guillaume d'Àntonelle et de Monde. Nicolas Jean voulut imiter l'audace de Latouche qu'il venait de renverser. Il rendit la liberté aux prisonniers condamnés aux galères , et permit à un factieux de monter sur un âne et de faire le tour de la ville en criant : marche , Navarre (a). Cette insolence indigna une partie du peuple et toute la noblesse, principalement Charles de Saint-Martin, Robert de Chiavary et Antoine d'Antonelle. Cependant Nicolas Jean comprima tous les efforts des royalistes qui dévorèrent leurs affronts en silence.
A Marseille, Charles Casaulx, premier consul, exerçait une véritable dictature populaire, au nom de la ligue religieuse dont néanmoins il était indépendant. Détesté par les classes riches , il avait les faveurs de la multitude et nourrissait de grands projets. Il s'était associé Louis d'Aix en qualité de
(t) De Lalau itère , Hist. Chronol. d'Arles, (i) Par allusion à Henri IV, roi de Navarre.
viguier; mais celui-ci, toujours humble et soumis, ne le gênait en rien dans son allure despotique. Ces deux hommes bravaient les entreprises de leurs ennemis, et leur main vigoureuse avait toujours su détourner les traits lancés contre eux. Le sultan Amurat III les engagea dans une lettre à se soumettre à leur roi légitime, sans doute sur la prière de l'ambassadeur français à la cour de Constant in ople (i). A l'instigation d'un banni , nommé Porcin, quatre conspirateurs, cachés dans une maison sur la place Neuve , où Casaulx se promenait tous les soirs, firent feu sur lui simultanément, le manquèrent, mais tuèrent à ses côtés son cousin Jean Altovitis. Les gardes du premier consul pénétrèrent aussitôt dans cette maison , massacrèrent les assassins et jetèrent leurs cadavres par les fenêtres. Peu de temps après, Casaulx trouva le moyen de s'emparer du fort de Notre-Dame-de-la- Garde, et y plaça son fils Fabio avec une garnison dévouée (a).
Au commencement du mois d'avril, Henri IV, qui venait d'entrer à Paris, envoya en Provence un gentilhomme nommé Jean de Lafin , avec ordre d'examiner la situation des choses (3). Lesdiguières, appelé pour combattre d'Épernon , parut devant
(i) Papon , t. it, liv. xn.
(a) Mon Hist. de Marseille, t. n , liv. v.
(3) Pitton , ouv. cité , lir. it.
Pertuisà la tête de cinq cents hommes de cavalerie et de quinze cents arquebusiers. Il réunit ses troupes à celles du comte de Carces , et ces deux chefs vinrent attendre du côté de Senas le ducd'Epernon qui avait onze mille combattans sous ses ordres. Tandis que les deux armées s'observaient, il y eut plusieurs escarmouches. Dans Tune d'elles Castellane-Besaudun , qui s'était réuni au comte de Carces, fut pris par un capitaine ennemi. On le conduisit au duc d'Épernon qui le fit tuer d'un coup de pistolet en sa présence.
Les deux armées n'en vinrent pas aux mains. Le commissaire royal publia, le premier mai i$94, une trêve qu'elles acceptèrent. D'Épernon entra dans la ville d'Aix et y fut bientôt suivi de Lesdiguières. L'existence de deux parlemens dans la même province n'était plus qu'un contre-sens funeste, et le parlement de la capitale se décida à envoyer des députés vers celui deManosque, pour l'engager à la réunion. Le 6 juin, les magistrats deManosque se rendirent à Aix et y furent accueillis au milieu des applaudissemens , car le peuple croyait voir dans leur retour un gage de concorde et de tranquillité. La nouvelle compagnie, formée des deux cours souveraines, vérifia, le 27 du même mois, un édit par lequel le roi confirmait les franchises du pays et les privilèges de la ville d'Aix. Il maintenait les décisions judiciaires, excepté celles que les deux parlemens avaient rendues l'un contre
l'autre ou contre les membres engagés dans le parti opposé. Enfin il accordait un pardon général pour tous les crimes commis dans la chaleur des guerres intestines.
