CHAPITRE XXVIII
Du Vair, premier président du parlement de Provence, est nommé garde des sceaux , ensuite il est sacré évéque de Lisieux. — Louis XIII en Provence. — Contestation entre le parlement et la cour des comptes. — Ravages de la peste. — Prétentions despotiques du cardinal Richelieu. — Attitude et résistance du pays. — Excès populaires. — Confédération des Cascaveous blancs et bleus. — Nouveaux désordres. — Triomphe des Cascaveous blancs — Arrivée du prince de Condé et pacification des troubles. — Vexations du maréchal de Vîtry, gouverneur. — Mécontentemens du pays. — Les Espagnols s'emparent des îles d'Hyères et les Français les leur reprennent. — Patriotisme des Provençaux dans cette guerre. — Vitry est remplacé par le comte d'Alais. — Nouveaux empiétemens du ministère sur les privilèges de la Provence. — Suppression des étatsgénéraux et lenr remplacement par les assemblées des communautés. — Mort de Richelieu et de Louis XIII.
minorité de Louis XIII fut orageuse. Les protestans se laissèrent encore entraîner par l'esprit de révolte , et il y eut des mécontens audacieux
jusqu'au sein de la cour. Une de leurs principales demandes fut la convocation des états-généraux du royaume , lesquels se tinrent à Paris au mois d'octobre i6i4; et cette assemblée tumultueuse ne produisit que de vaines disputes et des remontrances stériles. La Provence, où la tranquillité ne fut pas troublée , envoya aux états 1 archevêque d'Aix pour le clergé , de Villeneuve des Arcs et Matheron deSalignac pour la noblesse, La Motte Saboliu , premier consul d'Hyères, pour les communes. La ville de Marseille s'y fit représenter en particulier par Théocrènede Glandevès, Balthasar de Vias et Léon de Valbelle.
Bientôt le roi devint majeur; mais le prince de Condé arbora derechef le drapeau de la révolte , et les embrasemens de la guerre civile s'étendirent dans le royaume. En ces conjonctures difficiles le chancelier de Silleri fut disgracié , et Louis XIII donna les sceaux de France à Guillaume du Vair , premier président du parlement d'Aix. Toutes les corporations de cette capitale s'empressèrent de féliciter l'illustre magistrat. Du Vair se rendit au parlement pour en prendre congé. Le président de Bras et l'avocat général de Monnier lui exprimèrent , d'une part , les plus vifs regrets de le perdre , et de l'autre , la joie que son élévation fesait éprouver à tout Tordre judiciaire. Au mois d'avril 1616, du Vair, allant prendre possession de sa charge nouvelle , sortit d'Aix accompagné
des consuls-procureurs , de l'évêque de Sisteron et d'une foule de gentilhommes dont la plupart le suivirent jusqu'à Avignon. Au mois de septembre de la même année le prince de Condé fut arrêté au Louvre , et Guillaume du Vair, ayant désapprouvé cet acte de rigueur, perdit les sceaux. Jeannin et Villeroi, ministres en créditèrent aussi sacrifiés. On les bannit de Paris , et Richelieu , évéque de Luçon , fut nommé secrétaire d'état. Cependant la Cour continuait d'être agitée par des intrigues. Les plus grands seigneurs du royaume s'étaient réunis pour s'opposer aux projets ambitieux du maréchal d'Ancre. La fin tragique de ce favori rétablit tout à coup la tranquillité , et le roi se hâta de rappeler du Yair pour lui confier une seconde fois les sceaux . Ce digne chef de la magistrature française fit nommer d'Escalis de Bras premier président du parlement de Provence. Peu après, et toujours en 1617 , il fut sacré évêque de Lizieux. Quelques années auparavant, un magistrat au parlement d'Aix lui avait donné cet exemple. L'avocat général de Laurens , guéri des vanités et des plaisirs du monde, avait été promu par le roi à l'archevêché d'Embrun .
