‹ Histoire de Provence (volume 3)Chapitre 39 sur 96 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

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La comtesse de Sault se tourne contre le duc de Savoie. — Révolution àAix. — La comtesse est jetée en prison. — Marseille se déclare contre le duc de Savoie. — La comtesse de Sault parvient à s'échapper et se réfugie dans cette ville où elle est reçue avec enthousiasme. — Diverses opérations militaires. — Les partisans du duc de Savoie font à Marseille une tentative impuissante. — Le duc est vaincu à Vinon par La Valette. — Mort de ce dernier. — Son portrait. — Troubles à Arles. — Meurtre du consul Nicolas de La Rivière. — Le peuple s'arme contre les troupes étrangères qui se voient forcées de s'éloigner. — Mort du lieutenant Pierre Biord. — Le duc de Savoie , voyant toutes ses espérances ruinées , retourne dans ses états.

L'enthousiasme de la comtesse de Sault pour le duc de Savoie avait fait place à la froideur. Cette femme , si célèbre dans nos annales, se plaignait des entreprises du prince, de ses projets ambitieux, de ses dédains pour les intérêts du pays, de ses procédés blessans pour l'indépendance provençale. Toutes ses plaintes étaient fondées. Le

DE PROVENCE. 337 duc avait promis Iç gouvernement de Berre à Besaudun,le plus fidèle ami de la comtesse. On assure même qu'il lui avait fait cette promesse quelques jours avant que la garnison capitulât; mais il avait mis pour condition que ce gentilhomme lui prêterait serment de fidélité, qu'il aurait pour lieutenant un officier piémontais, et que les Provençaux ne composeraient tout au plus que la moitié de la garnison. Besaudun n'avait pas voulu se prêter à cet arrangement peu honorable, et depuis lors il ne prenait pas la peine de cacher la haine que son cœur nourrissait contre le duc de Savoie. A Salon, comme à Berre, un capitaine piémontais avait remplacé le commandant provençal. La comtesse de Sault joignait à ces griefs un grief particulier qui la blessait plus vivement encore. Elle reprochait au duc de trop ménager le parlement, de témoigner trop d'amitié au comte de Carces, et de n'avoir plus pour elle la même confiance ni les mêmes égards. Elle se rendit à Salon auprès de Charles Emmanuel pour lui inspirer d'autres sentimens; et comme elle tenait de la nature une éloquence persuasive, comme elle possédait l'art si difficile de remuer puissamment les esprits, elle fit montre de toutes ses ressources, elle employa tous lestons, plaintes touchantes, flatteries délicates, protestations de zèle. Le duc, qui connaissait l'objetde sa visite, et qui s'était prémuni d'avance contre ses séductions, l'écouta sans s'émouvoir et

lui répondit sans la satisfaire, en accompagnant néanmoins sa réponse des manières les plus polies. C'est ce qui dépita la comtesse, qui eût préféré un refus manifesté avec colère; car la colère peut être désarmée par l'adresse et l'habileté. Mais comment triompher des froideurs d'une politesse calculée ? La comtesse , irritée du peu de succès de cette entrevue, résolut de se séparer ouvertement du duc de Savoie et de tourner contre lui toute son influence. De suite elle prit ses mesures pour lui faire payer bien cher l'ingratitude dont elle le disait coupable. Elle courut à Àix; insinua que le prince ne travaillait que pour lui-même; qu'il couvrait ses projets de conquête sous le voile du désintéressement et de la religion ; que , pour arriver plus sûrement à son but, il donnait à ses sujets du Piémont et de la Savoie, ou à des Espagnols, la garde des places conquises sur les royalistes, bien qu'il eût promis de ne mettre dans les garnisons que des soldats provençaux. Ces bruits, semés avec adresse et répandus avec persévérance par la haine qui prenait le masque honorable du patriotisme indigné, soulevèrent contre le duc des ressentimens nombreux.

