IÔ
Situation politique de Marseille. — Esprit d'égalité et de turbulence. — Le Règlement du Sort. — Le Roi nomme d'office les Consuls. — Ceux-ci mécontentent les citoyens. — Ifioselles, chef de parti. — Une première émeute est apaisée. — Bientôt une insurrection générale éclate et les mécontens triomphent. — Louis XIV se dispose à réduire
Marseille, et plusieurs notables sont mandés à la Cour
Le duc de Mercosur, gouverneur de Provence, fait son entrée à Marseille. — Nouveaux désordres. — Entrée de Louis XIV en Provence. — Un corps de troupes prend possession de Marseille. — Diverses punitions infligées à cette ville.— Le Roi y entre par la brèche. — Suppression du consulat— Le Roi, en sortant de Provence» se rend à Orange , s'en empare et en fait démolir les fortifications.
Marseille, grâce à la constante bienveillance des rois de France , et à l'actif développement de ses franchises municipales , avait acquis , vers le milieu du dix-septième siècle, autant d'indépendance véritable qu'elle pouvait raisonnablement en attendre d un gouvernement monarchique , et se trouvait sans contredit plus heureuse qu'elle ne l'eût
été sous un régime républicain. La liberté absolue sans la puissance est souvent un don bien funeste. Cette ville célèbre, livrée à elle-même, aurait présenté le spectacle de la faiblesse et de l'isolement. Qui eût garanti sa nationalité précaire? Qui eût donné des gages à son avenir incertain? Quel eût été le guide de ses destinées orageuses ? Qui eût soutenu sur les mers l'honneur de son pavillon ? Bien qu'elle eût conservé ses mœurs républicaines, elle avait dit un éternel adieu au génie de la république. Le monde avait changé de physionomie autour d'elle. Les intérêts nationaux n'étaient plus les mêmes. Il y avait en circulation d'autres idées, d'autres systèmes. On ne voyait ni les individualités des jours antiques , ni le morcellement provincial du moyen âge, et les petits peuples s'étaient fondus dans de grandes agglomérations sociales. Enfin tout était différent, par la raison qui veut que les choses anciennes tombent pour faire place à des choses nouvelles. A d'autres temps il fallait d'autres lois. Quelle figure Marseille eût-elle faite , quel rôle eût-elle joué, en concurrence avec les grandes puissances maritimes et à côté des vastes monarchies qui couvrent la vieille Europe? Mais , soumise au pouvoir des rois de France , elle plaçait sous leur sauvegarde sa marine marchande , ses intérêts commerciaux, ses ressources industrielles. Ainsi rien ne troublait sa brillante existence , rien n'arrêtait le cours de ses longues prospérités.
On avait toujours vu dans les coeurs marseillais
un immense besoin d'égalité politique, et ce besoin vivait alors plus vif, plus puissant que jamais. Partout ailleurs , et notamment à Àix , les nobles se montraient pleins d'orgueil et de morgue. Us se tenaient sans cesse à distance du peuple. A Marseille ils s'en approchaient. Il est vrai que quelques familles patriciennes y jouissaient d'une grande influence. Mais c'était l'inévitable et légitime influence des richesses, de l'instruction, des élégantes manières, et souvent de la bienfaisance. On n'eût pas souffert patiemment un autre genre de supériorité. Les richesses de la plupart de ces familles n'excitaient même aucune envie, parce qu'elles étaient le fruit du commerce et du travail, et parce que d'ailleurs rien ne gênait la libre concurrence. Dans une ville où les plus riches ont toujours été les plus nobles, il y avait des avantages de position comme il s'en trouve partout où les hommes se réunissent ; mais il n'y avait point de privilèges de naissance, de ces privilèges odieux qui offensent la nature, révoltent la raison, soulèvent tous les cœurs bien faits.
Tous les hommes considérables de la cité plaçaient leurs jouissances dans la possession des charges municipales , et surtout du chaperon consulaire. Aussi , que de cabales dans les élections j que d'intrigues en mouvement i que de passions mises en jeu! que de rivalités en présence! Dans
les républiques anciennes, les comices n'étaient pas plus tumultueux , la lutte n'était pas plus ardente. En tout temps , en tout lieu , en toute circonstance, ainsi sont faits les hommes, quand l'ambition les pousse , quand la vanité les dirige ; ils déploient autant d énergie sur un théâtre obscur que sur une scène éclatante.
Depuis long-temps les bons esprits de Marseille manifestaient le désir d'arrêter le cours des désordres qui affligeaient la ville à l époque des élections. Pour détruire le mal dans sa source, il fallait modifier le règlement électoral. Les hommes ne pouvant changer, il fallait changer l'instrument de leurs passions turbulentes. En i65*, les consuls d'Aiglun, de Gastines, Gonsolin, et Y ir Jean
de Hiquetti s'adjoignirent dix-sept notables pour combiner un nouveau système d'élection qui conciliât les droits d'une cité libre et le maintien du bon ordre. Après un mûr examen, cette commission proposa de créer un conseil-général et perpétuel de trois cents citoyens nommés , sur la présentation des consuls, par le conseil municipal alors en exercice. Pour remplacer les membres mons ou démissionnaires , on devait jeter aans une urne, devant l'assemblée entière , les noms de tous les conseillers prèsens. tin enfant de sept ans en tirait sept , et les sept membres ainsi choisis étaient proclamés Surveillans du Sort. Le même enfant désignait par le même moyen un nomina-
teur et cinq approbateurs. Séance tenante, le nominateur indiquait à haute voix un candidat, et les approbateurs votaient au scrutin secret sur son admission ou sur son rejet. Si le candidat était reçu , on inscrivait son nom sur un bulletin placé dans une urne. On admettait de la même manière trois autres candidats , en changeant chaque fois le nominateur et les approbateurs. Ces quatre noms étaient jetés au sort , et le premier que tirait l'enfant était celui du nouveau conseiller.
On fesait choix, dans les mêmes formes, des capitaines de quartier, des juges des marchands et de tous les fonctionnaires municipaux. Certains emplois inférieurs étaient donnés sans ballottage par un conseiller que le sort désignait lui-même sur vingt-cinq de ses collègues.
t Pour nommer les consuls et l'assesseur il fallait sept approbateurs au lieu de cinq. Il fallait de plus quatre candidats pour chacune de ces élections.