Le duc d'Épernon persistait à rester dans son gouvernement. Lesdiguières et de Carces, fatigués de tant de délais , conçurent le dessein de détruire la forteresse de Saint-Eutrope. Mais ils voulurent y être autorisés par le parlement, lequel exigea que Lesdiguières lui en fît la demande par écrit $ ce chef ayant présenté sa requête, la cour rendit, le 10 juillet, un arrêt secret qui ordonnait la destruction de la forteresse. Lesdiguières et de Carces trouvèrent le moyen de s'en emparer par surprise. Toute la population delà capitale et des campagnes environnantes accourut aussitôt et se mit à l'œuvre de la démolition avec une ardeur incroyable. Trois jours après il n'y restait pas pierre sur pierre.
Lesdiguières reprit la route du Dauphiné, et le connétable de Montmorency, chargé par Henri IV de concilier tous les intérêts, tint à Beaucaire, le ia du mois d'août 1594, une assemblée où se trouvèrent, d'un côté, le duc d'Épernon et quelques gentilshommes de son parti, et de l'autre côté, les députés du parlement et de l'union d'Aix. Montmorency, n'ayant pu rétablir la paix, ordonna, le 19, que les parties se pourvoiraient devant le roi, et que cependant par provision il y aurait une trêve de trois mois, pendant laquelle chacune d'elles gar-
derait ses places. Le 9 septembre, les états-généraux se réunirent à Aix , et, après de longs débats sur la situation du pays, ils résolurent d'accepter cette trêve.
L'archevêque Gilbert Génébrard, réfugié à Marseille, fesait tous ses efforts pour ranimer le feu de la ligue expirante. Saint- Roman, intraitable ligueur, réunissait à Salon un grand nombre de factieux. Arles, Berre et les Martigues restaient rangés sous les mêmes enseignes. A la demande de Charles Casaulx , ces villes envoyèrent des députés à Marseille. Tous ils promirent, sous la foi du serment, de ne point rompre la sainte union et de se prêter une mutuelle assistance. Mais leurs vaines clameurs , mais leurs efforts stériles ne servirent qu'à mettre leur faiblesse à nu. Les temps étaient bien changés. Cette cause avait perdu son crédit, sa puissance , son prestige sur l'esprit du peuple. Elle s'éteignait faute d'aliment, et il ne lui était plus donné de remuer par la tempête les flots qui tous les jours se calmaient davantage.
Casaulx se voyait sans cesse menacé par des conspirateurs pleins d'audace. Suivant une ancienne coutume , le viguier et les consuls de Marseille allaient, pendant les trois fêtes de Noël, se prosterner vers le soir devant le Saint-Sacrement exposé dans l'église des Prêcheurs. Deux moines dominicains, Brancoli et d'Atria, jetèrent sous les bancs du chœur un pétard qui devait faire
sauter Casaulx et Louis d'Aix lorsqu'ils seraient venus s'asseoir. Brancoli fit quelques confidences à son beau-frère nommé Bequet , et celui-ci mit Casaulx sur la voie de la conspiration tramée contre lui, mais à condition que Brancoli aurait la vie sauve. Ce moine reçut en effet son pardon ; mais d'Atria et un marin convaincu de complicité furent pendus, leurs cadavres brûlés et les cendres jetées au vent (i).
Henri IV ordonna une prolongation de la trêve entre les royalistes de l'union d'Aix et les troupes du duc d'Épernon. La nouvelle en fut portée en Provence le 5 janvier i5o,5. Des députés du parlement et de la capitale se rendirent à Brignolles pour la notifier au duc; mais celui-ci, profitant de la supériorité qu'il avait acquise, devint de plus en plus exigeant. Sa conduite excita dans la ville d'Aix une indignation générale. Le parlement convoqua les chefs de l'union royaliste, et cette assemblée délibéra de faire une guerre à mort au duc d'Épernon. De son côté, le duc, toujours plus ferme dans ses projets , prit le lieu de Gaubert, y massacra tous les soldats qui l'avaient défendu , fit raser le château de La Garde près de Draguignan , mit à feu et à sang le bourg de La Valette , ordonna au mestre de camp Belloc, capitaine gascon , de ravager le territoire de Toulon et d'y •
(i) Gaufridi , t. h , liv. %y. — Hi»l. de Marseille, t. n, lir.
couper les oliviers. Ses ordres furent exécutés impitoyablement.