A Aix , la comtesse de Sault fit nommer consuls, pour l'année i5o/i,Meyrargues, Ra basse, Gaspard Honorât et Lieutaud, dociles instrumens de ses impérieux caprices. A Marseille, Besaudun, qui exerçait alors la charge de viguier, et Charles Ca-

saulx, qui continuait de jouir d'un pouvoir considérable, jurèrent de faire au duc de Savoie tout le mal qui dépendrait d eux. Ce prince ne voulut pas que 'ses ennemis conspirassent tout à leur aise. Il aima beaucoup mieux les en empêcher par la hardiesse d'un coup de main. Conformément à la prière des consuls d'Aix , il alla mettre le siège devant le Puy-Sainte-Réparade, et durant les opérations de ce siège, qui lui servaient à masquer ses desseins, il s'unit plus étroitement avec le comte de Carces , et fît Couler en secret des soldats dans la ville d'Aix. Le 10 octobre iSgi il vint se présentera l'une des portes de la capitale, et comme les consuls, secondés d'un gros du peuple, lui en disputaient l'entrée, il poussa rudement son cheval et pénétra au milieu de la ville avec son escorte. A l'instant les car cistes prirent les armes aux cris de Vive Son Âltessel à bas la Comtesse] tuèrent à coup de pistolet le lieutenant du quartier deSt.- Jean , emprisonnèrent Guiran et l'avocat Fabri de Fabrègues, se livrèrent à toute sorte d'excès contre les amis les plus dévoués de la dame de Sault. Magnan , Rougiers , le chevalier de Chasteuil et plusieurs membres du parlement, qui tous ensemble dirigeaient ce mouvement, allèrent. arrêter la comtesse dans sa maison. Plus fière encore dans le malheur qu'au sein des prospérités , elle s'avança vers ces trois gentilshommes, la tête haute, les regards animés du feu de la colère et de l'expression

du mépris, dans la noble attitude que lui donnait l'usage du commandement. « Voilà donc, dit-elle, « le remercîment que me fait le duc ? Voilà donc a la récompense de mes bons offices? Est-il possi- « ble que je sois maltraitée d'une manière aussi a indigne par ceux-là même à qui j'ai sauvé la « vie (i)? » A ces mots, Magnan tout transporté de colère ayant dit à ses compagnons : Que ne /è~ sons-nous ce qui a été commandé, a Faites, faites , « répondit-elle avec véhémence. Assurément vous « ne me trouverez pas assez basse de courage pour « demander merci à vous, ni à celui qui vous en- « voie. Si ma mort est résolue, j'ai , grâce à Dieu , « assez de parens et d'amis dans le monde pour a qu'elle ne reste pas sans vengeur. Et vous, cona tinua-t-elle, en se tournant vers les membres du « parlement, vous qui tenez votre pouvoir du roi a et qui ne l'avez reçu que pour faire respecter le « sien , n'avez vous pas honte de servir l'ambition « d'un prince étranger? » Ces hommes se retirèrent intimidés par un langage aussi ferme. Mais, peu de temps après, le chevalier de Chasteuil entra dans les appartemens de la comtesse de Sault à la tête des gardes du duc de Savoie, la constitua prisonnière.avec le jeune seigneur deCréquison fils, et les laissa sous la garde de quelques soldats piémontais.

(i) La comtesse de Ssmlt voulait ainsi parler de la Journée du Palais,

On élargit les conseillers d'Agar, Joannis, Desideri et Puget, détenus au château de Mereuil depuis la journée du palais. Sur l'appellation du conseil de ville, le parlement cassa les consuls récemment élus , et fit choisir à leur place Honoré de Lamanon , Nicolas Âudibert, Antoine Duranti et Denis Brueys, tous attachés au comte deCarces. Le chevalier de Chasteuil, Magnan , Rogiers, Alphéran, Mitnata, furent nommés capitaines de quartier. Charles Emmanuel écrivit aux consuls de Marseille pour justifier sa conduite en cette circonstance. Besaudun et Casaulx lui lancèrent des anathèmes. Dans une assemblée générale tenue à l'Hôtel de Ville ils l'accusèrent de tyrannie et d'usurpation. Ils exhortèrent les habitans à résister à ses projets audacieux , à ses entreprises envahissantes. On délibéra d'un commun accord de conserver la ville sous la couronne de France ; de ne jamais obéir au duc de Savoie , de ne recevoir des ordres que du duc de Mayenne, jusqu'à ce qu'on eût un roi catholique. Et quant à la lettre de Charles Emmanuel , les consuls décidèrent de ne point faire de réponse, parce qu'il ne fallait avoir aucune conférence ni trafic avec lui (i).

Ce prince , voyant le bon ordre établi dans la capitale delà Provence, alla reprendre le siège du Puy-Sainte-Réparade. Cependant la comtesse de

(i) Louvct, itiJ., a° partie.