Les consuls , après leur nomination , proposaient chacun trois gentilshommes possédant fief comme candidats à la dignité de Viguier. Les noms de ces neuf candidats, après avoir été ballottés par sept approbateurs, étaient placés dans l'urne. L'enfant en tirait trois , parmi lesquels le roi choisissait.
Cent membres du conseil-général , nommés chaque année par la voie du sort , formaient le conseil de ville et pouvaient être réélus.
Telles étaient les principales dispositions du système nouveau appelé Règlement du Sort. Comme ce n'était encore qu'un projet , les consuls convoquèrent tous les chefs de famille dans le réfectoire des Dominicains , en présence d'Honoré de Puget, évêque de Marseille. L'assemblée, composée de plus de huit cents personnes, approuva unanimement tous les articles, et le roi les déclara exécutoires par lettres patentes du mois d'octobre i65a.
Pendant quatre ans aucune réclamation ne s'éleva contre le règlement du sort ; mais , au commencement de 1657 , des murmures se firent entendre > des signes de mécontentement éclatèrent chez quelques hommes que travaillait l'amour des nouveautés , que tourmentait la vue du repos public. Àu mois d'octobre, uu parti , à la tête duquel s'était tout-à-conp placé Louis de Vento , premier consul sortant de charge, envoya des députés à Aubagne, où siégeait rassemblée des communautés , et où se trouvaient le duc de Mercœur , le premier président du parlement et la plupart des notabilités provinciales. Ces députés se plaignirent de l'injustice et de la bizarrerie du sort aux élections municipales, et puis, mauvais citoyens , indignes Marseillais , ils demandèrent que les consuls fussent désormais élus d'office par le roi. Le succès couronna leurs intrigues infatigables. Louis XIV nomma consuls par lettres patentes Lazare de Vento-Labaume , Boniface Pascal ,
Joseph Fabre, et donna le chaperon d'assesseur à l'avocat Jean Descamps. Tout fit sentir à ces nouveaux magistrats qu'ils n'étaient que les élus de l'arbitraire , qu'ils n'avaient point l'honneur de représenter Marseille , que l'estime publique se retirait d'eux , serviles instrumens d'un pouvoir détesté. On les abreuva d'humiliations et de dégoûts. On prit plaisir à les méconnaître et à les braver. Ceux-ci en butte à tant de ressentimens déchaînés pensèrent à leur sûreté personnelle. Il leur fallait un prétexte pour introduire des soldats dans la ville , en violation des privilèges municipaux qui interdisaient l'entrée aux troupes royales. Ce prétexte ils l'eurent bientôt trouvé. Des corsaires avaient été vus sur les côtes, principalement du côté des bouches du Rhône , et l'on craignait pour les bâti mens qui remontaient ce fleuve pendant la foire de Beaucaire. Les consuls marseillais , d'après l'avis d'un comité composé de leurs créatures, firent venir la galère du chevalier de Vendôme, fils du duc de Mercœur , et décidèrent qu'elle serait armée aux frais du commerce , pour donner la chasse aux corsaires. En même temps quelques soldats envoyés par le gouverneur entrèrent dans Marseille.
On cria de suite à l'oppression , car la haine dans son aveuglement grossit tous les objets sur lesquels elle veut s'abattre. Du sein des mécontens les plus fougueux surgit un gentilhomme avec
la téte hante et le cœur indigné. C'était Gaspard de Glandevès-Nioselles, puissant par les avantages de la naissance et de la fortune. Il avait alors trentehuit ans. Sa taille était imposante, et tous ses traits brillaient d'une beauté virile. Nourri dans les principes d'une indépendance sévère, inflexible dans son puritanisme politique , il ne voulait traiter qu'avec l'honneur, ne savait jamais composer avec l'arbitraire, et regardait comme une lâcheté la moindre concession aux temps, aux circonstances, aux hommes. Il avait une pétulance plus aveugle , un patriotisme plus aventureux que semblait ne le permettre la maturité de son âge. 11 cédait sans prudence à son enthousiasme irréfléchi , à l'entraînement de ses convictions chevaleresques. En un mot , c'était un de ces hommes qui , tout en soutenant la cause delà liberté, avancent, sans le savoir, les affaires du despotisme. Cependant, comme ses défauts n'étaient que l'exagération de ses vertus , on ne pouvait s'empêcher de l'estimer.
Que de mouvement il se donne pour s'opposer à l'armement de la galère! il appelle tous ses amis, il excite leur zèle , il veut les animer de l'ardeur qui l'enflamme. A moi, Félix de la Reynarde, Riquetti de Mirabeau , Antoine de Candole. A moi d'Arène, Bionau -d'Airargues , Pierre de Paul , de Bausset , Serre , Gueydon. Et vous tous Marseillais généreux , venez à moi , venez défendre les précieuses franchises de votre ville natale , venez
en aide à la liberté menacée. Il dit, et de nombreux champions , disposés à tout entreprendre, se rangent sous ses ordres. Les consuls s'entourent aussi de leurs amis , à la tête desquels on remarque le chevalier de Foresta, le chevalier de Valbelle, de Cipières, d'Àiglun , Gratian , de Cabre-Roque va ire, les frères Beau mont, les frères Martin, portant tous à leur boutonnière des rubans jaunes et noirs en signe de ralliement
Les regards étaient irrités, les fronts exprlmaient la menace , et de sombres présages annonçaient la guerre civile. Il eût fallu , pour l'empêcher, beaucoup de ménagement et de sagesse. Il eût fallu des deux côtés des vues conciliatrices , et malheureusement il n'y avait que des haines accumulées, des sentimens d'exaspération et de vengeance. Des paroles trop vives , prononcées par le premier consul La baume, causèrent un soulèvement populaire le i3 juillet i658. Gueydon, l'épée à la main , voulut forcer l'Hôtel de Ville à la tête d'un rassemblé ment. Nioselles , armé d'un mousquet , vint se joindre à lui. Greflfet , trésorier de la commune , le blessa au bras gauche d'un coup de pistolet , et fut aussitôt fait prisonnier. Pendant que l'on se battait à l'Hôtel de Ville, les consuls, suivis de leurs partisans, parcouraient les principales rues, y fesaient placer des canons, usaient enfin de tous les moyens de défense. D'un autre côté, Nioselles , malgré sa blessure, se disposait à
combattre encore. Ses amis s'assuraient de la Porte Royale et de celle du Marché.
