IV
a j'ai franchi toutes ces barrières d'iniquité et « d'injustice pour vous faire mes représentations, a II est vrai , Sire, que les peuples doivent contri- « buer de tous leurs biens pour conserver la di- « gnité de leur roi et la garantir contre leurs com- « muns ennemis. Mais les rois se sont obligés de a faire tout ce qui serait requis au bon gouverne- « ment de l état. L'obligation des sujets est une a promesse de sang et de biens , et celle des sou- « verains une promesse de bonté et de sagesse; et « les deux ont rapport à une même fin qui n'est « autre que la félicité commune. La prudence et la a bonté des princes doit aussi garder ses mesures « et modérer cette grande puissance. Il faut, Sire, a que la raison maîtrise les rois aussi souverainece ment qu'ils maîtrisent leurs sujets , que cette « image de Dieu qu'ils représentent en terre, soit « toujours dans leur souvenir , et que sa crainte * sonne continuellement à leurs oreilles (i).»
Il y avait pourtant des paroles moins pures. L'insurrection la plus légitime ne se maintient pas toujours dans de justes bornes , parce qu'elle est obligée d'appeler à son aide ces esprits désordonnés qui vont toujours au-delà du but, ces mauvaises passions qui ne placent la liberté que dans la violence et font des spéculations affreuses sous le masque du patriotisme indigné. Si la résistance
(i) Papou , tora. iv , liv. xin.
du pays n'eût été que parlementaire et municipale, son attitude eût été bien belle, car il y avait encore une vie bien puissante dans ses institutions. Mais il en fut autrement. Presque partout et notamment à Saint-Maximin 9 à Brignolles , à Draguignan , à Grasse , les Cascaveous se livrèrent à des actes de vengeance. Tout ceux qu'ils regardaient comme des ennemis du bien public souffrirent des persécutions , et la plupart furent contraints de prendre la fuite. A Àix la populace pilla la maison de Dumas, lieutenant du prévôt. Elle se rendit ensuite dans un champ que cet officier possédait à peu de distance des remparts, en arracha les ceps de vigne et les apporta en triomphe. Les maisons de l'auditeur Chaix , de Mène , greffier en chef de la cour de comptes , du bourgeois Sigaud , furent aussi dévastées , et leurs meubles jetés au feu sur la place des Prêcheurs. Les excès populaires ne s'arrêtèrent point là. Des paysans de Rians , de Lambesc, dePélissane, d'Éguilles, De Saint-Cannat, de Ventabren et d'autres villages voisins vinrent se joindre aux factieux d'Aix. Le 4 novembre, deux mille cinq cents hommes sortirent de cette ville , tambour battant, enseignes déployées , et marchèrent sur la terre de Forbin-la-Barben , située à quatre lieues de distance. Ce rassemblement était conduit par le seigneur de Château neuf lui-même , tandis que le chevalier son frère et la plupart de ses amis restaient à Aix pour y main*
tenir son pouvoir. Le château de la Barben fut pillé , et les bois qui en dépendaient devinrent la proie des flammes.
Le duc de Guise, retiré à Marseille et vivant au sein des plaisirs , ne pouvait rien contre la révolte. Les deux frères Châteauneuf , leur oncle le président Coriolis , un autre président nommé Laroque , les conseillers Espagnet et Villeneuve étaient les seuls maîtres des affaires , disposaient des milices et des troupes , régnaient au parlement comme à l'Hôtel de Ville. Les nouveaux consuls-procureurs n'avaient plus qu'un simulacre d'autorité, bien qu'ils appartinssent aussi au parti des Cascaveous. Le cardinal de Richelieu leur ordonna de sortir d'Aix, s'il ne parvenaient pas à remplir leurs fonctions avec indépendance. Le premier consul Sextius d'Escalis , baron de Bras, était un homme de cœur qui brûlait de venger l'honneur de son chaperon . Il supportait d'autant moins son injure qu'il avait donné plus de gages à la cause de la liberté. Se voyant soutenu parle lieutenant Pélicot-Saint-Paul et par des amis dévoués, il forma une confédération qui portait aussi un grelot au chapeau , pour indiquer l'objet commun des deux ligues , et un ruban bleu avec cette devise Vive le hoil à bas les Élus. La confédération consulaire n'était guère composée que de gentilhommes , tandis que celle de Coriolis et de Châteauneuf s'appuyait principalement sur la bourgeoisie et sur le peuple.
Bientôt ces deux partis qui , au fond , étaient animés d'une même pensée, devinrent implacables, et chacun comprit qu'ils ne pouvaient pas tarder d'en venir aux mains.
En effet il y eut bientôt une collision , sur la place des Dominicains , entre des hommes au ruban blanc et d'autres hommes au ruban bleu. Ces derniers eurent le dessous , et le parlement parut en corps pour arrêter le désordre. Le baron de Bras , croyant qu'il ne pourrait rétablir son pouvoir consulaire qu'en chassant de la ville le président Goriolis et ses deux neveux , les frères Châteauneuf , se prépara à frapper ce grand coup. Le 6 décembre , à deux heures après midi , de Bras, le chaperon sur l'épaule , l'épée nue d'une main , un pistolet de l'autre , sortit de sa maison , accompagné de Pélicot-Saint-Paul et de quelques officiers armés. Il se rendit d'abord à l'Hôtel de Ville, puis au quartier des Récollets , fit un appel à ses partisans , les attroupa , se mit à leur têle et alla investir le logement de Coriolis qui s'y trouvait avec ses neveux et les conseillers d'Àntelmy et Gautier. On tira des coups de pistolet dans la rue; il y eut des blessés de part et d'autre ; un seul homme , de la faction de Bras , fut tué. Enfin , après une vive résistance , Coriolis et les quatre personnages que je viens de nommer se virent obligés de sortir de la ville et de se retirer au
couvent de Saint-Pierre , situé dans le territoire ( 1 ).