Sault, toujours veillée de près, fut menacée d'être conduite au château de Nice par Jeannetin Sforza, capitaine des gardes du duc de Savoie (i). Elle imagina pour se sauver un expédient qui lui réussit à merveille. Ayant feint d'être malade, elle garda le lit , et pendant qu'on la laissa seule avec son apothicaire Bertier qui sortit bientôt de sa chambre, elle se leva, fit mettre au lit à sa place une de ses femmes nomméeHerbin, prit un habit de savoyard, se couvrit le menton d'une fausse barbe , monta par un escalier dérobé au faite de la maison avec son fils déguisé en jardinier, passa dans une maison voisine dont le maître était gagné d'avance, et sortit de la ville par la porte Saint-Jean , à l'entrée de la nuit, le aa octobre i5o,r, suivie de son fils et de Fabrot son domestique. Un capitaine de garde la reconnut, et il allait donner l'éveil, lorsque Fabrot lui imposa silence en fesant glisser dans sa main une bourse pleine d'or. Ils firent tous les trois un quart de lieue à pied, trouvèrent ensuite un guide qui les attendait avec des chevaux et prirent la route de Marseille (a). Au premier bruit de cette évasion le duc de Savoie revint à Aix en toute diligence. « En vain, dit un historien (3), se font alors « recherches , en vain sont trompettes aux champs,

(x) Durante, Hist. de Nice , t. n , ch. v.

(a) Gaufridi , t. n , liv. xiv.

(3) César Noitradamus , 8* partie.

« en vain crises résonnantes, en vain bandes à che- « val , en vain coureurs à pied » . Comme on croyait que la comtesse se tenait cachée dans la ville d'Aix on fit, pour la trouver, des visites minutieuses. On fouilla les couvens et les lieux les plus secrets. On emprisonna Marsan , son maître d'hôtel, qui, pour ne pas compromettre les autres serviteurs, dit tout ce qu'il savait sur la fuite de sa maîtresse. Charles Emmanuel, dissimulant son courroux, retourna au siège du Puy.

Le maréchal de Montmorency venait de passer le Rhône et menaçait la ville d'Arles. Lesdiguières descendu du Dauphiné à la prière du parlement royal de Manosque, joignit le gouverneur La Valette, et tous les deux allèrent assiéger Gaubert, village de la viguerie de Digne. Un soldat grossier, surnommé en langue provençale lou Soutairè de Bar le y en avait le commandement. Celui-ci, faute de pouvoir tenir, ouvrit des conférences avec La Valette, sans demander une suspension d'armes, et comme il négligea de faire bonne garde, la place fut surprise et lui pendu avec vingt-trois des siens aux arbres les plus proches. Le gouverneur vint camper devant Digne , s'en empara , et exigea une contribution de cinq mille écus. Ensuite il porta ses forces devant Beynes , village de la même viguerie, entre l'Asse et le Verdon, et après avoir établi autour du village une ligne de blocus , il se retira à Mezel , château voisin , pour attendre l'effet de

344 HISTOIRE la disette des vivres chez les assiégés. Le comte de Carces alla secourir Beynes, et contraignit La Valette à resserrer ses munitions et ses troupes dans Mezel. En même temps Forbin-Saint-Canat, commandant du Puy- Sainte -Réparade, défendit ce château avec tant de bravoure , bien qu'il n'eût sous ses ordres que cent quatre-vingts arquebusiers, que les troupes du duc de Savoie, après avoir tiré deux mille cinq cents coups de canon et livré inutilement plusieurs assauts, furent obligées de se retirer. Le 5 novembre Charles Emmanuel retourna à Aix. Le comte de Carces, après avoir ravitaillé Beynes , alla du côté de Valensole. Le gouverneur l'y suivit, et lui offrit la bataille qu'il refusa. La Valette se dirigea du côté de Manosque , et le comte de Carces se rendit à Aix , accompagné de son neveu le marquis de Trans , de La Molle, du commandeur de Montfort, de Seillans , d'Aups , de Romolles et de quelques autres gentilshommes. Comme depuis long-temps on ne l'avait pas vu dans la capitale , il y fut reçu par le parlement et par les consuls avec de grandes démonstrations d'amitié, et le duc de Savoie le nomma son lieutenant-général.