Le calme cependant ne régnait pas en France. Les catholiques exaltés demandaient la révocation de l'édit de Nantes, et les protestans, menacés dans leurs privilèges , tenaient sur plusieurs points des assemblées séditieuses. Louis XIII était impatient
de les abaisser , et ceux-ci , pleins de confiance en leurs forces , se préparèrent à la guerre et choisirent le duc de Rohan pour chef. Le roi soumit dans le Poitou et dans la Guienne la plupart des villes qui voulaient se soustraire à son obéissance, puis il passa dans le Languedoc , fut obligé de lever le siège de Montauban , se présenta devant Montpellier également préparé à une défense opiniâtre. Ce prince , qui avait cru marcher à des victoires faciles, ne montra plus que du découragement, et ses ennemis s'enhardirent de sa faiblesse. Bientôt on négocia. La paix se fit à des conditions avantageuses pour les protestans , qui obtinrent l'entière liberté de leur culte et la paisible jouissance de leurs droits. Louis XIII se résolut alors à pousser jusqu'en Provence. Le 29 octobre 162a il passa le Rhône et fit son entrée dans la ville d'Arles. Le parlement et la cour des comptes y avaient envoyé des députés qui le haranguèrent solennellement. Le lendemain il prit la route d'Aix. Les consuls-procureurs , qui l'attendaient à la porte des Augustins pour le placer sous un dais, le supplièrentde jurer le maintien de la Constitution Provençale. Il prononça le serment au milieu des plus vives acclamations. Un jeune homme, dans le costume des anciens grecs , monta sur un grand théâtre et lui déclama une pièce de vers provençaux faite par Claude Brueys,qui montrait dans les compositions de ce genre une facilité char-
mante, un tour d'esprit tout à fait agréable (i). Louis XIII se rendit ensuite à Marseille , y jura le maintien des franchises municipales , et devint le héros des plus pompeuses fêtes. Aix pourtant l'emporta par la magnificence de ses hommages, et Fon assure que le monarque prononça ces paroles : J'ai été reçu à Arles comme un gentilhomme , à Marseille comme un seigneur, mais à A 'ix comme un dieu (i).
Louis XIII alla visiter Saint-Maximin et se prosterna dans la grotte célèbre où Ton dit que Sainte Magdeleine versa sur ses faiblesses des larmes de repentir. Le roi sortit de Provence par Tarascon. Bientôt après il témoigna l'envie d'obtenir pour la reine mère quelques reliques de la pénitente dont il venait d'honorer la mémoire et il en fit adresser la demande au parlement d'Àix. Cette cour chargea aussitôt son premier président, un conseiller-clerc et l'un des avocats généraux de se rendre à l'église de Saint-Maximin pour y prendre une portion du dépôt sacré. Le peuplede cette ville voulut s'opposer à l'enlèvement , et les députés décrétèrent de prise de corps les plus mutins. En même temps la discorde éclata entre les deux compagnies souveraines . La cour des comptes prétendit avoir seule
(x) Brueys était gentilhomme d'Aix. Ses poé*ies sont imprimées en un vol. in- 1 6 intitulé : Giardin dey Musos Provençales, divisa in quatre partidos .
(i) Pitton, Hist. d'Aix , Uv. v.
le droit de connaître de tout ce qui concernait les reliques de Saint-Maxim in et chargea quelquesuns de ses membres d aller en faire l'inventaire. Instruit de cet arrêt le parlement se bâta d'en rendre un autre par lequel de nouveaux commissaires furent nommés pour remplir la même mission. Trois ans après il y eut une rupture beaucoup plus grave entre le parlement et le duc de Guise. Ce gouverneur , voulant pourvoir à l'entretien des troupes , ordonna de lever un impôt sur les vigueries de Draguignan , de Grasse et de Saint-Paul , sans avoir obtenu des procureurs du pays l'autorisation qui seule pouvait le rendre légal. Mais la chambre des vacations , gardienne des lois nationales , défendit provisoirement cette levée et commença même une information. Le duc de Guise fut obligé de rétracter son ordonnance. Seulement, pour épargner à son amour-propre une humiliation trop blessante, il donna à cet acte de révocation une date antérieure à l'arrêt du parlement.