Le triomphe du baron de Bras n'eut qu'une bien courte durée. L'assesseur Rolland se déclara pour lui , mais ses deux autres collègues les consuls Bonpar et Ànglesy désapprouvèrent sa conduite. Le lendemain le parlement députa auprès des magistrats si violemment expulsés les conseillers de Périer , d'Agut et Flotte pour les ramener dans son sein. D Wautre coté , Bonpar et Anglesy allèrent à la rencontre des deux frères Château neuf et rentrèrent avec eux. Coriolis vint solennellement déposer sa plainte au gouvernement , et Fabry, capitainedu quartierde Bellegarde,fut aussitôt mandé au Palais de Justice avec sa compagnie, pour la garde de la cour et la liberté des délibérations. Cependant le baron de Bras ne s'endormait pas sur ses dangers. Il courut au corps-de-garde de la place des Prêcheurs , se fit suivre par tous les soldats de ce poste , fut rejoint par un de ses parens et par plusieurs de ses amis, et s'avança vers le Palais où le parlement était en séance. Comme il voulait en forcer l'entrée, Fabry l'arrêta tout court. Un des serviteurs du premier consul tira son mousquet sur le capitaine , le manqua, et du même coup blessa à mort l'avocat Orsel, volontaire dans la compagnie de Bellegarde. Le meurtrier fut mis en pièces sur le champ. Tandis que l'on se battait au
(i) Hou. Bouche, loin, n, liv. x.
Palais de Justice , le tocsin sonnait dans la ville ; les conseillers Espagnet et Villeneuve couraient de boutique en boutique pour exciter les artisans contre le baron de Bras et les hommes au ruban bleu. Tous les quartiers prirent les armes. La bande du baron de Bras se dispersa; l'un des fuyards fut criblé de blessures près l'église S'-Barthélemy, et le baron, poursuivi vivement, entra dans le couvent des Prêcheurs et se sauva au clocher. La foule envahit le cloître par une brèche , poussant des cris de mort contre le premier consul. En vain le parlement voulut intervenir pour calmer la fureur de ces flots populaires. En vain les religieux firent desexhortations. Leur voix méconnue alla se perdre au milieu des plus affreuses clameurs. Us crurent réussir en exposant le Saint-Sacrement sur l'autel; mais rien n'y fit. Alors un de ces moines , revêtu des habits sacerdotaux , prit le Saint-Sacrement à la main , et s'écria comme frappé d'une illumination soudaine : « Dieu tout-puissant , puisque le « respect de ce saint lieu et la majesté de votre « présence ne sont pas capables d'arrêter l'inso- « lence de ce peuple obstiné , souffrez que cette « même main et ce même ostensoire avec lesquels « vous l'avez si souvent béni, servent aujourd'hui « à lui donner votre malédiction (i). » À ce dernier mot, les plus forcenés se prosternent en
(i) Bouche, ibid.
demandant miséricorde , et tous sortent du cloître dans un silence /eligieux. Le baron de Bras , mis en la protection des moines , se retira quelques jours après dans son château d'Ansouis , avec la permission du parlement.
La confédération des Cascaveous bleus ne put pas se relever de la chute qu'elle venait de faire, et les blancs exercèrent sans trouble un pouvoir incontesté . Leurs ennemis ne cherchèrent qu'à leur nuire hors de la Provence. Le baron de Bras se rendit à Paris où se trouvaient déjà les premiers présidens d'Oppède et de Séguiran , le conseiller de Paule , Forbin-la-Barben , Chaix , Dumas , l'intendant d'Aubray;et tous ensemble , travaillés d'un même désir de vengeance , ils fatiguèrent la Cour de leurs plaintes, ils excitèrent par des récits passionnés le ressentiment du roi, et surtout celui de Richelieu. Le parlement d'Aix fut instruit de leurs intrigues. Toujours dominé par les Cascaveous blancs , il délibéra d'envoyer des députés à la Cour pour y balancer l'influence des chefs de la faction contraire. Le président deGallifet, les conseillers de Collongue , d'Antelmy , et le procureur général Guérin furent chargés de cette mission délicate. D'An tel mi prit le devant avec son frère l'avocat , lequel avait reçu un mandat semblable du conseil municipal. Les deux d'Antelmi , arrivés à Paris, n'écoutèrent pas les conseils de la prudence. Ils écrivirent à leurs amis d'Aix pour les engager
à continuer les troubles afin d'intimider le gouvernement. Richelieu les fit aussitôt mettre à la Bastille , et donna ordre aux autres députés de se retirer en toute diligence. En même temps, pour en finir avec tous ces mouvemens de révolte, ou si Ton veut d'indépendance déréglée ,1e ministre se décida à envoyer en Provence Henri de Bourbon , prince de Condé , à la tête d'une armée de cinq mffle hommes d'infanterie et de six cents chevaux .
A cette nouvelle , l'assemblée des communautés fut convoquée par mandement du duc de Guise, pour le 10 janvier i63i, à l'abbaye Saint-Victor de Marseille. Tout s'y passa dans un désordre extrême , et l'on n'y prit aucune résolution . Si les défenseurs des intérêts populaires avaient eu pour chef un de ces hommes puissans par la parole et par le génie , un de ces hommes privilégiés qui entraînent sous leur drapeau les masses obéissantes , l'insurrection provençale aurait pris sans nul doute un développement redoutable. Mais ce chef désiré ne se rencontra pas. Quelques-uns firent un moment reposer leur espoir sur le duc de Guise. Ils pensèrent que ce gouverneur pourrait se mettre lui-même à la tête des mécontens , pour se venger du cardinal de Richelieu, qui voulait le perdre parce qu'il n'avait pas voulu se démettre en sa faveur de la charge d'amiral des mers du Levant , jusqu'alors attachée au gouvernement de Provence.
Mais de Guise , ami du repos , comme le sont en général tous les hommes avancés en âge , ne fit rien qui pût compromettre sa fortune , son existence et son nom. Ce qui finit d'ailleurs d'ôter au mécontentement public son énergie primitive, c'est que l'on sut que le prince de Condé avait pouvoir de traiter pour la révocation des édits.