Le 4 mars, le parlement fulmina un arrêt contre le duc fauteur des troubles et adhérant aux ennemis de Vètat. D'Épernon , poussé à bout , prit la résolution de se ranger du côté des ligueurs, et Ht un traité d'aliance avec Mayenne qui déployait encore le drapeau de la révolte dans son gouvernement de Bourgogne. Sur ces entrefaites , de Car ces alla mettre le siège devant Salon, toujours occupé par Saint-Roman. Il se rendit maître de la ville par surprise et força Saint-Roman de se réfugier au château. Vitelli , gouverneur de Berre pour le duc de Savoie , changea de système en voyant changer les circonstances. Il s'unit au duc d'Epernon , et prit les armes contre le comte de Carces dont il avait été l'ami jusques alors. Le parlement supplia Lesdiguières de venir défendre la Provence contre les ennemis du roi , et ce général , qui répondait toujours à l'appel quand on invoquait son dévouement et son courage , vola des frontières de la Savoie à Salon pour secourir le comte de Carces pressé d'un côté par la garnison du château dont il formait le siège , et de l'autre par l'armée du duc d'Épernon campée devant la ville. Il y jeta un renfort et retourna vers la Savoie où d'autres soins l'appelaient. D'Épernon , désespérant de prendre Salon , se retira précipitamment à Rognes pour défendre les places de sa dépendance que les
royalistes menaçaient. Après son départ , deCarces tourna toutes ses forces contre le château qui capitula le 27 avril. Saint-Roman sauta une muraille assez élevée, se cassa une jambe dans sa chute et put se traîner assez loin pour ne point tomber dans les mains de ses ennemis (1).
Le roi , mal affermi sur le trône , voulait user de tous les ménagemens compatibles avec sa dignité. Il envoya en Provence Dufresne , secrétaire de ses corn mande m en s, pour s'informer de l'état des affaires. Ce commissaire eut une conférence avec le duc d'Épernon à Peyroles et le suivit jusqu'à Saint-Maximin. Là il lui déclara que l'intention de Henri IV était qu'il sortit de Provence, parce que ce prince en avait donné le gouvernement à un autre. D'Épernon répondit qu'ayant acquis un gouvernement difficile , aux dépens de sa fortune , au prix du sang de Lavalette son frère, de ses amis, de ses meilleurs soldats , il ne voulait pas l'abandonner , et qu'il plaçait toute sa confiance sur son bon droit et sur ses armes. Dufresne lui ayant dit que s'il n'obéissait pas promptement le roi viendrait en personne pour le punir de sa désobéissance: « Qu'il vienne , répliqua le duc transporté de fu- « reur, qu'il vienne, je lui servirai de fourrier, « non pour marquer les logemens, mais pour les « brûler sur son passage. » Cependant d'Épernon,
(1) Louvet, toco citato.
plus calme, signa une trêve de deux mois. Dufresne, profitant de ce moment de paix, en voyaun trompette à Casaulx et à Louis d'Àix, pour leur remettre des lettres d'Henri IV. Le trompette, rencontrant Louis d'Aix qui revenait à pied de sa maison des champs suivi de quelques amis , lui donna les lettres royales. A cette vue , d'Aix pâlit de colère ; il ordonna que le trompette fût aussitôt pendu ; mais, sur les
représentations de ses amis , il se contenta de lui faire couper les oreilles (i).
Le roi fit prolonger la trêve jusqu'au mois de novembre; mais les deux partis, ne pouvant rester dans les bornes de la modération, firent de temps en temps des courses toujours funestes à l'un des deux. De leur côté , quelques membres de l'église troublaient encore le pays par leur fanatisme insensé, et le parlement se vit obligé d'user de rigueur contre eux. Le roi nomma bientôt à l'archevêché d'Aix Hurault de L'Hôpital, plus connu sous le nom de Vallegrand. Mais les fureurs croissantes deGénébrard quirésidait toujoursà Marseille obligèrent Henri IV de donner des ordres au parlement de Provence pour qu'on procédât contre lui selon les règles ordinaires. Les élémens d'accusation se présentèrent en abondance. Il fut prouvé que ce prélat était l'auteur d'un livre contre la monarchie; qu'il avait été l'un des membres les plus actifs du
(i) Gaufridi, loco citato.
Conseil des Seize à Paris; qu'il avait fomenté la rébellion à Aix et fait tous ses efforts pour que cette ville ne retournât pas sous l'obéissance royale. La Cour le bannit à perpétuité du royaume , avec défense d'y retourner , à peine de la hart. De plus, elle confisqua tous ses biens et condamna son livre aux flammes.