Bientôt ces rivalités disparurent devant un fléau destructeur , et l'on ne pensa plus qu'au salut commun. Eu i6ai , la peste avait ravagé les Martigues , mais elle n'en put franchir l'enceinte , grâce aux sages mesures qui furent aussitôt prises. La sécurité régnait partout lorsque la contagion vint exercer ses fureurs dans la ville de Digne. Elley fut apportée au mois de mai 1629 par un marchand qui revenait de Lyon , et pendant quatre
mois qu'elle dura , l'atmosphère fut embrasée, la chaleur devint suffocante, le ciel se couvrit d épais et sombres nuages que la foudre sillonnait souvent. La nature sembla prendre un voile de deuil. L'inexpérience des médecins hâta le développement de cette cruelle maladie qui s'annonçait avec d'affreux symptômes , égarait l'imagination , enflammait les sens et produisait des choses étonnantes. Un malheureux , atteint du mal pestilentiel , s'imagina qu'il pourrait voler, monta sur un lieu élevé d'où il prit son essor et se fracassa la tète dans sa chute. Un père infortuné jeta par la fenêtre son fils encore au berceau. Des personnes , portées à le fosse commune qui regorgeait de cadavres , donnèrent des signes de vie après plusieurs jours. Un homme laissé pour mort sur son lit de souffrance , se réveilla au bout de quatre jours , courut les champs , fit le prophète, prêcha la pénitence, et recouvra miraculeusement la santé (i). Digne, livrée à toutes les horreurs du fléau dévorant, n'offrait que des scènes de désespoir et de misère. L'épouvante glaçait les ames , 1 egoïsme desséchait les coeurs, chacun vivait dans un isolement funeste, et ceux d'entre les malades qui pouvaient écouter la voix de la pudeur, s'enveloppaient eux-mêmes dans un linceul pour ne pas être ensevelis tout nus. Au milieu de la terreur générale la cupidité se montra
(i) Pierre Gassendi, Notitiaecelesia diniensis. Dcpetùleaùâanm 1639.
hideuse. Les plus mauvaises passions vinrent se déployer sur le théâtre affreux où la mort entassait ses victimes livides, comme si la perversité humaine , qui ne sait jamais faire grâce , devait constamment se mêler à tous les fléaux de la nature. Des malfaiteurs , encouragés par le sommeil des lois , pillèrent des maisons et s'abandonnèrent à tous les excès. Avant cette contagion meurtrière, Digne avait dix mille habitans. Sept mille cinq cents moururent, et parmi eux il y eut plus d'hommes que de femmes , plus de jeunes gens que de vieillards. Les paysans qui gardaient les passages avaient pris la barbare résolution de livrer aux flammes cette ville dépeuplée, croyant éteindre le mal dans un si vaste embrasement. Mais ils y renoncèrent quand ils apprirent que plusieurs communes voisines venaient de recevoir les premières atteintes du venin pestilentiel.
La maladie se manifesta à Àix le 29 juillet de la même année. Le docteur Franc fut le premier à la reconnaître ; et pendant que les autres médecins , divisés en deux écoles, se livraient à de longues disputes sur des questions diverses, la peste, trompant les stériles efforts de leur science conjecturale, allait sans cesse étendant ses ravages, et la mort fesait sa moisson . Le parlement 6t dire des messes à tous les coins des rues pour que chacun pût l'entendre de chez soi (i)rnomma des intendans
( 1) Pitton , ouv. cité , ïiv. v.
chargés de pourvoir à toutes les nécessités , prit enfin toutes les mesures de police exigées par ces circonstances calamiteuses. Rien pourtant n'adoucit la violence du mal ,,quine se calma qu'après avoir emporté douze mille personnes de tout âge , de tout sexe et de toute condition. Déjà les premiers citoyens , manquant de courage, avaient abandonné la ville. Le parlement résolut , à son tour, de se transporter ailleurs. Toutefois il ne voulut pas que la capitale restât privée de l'administration de la justice, et il chargea de ce soin onze avocats (i) auxquels il confia aussi l'intendance de la santé. Le aa octobre , la compagnie ayant à sa tète le premier président Forbin-Maynier , baron d'Oppède , se rendit à Salon , après avoir envoyé à Pertuis une de ses chambres , sous la présidence de Coriolis , pour y connaître des appels des sièges de Digne , de Forcalquier et de tout le pays au-delà de la Durance. La cour des comptes, entraînée par ce mauvais exemple, se retira à Toulon, et la sénéchaussée d'Aix alla siéger àTrets. L'assesseur Martelli et le consul Borilli restèrent à leur poste et bravèrent tous les dangers. Les autres deux procureurs du pays, Gaspard Forbin-la-Barben et Balthazar de Veteris , sortirent de la ville ,
(i) Cesayocats étaient Loque», Fabri, Coriolis, Àlawrdi, Bousseli, Vitalî», Bruis, Mimata , Dalmas, Roque et Fabrot. Il est bon de rappeler leurs noms a la reconnaissance publique.
soit que leur cœur faillît en ces momens critiques,
soit qu'il fallût ailleurs s'occuper des affaires de la
province.