Condé s'avançait vers la Provence , accompagné du marquis de Nangis , commandant en second , des présidens d'Oppède et Séguiran , de l'intendant d'Aubray auquel on avait adjoint Charles de la Potherie , conseiller d'état. Les personnages les plus compromis se sauvèrent à l'approche des troupes françaises , et il n'y eut nulle part des projets de résistance. Les procureurs du pays nés et joints , assemblés à Aix le a3 janvier , résolurent d'envoyer une députation à la rencontre du prince de Condé, pour conjurer l'orage qui semblait menacer la capitale; car on disait qu'elle devait être livrée au pillage , et les habitans commençaient à cacher leurs effets les plus précieux. Les députés étaient Louis Duchaine, évèque de Senez, le grandvicaire Mimata , l'assesseur Rolland , le vicomte de Pourrières , l'avocat Arnaud, premier consul de Riez , Villeneuve-Vauclause , Meyronet , Baudun , Valavoire et Volone. Ils rencontrèrent Condé au pont Saint-Esprit et lui promirent obéissance au nom delà Provence. Le prince les reçut avec bonté et continua sa marche sur la ville d'Aix. En même
temps il somma les deux cours souveraines , le bureau des trésoriers généraux et la sénéchaussée d'en sortir, conformément aux ordres du roi. Le parlement se retira à Brignolles, la cour des comptes à Saint-Maximin , le bureau des trésoriers à Pertuis, et la sénéchaussée à Lambesc. Condé logea d abord ses troupes dans les villages voisins d'Aix. Mais le 19 mars i63i , le marquis de Nangis, à la tète de quatre régimens , entra dans la capitale et s'empara de tous les postes. Le lendemain le prince, entouré d'un imposant appareil de guerre , fit son entrée et refusa tous les honneurs que les consuls voulaient lui rendre.
Bientôt la consternation régna dans les familles, car d'Aubray et de la Potherie, chargés d'informer prévôtalement contre les plus coupables d'entre les mutins , se firent assister par quelques officiers du Languedoc et déployèrent toute la sévérité de cette justice exceptionnelle qui peut bien être indépendante , mais qui semble toujours asservie, qui peut bien obéir aux inspirations de l'équité , mais qui a toujours l'air de frapper avec passion . Trente malheureux furent condamnés , les uns au bannissement, les autres aux galères, et plusieurs à mort. Parmi ces derniers un se trouva qui fut saisi d'uue telle fureur à la lecture de l'arrêt fatal dans la chapelle de la Conciergerie , qu'il rompit avec les dents les menottes de fer dont il était garrotté , s'empara d'un couteau qu'il avait caché
sur l'autel , mit en fuite les assistans et tomba enfin percé de coups d'arquebuse (i). Le roi fit aj ourner devant son conseil les présidens de Coriolis et de la Roque, les conseillers Flotte, d'Espagnet, de Perrier , et il interdit de leurs fonctions les conseillers d'An tel mi , de Villeneuve et l'avocat général de Cor mis.
Le duc de Guise convoqua à Tarascon les étatsgénéraux suivant les instructions que le prince de Condé avait reçues de la Cour de France, A l'ouverture de cette assemblée , le prince prononça un discours sur la puissance du monarque et sur les travaux de Richelieu dont il fit un pompeux éloge. La conduite des états fut noble et digne. Au lieu de se courber sous le joug de la servitude , ils défendirent pied à pied les privilèges du pays. L'évéque de Sisteron réfuta avec une chaleur généreuse les impostures de Charles de la Potherie. Mais celui qui porta tout le poids des affaires fût l'assesseur Rolland. Magistrat sans tache , patriote sans ostentation , il donnait à ses paroles l'autorité de ses vertus, et à ses ârguraens la profondeur de sa science. Dans les séances générales et dans les conférences particulières il attribua les derniers inouvemens non à un esprit de révolte , mais à un juste et naturel sentiment de liberté. La Cour demanda un subside de deux millions de
(i) Boucbe et Pittou, ouv. cité.
livres. Les états , représentant l'impuissance du pays , offrirent un million. Les commissaires royaux déclarèrent que cette somme était insuffisante. La discussion s'échauffa et traîna en longueur , les uns demandant davantage , les autres ne voulant rien donner de plus. Enfin, de guerre las , les états consentirent à accorder quinze cent mille livres. Le gouvernement promit, de son côté, de rétablir à Aix les corps judiciaires , le bureau des trésoriers généraux , et de révoquer l'édit des élus , cause de tous les désordres.
A près la clôture de l'assemblée, le prince de Condé retourna à Paris , laissant au comte de Soycourt le commandement des troupes françaises. Le parlement, la cour des comptes et le bureau des trésoriers revinrent à Aix où la sénéchaussée siégeait déjà. lie président Coriolis obtint la permission de se retirer dans une de ses terres pour y finir tranquillement ses jours. Mais averti qu'il n'y était pas en sûreté , il résolut d'aller en Cour pour se réunir aux autres magistrats qui poursuivaient leur réintégration. Un peu plus tard, Gaston , duc d'Orléans et frère du roi, se révolta pour se venger de Richelieu , se jeta dans le Languedoc, et entraîna dans son parti le maréchal de Montmorenci, gouverneur de cette province. Coriolis, qui aurait dû n'aspirer qu'au repos et se tenir en garde contre de nouvelles intrigues politiques , embrassa fort imprudemment la cause du prince rebelle, line es-
car mouche plutôt qu'un combat finit la guerre à la journée de Castelnaudari. Coriolis se réfugia à Barcelone où il donna des leçons de droit romain pour vivre. Richelieu assembla, des commissaires qui le condamnèrent par contumace à la peine capitale. Sa maison d'Aix lut rasée , et ses biens confisqués au profit du roi. Cependant la fin des troubles et l'amnistie accordée au plus grand nombre des révoltés firent espérer à Coriolis qu'il pourrait sans danger quitter l'Espagne et se retirer à Avignon pour se rapprocher de sa famille. Mais enlevé sur la route, il fut conduit à la tour de Bouc et enfermé dans une mauvaise chambre , qui n'était pas même à l'abri des injures de l'air. Ce savant magistrat, digne d'un sort meilleur, supporta son adversité avec une constance admirable et termina sa vie dans le calme de la philosophie chrétienne.