Déjà quinze personnes avaient perdu la vie dans cette émeute , lorsque Paul de Fortia de Piles , gouverneur du Château -d'If , vint se jeter comme médiateur entre les deux partis. Ils écoutèrent sa voix aimée, abandonnèrent leurs positions respectives et déposèrent les armes. Les consuls promirent d'éloigner la galère, objet du mécontentement public ; mais ils oublièrent bientôt leurs promesses et prièrent le duc de Mercœur de leur envoyer des renforts pour en imposer aux mutins. Dans la nuit du 18 au 19 du même mois, le duc fit entrer secrètement à Marseille des soldats qui se réunirent à ceux qu'il avait déjà introduits.
Le 19 au matin le calme régnait dans la ville , chacun vaquait à ses affaires , et les négocians étaient assemblés à la Bourse , selon leur coutume, lorsqu'une troupe de partisans des consuls, les uns armés de mousquets , les autres de hallebardes , vint tout-à-coup faire irruption. Les négocians se dispersèrent, l'alarme se répandit de proche en proche, toutes les boutiques furent fermées. En même temps le bruit courut que Nioselles et ses principaux amis allaient être arrêtés. Alors l'indignation publique ne connut plus de bornes. On sonna le tocsin dans toutes les églises , et l'insurrection devint générale. Les chefs ne lui manquèrent point. Nioselles n'était-il pas là ? Son énergie
patriotique pouvait-elle foire défaut? Son courage impatient ne cherchait-il pas l'occasion de se montrer avec éclat ? L'un des premiers il parut dans les rues suivi de son frère le commandeur de Cuges et de trois capitaines de vaisseau , tous armés de fusils. Lasalle fils, Félix de la Reynarde, de Bausset, le chevalier de Montfuron , plusieurs négocians recommandables , un grand nombre de capitaines marins , se retranchèrent à la place Neuve. Les consuls envoyèrent contre eux une compagnie de soldats , laquelle fut mise en fuite et chassée jusqu'au corps-de-garde de i'Hôtel-de-Ville , où elle essuya une décharge de mousqueterie. Des barricades faites avec des poutres, de grosses pierres et des balles de laine, étaient élevées dans plusieurs rues. Le peuple entier bouillonnait de fureur. Les femmes même avaient pris les armes. Bionau-d'Ayrargues occupait la place de Vivaux avec deux cents hommes déterminés ; un autre détachement s'était fixé à la place du Palais. En vain de Piles , toujours animé d'un généreux esprit de conciliation, fait de nouveaux efforts pour rétablir la paix. La tâche est trop au-dessus* de ses forces. Un de ses dômes» tiques est tué à ses cotés, et lui-même n'échappe que par miracle aux coups de fusil qu'on lui tire. L'insurrection déployant sa fureur se rend maîtresse de la ville entière , sauf le quartier de Cavaillon , que défend le chevalier de Foresta, et les consuls sont investis dans l'Hôtel-de-Ville par les
flots irrités d'une multitude victorieuse. Labaume, déguisé en abbé , trouva le moyen de s'enfuir en passant par une fenêtre à l'ide d'une échelle. Ses deux collègues , Boniface Pascal et Joseph Fabre , désespérant d'être secourus , mirent une serviette au bout d'une pique en signe de capitulation. On exigea d'eux qu'ils licenciassent les soldats que le duc de Mercœur leur avait envoyés, et qu'ils ordonnassent au chevalier de Foresta d'évacuer le quartier de Cavaillon. On ne leur rendit la liberté que lorsqu'ils eurent exécuté leurs promesses , et la ville reprit son calme ordinaire. Mais le deuil régnait dans plusieurs familles , car le sang des victimes fumait encore, et la guerre civile avait partout laissé des marques déplorables. Cinquante personnes , au nombre desquelles se trouvait le jeune de Cabre, venaient de périr daus ce mouvement insurrectionnel.
On ne concevait rien à la conduite du duc de Mercœur qui se tenait alors tranquille à Tarascon , quand tout lui fesait un devoir de prendre des mesures vigoureuses. Quelques hommes ardens du parti populaire voulaient de suite procéder à l'élection de nouveaux consuls. Leur avis fut rejeté , et les consuls en charge reprirent leurs fonctions. Mais que peut un pouvoir convaincu de faiblesse , un pouvoir qu'on vient d'avilir ? Nioselles exerça toute l'autorité. Ses partisans résolurent d'envoyer Félix de la Reynarde auprès de Mazarin , et de dé-
164 HISTOIRE puter en même temps Gérente-Cabanes au duc de Mercœur , pour faire connaître à l'un et à l'autre les véritahjes causes de la sédition. La Reynarde quitta Marseille pour se rendre à la cour ; mais il ne put y paraître et fut jeté dans les cachots de Pierre-en-Cize. Le duc de Mercœur, après avoir reçu Gérente-Cabanes avec un visage sévère et des paroles rudes d'indignation , songea sérieusement à sortir de son repos. U revint à Aix et mit toutes ses troupes en mouvement. Cette armée , divisée en trois corps, se composait de quatre régimens d'infanterie, de deux, de grosse cavalerie, et d'une compagnie de chevau-légers. Le premier corps fut cantonné à Vitrolles, le second aux Pennes , le troisième à Aubagne. En même temps le chevalier Paul, chef d'escadre, sortit du port de Toulon avec six vaisseaux , et vint mouiller devant Marseille, de sorte que cette ville se trouva bloquée par terre et par mer.
Les chefs de la faction triomphante montrèrent alors des craintes et parlèrent d'accommodement. Les consuls de Toulon et d'Arles , ainsi que ceux de plusieurs autres communautés, se trouvaient à Aix pour y régler quelques affaires avec les procureurs du paya. Les uns et les autres exprimèrent le désir de travailler à la pacification des troubles , et le duc de Mercœur ne voulut pas les contrarier. Meyrargues et Saint-Symphorlen , conseillers au parlement , se rendirent à Marseille pour y con-
duire à bonne fin ce projet honorable. Leur succès fut complet. Nioselles et ses adhérens s'engagèrent à déposer les armes et à ne pas entraver l'exercice légal de l'autorité consulaire. Le duc de Mercœur promit de son côté d'éloigner de Marseille les troupes et les vaisseaux, de passer le voile de l'oubli sur les derniers événemens , et de solliciter auprès du roi une amnistie générale. Ces articles furent exécutés de part et d'autre avec bonne foi. Le courrier que le duc de Mercœur avait envoyé à la Cour fit diligence et arriva à Marseille le i4 du mois d'août. Il apportait l'amnistie telle qu'elle avait été stipulée par l'intermédiaire de Meyrargues et de Saint-Symp ho rien.