Le peuple marseillais, brûlant de hairie pour le duc de Savoie, obéissant d'ailleurs à toutes les inspirations de Besaudun , et surtout de Charles de Casaulx, avait accueilli la comtesse de Sault avec des transports d'enthousiasme. La ville entière était

en proie à la plus violente agitation. Les élections municipales se firent dans ces circonstances, et il ne fut pas difficile à Casaulx d'obtenir le premier chaperon consulaire. Suivant les désirs de Charles Emmanuel, le parlement d'Aix, naguère si rampant devant les volontés de la dame de Sault , la décréta d'ajournement personnel , sous la fausse et ridicule accusation d'avoir eu des intelligences secrètes avec La Valette pour lui livrer la capitale. La cour rendit un autre arrêt de prise de corps contre Fabri de Fabrègues , Gutran , Rabasse , et un teinturier nommé Perrinet, connu par son dévoûment à la comtesse. Celle-ci, suscitant partout des ennemis au duc de Savoie , voulut se fortifier de l'alliance de Bausset , commandant du Cfrâteau-d'If, lequel s'unit à son parti quand il vit que cette union ne détruisait point son système d'indépendance , jusqu'à ce qu'il pût mettre la place sous l'obéissance d'Henri IV. De son côté, Charles Emmanuel fit tous ses efforts pour détruire la ligue dangereuse qui se formait contre lui à Marseille. Méolhon , gouverneur du fort de Notre-Dame-dela -Garde , se laissant gagner par les promesses du prince, escalada , dans la nuit du 16 novembre i5qi , l'abbaye de Saint-Victor , avec le secours de quelques religieux ses amis , et y établit trois cents hommes armés. Le lendemain au matin on vit arriver dans le monastère les conseillers de Flotte , de Vento , de Villeneuve , et l'avocat-gé-

346 HISTOIRE néral de Laurens , commissaires du parlement , accompagnés du comte Carces, tous chargés d'assurer l'exécution de l'arrêt rendu contre la comtesse de Sault. On apprit , en même temps , que le duc de Savoie fesait avancer des troupes vers Marseille. Aussitôt des clameurs de colère et d'indignation s'échappèrent de toutes les bouches. Casaulx endosse la cuirasse , met son chaperon par-dessus , monte à cheval, court les rues en criant : aux armes! Son cri trouve partout de l'écho, et plusieurs milliers de voix retentissantes répètent avec lui : aux armes ! aux armes ! Dieu , quel concert de malédictions patriotiques ! guerre aux traîtres > guerre aux oppresseurs. Périsse le nom marseillais plutôt que de subir l'injure de la domination étrangère. Un drapeau rouge est arboré à l'Hôtel de Ville ; des bataillons se forment comme par enchantement; on s'empresse de déposer des offrandes pour la défense de la patrie , et le corps des marchands donne soixante et quinze mille livres (r). Casaulx sait prendre avec autant de rapidité que d'intelligence toutes les mesures de salut public. Il place des corps-de-garde aux endroits convenables , fait enlever les rames des bateaux pour empêcher les partisans du duc de passer de l'autre côté du port où l'abbaye était située , dresse une batterie à la tour de Saint-Jean , en dresse

(i) Gaufridi, Und.

d'autres dans des lieux avantageusement situés pour battre en brèche le monastère. Méolhôn , pressé de capituler, ne répondit pas. De suite l'artillerie , dirigée par Casaulx , foudroie les murs de l'abbaye , tandis que le fort de Notre-Darae-de-la- Garde lance en pure perte quelques boulets sur la ville. Une jeune fille en est seulement blessée. Méolhon, ne voyant pas arriver les secours qu'onlui avait sans doute promis , se met à négocier par l'intermédiaire du prieur de Saint- Victor. On convient qu'il déclarera qu'il ne s'est emparé du monastère que dans la vue du bien public; que voyant les choses prendre une tournure contraire à ses espérances , il était bien aise de capituler pour éviter la ruine de l'établissement religieux ; que la bonne intelligence qui avait régné jusqu'alors entre la ville et le fort de Notre-Darae-de-la-Garde existerait comme par le passé. Méolhon se retira dans ce fort avec tous les honneurs de la guerre. Fabio, fils de Casaulx , s'établit à Saint-Victor avec une compagnie de cent hommes. Les troupes du duc de Savoie , après avoir ravagé le territoire de Marseille , battirent en retraite , et les habitans de cette ville célébrèrent par une illumination générale , par une procession solennelle et par des fêtes publiques } l'heureux maintien de leur indépendance (1).