Le duc de Guise , privé de protecteurs et dévoré d'inquiétude, se voyait sans crédit et presque sans pouvoir. Sa carrière politique était achevée. Appelé à la Cour par le cardinal de Richelieu, il craignit les embûches de cet ennemi puissant et s'exila en Italie. Au mois d'avril i63a , le roi donna au maréchal de Vitry le gouvernement de Provence .
Cependant les griefs du pays n'étaient pas redressés encore. On se lassait d'attendre la révocation de l'édit des élus , et le sort des affaires restait
incertain. L'indigne conduite du commandant Soycourt , son insolence proconsulaire , la licence de ses soldats aliénaient tous les esprits et les tenaient dans de continuelles alarmes. Le maréchal de Vitry avait, il est vrai , des qualités estimables, beaucoup d'honneur , une probité sévère. Mais il était aussi d'un esprit inconsidéré , d'un caractère hautain , dur et violent. En somme il ne semblait pas fait pour rétablir la confiance publique , pour travailler à une oeuvre de réconciliation et d'harmonie. La Cour de France , corrompue par ses succès, se fesait un plaisir de braver la colère delà nation provençale , et Talon , conseiller d'état , fut envoyé à Àix pour mettre à exémtion dans toute la pro?ince l'édit sur l'augmentation du prix du sel. Le maréchal de Vitry et Tabn allèrent à Marseille , mais ils furent obligés d'en sortir à la hâte , pour se soustraire à la vengeance d'un peuple exaspéré. En même temps Lotis XIII ordonna au maréchal de réunir les états-géiéraux pour en obtenir de nouveaux subsides. Le redressement de tous les griefs était mis à ce demie* prix. Le gouverneur convoqua l'assemblée à Brigrolles , au mois de janvier i633. Charles de la Pothtrie et le conseiller d'état Léon Brulart, commissaires du roi , demandèrent un million. On accorda cinq cent mille livres , sous la forme d'un don gratuit. L'impôt sur le sel fut supprimé aussitôt. Mris le roi ne révoqua l'édit des élus qu'au mois de j ûllet
ft4 HISTOIRE
suivant , par lettres-patentes données à Chantilly, et la Provence resta en possession de ses antiques privilèges.
Cependant elle eut encore besoin de toute son énerg e pour se défendre contre les entreprises du pouvoir. La Cour n'avait cédé sur la question des édits, que parce qu'elle avait besoin d'argent, mais son système était toujours le même , et l'odieux caractère du maréchal de Vitry secondait les abus d'un gouvernement tracassier quand il n'était pas oppresseur. La Provence était chargée de trouves qui se croyaient en pays conquis et qu'il fallait nourrir sous peine de pillage. Vitry, orgueilleux contempteur de la toge parlementaire et du chaperon municipal , fesait montre , dans tous ses actes d'une grossièreté soldatesque. U s'arrogea le dreit dénommer d'office les consuls de plusieurs villes, et voulut enlever au parlement les matières de potee. Il considéra comme une atteinte à ses droits un arrêt portant clôture des théâtres pendant U carême , les fêtes et les dimanches. Cet arrêt *eçut néanmoins son exécution. Mais le niarécha de Vitry ne tarda pasA casser de sa pleine autorité un autre arrêt de la même compagnie , par lequel elle ordonnait aux consuls de faire sonner U retraite à neuf heures du soir , et au viguier d'assster au guet , selon un ancien usage. Le gouveneur fit afficher à tous les coins de rues et publie! dovant le Palais de Justice , pendant que les
magistrats y siégeaient, l'ordonnance qui annulait leur décision. Recherchant toutes les occasions de les braver avec éclat , il affecta de placer sous son appui Raphélis-Saint-Martin , second consul d'Aix, décrété de prise de corps pour des excès aux*» quels il s'était livré envers son collègue Cabassol , troisième consul. Il le fit passer devant le Palais , décoré de son chaperon . Ensuite , pour pousser le parlement à bout par des humiliations réitérées, il voulut que Saint-Martin assistât à une procession solennelle avec les insignes de sa dignité, et pour le protéger contre les huissiers porteurs du mandat de prise de corps , il lui donna une escorte de quarante hommes de sa compagnie d'ordonnance. Un magistrat contemporain et bien digne de foi (i) assure dans ses mémoires que le . maréchal ayant pris la route d'Apt au mois d'octobre i633 , et ne pouvant rester en voiture par la difficulté des chemins, fit demander des porteurs à Lour marin , et que n'en trouvant pas, il força les consuls de cette petite ville de s'associer avec ses domestiques pour le transport de sa litière.
C'était mettre le comble à l'oppression la plus audacieuse. Le ressentiment populaire ne se contenait qu'avec peine , et le parlement d'Aix délibéra de s'adresser au garde des sceaux et au roi lui-même pour obtenir un terme à tant d'outrages. lie
(i) Le président Gaufridi.
souverain , accueillant les plaintes légitimes des magistrats qui rendaient la justice en son nom, déclara par arrêt du conseil , à la date du 3o novembre 1 633, qu'à lui seul il appartenait de casser les arrêts des cours souveraines ; ôta au maréchal la connaissance du guet dans les villes qui n'étaient point places de guerre, lui laissa la juridiction des patrouilles dans tous les lieux où il y avait garnison , et le droit exclusif de permettre les assemblées des communautés, excepté lorsqu'il s'agirait d'affaires litigieuses. Alors c'était au parlement à permettre ces réunions , à la charge par lui d'en donner avis au gouverneur. Louis XIII enleva aussi au maréchal le pouvoir arbitraire qu'il s'était arrogé dans l'élection des consuls; et comme sa présence pouvait causer de nouveaux malheurs , il lui ordonna de se rendre à la Cour. Le marquis de Saint-Chaumont fut envoyé en Provence avec la qualité de lieutenant du roi , et chargé du commandement provisoire.