Conformément au règlement du sort , les élections municipales devaient commencer à Marseille le 28 octobre. On attendait ce jour avec impatience, lorsqu'on apprit qu'un arrêt du conseil d'état renvoyait sans aucun motif raisonnable les élections au a 8 décembre. 11 parait que cet arrêt n'était pas légalement obligatoire , parce qu'il ne fut pas signifié dans les formes ordinaires. D'ailleurs les Marseillais avaient pris la résolution de s'opposer par tous les moyens aux nouveaux empiétemens de la Cour. En conséquence , sans avoir égard à l'arrêt du conseil considéré comme non avenu , ils procédèrent aux élections. François de Bausset , Vacon et La grange furent nommés consuls , et l'avocat deLoulle eut le chaperon d'asses-
seur. Le peuple Marseillais , ivre de son triomphe et jaloux de braver le gouvernement d'une manière éclatante , se livra pendant trois jours à des fêtes animées , à de bruyans transports de joie.
Et quel était celui dont on méconnaissait ainsi l'autorité ? C'était Louis XIV , c'était un prince qui portait haut le diadème et ne savait parler qu'en maître , c'était un monarque impérieux qui poussait loin les raffinemens du pouvoir absolu et ne laissait jamais une offense impunie. On l'avait vu en bottes et le fouet à la main entrer au parlement de Paris et lui dicter ses ordres despotiques. Jugez s'il y avait prudence à blesser un pareil roi ; jugez si ce roi , entouré de séductions et d'hommages , n'était pas en mesure de venger l'honneur de son trône et d'infliger à Marseille désobéissante un châtiment exemplaire ?
Aussi bien il est des choses dont on a de la peine à se rendre raison. A quel entraînement les Marseillais cédaient-ils , au lieu de se soumettre à la nécessité? Qui pouvait leur enfler le cœur? Qui leur inspirait tant d'audace? La Provence, étrangère à leurs mouvemens déréglés , les regardait avec indifférence. Ils n'espéraient point de secours, aucun appui n'était possible. Quel est le sens d'une révolte qui n'a point de chances favorables et dont le dénoûment est prévu ?
Un arrêt du conseil fit défense aux nouveaux consuls d'exercer leurs fonctions. Louis XIV les
manda à Lyon où il se trouvait alors, et donna le même ordreàNioselles, au commandeur de Cuges, à Lasalle et à d'Arène. Us refusèrent tous d'obéir. Le bas peuple se livra de rechef à quelques désordres ; mais Jes citoyens éclairés comprimèrent ces tentatives insensées , et le conseil municipal , revenant aux sentimens de modération qu'il n'aurait jamais dû perdre, chargea Gérente-Venelles, d'Arène et l'avocat d'Artigues de se rendre à la Cour et de calmer la colère du Roi. Ces députés se tinrent cachés à Lyon durant plusieurs jours, employant aupiès du cardinal Mazarin la protection du duc de Vendôme , père du duc de Mercœur. Ils purent enfin se montrer , et le cardinal leur promit que le roi oublierait la conduite coupable de Marseille, si les personnes qu'il avait mandées obéissaient en toute diligence. Toutes montrèrent sur ce point la meilleure volonté. Nioselles seul voulut résister parce qu'il était le plus compromis , et il ne consentit à partir avec les autres que lorsque Mazarin lui eut donné un sauf-conduit.
Les consuls et les gentilshommes de Marseille eurent à Lyon une audience du premier ministre, lequel se plaignit en termes fort vifs de ce besoin d'agitation désordonnée , de ce déplorable esprit de révolte qui ne cessait d'animer une ville insensible aux bienfaits du gouvernement le plus doux. Mazarin voulut ensuite avoir une audience particulière avec Nioselles, et cehii-ci , qui aurait cru
faillir à son caractère et compromettre sa renommée en paraissant fléchir devant le pouvoir, se montra plus intraitable et plus fier que jamais.
Jusque-là Louis XIV avait refusé de voir Nioselles et ses compagnons; mais enfin il leur permit de lui présenter leurs hommages, et le jour d'audience fut fixé au 6 janvier i65g , dans le cabinet du roi. A cette époque les députés du clergé et de la noblesse avaient seuls le privilège de parler debout au monarque, et tous les autres devaient se mettre à genoux devant lui. L'audience allait commencer , et l'antichambre où les Marseillais se trouvaient était pleine de courtisans empressés, lorsque Nioselles et son frère le commandeur de Cuges dirent à Saintot , maître des cérémonies , qu'en leur qualité de gentilshommes ils se croyaient dispensés de prendre la posture des supplians. Saintot en fit de suite son rapport au roi qui rejeta la demande de Nioselles et du commandeur, parce qu'ils n'étaient point députés de la noblesse et qu'ils ne paraissaient à la Cour que pour se justifier. Peu après Louis XIV sortit de son cabinet et passa dans un salon voisin. Au même instant les Marseillais s'avançant vers lui se mirent à genoux, mais Nioselles et son frère restèrent debout, au grand étonnement des assistans et surtout du monarque , qui enfonça son chapeau sur la tête. Le comte de Brienne, placé à ses côtés, dit à haute voix: Messieurs de Marseille, tous à genoux, le roi V entend ainsi.
DE PROVENCE. 109 Il répéta ce commandement; mais les deux Marseillais conservèrent leur attitude, et le roi fit semblant de n'y prendre pas garde, pour éviter tout sujet de scandale.