(i) Voyez mon Hi»u de Marseille , 1. 11, 1W.

Montmorency était retourné en Languedoc et Lesdiguières en Dauphiné. La Valette , pour s'assurer le passage de la Durance, fortifia le village de Vinon dont il donna la garde au capitaine Mesplez , le même qui avait si bien défendu la ville de Berre. Le duc de Savoie , suivi du comte de Carces , marcha sur ce village avec deux mille cinq cents arquebusiers , huit ou neuf cents hommes de cavalerie et deux couleuvrinés. Il passa à Rians la revue de ses soldats et mit le lendemain le siège devant Vinon. La Valette s'avança au secours des assiégés avec quelques troupes tirées de Manosque, de Sisteron et de Forcalquier. Il n'avait en tout que huit cents fantassins et cinq cent cinquante chenaux. Au premier bruit du mouvement fait par les royalistes , le duc de Savoie fit passer à ses troupes la rivière de Verdon , et les mit aussitôt en ligne. Il donna au comte de Carces le commandement de l'aile droite, composée de cent cinquante cavaliers provençaux ; celui de l'aile gauche au comte Vincinguerra , noble piémontais , avec la cavalerie espagnole et savoyarde; et lui-même, ayant pour second don César d'Avalos, gentilhomme Espagnol , se réserva le corps de bataille. L'armée royale ne tarda pas à se trouver en présence. C'était le i5 décembre i5ç;j. Forbin Saint- Canat dirigeait les tirailleurs. Pontevès-Buoux commandait l'avant-garde. La Valette occupait le centre. L'arrière-garde n'était formée que par des valets,

DE PROVENCE. 349 pour cacher la faiblesse de cette petite armée. Des deux côtés on sonne bientôt la charge. D'abord les lances espagnoles et italiennes percent l'infanterie des royalistes , laquelle commence à lâcher le pied. Le comte de Carces, qui s'aide à la charger , entre si avant qu'il se prend à crier: victoire! victoire! A ce cri , La Valette enflammé d'une ardeur belliqueuse , s'avance l'épée à la main , fait tourner visage aux fuyards , leur donne du cœur par son exemple. En même temps Forbin-Saint-Canat et Pontevès-Buoux vont aussi à la charge , et la cavalerie des ligueurs plie à son tour. Elle rompt son ordonnance , fuit avec précipitation , vase jeter en désordre dans la rivière où plusieurs trouvèrent la mort. Vincinguerra fut de ce nombre. La Valette laissa le duc de Savoie se retirer sans le poursuivre, se contentant de l'honneur de l'avoir vaincu (i). Les ligueurs prirent la route de Saint-Paul ; ils ne savaient ce que Vincinguerra était dévenu , et Charles Emmanuel s'employa en toute façon à le chercher. « on cria long-temps parmi le camp: Vin- « cinguerra , parle, parle. Mais il n'avait garde de « parler, n'étant plus au monde (a). » La Valette tira de l'eau son cadavre , le fit couvrir d'un linceul et l'envoya à Saint-Paul pour qu'on lui rendît les derniers devoirs. Après quoi il retourna à Ma-

(i) Gaufridi,.^.

(a) Lonvet , loco cit.

nosque , et le duc de Savoie rentra tout confus à Aix.

Ce prince , qui n'avait encore rien fait pour réaliser les grandes espérances de ses partisans, vit ses affaires déchoir d'une manière rapide depuis la journée de Vinon. Toutes les fois qu'il essaya de les relever, ses tentatives se trouvèrent vaines. 11 voulut affamer Marseille , mais il ne put empêcher cette ville de recevoir des approvisionnemens du Languedoc et de la Toscane. En ce moment le gouverneur La Valette qui entretenait des intelligences dans Nice pour se faire livrer la ville, jugea convenable de s'en approcher et de se créer un point d'appui dans le voisinage. Il sortit de Toulon avec quatre pièces d'artillerie et mit le siège devant le village de Roquebrune près de Fréjus. Le 1 1 février 159a on vint lui dire qu'un de ses gabions venait d'être renversé par le feu de la place. Il se rendit incontinent sur les lieux, et à peine y fut-il arrivé qu'un coup d'arquebuse tiré du village le frappa à la tête et le renversa par terre. On le transporta à Fréjus sur un brancard et il y mourut le soir même, fort regretté de tous les hommes de son parti. Il était bien digne de ces regrets honorables. Hardi, vigilant, inébranlable dans le péril, ferme dans l'adversité, modeste dans la bonne fortune, observateur de l'ordre et de la discipline, il se soutint avec une poignée de troupes contre les armes du duc de Savoie, contre la rébellion de la