Le maréchal ne se hâta guère d'obéir , et Saint- Chaumont arriva en Provence au mois d'octobre î634» Partout sur son passage il y eut de bruyans transports de joie, qui n'étaient que l'explosion des sentimens de haine à l'adresse du gouverneur. Le commandant provisoire n'osa pas entrer à Aix où Vitry se tenait toujours. Il alla droit à Toulon et s'établit ensuite à Hyères. Il y resta comme assiégé , et le maréchal , dominé par une inconce-
vable frénésie, entreprit même de le faire enlever pendant la nuit. Mais les habitans d'Hyères s'armèrent pour défendre le commandant, et cette tentative coupable tourna à la bonté de son auteur. Saint-Cbaumont se plaignit au parlement et aux procureurs du pays. Le parlement rendit aussitôt un arrêt qui enjoignait aux gentilshommes et seigneurs feudataires de la Province r à tous les gouverneurs de places et cbâteaux , à tous les officiers , consuls et habitans des villes de prêter main-forte au lieutenant du roi contre les entre» prises des étrangers et perturbateurs du repos public. On comprend aisément quel est celui que le parlement voulait désigner sous ces dénominations. Ensuite la compagnie envoya versSaint- Chaumont le président de la Roque , deux conseillers et le procureur général , pour l'assurer de la protection des corps judiciaires. En même temps la province lui députa un des procureurs du pays et un greffier des états pour se tenir auprès do sa personne. De tout côté on lui offrit des secours. Le maréchal voyant bien, dans cette situation des esprits , qu'une plus longue résistance serait aussi dangereuse qu'inutile, prit enfin le parti de se rendre à la Cour.
Les remontrances du parlement d'Aix , les cris accusateurs de la nation provençale semblaient inévitablement attirer sur le maréchal de Vitry une disgrâce complète. Mais ce gouverneur avait du
crédit , et l'inflexible Richelieu aurait cru faire une concession dangereuse en le sacrifiant à la colère publique. D'ailleurs , comme il l'avait lui-même pourvu de cette charge importante , il ne voulait point faire l'aveu pénible d'un mauvais choix et d'une erreur. Il en coûte à tous les hommes de détruire leur ouvrage , et lorsque les gouvernans sont engagés dans une voie mauvaise, ils n'en sortent qu'avec répugnance, dominés qu'ils sont par une fausse politique et par un misérable orgueil . Le maréchal de Vitry obtint son pardon et retourna triomphant en Provence, tandis que Saint-Chaumont reçut une destitution brutale.
Le cardinal de Richelieu, au milieu des cabales et des conspirations qui se formaient sans cesse contre lui, poursuivait avec une constance inébranlable le cours de ses grands projets politiques, parmi lesquels il plaçait en première ligne l'abaissement de la puissance autrichienne. Il souleva contre elle une partie de l'Europe et déclara la guerre à l'Espagne sous le plus frivole prétexte. En cette conjoncture, les Impériaux el les Espagnols s'unirent pour conjurer l'orage dont ils se voyaient menacés. Ces derniers envoyèrent dans la Méditerranée une armée navale, pleine de confiance et d'espoir parce que les Français n'avaient aucune force à leur opposer dans les ports de Marseille et de Toulon, Le i3 septembre i635, les ennemis attaquèrent l'île Sainte-Marguerite et s'en rendirent
maîtres le lendemain. Ils emportèrent aussi 111e de Saint-Honorat, et fortifièrent ces deux îles que le gouvernement français avait laissées presque sans défense. Les Espagnols se tournèrent ensuite contre le village de Cannes et le fort de la Croizette. Mais ils en furent repoussés par les efforts réunis de Saint-Marc-Chasteuil , de son fils le baron de Châteauneuf , de Villeneuve-Mons et de Grasse-Roquebrune. Le maréchal de Vitry , qui se trouvait alors à la Tour-crAigues, vint fixer son quartier-général à Cannes , où il convoqua la noblesse et les milices du pays. Secondé par le zèle patriotique de d'Autric-Vintimille, de Julianis , de Mathuron-Salignac et de Balthazar Bouche, consuls-procureurs, il pourvut à la sûreté des cotes. C'est tout ce qu'il pouvait faire , car il fallait une escadre pour reprendre les iles d'Hyères.
De plus, la Cour de France avait besoin de fonds pour soutenir une guerre qui épuisait les finances , et Ton eut recours à l'expédient des édits bursaux. Ces édits créaient en Provence des offices de trésoriers , de greffiers , de receveurs des épices , un siège de judicatureà Riez et des droits jusqu'alors inconnus sur les cabaretiers, L'exécution en fut confiée à l'abbé de Beauvau , évèque de Nantes. Ce prélat, nommé commissaire extraordinaire du roi , était aussi chargé de presser l'armement de plusieurs vaisseaux dans les ports de la Méditerranée. Au mois de février i636 les états-généraux
de Provence se réunirent à Fréjus. L'abbé de Beauvau leur fit la demande d'un don gratuit pour les frais de la guerre et les besoins de Fétat. L'assemblée accorda douze cent mille livres, à condition que les nouveaux édits seraient supprimés. Le roi accepta le don , révoqua les édits, et fesant même ce qui ne lui était pas demandé , il confirma toutes les franchises provençales par lettres-patentes du 1 8 avril de la même année.
Cependant une escadre , armée dans les ports de l'Océan , se préparait à mettre à la voile , sous les ordres du comte d'Harconrt. Elle était composée de cinquante-neuf vaisseaux , chargés de six mille sept cents combattans et d'une formidable artillerie. Henri de Sourdis , archevêque de Bordeaux , s'y était embarqué en qualité de chef du conseil de la marine. Vers la fin de juillet cette flotte longea les côtes de Provence , et fut jointe par l'escadre sortie de Toulon sous le commandement du marquis de Pont-Courlay. On y comptait douze galères , un galion , quatorze vaisseaux, plusieurs brûlots et petits navires. Les Espagnols avaient dans les eaux de Provence vingt-deux galères et cinq vaisseaux qui ruinaient le commerce marseillais. Le duc de Fernandines en était l'amiral. A l'approche des Français l'armée navale d'Espagne s'enfuit vers Gènes. Les troupes du maréchal de Vitry , les vaisseaux du comte d'Harcourt et du marquis de Pont-Courlay se préparèrent à l'attaque
DE PROVENCE. 7i
des lies Sainte-Marguerite et Saint-Honorat , déienckies par deux mille Espagnols. Le 8 décembre , les généraux réunis en conseil de guerre au château de Cannes , délibéraient pour assurer le succès de cette entreprise. L'archevêque de Bordeaux y assistait. Une contestation s'éleva entre le maréchal de Vitry et le comte d'Harcourt, malheureusement divisés par cet esprit de jalousie et de rivalité , si funeste en tout lieu mais surtout dans les camps. L'archevêque de Bordeaux voulut prendre part à la querelle, et peut-être le fit-il avec une chaleur déplacée. Quoiqu'il en soit, Vitry, toujours irascible et brutal, traita le prélat de cagot (i) , et le frappa d'un coup de canne. Le conseil se sépara aussitôt saisi d'çtonnement et de douleur. La plupart des gentilshommes, voulant donner au gouverneur une marque éclatante de mécontentement, abandonnèrent les drapeaux. .Les milices se débandèrent , et l'expédition , qui s'annonçait d'abord sous de brillans auspices , fut renvoyée à des temps plus heureux (a).