Le parlement, malgré son absence, continua d'exercer la haute police dans la capitale où rien ne se fesait qu'en vertu de ses ordres. Chaque jour l'assesseur se rendait à la Barrière de Saint-Cannat pour conférer ayec les commissaires de la cour , et allait ensuite veiller à l'exécution de ce qu'ils avaient arrêté.
Les premiers symptômes du mal parurent à Marseille le aa février i63o. A cette nouvelle sinistre , soixante mille hahitans sortirent de la ville dans un désordre inexprimable, et plusieurs d'entre eux furent étouffés aux portes , tant la foule s'y pressait. Les chemins étaient couverts de malheureux de tout âge qui ne savaient où reposer leur tête tristement abaissée sous le poids des douleurs. Neuf mille Marseillais succombèrent. Les consuls Nicolas de Gratian et Léon de Valbelle, restés au foyer de la contagion , méritèrent bien du pays par la chaleur de leur dévouement , par la sagesse de leurs mesures. Après tant d'objets déplorables , après les scènes où l'égoïsme et la faiblesse viennent jouer leur rôle humiliant , il est bien doux de fixer nos regards sur des spectacles de philantropie et de courage.
Au mois de juillet i63o la peste disparut en Provence, mais elle ne s'en éloigna que pour céder
sa place à un fléau presque aussi redoutable , au fléau des divisions intestines. Le cardinal de Richelieu régnait alors sous le nom de Louis XIII ; et ce ministre impérieux , organisé pour la domination , voulait que tout cédât à ses désirs inflexibles , à ses volontés absolues. Bien c'eût été chez lui, s'il n'eût fait emploi de ses facultés puissantes que pour triompher des résistances rebelles , pour abattre les derniers vestiges d'une féodalité orgueilleuse , gênante pour les rois , funeste pour les peuples. Mais il fesait encore servir son pouvoir à des complots de tyrannie administrative , à des plans de fiscalité oppressive ; mais il brisait avec dédain tout ce qui pouvait comprimer ses mouvemens et son allure ; mais il n'avait aucun respect pour les franchises provinciales , pour ces garanties publiques qui maintenaient dans de juste bornes le commandement et l'obéissance. Lorsqu'on s'est abreuvé à la coupe du despotisme, on ne peut pas se préserver d'un fatal enivrement. Richelieu , sans consulter les états de Provence , éleva à cent mille livres le tribut annuel de trentesix mille livres, dit du taillon , légalement établi vers le milieu du siècle précédent pour l'entretien de la gendarmerie. Peu après il établit aussi un impôt sur le sel , dont il augmenta le prix d'une double manière , en imposant la mesure plus haut et en la réduisant au tiers. Le cardinal alla beaucoup plus loin dans ses einpiétemens sur les liber-
tés du pays . Il créa de nouveaux offices à la cour des comptes , au bureau des trésoriers généraux auxquels il donna une juridiction plus étendue ; enfin il nomma des experts jurés et des contrôleurs des greffes, avec le droit d'exiger des salaires. Ces innovations fiscales excitèrent une alarme générale. Les états assemblés à Aix en 1628 envoyèrent au roi , employé en ce moment au siège de la Rochelle, une députation com posée de l'archevêque d'Aix , frère de Richelieu , de Castellane-Salernes et de Gaufridy , procureurs nés du pays ; du marquis de Forbin-Jan6on et du greffier de l'assemblée , pour obtenir la révocation des édits. On espérait beaucoup de l'archevêque d'Aix , mais ce prélat passa au siège de Lyon , et les autres députés n'eurent aucun crédit. D'Effiat, surintendant des finances, voulait leur donner audience en plein conseil, afin de simuler une instance judiciaire et de rendre contre la province un arrêt de condamnation. Mais ceux-ci , évitant le piège , persistèrent à ne demander qu'une conférence ministérielle. Pendant long-temps on la leur promit, mais ils virent enfin que l'on se jouait d'eux et ils reprirent avec fierté la route de leur pays.