plus grande partie de la Provence, contre les artifices , l'envie, la haine, le fanatisme, toutes les passions déchaînées. Il eut toujours en face des difficultés qu'un autre que lui-même eût peut-être regardées comme insurmontables, ets'iln'en triompha pas tout-à-fait , au moins sut-il leur résister par son cœur et par sa prudence. Un historien français (i) lui reproche un défaut qui lui aliéna les esprits dans les commencemens. C'était de paraître trop fin , et par cette raison d'inspirer de la défiance. Au reste, bien que La Valette s'appuyât maintes fois sur les secours de Lesdiguières et des religionnaires du Dauphiné, bien qu'il combattit à outrance tous les hommes ardens du parti catholique, il ne laissait pas de pratiquer rigoureusement tous les devoirs du catholicisme: Un historien provençal (a) assure qu'il n'entreprit rien d'important sans s'être confessé, et qu'il ne passa jamaisun jour sans ouïr la messe.

A Marseille l'on se réjouit de la mort de La Valette. Il y eut des feux de joie, il y eut des processions et des solennités religieuses auxquelles la comtesse de Sault ne manqua pas d'assister. La situation de cette ville était vraiment singulière. En révolte contre l'autorité royale et toute livrée à la ligue , elle fesait scission avec les ligueurs proven-

(i) De Thon, (i) Gaufridi , ibid.

çaux conduits par le duc de Savoie, avait sa cause à part et se maintenait indépendante.

Le duc ne gagna rien à là mort du gouverneur. La ville d'Arles sur laquelle il comptait lui échappa, et voici comment. Ses troupes occupaient toujours Fourques et Trinquetaille. Le i 2 mars , le consul Nicolas de La Rivière, qui continuait de lui montrer un dévoûment inviolable, défendit aux capitaines de quartier de faire leur tour de garde, et se disposa à placer à la porte de la Cavalerie deux compagnies espagnoles , deux autres à la porte du Marché-Neuf. A cette nouvelle les Arlésiens prirent l'alarme. On publia que le premier consul voulait livrer la ville aux étrangers, et Ton ne se trompait pas. Un grand nombre de citoyens courut aux armes, il y eut en divers quartiers des rassemblemens tumultueux. De La Rivière, qui conférait à l'Hôtel de Ville avecRides, commandant des compagnies espagnoles , mande sa cuirasse et ses armes, ne tarde pas à sortir, accompagné de ce commandant et de sept ou huit mousquetaires, pour en imposer à ses ennemis. Il rencontre , près de l'église Saint Julien, un tailleur armé appelé Moïse, lui adresse quelques reproches, et finit par lui décharger sur la téte un coup de sabre qui l'étend par terre. Ensuite il va droit à la porte de la Cavalerie où il trouve une troupe d'hommes qui se barricadaient sous le commandement de Ruffîn, l'un des capitaines de quartier, qui était venu là contre

ses ordres. Qui vous a commandé de prendre les armes , cria-t-il d'une -voix grossie par la colère. Gaspard André, surnommé Tète-de-Mort , déclare qu'ils ne sesont armés que parce qu'on leur a rapporté qu'il voulait confier la garde des portes aux Espagnols. Qui a dit cela, répond La Rivière. Tout le monde , répliqua Louis Peiron, placé derrière André. A ces mots, La Rivière déjà tout échauffé s'irrite davantage, fond sur ces deux hommes l'épée à la main , les blesse tous deux dangereusement, et il allait se porter à d'autres extrémités, lorsque Constantin , autre capitaine de quartier , parut et commanda de faire feu sur ce téméraire consul. Aussitôt une décharge de mousqueterie cassa la jambe gauche de Nicolas de La Rivière qui mit un genou en terre et se défendit le mieux qu'il put, en vomissant des injures et des ju remens affreux. Tandis qu'il se débattait ainsi , il reçut au travers du corps un autre coup de mousquet qui le laissa mort sur la place. A la vue de ce cadavre roulant dans un ruisseau, Rides s'écria r Canaille, vous avez tué votre consul, dans peu d'heures vous serez tous pendus. A peine a-t-il achevé ces mots qu'il tombe baigné dans son sang. Aussitôt le cornette Piquet, le maréchal-des-logis Louis de Monde et dix ou douze partisans du consul courent à la porte de la Cavalerie pour la défendre. Mais la trouvant déjà saisie par le peuple , ils se retirent en désordre. Dans cette retraite, de Monde reçut