Elle intéressait trop le patriotisme provençal pour qu'on ne la reprit pas avec ardeur. Au retour du printemps , 1637 , le pays tout entier s'y porta avec un dévoûment admirable. Le parlement donna vingt-quatre mille livres, la cour des comptes
(i) Pitton , ibiJ.
(a) Bouche, t. n.
72 HISTOIEE
quinze mille. Les diverses sénéchaussées contribuèrent suivant leurs facultés ; les corporations s'imposèrent des sacrifices proportionnés à leurs richesses. La ville d'Àix fournit six mille livres , de la poudre, des munitions, cent cinquante charges de blé et cent mousquetaires entretenus pour deux mois. Marseille donna trente mille livres et des munitions pour 6ix mille; Arles, du blé pour la valeur de trente mille livres. Toulon , Hyères et Olioulles fournirent deux mille quatre cents hommes sur six vaisseaux frétés à leurs dépens. Draguignan en arma quatre cents avec leur subsistance. Le bourg de Biot, dans la viguerie de Grasse, en envoya trois cents, entretenus pour un mois. De plus, le parlement ordonna qu'on inscrirait à son greffe le nom des gentilshommes déjà employés à l'expédition, et en même temps il enjoignît à tous les autres nobles , capables de porter les armes , de joindre les drapeaux français sous peine de flétrissure. Tous répondirent à cet appel , et Ton vit le vieux seigneur de Ko molles, âgé de g4 ans, se présenter pour combattre , malgré la présence et les supplications de ses trois fils.
Le 28 mars, les troupes de débarquement, protégées par la flotte , s'approchèrent , sur des bateaux légers, de l'île Sainte-Marguerite que défendaient cinq forts construits par les Espagnols avec des lignes de communication. Le régiment de Vaillac descendit le premier. Le plus petit des forts fut
emporté d'emblée , et les Français se retranchèrent dans l'île , se livrant aussitôt à des travaux de siège. Trois autres forts se rendirent tour à tour. Le cinquième fit une résistance opiniâtre. Les Espagnols y avaient rassemblé toutes leurs forces sous le commandement de don Miguel Perez de Goua, et ils ne l'évacuèrent que le la mai, avec tous les honneurs de la guerre. Le lendemain , l'île Saint- Honorât fut investie par la flotte ^française, et le comte d'Harcourt y débarqua douze cents hommes. 11 n'y avait qu'un. seul fort, lequel capitula le j5. Plusieurs Provençaux de distinction, emportés par leur ardeur guerrière , perdirent la vie à l'attaque des deux iles > entr'autres Gaspard de Séguiran, le chevalier de St.-Tropez, Thorenc, Mazaugues , Lioux , Bon fils, de Puget , Bellon , d'isnard , de Rousse. D'autres y reçurent des blessures plus ou moins graves, et parmi eux l'on cite de Viîleneuve-Flayosc, Roquebrune , le baron de Forcalqueiret , de Valbelle , Saint-Antoine de Sisteron , Louis Félix de Marseille. D'Aiguières-Méjanes , premier consul d'Arles , combattit à la tête de la milice de cette ville , et quoique blessé , il se fit porter à la brèche.
Peu après , d'autres Provençaux payèrent aussi à la patrie une dette de sang. L'armée navale de France donna la chasse à une escadre espagnole de quinze galères et la joignit près de Gènes. L'acharnement fut égal de part et d'autre , le choc terri-
ble et sanglant. I^es Français perdirent trois galères et les Espagnols six. Cosme de Valbelle, d?Arène , Monier , Montolieu , le baron de la Garde, Guiraraond et Fortia-Fornille tombèrent de la mort des braves.
Après tant de dévoûment et de sacri6ces , la Provence espérait être déchargée de l'entretien des garnisons françaises. Mais la subsistance de plusieurs régi mens, fut encore laissée à sa charge. Les consuls-procureurs s'y opposèrent de toutes leurs forces, parce que les états -généraux n'avaient pas voté cette dépense, qui dès-lors était illégale. La Cour, irritée d'une opposition consciencieuse, médita de nouvelles attaques contre la constitution provençale. Elle obtint du conseil d'état un arrêt qui séparait du consulat d'Aix la procure du pays , et en fit une commission royale qui ne fut attribuée qu'à des hommes servilement dévoués aux caprices ministériels. L'archevêque d'Aix , l'assesseur Jullianis, et de Piles, gouverneur du Châteaud'If , furent investis de cette charge , jusque-là si honorable , et qu'on voulait dénaturer au point d'en faire un aveugle instrument d'arbitraire. En même temps les trésoriers généraux reçurent l'ordre d'asseoir -sur la Provence l'imposition destinée à l'entretien des troupes , si mieux n'aimaient , les nouveaux procureurs du pays, la répartir eux-mêmes. Tous les cœurs provençaux sentirent cette injure. Et vraiment il y avait de quoi s'émouvoir ,
de quoi s'indigner à titre légitime. Une chose était évidente : la Cour, dans la langue série de ses empiétemens déloyaux , tenait plus à tirer rançon du pays qu'à détruire ses privilèges. En fin de compte ses entreprises lui amenaient toujours des subsides. La ville d'Aix se hâta de députer au roi le consulaire Gaufredi. Louis XIII écouta ses plaintes. Mais il fallut encore se résoudre à des sacrifices. On convint que la province entretiendrait un certain nombre de régimens , et à cette condition le consulat d'Aix fut rétabli dans ses prérogatives.