Au mois de septembre , Henri IV, vainqueur du duc de Mayenne au combat de Fontaine-Française, fit un voyage à Lyon, accompagné de sa cour > pour traiter avec le duc de Savoie et pour s'occuper des affaires de la Provence et du Dauphiné. Vallegrand , nouvel archevêque d'Aix , le comte de Car ces , quatre députés du parlement , deux de la cour des comptes, le marquis d'Oraison, de Sainte- Croix, premier consul de la capitale, et l'assesseur Meynier de Saint Lambert se rendirent auprès du roi pour le supplier de mettre fin aux m al heurs de la province. Le duc d'Épernon prit aussi la route de Lyon pendant que Henri IV en sortait pour aller dans la Picardie. Il rencontra à Valence le connétable de Montmorency , de Fresne, le marquis de Pisani et le seigneur deRoquelaure qui lui ordonnèrent , de la part du roi, de remettre son gouvernement à Charles de Lorraine, duc de Guise, fils du Balafré.
Le rappel du duc d'Épernon excita dans la ville d'Aix un contentement général. Quelques jours après, le cardinal d'Aquavi va, légat d'Avignon , fit
annoncer que la Cour de Rome venait de se réconcilier avec le roi , et cette heureuse nouvelle augmenta la joie populaire. La ville d'Arles ne tarda pas de se déclarer pour le bon Henri. Le consul Nicolas Jean, gagné par ce prince, n'attendait que le moment favorable pour se donner à lui , lorsque le seigneur de Beines et Robert Quiqueran de Beaujeu parurent avec une écharpe blanche dans l'église métropolitaine au milieu d'une foule considérable. Des cris de Vive le Roi retentirent de tous côtés, et le peuple, fatigué de la tyrannie des ligueurs, proclama sans obstacle l'autorité du monarque qui mettait son bonheur à fermer les plaies du pays. Le lendemain les consuls réunirent le conseil municipal , et l'on y résolut d'envoyer quatre députés à Henri IV pour lui prêter serment de fidélité. Pendant trois jours, sous un soleil brillant, la religion ajouta l'éclat de ses pompeuses cérémonies au spectacle des réjouissances publiques; et quand la nuit venait jeter son voile sur tant de scènes variées, la ville, gardant encore ses ornemens de fête , se montrait resplendissante de feux de joie et de lumières symétriques (i).
D'Épernon , abandonné de la plupart de ses partisans, ne céda pas à sa mauvaise fortune, et voulut prolonger une lutte désespérée. Pontevès-Buoux ,
(i) Nottradamtts , Honoré Bouche et Gaufridi , loco citato. — S*xi , Pond/. Arriat.
DE PROVENCE. 397 arborant l'étendard royal, rangea sous les lois d'Henri IV, Moustiers , Riez, Aups, Ca Stella ne. Le capitaine Boyer soumit Olioulles, le Bausset, Gémenos, Ceyreste, et fit crier Vive le Roi sur tous les lieux de son passage. En même temps, le duc de Guise entra en Provence avec cinq mille hommes d'infanterie et quatorze cents cavaliers. Lesdiguières fit aussi son entrée en qualité de lieutenantgénéral du nouveau gouverneur, pour pacifier plus tôt le pays. Il prit le chemin de Forcalquier, et de là il se dirigea vers Sisteron que les soldats du duc d'Épernon occupaient encore. Cette garnison se rendit sansopposer la moindre résistance. Grasse gémissait sous les violences d'un chef nommé La plane qui la commandait au nom du duc de Savoie. Plusieurs capitaines placés sous ses ordres , Jean Claude, Jean Robert, Antoine Sufroin de Riez, César de Puymoisson, Granier et Sauvaire, formèrent un complot pour se défaire de ce tyran. Pendant que le duc de Guise s'approchait de la ville, Granier entra dans la chambre de Laplane, le tira parla barbe, et lui dit : Compagnon, il faut mourir (1). En même temps il lui donna deux coups de poignard dans la poitrine. Jean Robert le renversa la tête contre terre, et les autres conjurés le percèrent de mille coups. Ils se rendirent auprès des Consuls, lesquels parcoururent aussitôt la ville
(i) Gaufridi , Ibid.
en criant Vive le Roi\ et le duc de Guise qu'ils appelèrent y arriva aux acclamations du peuple entier. Il donna le commandement de la place à Pontevès-Buoux, et en sortit peu après pour continuer ses travaux.