Sur ces entrefaites , la Rochelle , cette ville fameuse par sa puissance et par ses révoltes, ce redoutable boulevart du calvinisme français , se rendit après onze mois de résistance. Le cardinal de Richelieu, poussé à l'arbitraire par un succès
aussi brillant , ordonna la levée des cent mille livres de taillon , et augmenta de quarante sols Fémine de sel par un arrêt du conseil où Ton disait faussement que le pays avait été ouï. De plus il envoya un commissaire spécialement chargé de l'exécution de ces ordres. Aussitôt les consuls - procureurs protestèrent avec énergie. Sur leur requête le parlement et la cour des comptes rendirent chacun un arrêt portant défense de lever ces impôts violateurs de la constitution provençale. Il y eut à Aix une assemblée générale des communautés , et Ton y manifesta l'intention de transiger avec le commissaire royal ; mais comme celui-ci n'avait pas des pouvoirs suffisans, les communautés se bornèrent à approuver l'opposition juridique des consuls-procureurs.
Bien que le calvinisme eût reçu une blessure mortelle, il respirait encore en Languedoc par la fermeté de son chef le duc de Rohan. A la même époque le roi luttait en Italie contre la maison d'Autriche. Dans ces circonstances le cardinal de Richelieu fit demander aux états provençaux assemblés à Tarascon la somme de quinze cent mille livres, à défaut de quoi il les menaçait non-seulement des derniers édits, mais encore d'autres actes beaucoup plus acerbes. Les états offrirent neuf cent mille livres , et le ministre refusa. Quelques communautés élevèrent cette somme , en ce qui
les concernait, mais elle furent désavouées par une assemblée générale. Richelieu , bravant les plus légitimes murmures , ordonna aux trésoriers généraux de lever mille mulets pour porter les munitions à l'armée d'Italie. C'était encore blesser le droit constitutionnel d'une province libre où les officiers du roi ne devaient rien prendre d'autorité, mais seulement par le consentement des mandataires du peuple. La peste , qui régnait alors , ne permettait aucune résistance , et les communautés, assemblées à Barjols , prirent un parti qui semblait concilier les franchises du pays avec les exigences de la Cour. Elles ordonnèrent elles-mêmes la levée de neuf cents mulets , six cents sur le comté proprement dit, et trois cents sur les terres adjacentes. Peu après, le roi revint triomphant d'Italie pour achever la soumission des protestans languedociens. Une nouvelle assemblée générale se tint àValensole au mois d'avril i63o. Cette assemblée, voulant terminer les différends avec le premier ministre , envoya des députés à Louis XIII; mais ceux-ci furent renvoyés avec colère; et leur orateur , pour prix de son langage patriotique et mesuré tout à la fois, n'eut que la moquerie des courtisans , détestable race d'hommes qui avaient aussi fait du sage et vieux Sully un objet de risée (i).
(i) Sully, rappelé à la Cour quelques années après la mort d'Henri IV , parce qu'on avait besoin de ses avis , fut tourné en
DE PROVENCE. 43 Richelieu , toujours plus à Taise dans ses réformes , ne pensa plus qu'à faire exécuter 1 edit des élus. Cet ainsi qu'on appelait l'acte de nomination des nouveaux, offices. On disait même que le ministre se proposait d'aller beaucoup plus loin. On craignait que , dans ses plans financiers, il ne donnât une base plus large à l'assiette des impôts en établissant la taille personnelle, en soumettant aux charges publiques le travail et l'industrie qui jouissaient d'une franchise entière. Ce système, si conforme à la justice, aurait eu pour règle et pour sanction les vrais principes de l'économie politique , et de nos jours nous ne pourrions concevoir un système exclusif d'impositions sur les propriétés foncières. Mais comme le projet du cardinal , ou du moins ce que l'on croyait tel , choquait les idées reçues , portait atteinte aux lois fondamentales de la Provence où la taille avait toujours été réelle, et où les habitans , assemblés dans leurs communautés, s'imposaient eux-mêmes de la manière la plus convenable , on se prit à crier bien fort contre une innovation qui paraissait d'autant plus monstrueuse qu'elle avait pour auteur un ministre chargé de la haine publique. Richelieu nomma commissaires pour l'exécution de l'édit des
ridicule par les jeunes courtisans. 11 en fut indigné. « Sire , dit-il •> alors à Louis XIII, quand le roi votre père me fesait l'honneur de « me consulter, au préalable il fesait sortir tous les bouffons et « baladins de Cour ».