L'on eut bientôt une satisfaction plus grande. L'outrage reçu en plein conseil de guerre par l'archevêque de Bordeaux avait trop fait de bruit et de scandale en France pour y rester couvert du voile de l'oubli et de l'impunité. Le moment approchait où Vitry , reconnu pour incorrigible , devait enfin porter la peine de ses emportemens et de ses excès. Son protecteur , le cardinal de Richelieu, fut le premier à provoquer sur lui la sévérité du monarque , et le maréchal fut rappelé pour rendre compte de sa conduite. Tandis qu'il allait à St.-Germain pour tâcher de se justifier auprès de Louis XIII , des gardes l'arrêtèrent sur la route le 27 octobre 1637, et le conduisirent à la Bastille , d'où il ne sortit qu'après la mort du pre-
mier ministre.
Le cardinal de Lyon , l'archevêque de Bor-
76 HISTOIRE deaux et le comte d'Harcourt sollicitèrent le gouvernement de Provence. Chacun d'eux fit valoir ses titres , mit en mouvement ses amis , usa de tous ses moyens d'inûuence pour obtenir cette place importante. Mais le roi la donna à un autre seigneur qui ne s'était pas mis sur les rangs et qui fut surpris de cette faveur inattendue. C'était Louis de Valois , comte d'Alais , fils du comte d'Auvergne, prince légitimé de France (i).
Ce nouveau gouverneur arriva en Provence au commencement de l'année i638. Il n'était à Aix que depuis quelques jours , lorsque le prince Casimir , frère consanguin de Ladislas VII, roi de Pologne , fesant route sur une galère génoise vers le Portugal , où il allait exercer les fonctions de viceroi , descendit à St.-Tropez , visita successivement Toulon et Marseille, se rembarqua, et fut bientôt forcé, par le mauvais temps, de relâcher à la Tour de Bouc. Le gouvernement français, reprochant sans doute à ce prince d'avoir examiné trop attentivement les fortifications de Toulon et de Marseille, ordonna au comte d'Alais de le constituer prisonnier. D'Alais chargea Chantereine, capitaine de ses gardes , d'exécuter cet ordre , et Casimir fut transféré dans la citadelle de Sisteron , puis conduit à Vjncennes. Les ministres l'interrogèrent , et bien-
(i) Le comte d'Alais était petit-ffls du roi Charles IX et de Marie Toucbet de la ville d'Orléaus.
tôt après on le rendit à la liberté, comblé de présens et d'honneurs.
La France , encore accablée du poids d'une longue guerre, avait usé ses dernières ressources financières, d'ailleurs Richelieu ne ménageait pas, comme Sully , les revenus de l'état , et l'économie ne convenait point à son faste. La Cour avait toujours plus obtenu des pays d état que des provinces sans représentation politique ; ce qui ne doit étonner personne, parce que l'expérience démontre que les gouvernemens absolus sont presque toujours à bon marché , et que la liberté se paye cher. Cependant tous les genres d'impôt avaient été déjà mis en usage , et Richelieu recourut derechef à un expédient qui n'était pas nouveau , mais qui avait au moins le mérite d'avoir toujours réussi en Provence. Il créa de nouveaux offices , persuadé que le pays , pour s'en délivrer , ferait offre d'un don gratuit , selon ses habitudes. L'édit du mois de mars i638 créa trois corps judiciaires , l'un à Aix , l'autre à Forcalquier, le dernier à Draguignan. Ces tribunaux n'étaient propres qu'à réduire l'autorité du parlement d'Aix en diminuant sa juridiction. Chacun 4'eux fut composé de deux présidens , de douze conseillers , d'un procureur et d'un avocat général. Le parlement refusa de vérifier l'édit ; mais le roi en ordonna l'enregistrement au grand conseil, et chargea de Lauzun , conseiller d'état, de le faire exécuter. De Lauzun arriva à
Forcalquier au mois de mars 1639. Il y trouva le conseiller de Gautier et le procureur général de Gantez, députés du parlement, lesquels lui notifièrent l'opposition de cette compagnie. De Lauzun leur en concéda l'acte , mais en déclarant que c'était sans préjudice de sa commission à laquelle il allait incessamment procéder. En effet , il parvint en peu de temps à organiser les présidiaux de Forcalquier et de Draguignan ; mais celui d'Aix présenta plus d'obstacle. Tous les officiers de la sénéchaussée firent signifier leur opposition , et le parlement chargea le premier président de Bernet et les conseillers de Perier et de Valbelle daller demander en Cour la révocation de l'édit. Ces magistrats traitèrent avec la Cour sans consulter l'opinion publique , et ils obtinrent, au mois de juillet 1639, la suppression des présidiaux, en proposant eux-mêmes l'établissement des experts jurés et des auditeurs des comptes tutélaires , en titre d'office, au nombre de cent quatre-vingtneuf, sans compter trente greffiers. Le gouvernement accepta cette offre. C'était une transaction dérisoire , une moquerie révoltante. En effet, la création de la plupart de ces offices datait de sept ans, et les états assemblés à Brignolles l'avaient fait révoquer moyennant finance. Le parlement d'AJx, qui ne craignait rien tant que les présidiaux, n'écouta dans cette question que la voix de son intérêt et de son orgueil. Il enregistra l'édit,
malgré la faible opposition de quelques-uns de ses membres. Mais des murmures énergiques s'élevèrent dans la province; et la Cour , qui après tout tenait beaucoup plus à l'argent qu a l'exécution de cet édit, le révoqua en recevant une somme considérable.