Il entra dans la capitale vers le milieu du mois de décembre 1595. Le 1 8, il vint s'asseoir à sa place de gouverneur devant toutes les chambres du parlement assemblé , et l'avocat-général de Laurens prononça un discours sur les espérances de repos et de bonheur que la nomination du nouveau chef inspirait si justement. La cour enjoignit à tous les gascons de sortir de Provence, de remettre dans un délai de huit jours aux officiers du roi les places qu'ils occupaient , sous peine d'être poursuivis suivant toute la rigueur des lois. Elle ordonna en outre à tous les gentilshommes et gens de guerre de venir prêter serment de fidélité devant elle et de n'obéir dorénavant qu'au duc de Guise. Lesdiguières arriva à Aix à peu près en même temps que le gouverneur, et bientôt il en sortit pour soumettre les Martigues et Marignane. Ensuite il alla défaire dans le territoire d'Auriol un gros de cavalerie du duc d'Épernon. Lui et le duc de Guise poussèrent une reconnaissance jusque sous les murs de Marseille, et ne tardèrent pas à rentrer dans la ville d'Aix où les états-généraux devaient se réunir. L'assemblée vota des subsides pour l'entretien de six mille hommes de pied et de quinze cents chevaux
D'Épernon, toujours plus opiniâtre dans ses desseins , bien qu'il ne pût raisonnablement conserver aucune espérance de succès, se tenait enfermé dans Brignolles, et la haine des Provençaux s'accumulait sur sa téte. Un paysan, nommé Bergue, du lieu du Val, forma le projet d'attenter à sa vie, et ne craignit point d'exposer à la mort une foule d'autres personnes, pour satisfaire le sentiment de vengeance qui consumait son cœur comme une fièvre ardente. Il remplit deux sacs de poudre à canon, disposés de telle maniéré que lorsqu'on les délierait, une ficelle ferait partir un artifice qui s'y trouvait caché. La communauté du Val devait deux charges de blé au nommé Roger dans la maison duquelle duc avait son logement. Bergue vint lui annoncer qu'il était chargé d'acquitter la dette, et en effet il apporta les sacs à l'heure où d'Epernon se mettait à table. Il les plaça dans le vestibule, sous la salle où le duc allait diner , et contre un mur mitoyen qui soutenait le plancher de cette 6alle. Bergue sortit ensuite. Un peu plus tard , sachant que le duc était à table, il donna une pièce d'argent à l'un des valets du logis et le pria d'aller ouvrir un des sacs. En même temps, il s'éloigna en toute hâte ; le valet, déliant le sac, tira la ficelle qui mit le feu à la poudre. L'explosion fit sauter le plancher en l'air, et tua beaucoup de monde. Le malheureux valet ne fut pas épargné. D'Épernon, retenu par une poutre, eut quelques meur-
trissures et la moitié de la barbe brûlée ( i). Bergue courut à Aix publier la mort du duc qu'il croyait assurée , et le peuple reçut cette nouvelle avec des transports de joie, comme si son ennemi n'eût pas été victime d'une trahison infâme , comme s'il fût tombé sous une arme courtoise. Passions aveugles des partis! Triste morale qui préfère l'utile à l'honnête ! Le peuple d'Aix fut bientôt détrompé sur la mort du duc d'Épernon; et ce seigneur dont le courage ne fesaitpas défaut, mais qui ne voulait pourtant plus le prodiguer au service d'une cause perdue , désira trouver le moyen de sortir du pays, sans compromettre son caractère et sa réputation.
Lesdiguières , après avoir soumis à l'autorité d'Henri IV plusieurs places de la Haute Provence, revint à Aix pour faire vérifier par le parlement ses lettres de lieutenant-général. La cour demanda le consentement des états, à l'instigation du comte de Carces et du marquis d'Oraison qui aspiraient à la même place et la voyaient avec peine dans les mains d'un étranger professant la religion protestante. Lesdiguières fatigué des traverses qu'il essuyait sans cesse , dégoûté des intrigues qui s'agitaient autour de lui , retourna dans le Dauphiné où l'on savait mieux conserver le souvenir de ses services.
(i) Voyez tous les anciens historiens de Provence.
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