élus le duc de Guise , gouverneur de la province depuis trente-cinq ans , les deux premiers présidens , Forbin-Maynier-d'Oppède , du parlement, et Séguiran , de la cour des comptes. Il leur adjoignit Forbin-la-Barben , premier consul-procureur. La Cour , vu les difficultés sérieuses qui menaçaient l'exécution de l'édit , recourut de plus à la nomination d'un intendant. D'Aubray, maître des requêtes , fut pourvu de cette nouvelle charge.
Le duc de Guise se trouvant à Orgon , où d'Aubray et les commissaires royaux se rendirent aussi, délibéra s'il fallait agir d'autorité , ou demander le consentement des trois ordres. D'après l'avis de Forbin-la-Barben , il résolut de faire présenter les deux édits des élus et de l'intendance aux états-généraux indiqués à Brignolles, au mois de mai i63o. En signe de deuil national, les consuls de cette ville et les officiers de la sénéchaussée cessèrent leurs fonctions ; les artisans quittèrent leur travail, les marchands fermèrent leurs boutiques. Forbin-la-Barben, soupçonné de trahir les intérêts populaires , fut appelé dans les rues vendeur de patrie, et subit d'autres apostrophes injurieuses. Les mêmes symptômes d'agitation se manifestèrent dans toute la Provence. Avouons , à la gloire de ce beau pays , qu'il sut montrer, en certaines conjonctures, un patriotisme admirable , et que l'esprit public que quelques hommes sans portée regardent comme tout moderne, éclatait quelque-
fois chez nos ancêtres avec un ensemble étonnant , avec une rare énergie. Les commissaires du roi , se voyant exposés à des ressentimens qui croissaient en violence , feignirent de ne pas trouver leurs pouvoirs en règle, et le duc de Guise , qui devait aller à Paris , rompit l'assemblée, renvoyant les affaires à son retour.
Le ier septembre de la même année , le parlement , n'ayant plus rien à craindre de la peste , quitta Salon et se rendit à Aix. On devait brûler à cette occasion un feu de joie sur la place des Prêcheurs. Le bruit courut que les jeunes gens les plus hardis et les plus aventureux de la petite noblesse et de la bourgeoisie avaient résolu de jeter dans ce feu le premier consul Forbin-la-Barben. A cette nouvelle , la cour souveraine défendit le feu , et la Barben frappé de terreur prit aussitôt la fuite. Le parlement qui , en l'absence du gouverneur, avait lui-même le gouvernement du pays , autorisa la tenue, à Pertuis, d'une assemblée des Seigneurs. Ceux-ci eurent l'air de ne dresser que des remontrances , mais au fond ils délibérèrent de défendre la liberté par tous les moyens , et nommèrent une commission insurrectionnelle de six membres.
Richelieu , dont l'humeur altière n'était jamais blessée impunément, entreprit de transférer à Toulon la cour des comptes ; et la ville d'Aix, voyant dans cette mesure un attentat à ses prérogatives et à sa splendeur , déclara qu'elle s'y opposerait
de vive force. Arles et Marseille formèrent aussi opposition par requête , et la cour des comptes maintint provisoirement sa résidence. Au milieu de la fermentation des esprits , le premier président d'Oppède et l'assesseur Ma r tell i eurent l'imprudence d'engager d'Aubray à se rendre à Aix , où il n'avait pas osé paraître. Le 19 septembre , cet intendant descendit à l'hôtel du gouverneur, et le conseil municipal lui envoya de suite les présens usités de flambeaux et de confitures. On répandit le bruit que d'Aubray venait procéder à la translation de la cour des comptes et à l'établissement des élus. Le peuple s'émut aussitôt; on sonna le tocsin ; des attronpemens se formèrent sous la direction de deux hommes pleins d'influence , le consulaire Sauve et l'avocat Gras. Le logement de d'Aubray fut assailli par cette multitude qui cherchait à l'immoler à ses fureurs , au moment même où le conseiller d'Agut , suivi de tous les officiers de la chancellerie, venait lui apporter les sceaux(i). Pendant que ce magistrat s'efforçait de calmer le courroux populaire , l'intendant se sauva par la toiture de l'hôtel de Guise et trouva un asile dans la maison du conseiller la Fare. Un de ses valets
reçut un coup d'épée. Ses hardes et son carrosse
(1) Les membres du Conseil d'État , dont d'Aubray fesait partie, avaient le droit de garder, pendant trois mois , les sceaux de la Province où ils se trouvaient en mission.