Au milieu de ces attaques continuelles , où l'esprit des libertés provinciales luttait avec désavantage contre le génie du despotisme ministériel, les états-généraux vinrent faire un triste naufrage. Ils avaient tenu leur dernière séance à Aix en février i63ç;, et s'étaient prononcés avec énergie contre la création des nouveaux offices. La Cour n'osa pas les supprimer entièrement, parce qu'il est vraisemblable que la Provence n'eût pas souffert cet. attentat à sa constitution respectée. Mais on n'en conserva que l'image. On cessa de les convoquer , sans qu'aucun acte en prononçât l'abolition, et ils furent remplacés par les assemblées générales des communautés , qui exercèrent à peu près les mêmes pouvoirs , et devinrent à leur tour une représentation nationale statuant sur l'impôt. L'assemblée des communautés , moins nombreuse et moins imposante que les anciens états , était composée de l'archevêque d'Aix , président , des trois consuls et de l'assesseur de cette ville, procureurs du pays nés , de deux évêques , procureurs joints pour le clergé-, de deux posséda ns-fiefs , procureurs joints pour la noblesse , de vingt-deux dépu-
tés des chefs-lieux de chaque viguerie , et de quinze autres députés des principales communes (1), fesant en tout quarante-six votans (a). D autres orages se préparaient. Vers la fin de la
même année, le ministère créa deux sénéchaussées nouvelles , l'une à Sisteron et l'autre à Castelanne. Le ressort de ces trihunaux fut formé aux dépens îles sièges de Forcalquier , de Draguignan et de Digne. En outre on institua vingt-neuf bureaux de commissaires-priseurs, établis en diverses villes de la province pour estimer les biens provenant des héritages acceptés sous bénéfice d'inventaire et tous autres biens vendus par autorité de justice. Peu après, le comte d'Alais , excité par sa femme qui venait de se brouiller avec la première présidente du parlement d'Aix, fut bien aise de contrarier l'époux de celle-ci , en obtenant l'érection d'une chambre des requêtes , destinée a faire partie de la cour souveraine et chargée déjuger certaines causes en première instance. Le parlement de
(i) Tous ce* députés étaient ordinairement consuls.
(a) Les Terres Adjacentes étaient réprésentées dans cette assemblée par les consuls d'Arles et de Marseille , jamais ensemble , mais à tour de rôle. Ces mandataires étaient sans voix délibérative dans les affaires générales, et on ne les consultait que par déférence. Mais leur suffrage comptait dans toutes les questions qui intéressaient une portion du territoire provençal comprise sous le nom de Terres Adjacentes. Tel avait toujours été leur droit aux états-généraux, et ce droit ne leur fut jamais disputé dans le» assemblées générales des communauté». »
Paris et celui de Rouen avaient, depuis quelques années , une chambre semblable. Celle d'Aix fut érigée par édit de janvier 1640. Le comte d'Alais, jaloux de consolider son ouvrage , associa quelques magistrats à sa vengeance , en leur persuadant que les offices des requêtes leur seraient avantageux, parce qu'au lieu de n'introduire leurs enfans dans la magistrature qu'en leur résignant leurs charges, ils pourraient leur donner un siège sans se dépouiller eux-mêmes. D'un autre côté, le premier président , ne négligeant rien pour paralyser les efforts de ses ennemis, fit comprendre à la plupart des membres de sa compagnie que la trop grande multiplicité des offices causerait un immense préjudice au tribunal suprême. Aussi les chambres réunies délibérèrent que des remontrances seraient rédigées et qu'un député de la cour irait les déposer au pied du trône. Mais M* dit était déjà scellé, et plusieurs des charges dont il portait création avaient été vendues, entr'autres celles du président, acquise par l'assesseur (iaufrîdy.
Le 4 février , Cazet de Vautorte , commissaire du roi avec le titre d'intendant de justice, entra dans le parlement , fit défense de s'assembler sans un ordre exprès du prince , et ajourna au grand conseil, auprès duquel il exerçait lui-même les fonctions d'avocat général , les conseillers de Laurens et d'Anlelmi, ardens adversaires de la
nouvelle création. Le 8 mars, le gouverneur et l'intendant se rendirent au sein de la compagnie pour y promulguer l'édit. Les gens du roi conclurent à l'enregistrement, sans préjudice des remontrances que la cour se réservait d'adresser au roi. On passa ensuite aux opinions , et le président Duchaine venait d'accorder la parole au doyen , lorsque, le comte d'Alais ordonna au greffier en chef d'enregistrer l'édit sur-le-champ. Celui-ci s'en étant excusé , le gouverneur fit remplir cette formalité par son secrétaire et leva la séance. Quelques jours après , treize magistrats (i) furent ajournés au conseil pour y rendre compte de leur conduite, et interdits provisoirement de leurs fonctions. En même temps on décréta de prise de corps le greffier en chef et l'un de ses commis. De Bernet lui-même , premier président, ne tarda pas , à l'instigation du gouverneur , d'être la victime d'une politique violente. Une lettre de cachet vint l'arracher à l'inamovibilité de sa charge et lui assigna la ville de Bourges pour lieu d'exil. La chambre des requêtes fut installée. Mais les anciens magistrats du parlement , ne pouvant plus contester la juridiction des nouveaux officiers de
(i) Ce furent tes conseillers d'Albert , Gourdon , Barréme , d'Oppède , Valbelle , d'André , Milan , d'Arbaud , Cauvet , Perier , Saint-Marc et les deux Thomassin. Les greffiers décrétés de prise de corps étaient Etienne et Bonnet
cette chambre, voulurent les tenir à distance , et s'opposèrent avec une frivole taquinerie au libre exercice de leurs droits honorifiques. Les querelles se prolongèrent au palais entre tous les hommes de robe , mais sans retentissement au dehors , parce que l'intérêt public , l'honneur , la liberté, ces grands mobiles des passions nationales, n'étaient pas en cause. Au milieu de la misérable lutte de quelques puérilités vaniteuses , Richelieu expira, triomphant de ses ennemis, rassasié d'honneurs et de richesses , dépositaire inébranlable de -l'autorité souveraine. Quelques mois après (i), Louis XIII , qui n'avait rien su faire sans lui , alla le rejoindre dans la tombe. C'était mourir bien à propos.
(i)Lc i4 mai ifwtf.