un coup d'arquebuse dont il mourut deux jours après. En même temps la multitude s'arme de tout ce qui lui tombe dans la main. On fait partout des barricades; partout on crie avec fureur : Liberté ! Liberté ! vivent les Fleurs de Lys ! Durant quelques heures la ville entière fut dans une confusion inexprimable. Le second consul Du port et quelques citoyens influens travaillèrent au rétablissement du calme. Leurs soins eurent un plein succès, les Espagnols s'éloignèrent et la tranquillité revint.

Cependant le conseil municipal d'Arles députa deux gentilshommes au duc de Savoie pour lui exprimer ses regrets touchant la fin tragique de La Rivière et du commandant Rides, et en même temps pour lui donner des témoignages de dé vouement et de respect. Leduc, trop confiant, s'imaginà qu'il lui serait facile de rétablir son pouvoir dans la ville sans employer la force ouverte , et il jeta les yeux sur le lieutenant Pierre Biord comme sur un instrument précieux qui pouvait le servir en cette conjoncture. Biord venait de paraître devant le parlement d'Aix sous le poids d'une accusation menaçante. Les crimes qu'on lui imputait semblaient appeler sur lui la peine de mort Mais quand on lui eut permis de plaider sa cause, il se défendit avec tant de force et tant d'éloquence, que la cour revenant à d'autres sentimens, ne rendit qu'un simple arrêt interlocutoire. Elle ordonna un plus ample informé sur les lieux

par un de ses membres. Telle était la position de Pierre Biord lorsque le duc de Savoie lui donna la liberté et lui proposa ses faveurs , s'il voulait seconder ses desseins. Le lieutenant, charmé d'avoir une si belle occasion d'humilier ses ennemis, vante le crédit dont il jouit encore à Arles, cite les amis qui lui sont dévoués, fait un pompeux étalage de ses ressources, enivre enfin le duc des plus belles espérances. Charles Emmanuel l'invite à partir pour Arles le plus tôt possible , accompagné d'AUamanon. Biord se mit en route dans la nuit même avec le compagnon que le prince lui avait donné. Le 16 mars il arriva à la Crau et voulut s'arrêter à sa maison de campagne avant d'entrer en ville. Quelques-uns de ses ennemis , instruits de son approche , résolurent de se défaire de lui. De Beaujeu , capitaine du port , Roquemartine , Méjanes , Conque , Mandrin , et une quinzaine d'autres montèrent à cheval et se dirigèrent vers la campagne de Biord. Celui-ci , les voyant arriver de loin , crut que c'était une troupe de ses partisans qui venaient le chercher, et il monta de suite à cheval pour aller à leur rencontre. Mais il les reconnut en peu d'instans, tourna la bride et se mit à fuir. On le poursuivit vivement, on l'atteignit bientôt, on le cribla de coups ; et quand il eut rendu le dernier soupir, on lui passa autour du cou la bride de son cheval, peut-être pour exprimer qu'il avait bien mérité la corde.

Le duc de Savoie, qui se méfiait déjà de l'esprit public de la ville d'Aix , comprit qu'il ne pouvait plus tenir en Provence où il avait englouti des sommes énormes , perdu ses meilleurs soldats dans des actions sans gloire , ruiné sa renommée d'ba» bileté et de sagesse. La plupart des ligueurs , par un sentiment d'inconstance ou de nationalité, se détachaient peu à peu de lui , et le parti d'Henri IV , ce parti tout français , croissait en force et prenait une meilleure attitude. Charles Emmanuel ne songea plus qu'à regagner ses états , en laissant néanmoins le commandement de quelques troupes au comte Martinengo , pour être toujours en mesure d'agir selon les circonstances, ou tout au moins pour mieux observer les événemens qui pourraient tourner à son avantage par les chances de la politique et de la guerre. Le 3o mars 159a il partit d'Aix et reprit la route de Nice avec le reste de son armée.

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