« Sire, dit alors l'assesseur , bien que Votre « Majesté connaisse notre fidélité et notre obéis- « sance, et qu'elle soit pleinement informée qu'il « ne s'est rien passé contre son service dans la a ville de Marseille, nous sommes néanmoins « prosternés à vos pieds pour vous en donner un « témoignage plus anthentique, et vous assurer « qu'il n'y a aucun de nous qui n'aimât mieux « perdre la vie que de vous déplaire. Si nous étions « assez malheureux pour que Votre Majesté eût « pris contre nous des impressions peu favora- « bles , nous osons nous flatter qu'elle s'en dé- « pouillera en nous voyant dans la ferme résolu- « tion d'exécuter tout ce qu'il lui plaira de nous a ordonner. Car quelle que soit la loi que Votre « Majesté voudra nous imposer , nous l'exécute- « rons sans nous plaindre , pourvu qu'elle nous « fasse la grâce de croire que nous serons invio- « lablement ses très-humbles, très-obéissans, très- « fidèles sujets et serviteurs. »
Si Ton ne connaissait pas le mensonge des harangues officielles, celle-ci le ferait connaître. Le roi répondit à l'assesseur que les Marseillais ne lui avaient que trop donné des sujets de mécontentement; que néanmoins il était satisfait de leur obéissance, et qu'il verrait ce qu'il aurait à faire.
Le cardinal Mazarin qui avait usé jusqu'alors d'une modération infinie , voulut en combler la mesure en rendant la liberté à Félix de la Reynarde. Ce ministre , contre lequel tant de ressentimens et de préventions s'élevaient , mit tout en œuvre pour inspirer aux Marseillais des sentimens pacifiques, des pensées de concorde et d'ordre public. Persuadé que la clémence ne gâte jamais rien et qu'il est des momens où le pouvoir ne perd pas de sa force en fesant des concessions mesurées , il fit confirmer l'amnistie. Mais l'élection des quatre consuls nommés au mois d'octobre précédent fut de nouveau déclarée nulle , et le duc de Mercceur, qui se trouvait à Lyon , reçut l'ordre de se rendre à Marseille pour y faire procéder à une autre élection. De leur côté, Nioselles et ses amis retournèrent dans cette ville , qui les reçut avec toute la pompe d'un triomphe solennel , comme si elle avait eu à saluer les soutiens de sa liberté et les vengeurs de ses droits , comme si elle avait eu à célébrer la gloire de ses héros tutélaires. L'esprit d'opposition inspira seul cette démonstration éclatante. Telles sont toujours les passions politiques qui font emploi de tous les instrumens pour se satisfaire, sauf à les briser un moment après dans leur mobilité capricieuse.
Le ai janvier, le duc de Mercceur entra à Marseille sans appareil militaire et même sans la moindre escorte. Il n'était suivi que de six notables
envoyés à sa rencontre par le conseil municipal. Quelques hommes de la dernière classe du peuple eurent la bassesse de l'outrager, et lui, dans sa grandeur d'à me , dédaigna de tirer vengeance de ces outrages ignobles. Il poussa même la complaisance bien loin en acceptant un arrangement qui donnait gain de cause à l'amour-propre des Marseillais, mais qui semblait contraire aux devoirs de sa charge et principalement au but de sa mission. On voulait avoir les mêmes consuls. En conséquence , l'élection ne devait se faire que pour la forme, et Ton avait décidé de ne mettre dans Furne du scrutin que les noms des quatre magistrats dont la nomination venait d'être cassée. Le 26 du même mois , le duc se rendit à l'Hôtel-de- Ville. Tout s'y passa comme Ton était convenu. De Bausset» Vacon , Lagrange , et l'assesseur de Loulle parurent régulièrement nommés selon le règlement du sort , et le peuple donna un libre cours à sa joie. Mais comme il ne pouvait jamais garder une mesure raisonnable dans l'ardente expansion des sentimens qui l'agitaient , il fit repentir le gouverneur de son extrême condescendance en composant contre lui des chansons injurieuses.
Sur ces entrefaites la sédition violente que j'ai décrite au chapitre précédent éclata dans la ville d'Aix. Plusieurs coupables vinrent chercher un asile à Marseille , et Nioselles eut le tort de les accueillir avec une bienveillance affectée. Peu après, un bour-
172 HISTOIRE geois nommé Perret , attaché à l'ancien parti consulaire , fut assassiné en plein jour sur le quai du port par des hommes de la faction opposée. Nioselies ne pouvait être accusé d'un crime aussi odieux qu'inutile. Son caractère bien connu le mettait audessus de tous les soupçons. Cependant le parlement d'Aix , sous l'influence de ses ennemis , le décréta d'ajournement personnel. Nioselles refusa de comparaître devant cette cour souveraine et ne marcha plus qu'environné d'une escorte nombreuse que ses partisans lui formèrent. Quelques jours après, le parlement lança contre lui un décret de prise de corps ; mais comme la mise à exévution de ce décret paraissait dangereuse, on ne trouva aucun huissier qui voulût le signifier. Le cardinal Mazarin poussé à bout renonça à son système de ménagement. On ne lui représentait Nioselles que sous les couleurs les plus noires. On le lui peignait de tous côtés comme un brandon de discorde civile, comme le mortel ennemi du trône et des lois, comme un tribun séditieux dont il fallait courber la tète menaçante. Louis XIV , irrité contre lui par les rapports de son premier ministre, crut à son tour que son pouvoir serait désormais compromis s'il souffrait plus long-temps les hostilités insolentes du gentilhomme marseillais. Il le somma de se rendre de suite à la Cour, sous peine de désobéissance au premier chef ; et Mazarin adressa cet ordre au duc de Mercoeur , le-
quel en confia la signification à un lieutenant de ses gardes , appelé la Gouvernelle.
Cet officier entra dans Marseille le 16 octobre 1659, alla droit à THôtel-de-Ville , y trouva les consuls en conférence avec Nioselles , et lut tout haut Tordre du roi. Nioselles , répondit en s'inclinant , que Ton pouvait compter sur son obéissance , et pendant qu'un commis rédigeait le récépissé de Tordre transmis par le lieutenant des gardes, Serres, Tun des plus chauds partisans de Nioselles, descendit sur la place de la Bourse, y rassembla une troupe de mutins, et se présenta bientôt à leur tête dans le cabinet des consuls. On se jeta sur La Gouvernelle, on Taccabla de coups et d'outrages , on lui arracha les moustaches et Ton déchira dans ses mains Tordre de Louis XIV. Enfin Tenvoyédu duc de Mercœur courait risque d'être jeté par la fenêtre, lorsque Nioselles, qui d'une seule parole mettait en mouvement ou en repos la foule qui l'idolâtrait, lui sauva généreusement la vie et le fit sortir de Marseille.
Conformément au règlement du sort, les élections se firent le a8 octobre. Les nouveaux consuls furent Antoine de Candole, Pierre Gueidon et Barthélémy Cousinery. L'avocat Claude Beynaud eut le chaperon d'assesseur.