DE PROVENCE. 47 furent brûlés sur la place des Prêcheurs. Le parlement, assemblé à la hâte, chargea les conseillers Olivier , Flotte , d'Agut et Boyer , du soin d'apaiser l'émeute, de se rendre auprès de l'intendant et de le placer sous leur sauvegarde. D'Aubray ne demanda qu'à sortir de la ville , et les quatre commissaires du parlement lui procurèrent le moyen de se retirer secrètement à Cavaillon. Forbin- Maynier-d'Oppède , également poursuivi par l'animadversion publique , jugea aussi prudent de prendre la fuite.
Le désordre cessa. Mais le peuple d'Aix, qui s'était fait une triste habitude des mouveraens séditieux , ne resta pas long- temps tranquille. On s'occupa du nouvel état , c'est-à-dire de l'élection des consuls-procureurs. La foule , qui détestait les officiers en charge comme vendus au gouvernement, assiégea l'Hôtel de Ville et menaça de se ruer sur le conseil municipal , s'il confirmait les candidats qui étaient présentés , selon l'usage, par les consuls sortans. Le conseil nomma d'office des patriotes, et leur choix fut accueilli par des applaudissemens unanimes. Le roi était alors malade à Lyon. Les nouveaux procureurs du pays lui envoyèrent des députés pour excuser l'effervessence populaire et pour tâcher d'obtenir en même temps la révocation des édits. Le comte de Brienne leur déclara que l'on devait obéir avant tout; qu'il fallait que la cour des comptes sortit d'Aix, et qu'elle
serait ensuite rappelée. Jacques Gaufridi, l'un des députés , protesta des inconvéniens , et tous se retirèrent.
On fit courir à Aix le bruit de la mort du surintendant d'Lffiat, et Ton brûla son effigie aux Prêcheurs le i3 octobre (i). Cet acte d'indigne vengeance inspira aux mécontens une audace nouvelle. Les principaux d'entre eux s'assemblaient, toutes les nuits , à la plateforme du quartier de Villeneuve. Là on s'excitait , ou s'échauffait mutuellement ; on se livrait à des exagérations de tout genre , comme on le fait toujours dans des réunions semblables où chacun veut lutter de patriotisme et d'ardeur. Tous convenaient de la nécessité de l'insurrection , du besoin de voler aux armes pour défendre les lois avilies. Un membre se mit alors à rappeler l'apologue ingénieux où les rats menacés d'être surpris par, un chat , décident de lui attacher un grelot au coup afin d'être avertis de son approche. Mais nul , continua l'orateur, ne se présenta pour V attacher , quoique tous convinssent que la décision était sage. A ces mots , Paul de Joannis, seigneur de Châteauneuf , s'écria, brûlant d'enthousiasme : eh bien ! c'est moi qui rattacherai. Aussitôt il mit à son chapeau un grelot suspendu à un ruban blanc. C'était se déclarer le chef de la révolte. Ses amis l'applaudirent
(i) Pitton , liv. v.
et l'imitèrent. L'avocat Vian passa ses journées à distribuer des grelots aux habitans d'Aix , et tous les patriotes du pays- adoptèrent le même signe. Ce parti prit le nom de Cascaveou qui signifie grelot en langue provençale .
Le seigneur de Châteauneuf était le neveu du président Coriolis (i) qui venait d'embrasser les intérêts populaires après s'être brouillé avec le premier président de sa compagnie pour une frivole affaire d'étiquette. Dès ce moment Coriolis , chef du parlement en l'absence de Forbin-Maynierd'Oppède , fut appelé à jouer un grand rôle. Cette cour souveraine délibéra des remontrances à Louis XIII. Tous les corps de la province se réunirent dans un même esprit d'opposition aux actes du gouvernement. Au milieu de l'irritation générale plusieurs écrits circulèrent, et celui qui portait pour titre/a Vérité provençale au Boiûxa surtout l'attention. « Sire, y lisait-on , je suis la Vérité, cette « déesse, fille du Temps, aujourd'hui si peu connue « et si fort méprisée dans le palais des rois. L'ambi- « tionet l'avarice des courtisans occupent entière- « ment ma place, et me retiennent depuis long- temps « à la porte de votre Louvre. Je me suis habillée à « la provençale , et poussée de cette humeur har- « die et impatiente qui est naturelle à la nation ,
(i) Coriolis était fils du magistrat de ce nom qui avait présidé le parlement royal de Manosque durant les troubles de la ligue.