Dès que ces magistrats furent installés, c'est-àdire le 4 novembre, le duc de Mercœur adressa un nouvel ordre du roi, plus pressant que le premier,
et par lequel il leur était enjoint de faire partir pour la Cour Nioselles qui ne se pressait guère d'obéir , bien qu'il en eût donné la promesse. Le duc accompagna cet ordre d'une lettre conçue en ces termes :
« Ce serait commettre ouvertement l'autorité « du roi que d'exposer une seconde fois ses orée dres dans une ville où le respect et la retenue « viennent d'être étouffés par les mouvemens et « les violences d'un tas de factieux.... Le roi veut « que le sieur Nioselles obéisse , ou qu'il soit ar- « rêté. C'est votre intérêt de faire valoir sa volonté, « et c'est aussi la seule voie pour réparer ce que « la mauvaise conduite de vos devanciers prête pare de fâcheux. Je ne prétends pas vous « exhorter à cette obéissance; vous savez ce que « vous pouvez et devez faire en semblable conjonca ture , et vous n'avez personne à consulter que a vous-mêmes. Vous m'avez pourtant cette obli- « gation que je juge par avance favorablement de « vous, et que j'estime que vous ne serez pas face chés de travailler au repos d'une ville assez ente gagée. Quoi qu'il en soit, vous pouvez prévenir « bien des choses et adoucir par votre obéissance « ce qu'on doit attendre d'un roi offensé. »
Le duc de Mercœur ne trouvant personne qui osât se charger de ses dépêches, parce que chacun craignait d'éprouver le sort du lieutenant La Gouvernelle , les fit secrètement passer à une demoi-
selle de Marseille dont le nom ne notis est point parvenu, et l'invita à les remettre au premier consul avec les précautions qu'elle jugerait convenable. Cette demoiselle choisit le jour où de Candole, au milieu d'une nombreuse et brillante assemblée, recevait des complimens sur son élection à la première magistrature municipale. Elle s'approcha de lui après s'être glissée dans la foule, mit les dépêches dans sa main et sortit aussitôt sans qu'on la remarquât. Lorsque de Candole fut libre, il lut la lettre du gouverneur de Provence et la montra ensuite à ses collègues qui furent d'avis de la communiquer à Nioselles et d'en faire un secret à tous les autres. Ils résolurent aussi d'en vo ver un exprès au duc de Mercœur pour lui peindre les difficultés de leur position. Mais le duc , refusant de recevoir ce député, exigea que Nioselles obéît avant tout; En même temps le cardinal Mazarin écrivit aux consuls de Marseille une lettre qui les frappa de terreur.
« Je ne vous cacherai pas, leur disait-il , que « quand même j'aurais entrepris de justifier auprès a de S. M. l'insulte faite à La Gouvernelle, cela « n'aurait servi de rien , chacun trouvant l'action « scandaleuse et criminelle en toutes ses circons- « tances, et qui plus est, le roi en étant indigné « à un tel point qu'il n'y a personne qui ne juge « que son autorité , son service, le bien de la pro- « vince et le repos même de Marseille ne permet-
« tant pas qu'un tel attentat, qui est en suite de « beaucoup d'autres, puisse demeurer impuni. »
Louis XIV et sa cour, voyageant à petites journées dans les provinces méridionales, étaient alors à Toulouse , pendant que la France et l'Espagne finissaient, par les négociations du cardinal Mazarin et de don Louis de Haro, une guerre de vingtcinq ans également funeste aux deux royaumes. La main de l'infante Marie-Thérèse fut accordée à Louis XIV; mais ce traité de mariage souffrit d'abord quelques difficultés, et en attendant que la princesse arrivât sur la frontière le roi continuait de se promener triomphalement dans le midi de ses états. Le 7 janvier 1660, le duc de Mercœur et le premier président baron d'Oppède partirent d'Aix et se rendirent à Montpellier pour présenter leurs hommages au souverain. Peu après, les députés du parlement et de la cour des comptes, le premier et le troisième consul de la capitale, deux procureurs joints pour chacun des trois ordres et le greffier de l'assemblée générale des communautés prirent le chemin d'Arles où toute la noblesse provençale s'était donné rendez- vous. Le 12 du même mois, Louis XIV passa le Rhône àTarascon, etl'évèque de Digne , procureur joint pour le clergé, le complimenta au nom de la province. Le lendemain le roi entra dans Arles et y fut reçu avec magnificence. Après avoir confirmé les privilèges de la commune, il partit pour Salon, et fit son
DE PROVENCE. 177 entrée à Aix , le 1 7 janvier, par la porte des Augustins, sans beaucoup de bruit et de faste, selon son exprès commandement. Les compagnies des quartiers étaient allées à sa rencontre. On voyait à sa suite la reine-mère, le duc d'Anjou son frère, mademoiselle, fille aînée de Gaston duc d'Orléans, le cardinal Mazarin et quatre secrétaires-d'état, le prince de Conti, le comte de Soissons , la comtesse Palatine de Nevers, le nonce du Pape, l'ambassadeur extraordinaire de Venise , les évêques de Poitiers, de Rhodez, de Bezicrs, de Valence et de Fréjus, les maréchaux de Grammont, Duplessis, et de Villeroy, les ducs de Damville et de Noirmoutier, le comte de Brissac, le marquis de Villequier et plusieurs autres grands seigneurs et dignitaires. Le roi descendit à l'hôtel du président de Régusse auquel on joignit celui du baron de Château-Renard. La reine-mère et le duc d'Anjou logèrent à l'Archevêché ; mademoiselle s'établit chez Maurel de Pontevès ; Mazarin occupa la résidence du baron d'Oppède , et les seigneurs de la cour furent reçus dans divers hôtels (1).
Sur la prière des consuls, Louis XIV jura le maintien des franchises municipales d'Aix. Ces magistrats lui donnèrent, au nom de la ville, des boîtes de confitures , des flambeaux de cire blanche et deux pièces de vin du pays. Le roi se mon-
(i)Pitton,hi»t. d'Aix, liv. v.
tra souvent en public, et ce fut durant son séjour dans la capitale de Provence qu'on vit arriver le prince de Condé suivi du duc de Longueville. Des mécontentemens particuliers l'avaient fait passer au service de l'Espagne. Mais lorsque la paix fut signée il rentra en France , vint à Aix , et se jeta aux genoux du roi pour le prier d'oublier le passé. Louis XIV l'interrompit, et annonçant dès lors tout le tact de son caractère, toute la justesse de son esprit, <r Mon cousin , lui dit-il, je n'ai garde <r de me souvenir d'un mal qui n'a porté dom- « mage qu'à vous (i). »
A l'approche du roi , les Marseillais les plus compromis perdirent l'assurance et pensèrent à leur sûreté. La fuite était difficile , car des vaisseaux partis de Toulon bloquaient le port et des troupes occupaient les routes. Nioselles choisit d'abord pour retraite une maison particulière, mais craignant d'y être découvert, il s'ensevelit avec son valet de chambre , les deux frères Serre et Feautrier, habitant de Cuges, dans un souterrain que le confesseur des capucines lui avait préparé dans l'enclos du couvent de ces religieuses. Ses amis se cachèrent partout où ils purent.
Le conseil municipal de Marseille, fesant tous ses efforts pour détourner l'orage qui menaçait la ville, délibéra d'envoyer auprès du roi l'évêque
(i) Anquetil, Hi*t. de France, t. xi, p. n3.
Etienne de Puget. Ce fut en vain que ce prélat demanda la grâce des Marseillais. Louis XIV fut sourd à toutes les prières. Le 20 janvier, le duc de Mercosur partit d'Àix avec une armée de sept mille hommes. Le lendemain il établit son quartier-général tout près $Aren, et envoya aux consuls l'ordre de lui porter les clefs de Marseille. Ceux-ci obéirent aussitôt , et le duc leur enjoignit d'aller l'attendre à l'Hôtel de Ville. Le même jour il fit son entrée à Marseille à la tête de toutes ses troupes. En lui tout annonçait le ministre de la vengeance royale. Il mit des corps-de-garde aux portes de la ville, aux Boulevarts, aux Tours, aux Moulins, au Port, à la Loge, et refusa de voir les officiers de la sénéchaussée ainsi que plusieurs notables qui se présentèrent pour le complimenter. Il fit dresser des potences en divers endroits pour contenir le peuple et même ses propres soldats auxquels il avait prescrit la plus sévère discipline > mais qui n'étaient que trop portés à se considérer comme les maîtres d'une ville ennemie. Puis , au milieu du silence universel et de la consternation générale, le gouverneur parut à l'Hôtel de Ville où siégeait le conseil municipal. Tous les membres se tenaient debout, et les consuls s'étaient confondus parmi eux.
« Messieurs, dit alors le duc, je vous crois plus « malheureux que coupables, mais vous ètestom- * bés dans la disgrâce du roi. S. M. ne veut pins
a que vous soyez consuls, ni qu'à l'avenir il y ait « à Marseille des magistrats de ce nom. Elle a « résolu de changer la forme du gouvernement de « la ville, m'ayant commandé de vous déposer et « de remettre votre autorité entre les mains de « M. de Piles, pour commander aux habitans et a aux gens de guerre qui y sont et y seront en a garnison , jusqu'à ce que Sa Majesté ait réglé la a forme du gouvernement politique. »
Ensuite le gouverneur ordonna aux consuls de quitter leurs chaperons qu'il envoya au cardinal Mazarin. Il déclara confirmer au nom du roi les autres charges municipales, même celles de capitaines de quartier qui conservèrent leur organisation ancienne; cependant il confia la police à l'un de ses officiers nommé commandant déplace. Fortia de Piles fit publier à son de trompe dans tous les carrefours l'ordonnance du roi qui déclarait Nioselles et ses adhérens criminels de lèse-majesté. Défense était faite de les recevoir , sous peine de la vie, avec promesse delà somme de six mille livres pour ceux qui les livreraient. Tous les habitans furent désarmés; on les obligea de se retirer dans leurs maisons avant huit heures du soir, et on les soumit au logement des gens de guerre, contrairement aux privilèges de la commune. Le gouverneur frappa Marseille d'une contribution militaire de huit mille livres au profit de la ville d'Âix qui avait à sa charge la résidence de la Cour. De plus
il fit scier et transporter à Toulon , pour y être fondus, les canons de bronze qui étaient sur les remparts.
Le 27 du même mois, le parlement d'Aix en* voya à Marseille une chambre de justice composée des présidens de Coriolis et de Forbin-la-Roque, des conseillers de Ballon, de Villeneuve, de Saint- Marc, Etienne, Tresse ma nés , Antelmi, Foresta, Laurens, Maurel, Duchafaut, et de l'avocat-général de Vergons. Cette chambre devait juger prévô* talement les auteurs des derniers troubles. Aussi elle ne traîna pas la procédure en longueur. Nioselles , les quatre complices qui l'avaient suivi dans sa retraite , le notaire Jaubert et neuf autres furent condamnés à mort par contumace, avec confiscation des biens. Un seul dont le nom nous est inconnu fut exécuté réellement. La Salle père et fils, de Félix l'aîné et son frère l'abbé, de Beausset père et fils, Charles de Mazenod et l'avocat Ambroise Cor nier furent exilés. Le même arrêt ordonna que la maison de Nioselles serait rasée et que Ton y élèverait une pyramide infamante pour transmettre à la postérité son crime et son châtiment. Mais cette pyramide ne fut considérée par les Marseillais que comme un monument de patriotisme et d'honneur. Tant il est vrai que l'opinion publique se jouant toujours, sous le rapport moral , des vaines sentences de la justice humaine, est la seule puissance qui inflige souverainement des punitions ou qui décerne des récompenses.
Comme le duc de Mer cœur, selon les instructions qu'il avait reçues de Louis XIV, tenait beaucoup à la prise de Nioselles , on fit par ses ordres les recherches les plus sévères, on se livra aux investigations les plus minutieuses. Mais tous les efforts de la police échouèrent, bien que l'asile de Nioselles fût connu par un grand nombre de personnes. A la gloire des Marseillais, aucune d'elles ne se laissa séduire par l'appât des six mille livres promises. Les cinq proscrits restèrent cachés dans le souterrain pendant plus de trois mois. Le a 5 avril, un de leurs amis, nommé Audiffret , facilita leur embarquement , et ils se réfugièrent à Barcelone (i).
Marseille fut encore frappée d'une contribution de quatre-vingt-dix-mille livres qui servirent à la construction de la citadelle Saint-Nicolas , élevée pour tenir en bride les habitans de cette ville dont l'indépendance turbulente paraissait peu d'accord avec la subordination monarchique. Le 1 1 février on traça sur la première pierre cette inscription : De peur que la fidèle Marseille^ trop souvent en proie aux criminelles agitations
(i) Quelques années après , Nioselles obtint la permission de se retirer dans l'une de ses terres. Il ne put rentrer à Marseille qu'en 1714 , et il mourut la même année, âgé de 94 ans. La pyramide fut alors détruite.
Depuis long-temps les biens de Nioselles avaient été rendus à Françoise de Félix , sa mère.
DE PROVENCE. 183 de quelques-uns, ne causât du dommage à ellemême et au royaume, ou par la fougue des plus audacieux, ou par une trop grande passion de la liberté, Louis XIV, roi des Français, a pourvu, en construisant cette citadelle, à la sûreté des Grands et du peuple. Le roi Va ordonné. Le cardinal Jules Mazarin, après la paix signée aux Pyrénées, Va conseillé. Louis de Vendôme (i), gouverneur de Provence, Va exécuté (a).
Pendant que la Cour de France déployait à Marseille tant de sévérité, on célébrait à Àix des fêtes solennelles. La paix avec l'Espagne excitait les transports de la joie populaire. Le parlement vérifia le traité en audience publique, ensuite le greffier annonça au peuple cette bonne nouvelle , dans un brillant appareil. Il était précédé delà maréchaussée et des huissiers , de trompettes et de hérauts d'armes. Les consuls et les officiers de la sénéchaussée marchaient derrière lui, tous en robe de soie avec les chaperons fourrés d'hermine, tous montés sur des chevaux à housse traînante. Quand les cérémonies furent terminées , le roi sortit de la ville d'Aix, prit la route de Saint-Maximin , et fit ses dévotions à la Sainte-Baume. Puis il visita successivement Soliers, Toulon, Hyères, Belgencier,
(i) Le titre de duc de Vendôme appartenait an duc de Mercœur depuis In mort de son père.
(a) Le fort Saint- Jean fut construit en 1664.
Brignolles, Garces, Notre-Dame-de-Grâce au territoire de Cotignac. Après quoi il se dirigea vers Marseille.
Leduc de Mercœur avait fait une large brèche aux remparts tout près de la Porte Royale. C'est par là que Louis XIV entra, comme si Marseille eût été une place ennemie prise de vive force. Il y entra le a mars 1660 , à quatre heures après midi , suivi delà reine mère, du duc d'Anjou, du cardinal Mazarin et d'une partie de sa cour. De Piles, accompagné d'un grand cortège, lui présenta deux clés d'or sur un plat d'argent. Mais le prince les lui rendit après les avoir touchées. La stupeur était peinte sur tous les visages, l'indignation bouillait au fond des coeurs. On assure qu'un officier suisse, placé à la tête de deux compagnies , refusa de passer par la brèche en disant avec fierté: les Suisses ne passent que par les brèches faites à coups de canon.
Le roi choisit pour logement l'hôtel de Thomas Riquetti de Mirabeau. La reine mère descendit chez Léon de Valbelle; le ducd'Anjou, chez Charles de Mazenod, condamné à l'exil; Mazarin, chez Balthazard de Cypriani.
Le 7 mars, Louis XIV supprima le consulat de Marseille et le remplaça par deux échevins. II maintint la charge d'assesseur et voulut qu'elle continuât d'être remplie par un avocat. Il pourvut d'office à ces trois places , en déclarant toutefois
que c'était sans préjudice du règlement du sort pour les nominations subséquentes. Le conseil municipal fut réduit à soixante-six membres, y compris les échevins et l'assesseur, et le tiers sortait chaque année. Les deux tiers restans admettaient ou rejetaient au scrutin secret les candidats proposés par les échevins et par l'assesseur. Fortia de Piles fut nommé viguier perpétuel ; et deux ans après, le roi porta à quatre le nombre des échevins.
Louis XIV partit, le 8 mars, de Marseille où il laissa une garnison de 3,5oo hommes. 11 retourna à Aix, en sortit le 16 avec toute sa cour, et alla passer plusieurs jours à Avignon où il fit plusieurs actes de souveraineté. 11 se rendit ensuite à Orange. Cette place et son territoire appartenaient depuis long-temps à l'illustre maison de Nassau. En i6ao, le prince Maurice, zélé protestant, avait donné au château onze bastions liés par leurs courtines avec un fossé creusé dans le roc, et en avait fait une des plus fortes positions de l'Europe. La ville fut aussi fortifiée de plusieurs ouvrages sous la direction de l'ingénieur Servole. La place d'Orange, occupée par une forte garnison de soldats hollandais et suisses , devint le boulevart des protestans des provinces voisines, et ils le nommèrentle Crèvecœur des catholiques. Cette garnison , mal payée , infestait les lieux d'alentour et fesait même en Provence des exécutions militaires. Louis XIV , au sortir d'Avignon , voulut posséder la place de gré
ou de force. Ayant obtenu le consentement de la princesse douairière d'Orange , grand-mère du fameux Guillaume III de Nassau, alors en bas âge, il donna ses ordres pour en faire le siège. Le comte d'Hona , gouverneur, n'attendit pas l'assaut dont on le menaçait. Le 1 1 du mois de mars il parut à la porte de l'Ange pour y recevoir le maréchal Duplessis-Pralin qui venait, au nom de Louis XIV, prendre possession d'Orange et de ses dépendances, à la tète du régiment des gardes françaises. Le comte d'Hona sortit du Château avec toute la garnison par la porte de la Vignasse, après avoir signé une capitulation par laquelle il devait recevoir du roi la somme de deux, cent mille livres. Louis XIV donna le gouvernement de la principauté au chevalier de Gault. Cela fait, il s'avança vers les Pyrénées , eut une entrevue avec Philippe IV , roi d'Espagne , épousa l'infante , et rentra dans la capitale, au milieu des acclamations et des fêtes. La même année, il fit démolir les fortifications d'Orange, ne voulant pas, dit le dernier historien de cette principauté (i) , qu'une place aussi importante , enclavée dans la Provence , le Languedoc , le Dauphiné et le Comtat-Venaissin , devint une autre Genève.
(i) Le père Uonuvenlure , p. j m et sunr.